VICTOR HUGO
Oh ! soyez donc les bienvenues Plume ! Strophe ! envoi glorieux !
Vous avez erré dans les nues, Vous avez plané dans les deux !
Les grands conquérants seuls, à Texemple du grand Frédéric, aiment à se servir de plumes inconnues du vulgaire. Voltaire, décrivant une bataille dans son Epitre au roi de Prusse (1741), dit avec esprit :
Je vous y voisj tranquille au milieu de la gloire,
Arracher une plume au dos de la Victoire,
£t m'écrire en jouant, sur la peau d'un tambour,
En vers toujours heureux, pleins de grâce et de tour.
L'empereur de toutes les Russies, Alexandre, aAait de moins hautes visées. Il se faisait suivre, pendant ses campagnes et ses longs et nombreux voyages, par un employé aux appointements de 8,500 francs par an, chargé uniquement de lui tailler ses plumes. Cet artiste, armé d'un arsenal de canifs et muni d'un approvisionnement considérable de plumes, devait en tenir constamment une centaine de taillées sous la main impériale, ce qui n'était que le strict nécessaire; car l'autocrate ne reprenait jamais deux fois la même plume, ne fût-ce que pour donner une seule signature. Cet
LA PLUME, LE CANIF, LE GRATTOIR lOI
employé resta en fonctions pendant toute la durée du règne d'Alexandre.
Les plumes métalliques, assez résistantes pour ne s'émousser qu'après une longue durée, et en même temps assez flexibles pour former les liaisons les plus fines, ont de nos jours succédé aux plumes d'oie. Elles sont cependant d'un usage très ancien. Les Romains faisaient, à l'imitation des calamiy de véritables plumes en métal. Dans la relation de son Voyage à Paris (1698) le docteur anglais Lister affirme avoir vu parmi les antiquités conservées à la bibliothèque Sainte-Geneviève, un ancien instrument à écrire en fil d'argent gros et épais, roulé en forme de tire-bouchon, et les deux bouts dirigés du même côté et à quelque distance. On pouvait mettre l'index entre les deux pointes, et le corps de l'instrument remplissait la main. « L'un des bouts étoit en forme d'aiguille ; c'étoit pour écrire sur des tablettes cirées. L'autre bout présentait une espèce de bec de coq, dont la pointe était fendue en deux, tout juste comme nos plumes d'acier : et c'est de là, sans doute, que les modernes ont pris les leurs. »
On rencontre une plume en métal dans la collec-
tion d'antiquités romaines formée à Aoste (Augusia pratoria). Elit est en bronze, fabriquée avec une feuille de ce métal roulée et forgée sur un mandrin de fer ; le joint ne porte aucune trace de soudure. D'autres plumes semblables ont été trouvées dans divers endroits. On en voit une au Musée de Liège et une autre au Musée de Nîmes. Selon Montfaucon, les patriarches de Constantinople se servaient, pour écrire leurs lettres, de roseaux d'argent. Il semble résulter de divers textes que leur usage existait encore au moyen âge dans quelques couvents. En effet, auxiv* siècle on écrivait parfois avec des plumes de fer ou de cuivre, puisque le faussaire que Robert d'Artois employa pour fabriqueras faux titres dont il avait besoin, avoua dans sa déposition qu'il avait fait usage d'nuQ penne d'airain *.
Le XVI* siècle connut aussi lesplumes de métal, mais elles étaient fort rares. C'est probablement pourquoi le célèbre philosophe flamand Juste- Lipse, catholique à Rome, luthérien à léna, calviniste à Leyde, et enfin catholique à Louvain, con-
^ Archives ruUùmaleSy section historique, t. 440, n^ 1 1 .
sacra à la célèbre vierge de Halle (Saxe) par son testament, dressé en 1606, « sa plume d'argent», et lui légua sa robe fourrée * .
Les plumes d'argent devinrent plus communes à partir du xvii* siècle. On trouve des traces de cet usage dans quelques écrits de ce temps. Un contemporain de Cromwell et ami de Saint- Evremond, le poète anglais Waller (1605-1687) a laissé des vers de circonstance en remerciement d'une plume d'argent qu'on lui avait donnée. Le Testament et Inventaire des biens de Claudine Bou- :(pnnet Stella^ femme artiste contemporaine mentionne, entre autres objets précieux, « un petit estuy, dans lequel il y a un cure-oreille et une plume d'argent ; — un autre estuy « ayant cuUer, ciseaux, couteau, fourchette, leur manche se démontant, une plume d'argent, et au fond de Testuy une écritoire aussi d'argent ».
Enfin un fabricant du nom de Barthelot inventait en l'an X de nouvelles plumes du même métal, dont le Moniteur de la même année rend
* Dans le testament de Zacharie Werner, auteur du 24 Février, mort le 17 janvier 1823, on remarque aussi un article contenant le legs de sa plume d'argent à une image de la Vierge, très vénérée en Autriche.
un compte très favorable. « On ne taille pas ces plumes, qui ont été approuvées par l'Athénée des Arts, et admises par le jury d'examen des objets d'art à l'Exposition publique de l'année. Ces plumes sont d'argent préparé exprès, et infiniment supérieur pour la durée et par son élasticité à l'argent ordinaire, ce qui les rend aussi douces que les plumes d'oie. »
Quant aux plumes d'acier, elles commençaient à jouir d'une certaine vogue, si l'on en juge par le couteau, au millésime de 1614, conserve dans la collection d'objets d'art du château des landgraves, à la Wartbourg, et contenant dans son manche une plume d'acier et un encrier.
Il est permis de croire que, dès cette époque, on adaptait des plumes d'acier à divers petits ustensiles, entre autres aux porte-crayons. Dans les curieux mémoires écrits contre M""* de Pompadour et publiés sous ce titre : le Despotisme dévoilé ^ le célèbre prisonnier de la Bastille, Henri Masers de Latude, raconte que, voulant écrire entre les lignes de quelques livres qu'il avait achetés, il se rappela qu'il n'avait aucune des choses nécessaires pour écrire. « J'aurais pu
prendre au lieu de plume des arêtes de carpes, comme la première fois ; mais j'avais observé qu'elles ne pouvaient servir à des caractères fins, comme l'étaient ceux qu'il fallait placer dans les interlignes d'un ouvrage imprimé : j'usai d'un autre expédient. Je pris une pièce de deux liards que je frappai au point de l'aplatir comme une feuille de papier, et de l'étendre comme un écu de six francs; ensuite je l'arrondis, et je parvins à en faire une excellente plume, comme nous en voyons tous les jours dans les crayons. »
D'autre part, nous savons par le Lime Commode et Adresses de Paris pour 1692, que le sieur Dalesme, rue Saint-Denis, près la fontaine de la Reine, vendait des plumes d'acier de son invention. Mais il est probable qu'on en fabriquait aussi en Angleterre, car le docteur Lister, dans son voyage daté de 1698, décrivant une plume antique, ne manque pas de dire que la pointe de cette plume était fendue en deux, « tout juste comme nos plumes d'acier». Et il ajoute : « Nous les faisons aujourd'hui d'argent^ d'or ou de vermeil ; mais tout cela manque de ressort et ne vaut ni l'acier, ni la plume d'oie : celle-ci, à la vérité, est bientôt usée ; l'acier est in-
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dubitablement ce qu'il y a de mieux, et si vous usez d'encre de la Chine, la meilleure de toutes les encres, jamais elle ne rouille la plume, mais au contraire la conserve sous une espèce de vernis, qui se sèche dessus et y adhère, quand même vous l'essuyeriez sans aucun soin, n
Quoique le savant académicien André Dalesme ait devancé comme on l'a vu les promoteurs des plumes d'acier, on attribue généralement l'invention des plumes métalliques à un mécanicien français nommé Arnoux, qui l'aurait faite à Rouen vers 1750. Ces plumes, d'un méta^ très fin et très léger, dur et flexible, étaient propres à faire toutes les opérations de l'écriture avec autant de délicatesse et plus de promptitude qu'avec la plume d'oie. Outre l'avantage de la durée et d'un caractère toujours uniforme, ces plumes économiques offraient aussi celui d'épargner à l'écrivain la peine de les tailler.
D'un autre côté, Gabriel Peignot, dans se^ Amusements philologiques, fait revenir l'honneur de l'invention des plumes métalliques à l'Anglais Wise. Le Dictionnaire de r Industrie (1776) les annonce ainsi parmi les inventions nouvelles : « Plumes d'acier d'Angleterre, propres pour
écrire, non sujettes à s'émousser, 30 sols. Fontaine, bijoutier, rueDauphine, 1772. »
Mais comme -ces produits se fabriquaient à la main et par conséquent en quantité restreinte, les plumes étaient peu répandues et considérées plutôt comme des objets de curiosité que comme des instruments pratiques. En eflfet, on les vendait alors à des prix incroyables aujourd'hui : en Angleterre elles valaient 3 shillings 6 pences (4fr. 35) la plume.
