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LES ENVELOPPES

On peut avec certitude faire remonter la coutume de cacheter ou de sceller les lettres à la plus haute antiquité. Si nous en croyons la Bible, il existait déjà des cachets à l'époque même où vivaient les patriarches. C'est ainsi que Juda, fils de Jacob, donna à Thamar, pour gage de ses promesses, l'anneau qui lui servait de cachet. Si la bague que portait le Pharaon et que celuici passa au doigt de Joseph était une preuve de suprême dignité, il en faisait usage aussi pour marquer les actes émanés de son autorité royale.

Hérodote, énumérant les objets qui formaient le costume des Babyloniens et qui leur servaient de parure, dit que chacun d'eux portait au doigt

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un anneau à cacheter et à la main un sceptre fort riche. Lacollection du MuséeAssyrien, au Louvre, renferme un certain nombre de cylindres gravés, en pierres dures, trouvés dans les ruines de Babylone ; mais ces cachets, percés dans leur longueur, paraissent avoir été enfilés et suspendus au cou par un cordon.

Les Egyptiens, au contraire, se servaient d'anneaux cachets qu'ils portaient aux deux mains, particulièrement à la main gauche et quelquefois au pouce. L'empreinte du chaton de leur bague, en eflFet, leur servait de signature. C'est un usage éminemment oriental.

De très bonne heure aussi les Indous ont employé les cachets ou sceaux. « Un gage, la limite d'une terre, le bien d'un enfont, un dépôt ouvert ou scellé, etc., ne sont pas perdus parce qu'un autre en a joui, » dit le Livre des lois du législateur Manou. «Dans le cas d'un dépôt scellé, celui qui l'a reçu ne doit être inquiété en aucune manière, s'il n'a rien soustrait en altérant le sceau. » Un des chapitres du Mahâbhârâta, intitulé Adi Parva, fait également mention d'un sceau, probablement en forme de bague, nommé vitâ. En efiet, dans VAmara-Kôchay ou vocabu-

laire sanscrit d'Amara-Singha, qui vivait avant notre ère, on trouve le mot angoulimoudrâ, qui signifie « bague en forme de sceau ».

Quoique les Chinois connaissent depuis longtemps les anneaux-cachets, ils se servent également de sceaux en pierre dure affectant la forme d'un carré long surmonté d'un animal fantastique, sculpté et ciselé dans la matière même du sceau. Dans V Orphelin de la ChinCy drame imité par Voltaire, Tching-Péi dit en parlant du roi : « J'enlèverai son large cachet, je le dépouillerai de ses vêtements brodés. » Il est probable que ces cachets se portaient comme nos breloques, car au quatrième acte de la comédie chinoise intitulée : Sou-thsin transi de froidy Sou-thsin se trouvant tout à coup au comble des honneurs et • de la fortune, retourne dans son pays natal avec des c( habits brodés et un cachet suspendu à sa ceinture ».

Pour ce qui concerne les cachets arabes, nous nous contenterons de citer l'aventure de Motalamos et deTharfah,quiflorissaientavantMahomet. Ces deux poètes, loncle et le neveu, ayant composé -des vers satiriques contre un des rois de Hirah, en Arabie, ce prince dissimula pendant

quelque temps son ressentiment; mais enfin voulant se venger d'eux, il les chargea de porter des lettres cachetées au gouverneur d'une de ses places , par lesquelles il lui donnait Tordre de punir de mort ceux qui les lui présenteraient. Motalamos ayant ouvert celle qui lui avait été confiée, et voyant Tordre du roi, se garda bien de la remettre et sauva ainsi sa vie ; mais Tharfah, qui la rendit cachetée, fut puni par le gouverneur.

Ces lettres ont donné lieu à la façon de parler des Arabes, qui disent d'un homme qui porte avec soi son malheur qu'il porte sahifat Motalamos y c'est-à-dire « les lettres de Motalamos », comme les Grecs ont dit « les lettres de Bellérophon ». Al - Maidani rapporte ce proverbe arabe dans son livre intitulé : KetabAlamthal.

Quant aux Persans, ils assurent queDjemchid, . quatrième roi de la première dynastie, introduisit l'usage de porter l'anneau au doigt pour cacheter les lettres et les actes de Tautorité. C'est pour cette raison que, dans le livre d'Esther, Aman scelle de l'anneau d'Assuérus, roi de Perse, les missives qu'il écrit à tous les satrapes du royaume pour faire périr les Juifs. Thucydide fait aussi mention du cachet de Xerxès. Ajoutons qu'après la mort

de Darius, Alexandre le Grand se servait de l'anneau de ce prince pour cacheter les lettres qu'il envoyait en Asie, et scellait avec le sien propre celles qu'il envoyait en Europe.

Les anneaux à cachet furent en usage en Grèce dès le vu* siècle avant notre ère. Diogène de Laërce nous apprend que Mnésarque, père de Pythagore, était, au rapport d'Hermippus, graveur de cachets. Comme ces anneaux servaient généralement pour sceller, Solon n'eut pas plutôt aboli les lois de Lycurgue à Athènes qu'il prononça une peine contre l'ouvrier qui graverait deux cachets semblables pour deux personnes différentes, coutume tout égyptienne, comme on peut le voir dans Diodore de Sicile.

Cette mesure sévère était devenue nécessaire par suite de l'importance donnée aux cachets, car il y avait des anneaux qui servaient spécialement pour former une empreinte sur les actes, les diplômes, les contrats et les lettres dont on voulait garantir l'authenticité. Un dialogue comique de la pièce des Chevaliers , par Aristophane, montre également que les intendants recevaient en dépôt le cachet de leur maître, et qu'ils le lui rendaient lorsqu'ils cessaient leurs fonctions.

Peuple. — Rends-moi mon anneau, tu cesses d'être mon intendant.

Cléon., — Le voici; mais sache bien que si tu me retires le pouvoir, mon successeur sera pire que moi.

Peuple. — Ce ne peut être mon anneau, je vois un autre cachet, à moins que je n'aie la berlue.

Le charcutier. — Que représente ton cachet ?

Peuple. — Une feuille de figuier, farcie de graisse de bœuf.

Le charcutier. — Non, ce n'est pas cela.

Peuple. — Qu'est-ce donc ?

Le charcutier. — C'est une mouette, le bec tout grand ouvert, qui harangue du haut d'une pierre.

Peuple. — Ah ! grands dieux !

Le charcutier. — Quoi donc ?

Peuple. — Loin de mes yeux! ce n'était pas mon anneau qu'il avait, c'était celui de Cléonyme. (^Au charcutier.') Tiens, je te donne celui-ci, tu seras mon intendant.