Les plumes métalliques furent employées d'une manière tout à fait exceptionnelle jusqu'au jour où les Anglais conçurent l'idée de les fabriquer mécaniquement. Etablie d'abord à Birmingham vers 18 16, la nouvelle industrie eut des commencements pénibles, à cause de la qualité médiocre des produits. Les choses prirent une tournure plus favorable en 1830, quand Joseph Gillott, le vulgarisateur de la plume métallique, dont le nom est célèbre de l'autre côté de la Manche, eut imaginé de substituer des tôles d'acier aux feuilles de cuivre mises en œuvre jusqu'alors. Cette amélioration, jointe à d'ingénieux procédés d'exécution inventés, pour la plupart, par Gillott et James Perry, de Londres,
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répandit de plus en plus l'usage des plumes métalliques, qui furent très longtemps fournies par l'Angleterre au monde entier * . Mais depuis une trentaine d'années il s'est formé , dans plusieurs parties de l'Europe, des fabriques qui, après de nombreux tâtonnements, ont fini par devenir florissantes. Malgré divers essais faits en France, en 1807, par les Parisiens Bouvier et Barthelot, et, en 1820, par Dejernon, cette industrie n'existe véritablement en France que depuis 1846, époque à laquelle MM. Poure et Blanzy établirent à Boulogne-sur-Mer une manufacture devenue tellement importante, que non seulement notre commerce ne tire plus aujourd'hui de plumes d'Angleterre, mais que les plumes qui en sortent font une rude concurrence aux plumes anglaises».
* La production des plumes métalliques sorties des ateliers de Gillott, mort en 1874, et jetées annuellement dans la circulation, était à cette époque de plus de 700 millions.
* On compte aujourd'hui à Birmingham onze fabriques qui produisent annuellement environ i , 200, 000 grosses de plumes ; Tunité de vente pour les plumes métalliques étant la grosse de 1 44. A Boulogne-sur-Mer, les chiffres de production annuelle atteints par la seule maison Blanzy- Poure sont de 2,200,000 grosses de plumes environ, c'està-dire, 316 millions! Ces chiffres dépassent ceux des premières maisons d'Angleterre. {Rev. scient, mars i88$.)
De sorte que Birmingham, en Angleterre, et Boulogne-sur-Mer, en France, sont à la plume de fer ce que Tolède est aux lames d'épée. La plume de fer, en effet, n'est-elle pas l'arme des hommes de lettres !
Ajoutons qu'en dehors de la France et de l'Angleterre, il n'existe que deux fabriques de plumes métalliques : l'une à Berlin, l'autre à New-York.
Les plumes métalliques se fabriquent le plus souvent en acier ; cependant on en fait quelquefois en argent, en platine et en or, dans le genre des plumes d'or que Voltaire se faisait envoyer de Paris à Cirey. En effet, le 24 novembre 1738, le célèbre philosophe écrivait à Thiriot : « Envoyez-moi des plumes d'or, si vous avez de la monnaie ; je suis las de vous écrire avec des plumes d'oison. » C'est pourquoi l'Italien Giovio, écrivain contemporain qui se croyait l'arbitre de la renommée, disait qu'il avait deux plumes.
Tune de fer pour ses ennemis, l'autre d'or pour ses amis. La strophe suivante d'Hégésippe Moreau fait mention des plumes en métal précieux :
Digit*?d-jiy
IIO LES OUTILS DE l'ÉCRIVAIN
Forgeron, laisse sur Tendu me Le fer vengeur inachevé : L'arme du siècle, c'est la plume, Levier qu'Archimède a rêvé.
Ecrivons ; quand pour la patrie La plume de fer veille et crie Aux mains du talent indigné, Rois, princes, valets, tout ensemble S'écrie... ! et la plume d'or tremble Devant l'arrêt qu'elle a signé.
De nos jours, plusieurs écrivains distingués, tels que le critique d'art Philippe Burty, par exemple, sont restés fidèles à la plume d'oie ; mais il en est d'autres — le fait peut paraître incroyable! qui ne sauraient travailler sans uneplume d'or. Jules Vallès, dans son curieux livre des Réfractatresy rapporte qu'une des manies de Gustave Planche était d'écrire ses grands articles sur de superbe papier, dit « papier ministre », avec de Tencre de Chine et une plume d'or. « Il payait quelquefois ses plumes un prix fou. Sa plume d'or, l'a-t-il regrettée souvent, le malheureux ! Il l'avait perdue, laissée je ne sais où. Et son encre de Chine ! il prétendait être le seul dans tout Paris et même en France qui en eût un vrai bâton.
C'était plaisir que d'attaquer une idée avec des
armes si luisantes et si coûteuses 1 II voulait que Tinstrument fût digne du sacrifice. Il immolait les renommées avec une plume d'or. » •
Quelquefois même, pour en prolonger la durée, on munit ces plumes de luxe de pointes àtrubis ou d'iridium. Les plumes à pointes de rubis paraissent avoir été imaginées, vers 1840, par M. Doughty, de Londres. C'est le Parisien Mallat qui les a introduites en France, en 1843 ; c'est lui qui a également remplacé le rubis par l'iridium. Les Américains font un usage assez fréquent de plumes d'or armées de pointes de rhodium, inventées en 1803 par Wollaston. Ce dernier métal, qui accompagne ordinairement le platine dans les minerais et que l'on rencontre souvent en Californie, est aussi inaltérable que l'or, mais il est plus dur que l'acier et ne s'use que difficilement. Le prix du rhodium est très élevé ; les meilleures qualités valent jusqu'à 22 francs le gramme, c'est-àdire environ sept fois autant que l'or. La fabrication de ces plumes offre de nombreuses difficultés, et les opérations sont au nombre de ,douze, ce qui les rend fort chères.
En 185s, on a beaucoup parlé, comme d'une
II2 LES OUTILS DE l'ÉCRIVAIN
chose nouvelle, de plumes métalliques disposées de manière que, une fois chargées d'encre, elles pouvaient tracer des milliers de lettres sans avoir besoin d'être plongées dans Fencrier ; mais des plumes de ce genre ont été plusieurs fois proposées au dernier siècle et dans le nôtre : on les appelait autrefois plumes perpétuelles^ encriers-plumes y etc. Le philosophe Leibnitz, dans une lettre autographe du 21 mars 1705, parle de choses « d'une curiosité et d'une commodité extraordinaires », dont on publiait alors le catalogue, et cite entre autres, « des plumes sans fin, des cornets pour conserver l'encre, etc., etc. » Cette invention des plumes sans fin était cependant loin d'être nouvelle. On lit dans le Journal d'un Voyage à Paris en 1657-1658, publié par M. Faugère : « Nous fûmes voir un homme qui a trouvé une merveilleuse invention pour écrire commodément. Il fait des plumes d'argent, où il met de l'encre qui ne sèche point, et sans en prendre on peut escrire de suite une demy-main de papier ; si son secret a vogue, il se fera riche en peu de temps, car il n'y aura personne qui n'en veuille avoir : nous luy en avons aussi commandé quelques-unes. Il les vend 10 francs et 12 francs à ceux qu'il
sçait avoir fort envie d'en avoir. » Ce sont là toutefois des plumes très ordinaires, comparativement à la plume magique : on trempe celle-ci dans l'eau et on écrit ; mais c'est seulement après avoir fait chauflfer le papier que l'encre apparaît. Certaines plumes métalliques, telles que les plumes Alexandre, portent des noms d'hommes célèbres. Ecoutons à ce sujet le témoignage d'un contemporain : « Il n'est guère d'écrivains et de journalistes à Paris qui ne se souviennent de J. Alexandre, de Birmingham, l'inventeur des plumes en acier doublement cémenté, mort en 1870. Quand on allait chez lui pour acheter une boîte de plumes, cet excellent homme, l'ami de gens de lettres, vous en fourrait dans toutes vos poches. «Cen'estpoint moi qui vous les offre, « disait-il, c'est Alexandre de Humboldt lui- « même.» Et si vous répliquiez que de Humboldt « était mort depuis 1859, il répondait : « C'est « vrai; mais il a accepté que ces plumes portassent « son nom. C'est un grand honneur que je ne puis « reconnaître que de cette manière. » Puis il continuait aussitôt : « Connaissez-vous l'écriture de « Humboldt ? » Et, sans attendre votre réponse, il vous entraînait dans son bureau, où il vous
montrait des lettres adressées à lui-même par le grand savant, puis des autographes d'Alexandre Dumas père et de Rossini, qui avait accepté la dédicace et le patronage d'une sorte de plumes taillées pour écrire la musique. Il n'était pas rare qu'Alexandre joignît à son cadeau de plumes un assortiment de ses aiguilles pour votre femme et une paire de rasoirs, lors même que vous eussiez porté toute la barbe. Nous avons cru devoir payer un tribut de souvenir à la mémoire de cet ami des gens de lettres. »
Il existe de très curieuses collections de plumes métalliques. Un amateur de nos amis en avait réuni une centaine d'échantillons, dont plusieurs dataient du commencement de ce siècle, et qui furent détruits en 1871, dans les incendies de la Commune. Quelques-unes de ces plumes rappelaient des personnages célèbres ou des événements historiques. C'est ainsi qu'une plume de fer fabriquée en 1848 et conservée au Musée Carnavalet (collection de Liesville), représente le buste de Napoléon III, alors Président.