Comme les petites serrures étaient encore peu répandues, non seulement on scellait les cassettes et les coffrets qui renfermaient les objets précieux.

mais on poussait la précaution jusqu'à sceller les portes des maisons, des appartements, afin que les femmes ne pussent sortir du gynécée en l'absence de leurs époux. C'est pour cette raison qu'Aristophane fait dire à une femme des Fêtes de CérèSy dans une de ses diatribes contre le poète Euripide : « C'est encore Euripide qui est cause qu'on veille sans cesse sur nous, qu'on nous enferme sous les verroux et les scellés. » D paraît, d'après ce passage, que la galanterie, chez quelques femmes grecques, était portée à un degré tel que ces dernières donnaient souvent lieu à leurs maris d'être méfiants. Aussi la même femme reprend-elle plus loin d'un air chagrin : « Nos maris portent maintenant sur eux de petites clefs laconiennes à trois crans, toutes pleines de malice et de perfidie. Autrefois, pour ouvrir les portes les mieux scellées, il suffisait de faire fabriquer pour trois oboles un anneau marqué du môme signe ; mais maintenant, cette peste d'Euripide a instruit les hommes à se pendre au cou des cachets de bois vermoulu. » Ce qui veut dire clairement que les femmes retenues prisonnières dans leurs maisons brisaient le sceau appliqué par le mari, puis, grâce à un cachet sur lequel

elles faisaient graver exactement le même signe, le remplaçaient tel qu'il était auparavant. On comprend alors pourquoi les maris jaloux avaient recours à des cachets de bois vermoulu ou d'écorce d*arbre, dont il était difficile d'imiter l'empreinte trop compliquée. Lycophron, dans le poème en vers iambiques qui nous reste de lui, faisant raconter par Cassandre les amours d'Arcamas et de Laodice, parle aussi d'un « simple sceau vermiculé auquel nul ne touche ». Une pierre gravée du Cabinet de Stoschy citée par Winckelmann, imite très bien les sillons d'un bois rongé par les vers.

Les Romains employaient les cachets dans les mêmes circonstances que les Grecs. La Castna, de Plante, nous montre Cléostrate, femme de Stalinon, sur le point de sortir de sa maison pour aller chez sa voisine, et faisant aux esclaves cette recommandation : « Scellez les buffets, et rapportez-moi mon anneau. Je vais ici tout près, chez ma voisine ; si mon mari a besoin de moi, qu'on vienne me chercher. »

Pline déplore amèrement la nécessité où l'on était, de son temps, d'imprimer le sceau de son

anneau sur les provisions pour les soustraire à la rapacité ou à la gourmandise des esclaves, sans cependant pouvoir y réussir. L'anneau qui servait à sceller les provisions ou les objets de ménage appartenait à l'épouse, à la maîtresse de la maison, et était porté par elle. C'est pourquoi Cicéron, dans ses Epîtres familières (xvi, 26), dit que sa mère scellait jusqu'aux amphores vides, pour n'être pas trompée par sts esclaves. Le Pédagogue, dans saint Clément d'Alexandrie, permet aux femmes chrétiennes un anneau d'or, non pas précisément pour qu'elles s'en parent, mais afin qu'elles scellent ce qui doit être gardé avec soin. Le jurisconsulte Ulpien attribue également aux femmes l'anneau servant à marquer d'une empreinte les provisions, les vases et les autres objets que l'on voulait tenir fermés, et il déclare qu'il ne doit pas être considéré comme un ornement : « Les ornements des femmes sont des objets dont elles font usage pour leur parure, comme les pendants d'oreilles, les anneaux de bras, les bracelets, les bagues, excepté cependant celles dont elles se servent pour sceller. »

Cette dernière espèce d'anneaux auxquels était adaptée une petite clef, se nommait, pour cette

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raison, annuli ad clives. Oa portait ces anneaux au doigt, afin de ne pas s'exposer à perdre la clef. Boldetti, dans son ouvrage sur les Cimetières chrétiens de Rome, cite deux spécimens de ce genre de bagues, dont Tune a une clef toute seule, et l'autre, avec la clef, un chaton en forme de cachet, parce que les anciens, non contents de fermer leurs cassettes avec des clefs, y apposaient encore un sceau en cire qu'ils marquaient de l'empreinte de leur cachet, lequel, pour ce motif, s'appelait cerographus.

On attribue aux Lacèdémoniens l'invention de l'art de graver des figures sur les anneaux sigillaires. Un de leurs rois, nommé Arius, portait sur son cachet la figure d'un aigle tenant un dragon dans ses serres; Cléarque, capitaine des Grecs qui portèrent les armes pour le service de Cyrus, avait sur son cachet, au rapport de Plutarque, une Diane, dansant avec ses nymphes ; sur celui de César on voyait une Vénus, et sur celui de Pompée un lion tenant une épée. Il nous reste des anciens un grand nombre de cachets dont les pierres gravées sont d'un travail fort précieux.

Les premiers rois de la monarchie française, suivant l'usage des Romains et des empereurs.

pour donner de l'authenticité à leurs diplômes, y apposaient leur cachet gravé sur un anneau qu'ils portaient ordinairement au doigt. Quand Clovis envoya Aurélien négocier le mariage de Clotilde, il remit à ce ministre un de ses anneaux, comme une marque suffisante qu'on pouvait ajouter foi atout ce qu'il proposerait au nom de son maître.

Au moyen âge, toutefois, les cachets étaient fort T2KS. Ils consistaient pour la plupart en pierres gravées antiques, échappées comme par miracle à la dispeiskxi commune, et que l'on convertissait volontiers en sceaux, en les enoBtrant dans une bordure métallique ou en faisant graver une légende sur le bord même de la pierre. Il y avait néanmoins à la cour un chancelier (canullarius)^ qui avait la garde des titres, des actes et du sceau royal. On l'appelait aussi référendaire (referendarius) et auriculaire (auricularius)^ comme on le voit dans les Miracles de saint Martin, par Grégoire de Tours, dans la Chronique d*Aimoin et enfin dans la Fie de saint Ouen, évêque de Rouen, où il est dit que « saint Ouen, surnommé Dadon, obtint la charge et les fonctions d'auriculaire à la cour du roi ; et pour signer

les lettres ou édits royaux, qu'il écrivait luimême, il conservait le sceau ou anneau du roi. »

Sous les Carlovingiens et les premiers Capétiens, le sceau fut appelé tantôt annulus, tantôt sigillutn. Mabillon, dans sa Diplomatiquey rapporte une charte de Pépin le Bref, dont le cachet est un Bacchus indien. On sait que celui de Charlemagne a été parfois un Jupiter Sér apis ^ et celui de Louis VII une pierre gravée du genre des Abraxas, que ce souverain remplaça, en 1275, par une autre pierre antique sur laquelle était gravée une Diane chasseresse.