Nous ne consacrerons que quelques mots aux parte-plume^ dont la fabrication a pris de nos
jours un développement considérable. La seule maison Blanzy-Poure, à Boulogne-sur-Mer, en produit annuellement 120,000 grosses, soit plus de 17 millions. Il existe des porte -plume fort riches. Quelques-uns sont en jaspe sanguin, en cornaline, en malachite, en cristal de roche ou autres matières précieuses. Un porte-plume en écaille, avec garniture en or et turquoises, vendu en juillet 1878 à l'hôtel Drouot, provenait de la collection de bijoux et joyaux de S. M. la reine Isabelle de Bourbon. Enfin, d'après le Journal officiel du I*' juin de la même année, le secrétaire de la Société d'Encouragement au bien reçut, le 31 mai, en récompense de ses services à la Société, un album et une plume m or enrichie de diamants I
Quant au canif, scalprum^ petit couteau à manche court, à lame un peu longue et cambrée, comme l'indique Montfaucon dans S2i Paléographie grecque^ et dont les copistes anciens {lïbrarii) se servaient pour tailler le roseau avec lequel ils écrivaient, son origine est fort ancienne. L'an 605 avant J.-C, le livre des Prophéties de Jérémie ayant été présenté au roi Joachim, ce prince ne
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pouvant en supporter la lecture qui condamnait son impiété, il lelacéraavec le canif d'Elisama, son secrétaire. Tout porte à supposer que cet instrument ressemblait aux canifs dont se servent encore aujourd'hui les Persans, lesquels, nommés qalam terâchy l'essemblent plus à des petits couteaux qu'à nos canifs, comme on le voit dans VEssai de Calligraphie orientale^ à la suite du Cours d'Arabe moderne, par A. Herbin, ouvrage extrêmement précieux par les détails qu'il renferme et par la parfaite exécution des gravures dont il est orné. Dans leurs épigrammes votives, les poètes de V Anthologie grecque^ ont célébré « le canif qui taille les roseaux au bec pointu », le fer qui façonne le roseau « avec sa pointe et sa lame », ainsi que la pierre à aiguiser, pour affiler cet instrument. Chez les Romains, temperare calamum signifiait « tailler la plume ». Cicéron s'est servi de ce terme : calamo et atramento temperato^ « après avoir aiguisé le roseau et éprouvé l'encre. » C'est pour cela que les Italiens modernes appellent le canif temperino. Un scalprum original, découvert à Rome il y a quelques années dans des fouilles, nous montre que quelquefois le manche des canifs était d'ivoire et d'os et que la lame, en se fermant.
Là PLUME, LE CANIF, LE GRATTOIR II 7
entrait dans une rainure qui y était pratiquée, comme cela se fait maintenant.
Jean de Garlande, Diciionnarius sive de dictionihus obscurisy curieux répertoire de notions propres au xiii* siècle, donne à penser que de son temps on connaissait déjà les canifs à coulisse. Toujours est-il que les princes et les grands en possédaient de lïon moins précieux.
Dans YInventaire du mobilier de Charles V, on rencontre « ung canivet à manche d argent, » puis « ung coutel et ung canivet en une gayne, à manche d'or, où est escript KaroluSy et ont chacuns une perle au bout. » (N° 2832.) D'autre part, YInventaire duducde Berry, dressé en 141 6, mentionne « un canivet dont le manche est d'argent émaillé. » Quoi qu'il en soit, le canif devint dès lors une arme dangereuse entre les mains des écoliers. On lit dans la Bataille des sept ars (xiv* siècle) :
... li auctor se desfendoient Qui de grandes plaies lor fesoient De caniveçons et de greffes (styles).
Le chant d'Hugues de Lincoln (1260) confirme la même remarque :
Il8 LES OUTILS DE l'ÉCRIVAIN
Argine le Ju, son knivet prent Et perce la coste de Finnocent.
Jusqu'au xvii' siècle, on tailla les plumes à l'aide de canifs fabriqués, suivant le Livre Cornmodôy année 1692, à la Masse et au Pistolet, rue de la Coutellerie. Dans l'édition de 1691, c'est le « coutellier de l'Antonnoir (w), rue aux Ours, » qui est recommandé pour sts canifs. Mais les meilleurs venaient de Toulouse. Dans la comédie de Protéôy jouée en 1683 et publiée dans le Théâtre italien de Ghérardi, une épée ayant été saisie sur un clerc du Châtelet, malgré la défense de porter cette arme, le juge dit : « Nous ordonnons que, par provision, l'épée du clerc sera mise au greffe; ensuite portée chez le coutellier de la Bazoche, pour être convertie en canifs de Toulouse, qui seront distribués aux pauvres clercs qui en ont besoin. »
Le xvn® siècle vit naître aussi la mode des canifs qui taillaient les plumes d'un seul coup. Dès 1666, l'Académie des sciences avait déjà approuvé cette utile invention, dont on se moqua plus tard, dans les Mémoires de la Calotte :
. . . Ces canifs si fort prisés Et qui taillent plume aussi vite Qu*un lièvre qui part de son gîte, Secret au moins aussi savant Que sont les chariots à vent Et les carrosses inversables...
Les canifs en question paraissent avoir donné ridée des taille-plume mécaniques^ en usage.au XVII* siècle. On en conserve un spécimen au Musée du Louvre, dans la collection des Objets debroriTiey cuivre^ fer y étaitiy etc. (N° 354-) * A l'époque du Directoire, on parla beaucoup d'un canif mécanique inventé par le citoyen Bernard, dont le but était de donner à la taille de la plume Tinclinaison qu'on désirait. « Il est fait en forme de pince, un quart de cercle indique tous les degrés, unie vis tourne le canif...*». Cette description nous rappelle involontairement l'estampe du caricaturiste anglais Hogarth, dans laquelle on voit une machine, composée d'une multitude de rouages et destinée... à déboucher les bouteilles; un tire-bouchon était pour le mécanicien d'Hogarth, un instrument trop commun.
* La Décade philosophique ^ an VI, ler trimestre.
Parmi les canifs historiques, on cite notamment celui de Voltaire * ; mais il ne faut pas oublier d'en mentionner un autre non moins remarquable, qui laisse bien loin derrière lui les fameux canifs à seiT^e lames de la ville de SheflSeld, et qui fut exécuté en 1606 par l'Allemand Léo Prônner, sculpteur d'objets microscopiques, pour l'archiduc d'Autriche. Le manche était à treize tiroirs, contenant des psaumes sur parchemin en vingt et une langues, quinze cents outils divers, cent pièces d'or, une chaîne de plus de quinze centimètres de longueur et de cent anneaux, un noyau de cerise couvert d'armoiries, vingt-quatre assiettes en étain, douze couteaux en acier et à manche de bois, autant de cuillères en buis et un cheveu d'enfant, divisé dans son épaisseur en dix parties. La longueur de ce canif lilliputien ne dépassait pas dix centimètres.
Un canif non moins curieux se voyait en 1867 à l'Exposition du palais deTrianon. (Catal. n° 64. ) C'était un canif à une lame, avec manche en ivoire orné de couronnes en argent, ayant appartenu et servi au roi Louis XVI dans la prison
* La plume et Je canif de Voltaire, dans la Mosaïque, par M. Galoppe d'Onquaire, Amiens, 1842.
du Temple, où il fut trouvé en janvier 1793 P^^ un ancien garde-française, de service au Temple comme garde national. La filiation authentique depuis le premier possesseur a été établie par des documents certains, attestés par M. J. Droz en mai 1832.
N'oublions pas le grattoir y dont les anciens faisaient un fréquent usage. On a des exemples de l'emploi de cet instrument dans les palimpsestes y parchemins que l'on avait grattés pour faire disparaître l'écriture dont ils étaient recouverts, afin de s'en servir une seconde fois, et d'y tracer de nouveaux caractères. Par la suite, les savants ont donné le nom de palimpsestes à des manuscrits dont les caractères apparents et lisibles, quoique remontant eux-mêmes à une assez haute antiquité, recouvrent une écriture plus ancienne encore. Il paraît probable que cette habitude d'effacer, pour écrire sur le même papier, remonte jusqu'aux libraires grecs et romains, et qu'ils avaient recours à ce procédé quand la composition confiée en premier lieu au parchemin présentait peu d'intérêt et avait peu de valeur.
Le moyen âge connut aussi le grattoir. Gré-
goire de Tours, dans un éloge de Cassianus (De gloria martyrutn)y nous apprend que de son temps la forme des styles avait été sensiblement modifiée : pour les mieux approprier à leur office de grattoirs, les deux côtés de la palette qui en formait le sommet, étaient devenus tranchants. Une miniature de manuscrit de la Bibliothèque de Sigmaringen représente saint Grégoire écrivant de la main droite sur une feuille de parchemin, et de Tautre tenant un instrument courbe ayant l'apparence d'un grattoir. L'emploi du grattoir est également constaté au xv* siècle par un très curieux manuscrit de deuil de l'ancienne collection Germeau. Les pages de ce manuscrit sont peintes en noir, et les lettres qui s'y détachent en blanc, ont été enlevées au grattoir par un ouvrier fort habile à manier cet instrument, qui jouait un si grand rôle dans la calligraphie du moyen âge, que les évangélistes d'un manuscrit grec de la collection de M. Firmin-Didot le portent d'une main et la plume de l'autre *.