Vers la fin du x* siècle seulement, les souverains ne furent plus les seuls qui se servissent des cachets : les grands seigneurs avaient les leurs ; mais l'emploi n'en devint fréquent que trois ou quatre siècles plus tard, époque où chacun possédait un anneau à sceller qui lui servait de signature. Alors les gens riches portèrent des cachets en métaux précieux attachés à leur ceinture, ainsi que cela est démontré par Y Inventaire manuscrit de la succession de Pierre Fortet : « Item, une ceinture de cuivre d'homme avec un scel d'argent. » Bientôt même on vit les prélats, les seigneurs laïques, les dames, les églises, les com-

munautés de toutes sortes et jusqu'aux bourgeois adopter à Tenvi des types particuliers qui favorisaient l'ignorance en dispensant de signer. C'est environ vers ce temps que le mot sigillum fut traduit en langue vulgaire par sinetj signet, satel, séel et sceL

Un des cachets les plus curieux de l'époque est sans contredit l'anneau de Louis IX, roi de France (1297). Ce bijou, conservé primitivement dans le trésor de Saint-Denis, est aujourd'hui au Louvre. Le chaton est formé par un saphir sur lequel est gravée la figure de saint Louis; l'anneau est 'semé de fleurs de lis qui se détachent en or sur un fond en émail noir ; sur la surface intérieure on a gravé et incrusté d'émail noir cette inscription, en caractères du xni' siècle : Cest le sinet du roi saint Loys. V Inventaire de Charles V (1380) fait mention du cachet de ce prince. « Le signet du roy, qui est de la teste d'un roy, sans barbe, et est d'un fin ruby d'Orient, et est celuy.de quoy le roy scelle les lettres qu'il escrit de sa main. »

Le xV siècle vit naître la mode des cachets armoriés. Ces anneaux se donnaient en signe d'alliance, ainsi que la Chronique de Jean de Troyes

nous l'apprend du duc de Guyenne, qui en reçut un des bourgeois de Rouen, en 1465. Le Recueil des Etats généraux y états de Tours, tenus en 148 1, montre que les cachets étaient également en usage parmi les officiers de justice. « La permutation pure et simple eut lieu, et aussitôt les deux procureurs mirent le pouce, c'est-à-dire signèrent l'acte, chacun avec le signet de l' anneau d'or qu'il avait au doigt. »

On commença seulement, vers le milieu du XVI* siècle, à donner aux cachets une forme différente de celle des anneaux. Les Comptes royaux de 1555 ^^ fournissent un exemple:

« Pour un cachet d'argent, à manche d'yvoire, pour servir à cacheter les lettres de la royne. » A • cette époque de progrès et de lumière, l'écriture s'étant pour ainsi dire tout à fait vulgarisée, les signatures autographes firent peu à peu délaisser les cachets. Néanmoins, on continua par la suite à porter en anneau des pierres gravées antiques pour sceller les correspondances. Dans la DouT^iéme nuit ou Comme il vomplaira, de Shakespeare, Malvolio trouvant une lettre qu'il croit lui avoir été adressée par celle qu'il aime, s'écrie : a Je reconnais le cachet, une Lucrèce ! »

Le XVII* siècle se servit aussi de cachets attachés aux chaînes de montre comme nos breloques, ainsi que le témoignent les charmants modèles de Gilles Légaré. Les cachets de cet artiste sont décorés de chiffres, d'emblèmes et de têtes de mort. On y faisait souvent graver des devises de fantaisie. M"* de Sévigné parle de cet usage dans sa lettre à sa fille du ii novembre 1 67 1 : « Vous m'avez mille fois entendu ravauder sur ce demi-vers du Tasse que je voulais employer, à toute force, Valte non temOy « je ne crains pas de « m'élever ». J'ai tant fait que le comte Des Chapelles a fait faire un cachet avec un aigle qui approche du soleil, Valte non temo : il est joli. »

Conrart ayant donné à M"*" de Scudéry, le 20 décembre 1653, un cachet de cristal, celle-ci répondit par le madrigal suivant, échantillon de la poésie alambiquée des précieuses de ce temps :

Pour mériter ce cachet si joli, Si bien gravé, si brillant, si poli,

Il faudrait avoir, ce me semble,

Quelque joli secret ensemble ;

Car enfin les jolis cachets

Demandent de jolis secrets,

Ou du moins de jolis billets.

Mais comme je n'en sais point faire,

Qjie je n'ai rien qu'il faille taire, Ou qui mérite aucun mystère, Il faut vous dire seulement Q.ue vous donnez si galamment Qu'on ne peut se défendre De vous donner son cœur ou de le laisser prendre.

Il n y avait alors pas de lettre, si humble qu'elle pût être, qui ne fût cachetée. Dans les Vendanges de Suresnes, comédie de Du Ryer (1635), Florice, voulant faire parvenir une épître à son amant Polidor, dit à Lisette, sa suivante :

Alors qu'en son jardin personne ne travaille, Nous la pourrons jeter par-dessus la muraille, Si bien que le premier qui la rencontrera La fera voir au père et nous obligera.

LlSEtTE

Vous la cachetterez, vous y mettrez l'adresse.

Florice Où l'amour ne peut rien, usons de la finesse.

Suivzntle Nouveau Traité de la Civilité française (Paris, 1695), ch. xviii : « Ce qu'il faut observer en écrivant des lettres, » quand on écrivait à des gens du commun, tels que des artisans et des bourgeois, on cachetait la lettre avec un cachet ordinaire ; mais si Ton correspondait avec quel-

qu'un de qualité, il fallait cacheter en soie, c'està-dire avec un ruban et mettre trois cachets.

Nous avons sous les yeux plusieurs lettres de la princesse de Conti, de la duchesse de Longueville, etc., qui sont scellées avec des soies de différentes couleurs. Voici comment la chose se faisait : on pliait la feuille de papier deux fois sur elle-même, en la prenant par les côtés, puis on la repliait en deux dans le sens opposé. Alors on l'attachait en travers avec un léger ruban de soie, et Ton posait un sceau sur chaque bout. La soie était noire, pendant le deuil ; et de la couleur des armoiries, dans le temps ordinaire.

Mais tout le monde ne savait pas sceller convenablement les lettres. Laurette de Malboissière, à la date du lo juillet 1765, en fait le reproche à son amie M^^* Méliand : « Mon cœur, vous mettez bien mal votre cachet..., on ne peut jamais ouvrir votre lettre sans la déchirer. Prenez exemple sur moi. »

Ajoutons qu'à cette époque, où Jean-Jacques Rousseau recommandait à ses correspondants « d'examiner toujours le cachet de ses lettres », on scellait souvent les missives à cachet volant, c'est-à-dire qui ne tient qu'à l'un des plis d'une

lertre et ne la ferme pas. « Telle est la substance de ma lettre, écrit Voltaire, que j'ai envoyée à cachet volant à M. d'Argental. »

Quoi qu'il en soit, un passage de la Correspondance inédite de la comtesse de Sabran avec le chevalier de Boufflers (1778-1788) nous montre que l'usage de cacheter les lettres était toujours très répandu . « Les voilà, ces précieuses lettres qui ont failli me faire mourir d'impatience et de chagrin. Elles me rendent la vie... Je contemple mon trésor, et à peine osè-je y toucher. J'examine l'adresse; je regarde chacune des lettres, pour savoir si tu étais bien pressé en l'écrivant, à quoi tu pensais. J'en viens au cachet, et je vois que tu ne t'es pas servi du mien, ni de ma devise. Cela me fait une sorte de peine ; je tremble, je n'ose le rompre; je crains de troubler tout d'un coup le plaisir que je ressens par la vue de quelque mauvaise nouvelle. »

Nous devons ajouter toutefois que les graveurs de cachets, alors établis sur le quai de l'Horloge, épuisaient pour qui les payait tous les blasons de Tart héraldique, mentant journellement, selon le mot de Mercier, avec l'empreinte fugitive de

la cire. « Sur cent lettres, dont le cachet est gravé en armoiries, écrit le philosophe dans son Tableau de Paris, quatre-vingt-dix-neuf portent un cachet important. Il y a des hommes assez ridiculement vains, pour vous faire admirer leurs cachets armoriés, tandis que vous avez connu leur père, horloger, maçon ou chapelier ; mais ils se flattent que la possession ou le temps deviendra un titre incontestable. Tel barbier entretient son fils dans cette superbe espérance et lui recommande de bien payer les graveurs du quai de l'Horloge. Ils sont là tout prêts à graver le mensonge sur tous métaux. Il n'en coûte pas plus cher pour un trophée héroïque que pour un trophée d'amour; les casques et les lances, les flèches ou le flambeau de Cupidon, sont au choix de l'amateur. Le burin tranchant est tout taillé pour donner les armes de tous les nobles de l'Europe aux premiers faquins qui voudront les pendre aux cordons de leurs montres. II n'y a que Paris pour receler cette foule de beaux petits messieurs, qui, le plumet sous le bras, le diamant au col, le cachet à la montre, jouent le rôle de gentilshommes, tandis que leur mère ou leur oncle est dans un coin à solliciter le payement d'une pen-

sion accordée à des services que rejette et que dédaigne le second ordre de la noblesse. »

Tous ces cachets de mauvais aloi, à l'aide desquels les intrigants, les vaniteux et les sots de toute sorte essayaient d'obtenir des places, des pensions ou des faveurs, avaient lassé la patience de Voltaire, qui, quoique retiré à Ferney, était importuné de demandes. Son jardinier conserva longtemps une collection de cachets de la correspondance de son maître. Ce qui la rend curieuse, rapporte un voyageur, c'est le nom des correspondants écrit au bas par le célèbre philosophe. Il en est qui ont mérité l'épi thè te de fous. Quand Voltaire recevait une lettre, il en comparait le cachet avec celui qu'il avait porté sur son registre : s'il était sûr de l'identité, et que le cachet fixé sur le registre eût au bas la fatale épithète, il renvoyait la lettre à la poste sans l'ouvrir *.

Vers la fin du règne de Louis XVI, la vogue des anneaux-cachets commença à pâlir devant celle des bagues-firmaments et autres, ei on ne

* Voyage aux Alpes et en Italie, ou lettres en prose et en vers, contenant la description de ces contrées, avec des détails sur les curiosités naturelles, les mœurs et coutumes des habitants, les hommes célèbres, etc., par Albert Montémont, Paris, 1821.

porta plus les cachets qu'en breloques *. On connaît toutefois un des anneaux-cachets de Marie- Antoinette. « Peu de jours avant mon départ, écrit l'Ecossais Craufurd dans ses Portraits, la reine, remarquant une pierre gravée que j'avais au doigt, me demanda si j'y étais bien attaché. Je lui répondis que non, que je l'avais achetée à Rome. — « Je vous la demande, me dit-elle ; j'aurai peut-être besoin de vous écrire, et s'il arrivait que je ne crusse pas le devoir faire de ma main, le cachet vous servirait d'indication. » Cette pierre représentait un aigle portant dans son bec un rameau d'olivier. Sur quelques mots que ce symbole me suggéra, elle secoua la tête en disant : « Je ne me fais pas d'illusion, il n'y a plus de bonheur pour moi. »Puis, après un moment de silence : « Le seul espoir qui me reste, c'est que mon fils pourra du moins être heureux ! » La bague-chevalière de Louis XVI , donnée par le roi à son confesseur de la dernière heure, TabbéEngelworth de Firmont, et avec laquelle il scellait ses lettres,

* M. Eug. Vial, de Saint-Germain, a réuni une grande collection de cachets en argent du xviiie siècle, que l'on a pu voir dans le musée rétrospectif du Trocadéro, pendant l'Exposition universelle de 1889.

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portait comme cachet une cornaline gravée représentant le buste d'Henri IV.

Pendant la période révolutionnaire, les cachets se couvrirent de devises républicaines telles que : Five la nation, vivre libre ou mourir , la liberté ou la mort, ainsi que divers symboles patriotiques. D'autres représentaient la Bastille *. Hérault de Séchelles, célèbre conventionnel décapité avec Danton, scellait ses lettres d'un cachet sur lequel on voit un glaive surmonté d'un bonnet de la liberté et perçant une couronne, avec cet exergue : Mort aux rois *.

Depuis cette époque, les anneaux sigillaires c ommencèrent à être dépourvus de toute autorité. Quant aux cachets, qu'ils se portent au doigt ou en breloques, ou figurent comme ustensiles de bureau, ils représentent des armes ou des chiffres, quelquefois un emblème, une tête, etc., selon le caprice du possesseur.

Le prince Demidoff, dans son palais de San

* Voy. VArt pendant la Révolution, Paris, Laurens, p. 203-204.

* Catal. de la coll. de lettres autc^raphes de M, le vicomte de Fer,., n^ 374.