L'emploi du grattoir s'est perpétué jusqu'à nos jours. Aussi peut-on appliquer à beaucoup de
* Voy. Alfred Darcel, Galette des Beaux- Arts , année 1866.
gens de notre époque ce que le sieur d'Esternod, dans la première partie de l'Espadon satiriquCy contre les ambitieux de cour, disait des faux nobles de son temps, c'est-à-dire que la plupart descendaient tout simplement d'un procureur, d'un fripier ou « d'un gratteur de papier mal escript ».
L'encre est aussi ancienne que la plume. et le papier.
De temps immémorial, les Chinois ont fait usage d'une sorte de liqueur noire dans laquelle ils trempèrent d'abord le bambou et ensuite le pinceau qui leur sert aujourd'hui pour écrire. Mais ils doivent aux Coréens, qui la joignirent à leur tribut vers l'an 620 de notre ère, la substance connue en Angleterre sous le nom d'encre indienne et que nous appelons encre de Chine,
Ce fut dès lors que les Chinois s'occupèrent de cette fabrication ; ils ne réussirent dans leur imitation que vers l'an 900. Un livre chinois intitulé : La manière défaire de l'encre^ en donne la recette, reproduite dans l'ouvrage du P. du Halde.
128 LES OUTILS DE L'ÉdUVAIN
L'encre chinoise, dont la supériorité est un fait connu du monde entier, mérite d'être particulièrement remarquée. Au lieu d'être fabriquée à l'état liquide comme la nôtre, cette encre est consistante et en forme de tablettes ou de bâtons solides mélangés de certaines essences ou odeurs agréables, telles que le musc, l'ambre ou le camphre, qui donnent à Tencre ce parfum particulier qui la fait reconnaître comme vraie. Il suflSt pour la liquéfier de tremper par l'extrémité un de ces bâtonnets dans un peu d'eau et de le frotter sur un petit marbre destiné à cet usage : selon qu'on frotte plus ou moins fortement, on obtient une teinte plus ou moins noire, et au degré qu'on la désire.
La composition de l'encre de Chine est un secret que les ouvriers cachent non seulement aux étrangers, mais même à leurs concitoyens. On ne connaît que quelques-uns de leurs procédés ; on sait, par exemple, que pour certaines encres d'un très grand prix, ils font emploi du noir de fumée obtenu par la combustion de certaines huiles au moyen de lampes qu'ils entretiennent jour et nuit. Pour les encres moins précieuses, ils tirent leur noir de fumée de vieux pins, au
l'encre, les encriers 129
lieu de l'extraire de toute autre matière combustible, comme on le pratique pour les encres plus communes, dont il se fait en Chine une si étonnante consommation * .
Suivant les renseignements fournis par les délégués commerciaux attachés à la mission de France en Chine, l'encre que l'on fabrique dans la province de Kouang-tong est généralement assez inférieure; mais celle de première qualité vient de Hoeï-tchou, province de Ngau-hwouï.
Dans les environs de cette ville, on trouve de gros villages presque entièrement peuplés d'ouvriers travaillant à cette fabrication ; c'est de là que viennent s'approvisionner les marchands de Nan-King. L'art de faire de l'encre, de même que tous les arts qui ont rapport aux sciences, est honoré en Chine*.
Dans le Yu-Kiao-li ou le roman des Deux Cousines^ lorsque le faux poète Tchang-Koueï-jou cherche à s'excuser de ne pouvoir improviser
• * France et Chine, Vie publique et privée des Chinois anciens et modernes , par O. Girard, t. II.
' Etude pratique du commerce â^Exportation de la CJnne, par Isidore Hedde, £d. Renard, A. Haussmann et Natalis Rondot, Paris, 1848.
quelques vers, les domestiques, dit l'auteur chinois, avaient déjà placé devant lui une table à écrire, « avec du papier, de Tencre, des pinceaux et une pierre à broyer, régulièrement disposés, » quatre articles désignés par les Chinois sous le nom des « quatre précieux ustensiles. »
En effet, comme nous avons eu déjà occasion de le dire, Tencre chinoise n'est pas liquide comme la nôtre. Elle se compose de petits bâtons que l'on broyé dans de Teau et qui forment la liqueur noire. Le Yu-Kiao-li en donne un exemple. Quand la servante de M"* Pé invite Sou-yeou-pé, le vrai poète, à composer dans un jardin retiré des vers en l'honneur de sa maîtresse, elle tire d'abord de sa poche « une feuille de papier à fleurs, et un pinceau à hampe mouchetée », et les lui remet. Ensuite, elle tire encore « un encrier antique, un petit vase rempli d'eau et un bâton d'encre, » et les pose sur un bloc de pierre. Soudain le poète « broyé de l'encre, en imbibe son pinceau, et, après avoir posé obliquement la feuille de papier à fleurs sur un bloc de pierre jaspée, il se dispose à écrire. »
En général, les bâtons d'encre de Chine ont la forme d'un prisme rectangulaire, quoiqu'il y
l'encre, les encriers 131
ait des modèles cylindriques ou elliptiques, des prismes octaédriques, et sont surmontés de dragons, de figures ou de personnages en haut relief. Les uns se font remarquer par les jolies peintures de fleurs et d'animaux dont ils sont ornés; les autres se distinguent par des sentences en caractères bleus, ou verts, ou dorés. L'encre de Chine de première qualité se reconnaît au brillant de sa cassure et à la finesse de son grain ; elle a une odeur agréable en Thumectant, et en la frottant sur l'ongle, elle doit s'étendre avec facilité.
Les encres des qualités inférieures ont la cassure mate, grenue, les décors sont beaucoup moins soignés, et l'or ou l'argent employé aux ornements, étant à un titre très bas, se noircit promptementà l'air.
Il existe de très anciens bâtons d'encre de Chine. Les amateurs en forment des collections curieuses : ils arrangent avec coquetterie les bâton* d'encre supérieure dans de jolies cases vernissées ou dorées, et lorsqu'ils sont très vieux, selon J.-F. Dawis, « ils les emploient quelquefois en médecine. »
Un recueil intitulé Fân chi mehp'oùy commencé sous la dynastie des Soung (960-1 115), et qui
s*est augmenté successivement, est entièrement consacré aux antiquités figurées sur les bâtons et tablettes d'encre.
L'encre de Chine, dont le sinologue Stanislas Julien a donné la recette, d'après la grande Encyclopédie chinoise, a une excellente base, meilleure que celle de notre encre usuelle, occidentale et moderne. « Cette base, dit Vallet de Viriville, est un corps simple et inaltérable à tous les acides connus : le carbone, autrement dit le noir de fumée. Ces peuples idolâtres, qui brisent par jalousie le pied des femmes et qui n'ont pas voulu accepter jusqu'à présent la perspective aérienne, vivent encroûtés dans leur cocasse et parfaite civilisation. Ils ont toutefois vidé un problème que le gouvernement et l'Institut de France tiennent depuis longtemps sans solution à l'ordre du jour : à savoir une encre et du papier qui mettent l'écriture à l'abri des falsifications. »
Outre l'encre noire, les Chinois se servent encore d'encre rouge, dont Tusage, pour les actes ojfEciels, est uniquement réservé à l'empereur, sauf de rares exeptions. Les rescrits ou simples actes signés du Fils du Ciel ont eu de tout temps une valeur inappréciable dans le Céleste-Empire.
L'ambassadeur de Louis XIV, envoyé auprès de Kang-Hi avec des présents, alla un matin au palais s'enquérir de la santé de l'empereur. Les représentants de la couronne apportèrent au représentant français un petit carré de papier écrit à l'encre rouge, contenant ces simples mots : « Moi, r Empereur, je me porte bien ! » Des personnages chinois offrirent jusqu'à i,ooo livres pour posséder ce précieux autographe.
Exclusive au pays de l'extrême Orient, l'encre de Chine est connue au Japon depuis plus de 1800 ans. Suivant l'Encyclopédie japonaise, on se servait primitivementpour sa composition d'une sorte de terre noire, ce qui explique pourquoi, dans l'écriture idéographique^ on a choisi pour désigner l'encre un caractère où les signes « noir » et « terre » se trouvent combinés *. Au moyen âge, l'encre employée parles différentes administrations de l'Etat était fabriquée par le Toshorio ou section des Archives. Les procédés de fabrication sont décrits tout au long dans les Engishiki et n'ont, du reste, changé que fort peu depuis. Les encres de la province d'Omi, nommées Takesa,
* Léon de Rosny, Études asiatiques de géographie et d^histoire^ 1864.
celles nommées Kaibara delà province de Tamba et les Taiheibuku de la province de Yamashiro^ étaient les meilleures. Ce fut à Nara que l'on employa d'abord le noir de lampe pour cette fabrication. L'encre que l'on fabrique encore actuellement d'après ce procédé est un des produits célèbres de Nara *.