Donato, à Florence, avait réuni, pour son usage, un certain nombre de cachets curieux. .Le premier, surmonté d'un manche en ivoire représentait le Diable Boiteux portant l'Amour sur ses épaules : autour se lit l'inscription : Le Diable emporte r Amour. Un autre cachet de la même collection, surmonté également d'un manche en ivoire, était formé d'une cornaline rouge sur laquelle se trouvait gravée une hirondelle, avec ces mots : le froid me chasse.

Enfin, l'auteur de ce livre possède un cachet moderne, formé de deux serpents en or, soutenant une plaque mobile en jaspe sanguin ; sur un de ses côtés est gravée une lettre scellée, autour de laquelle on lit : Va où je voudrais être. L'autre côté représente un cheval franchissant une barrière et entouré de cette légende ; l'obstacle excite mon ardeur.

Nous citerons, pour terminer, quelques cachets d'hommes célèbres.

Jean-Bart, le fameux chef d'escadre français, contemporain de Louis XIV, portait sur son cachet : d'argent à la fasce d'azur chargée d'une

fleur de lis d'or ; en chef, deux ancres de navires mises en croix, en pointe un lion * .

Goethe se servit d*abord d'un sceau portant le G initial de son nom, avec les entrelacements gothiques alors en vogue. Plus tard, il employa un cachet représentant une cage entr'ouverte avec un oiseau qui s'envole à tire-d'aile. Mais, depuis son voyage en Italie, il scella presque toujours ses lettres d'une antique, un Socrate, une Minerve, un Amour , un Lion,

Talleyrand-Périgord porta longtemps un anneau sur le chaton duquel étaient gravés des lys couchés avec cette légende : Ils se relèveront un jour. Les événements de la guerre de 1814 ont vérifié en tout point cette prophétie.

Silvestre de Sacy avait fait graver pour son usage une pierre avec cette inscription en arabe :

Je t'envoie ci-joint un messsager muet ^ Qui dira à tes yeux ce dont on t*a chargé.

Ce vers est d'un ancien poète, et le célèbre orientaliste s'en servait quelquefois pour cacheter ses lettres.

Les "Notes de Lalande, publiées par la princesse

* Catàl. de lettres autographes de M. Lucas de Montigny,

de Salm, nous apprennent que le savant astronome avait fait graver sur son cachet un vaisseau. « J'y ai ajouté la lune, qui sert à le conduire, et une devise grecque qui signifie la science conduite par la vertu, parce que le vaisseau est la chose qui exige le plus de science, et que la vertu conduit le philosophe à travers les flots et les orages de la vie. »

Victor Hugo scella toujours sa correspondance avec un cachet d'une grande simplicité. A la vente de son mobilier, qui eut lieu aux enchères publiques le 7 juin 1852, pour cause de départ, — le poète s'exilait à Guernesey, — Arsène Houssaye acheta un cachet aux initiales V. H. disposées de telle sorte que, renversées, elles formaient le chiffre A. H. En sortant de cette vente, il disait à un ami : — Je ne m'en servirai que pour écrire à Hugo.

Adrien Boïeldieu, fils du fameux auteur de la Dame Blanche, portait au doigt la bague de son père, un anneau d'or bruni enserrant dans son chaton une cornaline finement gravée, d'origine persane, et que le grand compositeur avait rapportée de Russie.

Meyerbeer, enfin, scellait ses lettres avec un

cachet représentant une lyre entourée de cette harmonieuse légende : Toujours (T accord * .

Passons maintenant aux substances propres à sceller.

A l'exemple des Orientaux, les Grecs ont d'abord employé l'argile ou la terre sigillée. Ils adoptèrent ensuite la craie et le malthe, sorte de ciment artificiel fait de poix, de cire et de plâtre, qu'ils désignaient sous le nom de creta asiatica. Les Romains remplacèrent la craie primitive par une substance inflammable, qui adhérait davantage et offrait plus de consistance et de durée. De là l'emploi que l'on fit de la cire pour les chartes et les diplômes.

Pendant le moyen âge, la cire vierge, plus ou moins jaunie par le temps, a été la première employée. En 1030,1e sceau de Robert, roi de France, nous présente le premier type de cire colorée avec une substance blanche. Les cires

* Ce cachet avait appartenu à Ferdinand Paër. Une lettre de ce compositeur, datée du ler juillet 1827, est enfermée dans une enveloppe autographe avec cachet en cire rouge représentant une lyre avec ces mots : Toujours d'accord. {Cataî. de lettres autc^raphes de Af. Lucas de Montigny.)

rouges commencent avec Louis le, Gros, en 1 1 1 3 ; les cires vertes apparaissent vers 1 165. Ce n'est qu'au XIII* siècle que l'on voit s'ajouter aux couleurs précédentes les teintes jaunes, brunes, roses, noires, et quelquefois, mais fort rarement, les bleues. La cire noire est néanmoins une rareté que l'on rencontre dans les sceaux des ordres militaires religieux. Quant à la cire bleue, elle paraît n'avoir pas été beaucoup recherchée. Les Archives nationales n'en possèdent qu'un seul exemple fourni par une charte de 1276 *.

Sur une tapisserie de haute lice de la fin du XV* siècle, appartenant à sir Richard Wallace et représentant un épisode du Roman de la Rose, Bouche d'Or présente une lettre fermée par un ruban scellé avec un cachet de cire rouge. Plus bas, le même personnage remet à Maie Bouche une semblable lettre pliée et fermée par deux larges cachets de cire rouge, couleur qui depuis cette époque a prévalu.

On n'est pas encore bien fixé sur la composition de ces différentes cires à sceller. Si l'on en juge par leur état actuel, les recettes ont dû être

1 G. Demay, Le Costume d'après les sceaux.

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très variées et souvent défectueuses ; mais Ton sent qu'il devait entrer, dans toutes, deux substances indispensables : Tune destinée à colorer, l'autre à donner la solidité.

Vers la seconde moitié du xvi* siècle seulement, les Portugais importèrent de l'extrême Orient dans leur pays la préparation de la cire à cacheter. Il parait établi en effet que Tqsage de la cire à cacheter était déjà très répandu à Lisbonne vers 1500, de là le nom de cire de Portugal ^ qu'on lui donnait anciennement. On Tappela un peu plus l2Lxà cire d'Espagne^ parce que, pendant longtemps, les Espagnols en approvisionnèrent les autres parties de l'Europe. Le plus ancien livre espagnol où. il soit fait mention de cire à cacheter date de 1 5 63 ; il apour titre : Aromatum et simplium aliqmt historia^ et pour auteur Garcias de Orta : il parle de bâtons de cire pour cacheter les lettres. Il existe une lettre adressée en 1567 au comte ' palatin Frédéric, cachetée de cire ; cette épître avait été écrite par un gentilhomme français du nom de Vulcob, qui avait été envoyé de France comme ministre à la cour de Weimar.