Aujourd'hui l'encre la mieux faite provient de Nara ou de Matsuda. Les matières premières employées sont le noir de lampe ou le noir de fumée végétal, provenant de la combustion du bois d'un sapin très résineux, le Kot-matsu^ ou d'huile de sérame et de colza pour les espèces de qualité supérieure, recueillie avec toutes les précautions nécessaires, et une colle liquide tirée des peaux de taureau, parfumée par des substances odoriférantes. Le mélange se fait à chaud au bain-marie dans une bassine de cuivre.
Pour obtenir une pâte molle bien homogène, on la pétrit longtemps à la main, puis on la laisse « mûrir» pendant plusieurs jours. On la bat ensuite avec des pilons, et on la moule en bâtons en la comprimant fortement. Ces bâtons sont
* Le Japon à V Exposition universelle de 1878, publié sous la direction de la Commission impériale japonaise, t. II.
L'ENCRE, LES ENCRIERS I3f
ensuite desséchés dans delà cendre d'abord légèrement humectée, puis de moins en moins humide et enfin absolument sèche, Ils sont alors lavéSj polis, vernis et dorés * .
L'encre des anciens Egyptiens consistait également en une substance solide, mais dune autre forme que celle des Chinois. Sur quelques palettes de scribes conservées dans les galeries du Musée Egyptien y au Louvre, on voit plusieurs trous ronds qui maintenaient les pains d'encre rouge et noire que l'écrivain délayait avec un peu d'eau contenue dans un petit vase rond qui complétait son bagage. L'excellence de cette encre, quoique nous n'en ayons pas la recette , est démontrée par les papyrus retirés des tombeaux.
Chez les Persans, Tencre noire est grasse et épaisse comme notre encre d'imprimerie, et c'est comme il la leur faut, dit le voyageur Chardin, pour former cette variété de traits gros et menus qui forment le corps des lettres ; car si elle était plus claire, elle coulerait, et ils ne feraient rien qui vaille. Us se servent aussi d'encre de
* C*® de Dalmas, Les Japonais, leur pays et leurs mœurs,
toutes couleurs, de rouge, de bleue, et ils écrivent souvent avec de l'or, rendant ainsi leurs feuilles fort belles à la vue. Le poète Feth Ali Khan, dans l'ode adressée au roi de Perse Feth Ali Schah, poète également, fait allusion en ces termes à l'encre persane : « Tu t'exprimes élégamment en arabe comme en persan ; et ton qalam merveilleux distille sur le papier du musc pur et luisant. »
n en est de même des Arabes, qui apprirent l'art de la calligraphie des Persans et des Indous, lesquels excellaient dans l'écriture et dont l'encre, ainsi que les autres couleurs, avait un éclat particulier*. Selon une des traditions que les Musulmans appellent authentiques, « l'encre des docteurs et le sang des martyrs sont d'un prix égal. Celui qui en mourant ne laisse pour héritage que des plumes et un écritoire, est assuré du paradis. »
Ibn-el-Bawawb , poète célèbre et calligraphe arabe qui vivait au v® siècle de l'hégire, donne quelques renseignements sur la composition de l'encre employée de son temps :
* Bibliotheca Aràbico-Hispana Escuriaîensis, opéra et studio Michaelli Casiri, 1760-70.
« Mettez dans votre écritoire du noir de fumée que vous préparez avec du vinaigre et du jus de verjus ;
« Vous y joindrez de la rubrique (substance rouge) qui aura été battue et mélangée avec de l'arsenic jaune et du camphre.
« Lorsque ce mélange aura suffisamment fermenté, prenez du papier blanc, doux au toucher.
« Occupez-vous patiemment et sans relâche à copier des modèles : la patience est le meilleur moyen d'atteindre le but auquel on aspire. »
Les Grecs connurent l'encre de bonne heure.
Dracon, ancien législateur d'Athènes, fit des lois si rigoureuses et si sévères que l'orateur Demades disait qu'elles avaient été écrites avec du sang, et non avec de l'encre. Cette encre (|jLe)vau), se composait, suivant Dioscoride, de noir de fumée provenant de la combustion de résines, mêlé à de la gomme ; mais elle n'avait pas de mordant et offrait quelque analogie avec celle dont se servent les Chinois. En effet, d'après le mode de préparation décrit par Vitruve, on obtenait l'encre sous forme solide, comme nos bâtons d'encre de Chine. Lorsqu'on voulait^
écrire, il fallait donc délayer l'encre dans l'eau, de la même façon qu'on broie les couleurs. Démosthène , dans son Discours sur la Couronne^ reprochant à Eschine la bassesse de sa naissance, le vil emploi de son père qui était maître d'école, les vices de sa mère, etc., ajoute que 1^ digne fils d'un tel père et d'une pareille mère balayait les classes dans sa jeunesse, lavait les bancs et broyait Vencre.
Chez les Romains, l'encre obtenue par les mêmes procédés était bien supérieure à notre encre ordinaire, au moins sous le rapport de la durée. Elle avait reçu de sa couleurnoire le nom à'atramentum scriptorium ou librarium. Mais, comme elle était très charbonneuse, elle résistait parfaitement aux influences atmosphériques et aux agents chimiques qui détruisent promptement l'encre moderne. En effet, la couleur des lettres des manuscrits trouvés à Herculanum est plus noire que les manuscrits mêmes, quoique ceuxci soient carbonisés ; cela vient de ce que les anciens ne faisaient pas usage du vitriol, lequel aurait rendu ces lettres d'une couleur rougeâtre, et sans doute aurait corrodé la matière sur laquelle on écrivait, comme on peut s'en convaincre en
l'encre, les ENCRIETIS I39
examinant le manuscrit de Térence et celui de Virgile, à la Bibliothèque Vaticane. La saillie des lettres , dans ces manuscrits, prouve que c'était plutôt une espèce de couleur épaisse *. Toutefois, comme l'absence de mordant l'empêchait de pénétrer dans le corps du papyrus ou du parchemin, et comme elle ne se fixait qu'à leur surface, on pouvait l'enlever aisément par le lavage.
Aussi les anciens changeaient-ils, à Taide d'une petite éponge, les mots qui avaient besoin d'être corrigés ou effacés, opération que la nature de Vatramentum rendait très facile. De là l'épithète deletiliSy donnée par Varron à l'éponge. C'est à cause de cet usage que l'on voit figurer l'éponge parmi les instruments des copistes dans plusieurs épigrammes de l'Anthologie.
Les anciens connurent aussi l'encre de sèche ou septUy poisson du genre des céphalopodes qu'on voit sur le revers de quelques médailles de Syracuse, et dont on faisait surtout usage en Afrique-
Cicéron, dans son traité De Natura Deoruniy dit : « Atramenti effusione, sepia. » (2.50)
* Fougeroux de Bondaroy, Recherches sur Us ruines d'Herculanum, 1770, p. 68.
I40 LES OUTILS DE l'ÉCRIVAIN
Dans cette circonstance, Cicéron montre que la sépia n'était pas d'un très beau noir, car Quintus se plaint de lire difficilement ses dernières lettres : « Scribis enim te meas litteras superiores vix légère potuisse, » et Ton peut présumer que l'encre était pâle comme dans le vers de Perse (Sat. in, vers 13) :
Nigra quod infusa venescat sepia lympha.
La sépia trop délayée ne laisse pas de traces sur le papier. C'est tout le contraire de ce qui arrive quand cette matière est trop épaisse, ainsi que le dit un écolier :
Tune querimur, crassus calamo quod pendeat humor.
Il se plaint de ce qu'elle fige au bec de sa plume, et il ajoute : « An tali studeam calamo? Que puis-je faire avec un pareil instrument ? » On aime à retrouver des renseignements si précis sur des coutumes anciennes, et qui prouvent que les écoliers du temps de Perse faisaient déjà comme font nos contemporains*.
Quoi qu'il en soit, on a cru jusqu'à présent,
* Cicéron médecin, étude médico-littéraire, par le D"* P. Ménière, p. 22-23.
explique M. Charles Graux*, que la composition de notre encre était inconnue aux anciens. Il est avéré maintenant que, déjà au m* ou même au ir siècle après J.-C, on se servait communément d'encre à base métallique, du moins pour écrire sur le parchemin. « La preuve en est que la première écriture des plus anciens palimpsestes est sensible à l'action de la teinture de noix de galle et de l'ammoniaque sulfuré. Mais c'est à tort que Martianus Capella, auteur du v* siècle, est cité comme le premier qui ait fait mention de l'emploi de la noix de galle dans la fabrication de Tencre. Un texte, resté jusqu'à présent inaperçu de tous ceux qui ont traité de l'encre chez les anciens, nous montre que la réaction de la noix de galle sur les sels de cuivre, sinon sur ceux de fer, était utilisée bien avant l'ère chrétienne. Philon de Byzance dit à propos de l'envoi de messages secrets : « On écrit sur un feutre neuf. . . avec une infusion de noix de galle concassée. Les lettres, en séchant, deviennent invisibles. Mais, après avoir fait dissoudre dans l'eau de la fleur de cuivre, de la même façon qu'on délaye l'encre et
* Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, par MM. Daremberg et Saglio, v® Atramentum.
avoir trempé une éponge dans la dissolution, il n'y a qu'à passer l'éponge sur les caractères pour les voir apparaître. »
Les anciens connaissaient aussi les encres rouge, bleue, verte et jaune. Parmis les encres rouges, qui servaient pour écrire les titres et les grandes lettres, celle colorée par le minium ou vermillon et appelée cinnabaris^ passait pour la meilleure.