Dans Y Histoire des indignes faulsete^et suppositions de Francesco Fava, médecin italien (Paris, i6o8),

LE CACHET, LA CIRE A CACHETER llj

il est dit que ce dernier enlevait les cachets de certaines lettres scellées qu'il voulait falsifier, en mouillant un peu le papier du côté où n'était pas la marque du cachet. « Cela se faisoit assez facilement, d'autant que ce n'estoit pas cire d'Espagne, mais molle seulement. » Ce passage, écrit au commencement du xvi* siècle, détruit l'opinion accréditée depuis par le médecin Pomet, dans son Histoire des drogues^, sur l'invention de la cire d!Espagne. Il est évident qu'on • la connaissait,, au moins de nom, avant que le marchand de Paris, nommé François Rousseau, à qui l'abbé Lebeuf en attribue à tort la découverte ', l'eût remise en honneur, vers 1620, et lui eût dû, grâce aux encouragements de M"^ de Longueville, puis de Louis XIII, une fortune de 50,000 livres en quelques années. C'est un argument en faveur de M. Spies, qui soutenait avoir vu, dans les Archives de la cour d'Anspach, où il était conseiller, un diplôme de 1574, cacheté en cire d'Espagne rouge, et un autre de. 1620, cacheté de cire noire. Cela n'a rien d'extraordi-

* Publiée en 1735, trente-six ans après la mort de Fauteur.

' Mémoire concernant l'histoire â^ Auxerre, ï743'

2l8 LES OUTILS DE l'ÉCRIVAIN

naire. Dans un livre d'un citoyen d'Augsboufg, nommé Samuel Zimmermann, imprimé àingolstadt en 1579, on trouve décrite la manière de composer la cire à cacheter rouge, blanche, bleue et jaune.

Nous savons d'ailleurs par VIsk des Hermaphrodites, chapitre des Lois, mœurs, etc., que les femmes de cette époque fermaient leurs lettres avec un simple cachet de cire d'Espagne. Mais il est bon de faire remarquer, d'après l'ouvrage de Pomet, chapitre Cire des Indes, que cette cire fameuse ne se faisait pas en Espagne où Ton n'employait généralement, pour sceller ks lettres, que des pains à cacheter. Elle nous venait donc de l'Orient, où depuis longtemps* on la fabriquait ^vec la gomme-laque, teinte de plusieurs couleurs. Tavernier, dans ses observations sur le commerce des Indes orientales, raconte qu'« il y a beaucoup de femmes à Surate qui ne gagnent leur vie qu'à nettoyer la laque, après que la couleur d'écarlate en est tirée. Elles luy donnent telle couleur que l'on veut et la forment en bastons comme la cire d'Espagne ».

Il y avait à Perpignan une fabrique de cette cire. On appelle probablement cette cire cired^Es-

pagne, parce que, jusqu'à Louis XIII, le Roussillon a appartenu à l'Espagne, ou était censé en faire partie. Savary des Bruslons, dans son Dictionnaire de Commerce^ V® Cire d'Espagne, donne les renseignements suivants sursafabrication : Onfaisait fondre dans une chaudière de la gomme-laque avec du vermillon, si l'on voulait faire de la cire d'Espagne rouge; avec du noir de fumée, si l'on voulait faire de la cire d'Espagne noire; avec de l'orpin, si l'on voulait de la cire d'Espagne jaune; et l'on y mêlait un peu de civette, si l'on voulait la parfumer; après quoi «on la retirait; on la coulait, on la façonnait en petits hâtons, ronds, plats ou tordus. La mauvaise cire d'Espagne se faisait avec de la résine; mais cette dernière est fortement critiquée par le sieur Comiers d'Ambrun, dans son Trailé delà parole^ langue et écriture^ contenant la sténographie impénétrable, etCy avec tout ce qui concerne les encres y cachets et cire a cacheter (Bruxelles, 169 1).

Jusqu'alors la cire à cacheter avait été rouge, jaune ou noire. Au xvni^ siècle, il était de bon ton d'écrire ses lettres sur du papier de fmtaisie, avec cachet de cire bronzée au pot-pourri, de chez Salomon, papetier rue Dauphine.

Mais tout le inonde ne prenait pas souci de satisfaire aux exigences de la mode. Dans sa lettre du 2 novembre 1737, Voltaire charge l'abbé Moiissinot des commissions suivantes : « Deux rames de papier de ministre, autant de papier à lettres : le tout de Hollande ; douze bâtons de cire d'Espagne à l'esprit-de-vin , et quatre paquets de plumes. »

Quant aux débitants de cire à cacheter, ils étaient déjà fort habiles dans Fart si productif de la réclame. M"^ Werneau, qui vendait la « véri-. table » cire d'Espagne, obtint du célèbre graveur ChofFart d'attacher le médaillon de Louis XV très chrétien au-dessus de l'annonce de ses produits. D'autre part, on lit dans le Journal politique o\iGa:^ette des Ga:^ettes, mois de février 1789 : « Le sieur Grafe, entrepreneur de la manufacture royale des cires à cacheter, établie à Sève (Sèvres, près Paris), a eu l'honneur de présenter au roi un tableau présentant sous verre 26 cachets de cire d'autant de couleurs, dont trois bleu de roi, bleu pâle et violet, dont la composition, ainsi que celle des autres couleurs, examinée par des commissaires de l'Académie royale des sciences, a eu l'approbation de cette

Compagnie, à qui le sieur Grafe avait remis un pareil tableau. »

Dépuis le commencement du siècle actuel, la fabrication de la cire à cacheter a reçu plusieurs utiles perfectionnements. Un des plus importants a eu pour objet de neutraliser la fumée qui, lorsqu'on la brûlait, noircissait et endommageait l'enipreinte des cachets. On est aussi parvenu à faire, pour les pays chauds, des cires particulières qui ne se fondent qu'à une température de loo degrés, et qui peuvent, par conséquent, être employées dans les circonstances où les cires ordinaires seraient inapplicables à cause de leur ramollissement. Les cires à cacheter sont ordinairement parfumées avec le musc, l'ambre, la civette, le benjoin, les essences de citron, de bergamote, de rose, de jasmin, etc.