L'empereur Léon l'Isaurien ayant déclaré en 470, qu'un décret impérial ne serait pas regardé comme authentique, s'il n'était signé avec le cinabre, ses successeurs établirent dans le palais de Constantinople des teinturiers et des faiseurs d'encre (sacrum encaustum) pour la signature des diplômes, des patentes et des rescrits ^
D'après la dissertation latine de Schwazsur Tor-
* Pline et d'autres anciens ne paraissent pas avoir appliqué à l'encre le nom dUencaustum. Mais dans les siècles postérieurs, les Latins l'ont fait à l'exemple des Grecs. C'est pourquoi Gesner dit dans son Lingtue Latina Thésaurus : « Pro atramento scriptorio encaustum dixit actas inferior ; unde inchiostro Italorum est, et hinc Gallorum encre. » Il cite à cet égard plusieurs auteurs. Le Dictionnaire étymologique de la Langue française^ de Ménage (Paris, 1750), au mot Encre^ rapporte des textes d'Isidore, de Vossius et de Pierre de Cluni, où l'on voit ces auteurs nommer expressément encaustum l'encre à écrire.
nementation des livres, on conservait cette encre précieuse dans des vases d'or enrichis de pierreries. Du Gange, au mot Caniclinus de son Glossaire, prétend même que la garde de ces vases était confiée à des officiers du palais, et, suivant Panciroli (Rerum memory sive deperdit)^ l'usage en était interdit aux particuliers sous peine de rébellion. Signer avec l'encre rouge ou pourpre était donc un des privilèges des empereurs du Bas- Empire. On voif au Musée des Offices (degli Offict), àFlorence, dans la petite salle dite àts Autographes y un grand diplôme grec de l'année 1191, portant la signature en encre irouge de l'empereur Isaac- Ange Gomnène.
L'or servait aussi chez les anciens à faire les grandes lettres qui ornent leurs manuscrits. Un passage des Institutes de Gaïus, relatif à l'accession tnobilièrey montre que du temps de ce jurisconsulte, l'écriture d'or était déjà très en usage. On appelait chrysographes ceux qui faisaient profession d'écrire avec cette encre précieuse.
Au moyen âge, les copistes qui nous ont laissé de si nombreux et de si curieux chefs-d'œuvre calligraphiques, se servaient également d'encre de
144 ^s OUTILS DE l'Écrivain
diverses couleurs. Ordinairement les premières lettres des manuscrits et quelquefois toutes les majuscules sont en encre rouge ; l'encre bleue forme autour des lettres capitales des enroulements figurant soit des têtes de singe, de chien ou d'oiseau, soit des serpents qui s'aflfrontent. Il y a même des manuscrits dont les lettres sont tracées en or et en argent. La Bibliothèque Nationale possède le livre d'Heures de Charles le Chauve qui est écrit entièrement en lettres d'or. Au XII* siècle, il est vrai, un moine cistercien plus rigoriste encore que saint Jérôme, condamna comme inutile et oiseuse l'habitude de couvrir d'or moulu les grandes lettres capitales des manuscrits ; mais la magnificence inspirée par la piété l'emporta toujours sur les conseils de la simplicité cénobitique, et tous les siècles du moyen âge produisirent des livres écrits en lettres d'or. Tels furent surtout les Evangiles, les Canons de messe, les Pontificaux, les Livres de prières à l'usage des rois et ceux dont ils faisaient présent à d'autres princes ou à des églises *.
* On ne sait plus attacher aujourd'hui l'or au papier comme le faisaient les chrysographes anciens, de façon que les lettres semblent être d'or battu, et même d'or bruni.
On cite une charte de Philippe I«' en lettres,
^ J'ai vu, dit Lambinet, dans son Origine de l'Imprimerie, j'ai vu dans l'église Notre-Dame, à Aix-la-Chapelle, les quatre évangiles en latin dont se servait Charlemagne. Ils sont écrits en lettres d'or sur un parchemin pourpré. On les a trouvés dans son tombeau ; il les tenait de la main gauche et son épée delà main droite. Ces deux monuments du viiie siècle servaient à la cérémonie du couronnement des empereurs, à Francfort. » Dan.s la sacristie de la paroisse de Saint-Lupicien (Jura) établie dans le prieuré de Lauconne, en Franche-Comté, on voyait encore en 1776 un manuscrit de onze cents ans d'antiquité : ce sont les quatre évangiles écrits en lettres d'or et d'argent sur un vélin pourpre (■).
L'abbaye de Saint-Hubert-en-Ardennes avait aussi un Psautier en lettres d'or, donné par Lothaire. On ne sait ce qu'il est devenu. L'abbaye de Saint-Germain des Prés, à Paris, possédait lô Psautier de Saint -Germain, du ve siècle, en parchemin violet, écrit en lettres, d'or et d'argent. • .
Lorsqu'on examine attentivement les anciens manuscrits, enrichis de miniatures, dont toutes les marges sont ornées de fleurs, de feuillages, de fruits, d'oiseaux, d'insectes, d'animaux peints en or et en couleur, de même que les lettres capitales, il n'est personne qui ne soit frappé de la vivacité des couleurs, du poli de l'or et de la beauté du dessin; il n'est personne aussi qui ne regrette la perte de cet art dont se servaient encore les scribes du xiii«, du xiye et du xve siècle, pour décorer leurs manuscrits.
- Pigeron prétend avoir trouvé ce secret dans un ouvrage intitulé : Hand-Maid to ihe Arts (2 vol. in-S^). Il dit que les lettres et les ornements en relief sont formés d'une ma-
(a) Voy. Séance publique de l'Académie de Besançon, 24 août 1772 p. 13.
vertes, et des signatures de Charles le Chauve en encre rouge. Mais ce sont là des exceptions car, en général, les chartes sont écrites en encre noire. Quoique les titres des livres et des chapitres fussent alors ordinairement écrits en encre rouge (atramentum rubrufn)^ d'où est venu le noih de rubrique^ donné à ces lettres, l'encre noire domina toutes les autres pour les services continuels qu'elle rendait.
Il faut remarquer toutefois qu'on paraît avoir préféré, pour la fabrication de l'encre, le bois d'épine à la noix de galle, connue comme on l'a vu, bien avant l'ère chrétienne. Le moine Théophile, dans sa Diversarum Artium schedula, sorte d'encyclopédie des arts écrite vers la fin du XI* siècle, le prouve dans les indications qu'il
tière composée de blancs d'œufs, de vermillon, humectée d'une eau de gomme très forte, sur laquelle on applique une feuille d'or que Ton découpe en lettres ou en ornements, et que Ton brunit ensuite avec la dent de loup, pour leur donner un beau poli. Cette pâte se liquéfiait au feu, et formait une espèce de peinture à V encaustique^ si connue des anciens. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'on préparait aussi l'or et l'argent en liquide pour s'en servir comme de l'azur, du carmin et de l'encre, dans les manuscrits, et qu'on les brunissait afin de leur donner plus d'éclat et de consistance. (Voyez Mémoire sur la peinture à l'encaustique, par Caylus, Genève, 1755, in-80.)
l'encre, les encriers 147
donne sur la manière de fabriquer l'encre noire à cette époque. « Pour faire de l'encre, dit-il, coupez des bois d'épine en avril, en mai, avant qu'ils ne produisent des fleurs ou des feuilles. Faites-les sécher au soleil pendant trois ou quatre semaines. Ecrasez avec un marteau les épines et enlevez ainsi entièrement Técorce. Mettez cette dernière dans un tonneau rempli d'eau ; laissez séjourner pendant huit jours jusqu'à ce que toute l'eau se soit emparée du suc de l'écorce. Faites cuire le tout. Retirez l'écorce, et faites de nouveau bouillir l'eau qui reste jusqu'à réduction d'un tiers. Versez-la dans un plus petit vase, faites cuire jusqu'à ce que cela noircisse et commence à devenir épais. Ajoutez alors un tiers de vin pur et ne retirez du feu que lorsqu'une espèce de peau se forme à la surface. Placez le vase au soleil jusqu'à ce que l'encre se purifie de la lie rouge. Prenez de petits sacs de parchemin cousus avec soin et des vessies ; versez-y de l'encre pure et suspendez au soleil pour qu'elle sèche entièrement.- Après cette opération, prenez-en quand vous voudrez, faites détremper dans du vin sur des charbons ; et, ajoutant un peu de noir, écrivez. S'il arrive, par suite de négligence, quel'en-
cre ne soit pas assez noire, prenez du noir de la grosseur d'un doigt; puis, mettant au feu laissez chauffer, et jetez aussitôt dans Tencre. »
A cette époque, le commerce de Tencre était loin d'être ce qu'il est devenu de nos jours, où tout le monde, à peu d'exception près, sait tenir une plume. En effet, le Rôk de la Taille pour 1292 ne mentionne à Paris qu'une « encrière », c'est-à-dire une femme tenant une fabrique d'encre. Dans le Rôle de 1300 on ne trouve également qu'un « encrier » ou fabricant d'encre, et le Rôle de 13 13 ne cite qu'un seul contribuable de cette profession : c'est encore une femme.