Peu à peu la cire à cacheter, qui conserva son nom de cire d'Espagne ]usc{\i'Qn 1835, quoiqu'on en fabriquât d'excellente en France, fut délaissée pour les pains à cacheter, dont l'usage est très ancien dans le sud de l'Europe. Nous avons déjà fait remarquer que Pomet, dans son Histoire des Drogues^ rapporte que de son temps, c'est-à-dire

222 LES OUTILS DE l'ÉCWVAIN

dans la seconde moitié du xYii** siècle (1658- 1699), les Espagnols préféraient les pains à cacheter à la cire. Les officiers et les soldais de Tarmée d'Italie, conduits par Napoléon I", trouvant un moyen si commode de fermer les lettres, en usaient largement; ils donnèrent ainsi à quelques industriels parisiens l'idée de fabriquer des pains à cacheter. De Piis, dans sa chanson intitulée : Lu Avantages du rond y publiée en 18 10, a constaté leur vogue :

n convient ici d'ajouter Une réflexion profonde ; Tant que les pains à cacheter Seront de mode en ce bas monde, Tous de forme ronde ils seront :

Eh fron, fron^ fron,

Vivcle rond.

Par la suite, cette fabrication s'est développée dans des proportions considérables. « Les pains à cacheter sont bien connus à Paris et dans les villes où l'on écrit et cachette beaucoup de lettres, » lit-on dans un petit livre anonyme du commencement de ce siècle : le Langage vicieux corrigé. « Ailleurs ils le sont moins et ont conservé, mal à propos, le nom qui avait été

donné à la feuille de pâte très légère et sans levain dans laquelle on découpe les hosties. Cette pâte s'appelait pain à chanter la messe, et par abréviation, pain à chanter * ; mais pain à chanter tout seul est à peine construit (grammaticalement), et il est difficile, si Ton n'est prévenu, d'en comprendre le sens. De prétendus puristes en ont fait pain enchanté, qui, s'il n'a pas non plus le sens commun, leur semble du moins construit •d'une manière plus correcte. C'est toujours une faute grossière. Il faut dire pain à cacheter. »

Suivant le 'Dictionnaire de l'Industrie manufacturière , commerciale et agricole, publié en 1833, ï^ P^î^ ^ cacheter est une pâte de farine délayée mise dans des moules, semblables aux fers à gaufrer chauds, et que l'on découpe ensuite au moyen d'un emporte-pièce. « Les pains à cacheter sont tantôt blancs, tantôt colorés de diverses teintes. Il est important de ne faire entrer dans leur composition aucune substance vénéneuse, parce que non seulement on les humecte sur la langue, mais fréquemment oh les avale

* « Une boeste d'argent â mectre pain à chanter. Deux burettes d'or à mectre le vin et Yeaue à chanter (Inventaires du xnie siècle).

224 LES OUTILS DE L*ÉCRIVAIîl

entiers ou par fragments. La belle teinte du vert de Schwenfurt Ta fait employer depuis quelques années ; mais on ne saurait trop en prohiber Tusage pour ce genre d'application ; ils sont transparents. On les obtient au moyen de la gélatine diversement colorée. »

Tels étaient les pains à cacheter transparents, déjà en usage sous la Restauration, * ainsi que les « jolis pains-camées de M. Susse * » .

Le commerce de la cire et des pains à cacheter est encore très important, quoiqu'il ait sensiblement diminué depuis l'introduction dans la papeterie des enveloppes gommées.

Consacrons pour finir, quelques mots à l'usage de ces dernières. Chez les Indous, il est d'usage d'envoyer les lettres après les avoir renfermées dans de petits sachets plus ou moins ornés, selon la qualité de la personne à qui la correspondance est adressée. Les Chinois et les Japonais connaissent aussi les enveloppes : ce sont de petits sachets

*■ Journal des Datiies et des Modes ^ 15 juillet 1821. * Id. 31 mars 1823.

de papier rectangulaires avec sujets finement imprimés en couleur et s'ouvrant sur le côté.

Dans les temps agités du moyeu âge, on ne confiait ses secrets aux lettres closes ou missives qu'avec des précautions extrêmes. Un des moyens que l'on employait pour empêcher qu'on eût la mauvaise pensée de les ouvrir avant qu'elles fussent parvenues à leur destination, consistait à placer quelques fils de soie sous le sceau (imprimé sur une espèce de timbre carré), puis à tracer à la place quelque dessin capricieux en zigzag, à la fois sur le timbre et sur lalettre elle-même. D'autres fois, on faisait des entailles aux lettres ; on y passait une bande de papier ou de parchemin, suivant que sur du papier ou du parchemin la lettre était écrite, et on scellait les deux bouts de la bande, afin qu'on ne pût lire la lettre sans rompre le sceau.

Plus tard, selon VIsledts Hermaphrodites^ chapitre des Mœurs, des lois, etc., on se contenta de mettre un cachet sur les deux bouts d'un fil ou d'un ruban qu'il fallait rompre ou couper pour ouvrir les lettres. Le dialogue suivant, tiré des Galanteries du dîic d'Ossonney comédie par Jean de Mairet (1636), en fournit une preuve.

. Stéphanille Je sçavois bien qu'encor j'oubliois quelque chose. C'est un papier pour vous.

Flavie

Et qui vous Ta donné ?

Stéphanille Un homme assez bien fait vestu d'un drap tanné.

Flavie N'est-ce point de mon frère ? . . .

Stéphanille

Il m'a dit, à la lire Elle saura que c'est sans qu'il faille le dire.

Flavie Donnez-moi des ciseaux, il faut voir ce que c'est.

Dans le Nouveau traité de la Civilité qui se pratique en France parmi les honnesies gens (Paris, 1 675) par Antoine de Courtin, on lit les préceptes suivants : « Lorsqu'on écrit à quelqu'un, si l'écriture ou la matière de la lettre doit finir trop bas, il faut la ménager en sorte que l'on en puisse garder deux lignes pour finir à la page suivante. C'est ponrquoy s'il se rencontre par exemple qu'une feuille de papier soit écrite de tous les costez et finisse au bas de la deuxième page, la bienséance

ne voulant pas qu'on la mette ainsi cruement dans /'enveloppe, il faudra couvrir cette dernière page d'une demi-feuille de papier blanc volante, qui se joigne et s'engage par une petite marge à la feuille écrite. » — a II est bon aussi de sçavoir que, pour plus de respect, on met la lettre dans une enveloppe sur laquelle on écrit le dessus (l'adresse). Et pour les dames, on cachette les lettres avec de la soye. en mettant le dessus de la lettre même (pareil), ce qui s'observe pour les dames de la plus grande qualité, si ce n'est que pour marquer d'un plus grand respect, on peut mettre la lettre déjà cachetée de soye dans une enveloppe sur laquelle on met encore le dessus. »

Toute distinguée que fût cette façon de sceller les correspondances, elle ne parut pas suffisante encore aux Précieuses dont les lettres, semblables à celle qui renferme l'Ordonnance datée du mois des roses, 1656, seconde année du règne de M"® de Scudéry, étaient « scellées en cire rouge de trois cachets en cœur sur lacs de soye feuille morte, et bleu mourant * ».