La composition de l'encre se modifia sensiblement par la suite. Un traité de morale et d'économie politique composé en 1393 par un bourgeois parisien et publié sous ce titre : le Ménagier de Paris donne, au chapitre intitulé : Menues choses y la recette suivante pour faire trois pintes d'encre : « Prenez de galles et de gomme arrabic de chascun deux onces, couperose trois onces; et soient les galles cassées et mises tremper trois jours, puis mises boulir en trois quarts d'eaue de pluye ou de mare. Et quant ils auront assez boulu et tant que l'eaue sera esboulie près de la moitié, c'est
assavoir qu'il n'y ait que trois pintes, lors la convient oster du feu, et mettre la couperose et gomme, et remuer tant qu'il soit froit, et lors mettre en lieu froit et moite. » Les Documents Paléographiques de M. Aimé Champollion-Figeac nous apprennent que cette encre, qui était de bonne. qualité, valait un sol tournois la bouteille. Dessus bon parchemin bonne encre,
disait au xv® siècle le poète Jehan d'Ivry, dans
ses Secret:^ et loix de mariage. Christine de Pisan,
célèbre femme poète de la même époque, fait
allusion à Tencre de son temps, lorsque, devenue
veuve à Fâge de vingt-cinq ans à peine (1389),
elle porta jusqu'au fond de son cœur le deuil de
l'époux qu'ellevenait de perdre si prématurément.
Qu'en puis je mais, si je porte le noir, Quant il convient qu'à tous mes plaisirs faille Puis qu'eslongner me faultle doulz manoir Ou l'en ne veult plus que je viegne n'aille, Dont mon cuer est entrez en grant bataille, Q^ de dueil est plus noirci qu'errement*, Mais quant fauldra que tout bien me defFaille, Ce sera fort si je vif longuement *.
* Pour airameni, du latin atramentum,
* Œuvres poétiques de Christine de Pisan, publiées par M. Mauric Roy, t. I, ballade LXXXVIII.
Environ deux siècles plus tard, vers 1571, l'Anglais John de Beau Chesne, dans son Manuel de calligraphie imprimé à Londres par Thomas Vau- . trouiller, indiquait les procédés employés alors par les scribes pour fabriquer les meilleures qualités d'encre, toutes inaltérables et pour ainsi dire incorruptibles. Ces recettes sont rédigées en vers afin de se graver plus profondément dans la mémoire.
« Si vous voulez, dit ce consciencieux poète, qui cherche la précision plutôt que l'élégance, fabriquer de l'encre commune, prenez un quart de vin, deux onces de gomme, cinq onces de noix de galle, et laissez macérer le tout aussi longtemps que possible. Si vous n'avez pas de vin, remplacez-le par de l'eau pure, c'est encore ce qu'ily a de mieux. Si votre encre est trop épaisse, ajoutez du vinaigre, mais gardez- vous bien d'y mettre de l'eau, vous n'auriez plus que de la bouillie trouble et décolorée.
« Si vous êtes obligé de fabriquer de Tencreen toute hâte, faites brûler de la laine, recueillez le résidu, délayez-le dans du vinaigre et, au besoin, dans de l'eau. Ajoutez un peu de sel gris et vous' n'aurez à craindre ni fermentation ni moisissure.»
Il va de soi que cette encre commune et cette encre improvisée ne pouvaient convenir aux travaux de haute calligraphie. Voici quel était le moyen de fabriquer Tencre fine :
« Recueillez, disait John de Beau Chesne, le noir de fumée de votre lampe et faites-le dissoudre dans de l'eau gommée. Les peintres vous apprendront comment vous devez procéder... et lorsque le fond de votre écritoire commence à ^'épaissir, ajoutez de l'encre ordinaire. »
Cependant, il est permis de croire que la bonne qualité de l'encre commençait déjà à s'altérer par l'introduction du vitriol dans la fabrication de ce produit. Suivant l'ouvrage De Natura arcanis, l'encre commune se composait d'eau de pluie et, selon le livre Desubtilitate, par Jérôme Cardan, de noix de galle, de vitriol ou de couperose et de gomme. Il y avait de l'encre de toutes les couleurs, telle que l'encre rouge, composée de brésil et de lie de tartre, de Tencre d'argent liquide, qui faisait très bien sur le vélin noir; de l'encre d'or liquide, composée de feuilles d'or moulu, de miel, de gomme dissoute, qui, sur le vélin pourpre, ne plaisait pas moins à l'œil. Alexis Monteil possédait un petit livre d'heures écrites en ces carac-
tères, et qu'il croyait avoir appartenu au roi Charles V. « J'ai vu, dit-il, à la vente de la bibliothèque de feu M. d'Urier, un manuscrit de cette époque contenant l'office de la Vierge. sur vélin noir écrit en lettres d'argent; et à certains mots en lettres d'or. Les encadrements peints avec goût étaient entremêlés de feuillages, d'oiseaux, de papillons, en vert et en or. » Ce volume fait partie aujourd'hui de la bibliothèque de Berlin.
Nous apprenons encore, par le traité De Natura arcanisy qu'on se servait d'encre phosphorique, dont l'écriture se lisait la nuit, et les Secrets des métiers^ par Jacques Wecker, de Bâle, font mention d'encre ammoniaque, dont l'écriture n'était visible qu'après l'avoir approchée du feu.
Les auteurs contemporains parlent souvent de l'encre en usage parmi les étudiants, témoin ce personnage de la comédie àesEscholliers, par François Perrin (1859),
Qui ne fait que manyer L'encre, la plume et le papyer.
Cette encre était sans doute cette bonne encre . que le savant humaniste Tanneguy Lefebvre, père de 1 erudite et philologue M"* Dacier, avait
l'encre, les encriers 153
soigneusement transcrite, et dont la recette a été donnée dans les Mélanges de littérature et d'histoire de la Société des Bibliophiles, en 1850. Théophile de Viau, ode troisième de sa Maison de Sylvie^ y fait allusion en ces termes :
N'ai-je point une encre assez noire Et de ma plume assez de traits.
Pour les peindre dans ces portraicts Qui font horreur à la mémoire ?
L'encre de Tanneguy Lefebvre fut remplacée»
au XVII* siècle, par Vencre de la Petite Vertu, déjà inventée par Guyot, en 1609. Ce n'est pas que cette encre ne connût point de rivale, comme le témoigne un Mémoire pour le sieur Royer, marchand mercier tenant la manufacture d'encre de la Renommée^ rue Saint-Martin, contre le sieur Guyot, aussi marchand mercier*. On ignore quel fut le résultat de ce plaidoyer. Toujours est-il que Vencre de la Petite Vertu^ considérée comme la meilleure, devint fort à la mode et fut employée par la plupart des grands écrivains de ce temps. C'est ce que veut dire évidemmen*.
Taillebras, parlant de son épée, dans la comédie
* Paris, 1773, in-40 de 1$ pages.
du Railleur y par Antoine Mareschal (1636), lorsqu'il s'écrie, avec Temphase qui lui est habituelle :
Elle a mis sur les prez plus d'hommes à Tenvers Que les poètei du temps n'ont fagotté de vers, Plu& espanché de sang à roujg^ir mille plaines, Qji'eux d'encre à charbonner des feuilles toutes pleines.
Si maintenant l'on désire savoir où se débitait V encre de la Petite Vertu ^ nous dirons qu'elle se vendait sur le Pont-Neuf, concurremment avec y Encre nouvelhy dont la marchande qui en faisait commerce « sur le pont », figure en 1622 parmi les commères des Caquets de l'Accouchée,
Les autres encres, surtout celles qu'on vendait, en province, s'altéraient assez promptement. C'est pourquoi Bussy-Rabutin, dans sa Correspondance, reproche à sa parente M"^ de Grignan, d'écrire avec de l'encre trop blanche, défaut auquel elle se hâta de remédier, si l'on en croit M™* de Sévigiié, dans sa lettre du 20 janvier 1675, lorsqu'elle écrit à son cousin : « Je reviens à vous pour vous dire que je laisse la plume à M™* de Grignan ; je dis la plume ; car, pour l'encre, vous Sîtvez qu'elle en a de toute particulière. » '
Ajoutons que l'on écrivait quelquefois, con-me
au siècle précédent, avec « des encres de toutes couleurs », ainsi que le témoigne une lettre de Louis Racine, ou des encres d'or et d'argent. Le médecin Héroard en donne une preuve dans son Journal^ lorsqu'il enregistre que le 1 1 octobre 1608 le jeune Louis XIII « écrit sur du papier rouge avec de l'encré argentée ».