En octobre 1702, M. de Choiseul vint donner

< Saphoy Etude sur la iociété précieuse^ par Edouard de Barthélémy, 1880.

à Fontainebleau la nouvelle de la victoire remportée à Friedlingen par Villars, Le comte d' Ayen neveu de M°* de Maintenon, apporta les drapeaux pris sur l'ennemi; mais quand on sut qu'il né s'était pas trouvé à la bataille, on ne lui épargna pas les épigrammes. Cependant le roi, pour récompenser Villars, le créa Maréchal, et, pour lui ménager une surprise, lui écrivit de sa propre main une lettre avec cette suscription : A mon cousin le maréchal de Villars, et il renferma cette lettre dans une autre qui portait simplement sur l'adresse : A M. le marquis de Villars.

Comme on le voit, les enveloppes du temps de Louis XIV consistaient simplement en une feuille de papier blanc pliée en forme de lettre, et dans laquelle on renfermait la missive. C'était là ce qu'on appelait les lettres doubles, dont le ' poids, selon le règlement d'avril 1644 pour le port des lettres et paquets, « ne devait pas dépasser une once ». Les lettres sans enveloppe portaient la dénomination de lettres simples.

Il étiait d'usage alors que chacun confectionnât ses enveloppes. « Vous m'aviez promis de m'écrire souvent. Tiendrez-vous parole ? demande l'abbé Galiani à M"* Necker dans une lettre datée

dé Gênes, le 28 août 1769. Ecrivez-moi par la poste en droiture ici, mais chargez quelqu'un de faire les enveloppes. Vos lettres ressemblent à Socrate, la plus belle âme dans le corps le plus laid. Vos lettres sont aussi belles que l'enveloppe en est affreuse. Je dis cela pour faire plaisir à l'abbé Morellet et non pas pour vous humilier. Il ne vous conviendrait pas de bien faire les enveloppes. Cette matérialité ne sied pas au sublime de votre ineffable spiritualité. »

Ce fut quelques années plus tard que les papetiers imaginèrent de petites feuilles toutes pliées pour mettre les lettres qu'on envoyait par la poste. « Vous n'aurez plus de ces petites enveloppes toutes faites qui vous déplaisent, » écrivait en 1782 M"^ de Genlis dans Adèle et Théodore (lettre X).

Ajoutons que le mode de suscription des lettres en usage actuellement remonte aux premières années de la Restauration. « Voici une innovation de quelques Anglomanes : en écrivant l'adresse d'une lettre, ils retranchent l'A, ne mettent qu'une fois Monsieur ou Madame, et placent le numéro avant le nom de la rue *. »

* Journal des Dames, 5 octobre 1822.

Les premières enveloppes débitées parles papetiers anglais datent de Tannée 1840. Elles parurent alors sous deux formes, c'est-à-dire sous la forme de cover ou enveloppe affranchie *, et sous celle d'enveloppe proprement dite. Le public préféra d'abord les covers ; mais il en abandonna peu à peu l'usage, et celui des enveloppes prévalut définitivement. Au mois de janvier de l'année suivante de nouvelles enveloppes furent livrées au public. Comme les premières, elles étaient garnies de deux fils de soie de différentes couleurs adhérents au papier, quelquefois même de quatre fils, qu'on nouait et qu'on scellait à la cire.

La machine à plier les enveloppes a été inventée, en 1844, par M. Edwin Hill et M. Warren de la Rue^ Ce dernier la perfectionna en 1849 :

* Le ^(wer (lettre) est une demi-feuille de papier de 23 2 millimètres sur 212 millimètres sur 195, pliée en quatre comme une lettre. L'une des faces est blanche et servait souvent à écrire la lettre ; l'autre face, qui porte une vignette, était destinée à recevoir l'adresse ainsi que le mot postage qui remplaçait le timbre. L'enveloppe est la même demi-feuille, sur laquelle on n'a rien imprima, et qui est découpée et façonnée pour former une enveloppe proprement dite.

* Ces enveloppes étaient gommées. Dans les journaux de l'année 1845, on lit cette annonce : enveloppes-cachets se fermant instantanément, sans cire ni pains à cacheter... chez Lard-Esnault, papetier, rue Feydéau, 23.

elle pliait et gommait 3,600 enveloppes par heure. Vers 185 1, là fabrication des enveloppes prit encore plus d'extension. Depuis cette époque, son importance devient chaque année plus considérable. On estime qu'il se consomme par jour, à Paris, un million cinq cent mille enveloppes.

Dans ce nombre figurent les enveloppes communes, en papier ordinaire, pour circulaires, annonces, etc., les enveloppes de lettres, en papier vergé, généralement blanc, les enveloppes de luxe, en papier satiné, le plus souvent gris perle, et enfin les enveloppes de fantaisie, dans le genre de celles que Rossini employait parfois pour enfermer sa correspondance : celles-ci sont traversées par des portées de musique imprimées en bleu : une clef de sol avec une armature de dièzesou de bémols et une note quelconque en 'encre noire forment le cachet.

Telle est l'histoire des principaux objets dont on se sert pour écrire, et que le scribe Ménédème, devenu vieux et aveugle, appelle, dans une épigramme de Damocharis, poète de l'Anthologie grecquCy « les outils de son métier » . Les anciens

connaissaient donc le papier, le crayon, la règle, la plume, le canif, l'encre, la cire à sceller, etc. Au reste, il suffira de terminer cette trop longue étude par un petit poème de Phanas, contemporain d'Epicure, pour résumer en peu de mots l'attirail des copistes et convaincre le lecteur que, dans l'antiquité comme de nos jours, la profession « d'homme de plume », selon l'expression de Voltaire, menait rarement aux honneurs et à la fortune. « Un canif pour tailler les roseaux de Gnide, l'éponge qui servait à les nettoyer, une règle à tracer des lignes bien droites, barrière que ne franchit pas le troupeau de l'alphabet, l'encrier avec sa liqueur d'un beau noir, un compas à tracer des cercles, une pierre à polir, l'abat-jour qui protège la vue, tous ces instruments qui n enrichissent pas, le scribe à gages Cestondas les a consacrés aux Muses, depuis qu'il a trouvé à mordre au gâteau de la régie, qui nourrit bien son monde. »

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