L'encre, cette « petite liqueur noire avec laquelle on renverse les rois et l'on change la face de l'univers », selon le Dictionnaire des gens du monde ^ attribué à de Jouy, traversa la Révolution et devint de nouveau" célèbre sous le nom à' encre de la Petite Vertu, par E.-J. L. Guyot, encre que l'on fabrique encore selon la même formule. Elle ne s'altère pas, dit-on, en vieillissant; au lieu de se détériorer'en contact deTair, elle arrive au contraire à un noir sans égal.
Sous lé Directoire, on. ne connaissait guère que cette encre-là. Bertin d'Antilly, dans le Thé ou le Journal des Dix-huit, numéro du 28 juillet 1797, critiquant les coquettes du jour qui délaissaient la politique pour s'occuper exclusivement de leur toilette, fait cette remarque à leur adresse : c( Lorsque M"*^ de Staël prend, par jour, trois bains d'encre de la Petite Vertu, elles
l$6 LES OUTILS DE l'ÉCRIVAIN
se parfument d'essences et se couronnent de roses. »
On emploie actuellement des encres de nuances variées, qui, comme le vers alexandrin connu, renferment toutes les couleurs du prisme :
Violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge.
L'encre violette surtout sert depuis quelques années pour la correspondance des gens qui se piquent d'élégance épistolaire.
Déjà, sous la Restauration, quelques dames écrivaient sur du papier rose avec de l'encre blanche, d'autres sur du papier blanc à vignettes, avec de l'encre rose. « Ce qui est plus singulier, dit un publiciste de ce temps, c'est qu'il y a aussi des jeunes gens qui n'ont pas autre chose à faire que de répondre sur le même pied et d'écrire à leur tour des lettres qui ont l'air d'images et d'arabesques. L'un d'eux, fort digne sujet du royaume de tendre^ commençait sa missive par de l'encre d'amour (rouge), se servait au milieu d'encre de constance (bleue), et achevait l'œuvre de l'encre d'espérance (verte) *. Un célèbre écri-
* Journal des DatneSy 5 mai 18 19.
l'encre, les encriers 157
vain de nos jours, Barbey d'Aurevilly, mort récemment, était atteint de cette innocente manie ; plusieurs de ses lettres et de ses nouvelles manuscrites sont écrites avec des encres multicolores rehaussées d'or et d'argent.
En résumé, la fabrication de l'encre était portée chez les anciens à un haut degré de perfection. Le Musée du Louvre possède un feuillet d'un manuscrit d'Homère écrit à l'encre à une éi)oque très reculée, dont les caractères sont encore très lisibles. L'encre du Virgile du Vatican, qui remonte au iv* siècle, ne laisse rien à désirer. Celle des palimpsestes grecs et latins était certainement aussi de qualité supérieure, puisque après avoir été grattée, lavée et couverte, dans le moyen âge, d'autres caractères, elle a pu encore être ravivée et l'écriture parfaitement déchiffrée.
Il existe une quantité incalculable d'actes authentiques et de documents officiels, depuis le ix^ siècle jusqu'au xvn** siècle, écrits sur parchemin ou sur papier. Les encres du ix*', du x% du XI* et du xu® siècle sont inférieures à celles des palimpsestes. La forme des caractères en est
généralement nette ; mais la couleur a un reflet roux. Du xir au xv* siècle, on remarque un progrès continu dans la fabrication de Tencre et dans la beauté de l'écriture. L'encre italienne et espagnole du xvi* siècle atteint le plus haut degré de perfection. Les lettres autographes de Jules II, de Léon X, de Machiavel, de Guichardin, du duc de Tolède et de Charles -Quint sont aussi fraîches encore aujourd'hui que si elles avaient été écrites d'hier. Par contre, les autographes de Bossuet, de M™* de Sévigné, de M""** de Mainte non, de Boileau, de M^*** de la Vallière, quoique plus récents, sont moins bien conservés. Les caractères sont nets, mais Tencre a roussi. En effet, on composait à cette époque une certaine encre d'un noir brillant du plus bel, effet, mais au bout d'un demi-siècle elle tournait au jaune et brûlait le papier. Cette différence tient sans doute à ce que, avant le xvii* siècle, on écrivait avec de l'encre noire dont l'introduction est généralement attribuée aux Arabes, tandis qu'à partir de Louis XIII les encres, mal préparées et contenant une trop forte dose d'acide ou de mordant, avaient perdu la plupart.de leurs qualités essentielles. En effet, les lettres de Pascal
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l'encre, les encriers 159
ont un peu changé et l'encre de Voltaire est d'un jaune pâle.
C'est aussi d'encres de ce genre que nous nous servons habituellement. Comme Ta fait remarquer . Vallet de Viriville, l'encre . actuelle de l'Europe, autrefois enque^ tire son nom à'encaustum, « C'est le plus souvent une substance détestable et corrosîve qui a peu d'avantages et mille inconvénients. Elle se compose, en principe, d'un oxyde métallique (cuivre ou fer) . et d'un engallage. » Ce n'est pas que d'illustres chimistes aient dédaigné de s'occuper de la composition de l'encre à écrire, et l'Académie des sciences elle-même a été chargée, en 183 1, par le garde des sceaux, de rechercher le moyen de prévenir la falsification des actes, en expérimentant des encres dites indélébiles. Cet examen, et les travaux auxquels se sont livrés par la suite les jurys des différentes Expositions, ont laissé la conviction que toutes les encres inventées jusqu'à ce jour pouvaient être attaquées par un réactif. La vieille encre au sulfate de fer et à la noix de galle paraît être encore la meilleure de toutes; cependant quelques-unes des encres récemment proposées offrent de réelles garanties
l.6o LES OUTILS DE l'ÉCRIVAIN
au point de vue de la solidité, et, dès 1878, le jury de l'Exposition universelle récompensa particulièrement une encre dérivée de Taniline qui résiste à l'action de Tacide oxalique et de l'acide muriatique, même à celle du chlore, et qui ne cède qu'au brome dissous dans des alcalis caustiques.
En un mot, ce qui caractérise l'encre moderne, française, quand elle est bien faite, c'est qu'elle est coulante, pénétrante, et d'une nature telle que si, avec le temps, elle s'affaiblit assez pour Tendre la lecture difficile, on peut toujours la faire reparaître.
Parlons maintenant des encriers.
Le plus ancien encrier connu remonte à l'époque des Pharaons. Il figure dans une vitrine du Musée Egyptien, au Louvre (Salle Historique). Ce petit ustensile, en forme de palette, et sur lequel une légende ordonne à tout scribe de dire une prière avant de se servir du godet, a appartenu à un grand fonctionnaire du grand Ramsès, ily a plus de trois mille ans (1462-1288 av. J.-C).
Sur les magnifiques tableaux et bas-reUefs qui décorent les tombeaux des rois Sésostris et Ram-
l'encre, les encriers l6l
sès^ placés dans la vallée de Biban-El-Molouk, on voit, près des princes, des scribes ayant le calame et un encrier semblable à la main, et notant sur leur registre tout le butin pris à l'ennemi.
Un compartiment de la Salle funéraire^ au Louvre, affecté aux palettes d'écrivain^ montre que ces petits meubles étaient ordinairement en bois dur, avec plusieurs trous ronds pour contenir les pains d'encre et les godets qui servaient d'encriers. La palette d'hiérogrammate, chargée de quatre godets en terre cuite, que l'on voit au Musée de Compiègne, en fournit une nouvelle preuve.
Quelques vases de diverses formes, entre autres ceux en forme de hérisson conservés au Louvre {Salle Civile^ y ont également servi d'encriers. Une grenouille en terre cuite émaillée, incrustée de pâte de verre, paraît aussi avoir été une écritoire.
Contrairement aux Egyptiens, les Hébreux portaient l'écritoire à leur ceinture. La vision d'Ezéchiel parle d'un personnage correspondant à celui d'une sorte de pontife figuré sur un cylindre assyrien du Musée Britannique, c'est-à-dire un « homme vêtu de lin, portant une écritoire à
l62 LES OUTILS DE L* ÉCRIVAIN
la ceinture », qui reçoit les ordres de Yahveh (Jéhovah) assis sur son trône, et qui les exécute comme un ange ou son • messager.
Tel est, du reste, le kulmdam sorte d'écritoire dont on se sert actuellement en Perse, qui contient l'encre et les roseaux ou qalams. L'étui est long d'environ 30 centimètres sur 12 de tour; il est généralement en bois peint et verni, décoré de fleurs et de personnages. Uécritoire est en cuivre ou en argent ^ Selon l'historien de la Perse, sir John Malcolm, les ministres le portent encore comme un insigne de leur office ; on le place dans la ceinture, dans la même partie où les militaires portent leur poignard.
Le kulmdam est originaire de l'Inde. La collection indienne du prince de Galles en renferme un, entre autres, fabriqué àjeypore et imitant une gondole. Le gouvernail est formé par un paon, dont la queue s'étend sur plus de la moitié delà longueur totale du bateau, qu'elle éclaire des
* Collect. A. Raifé, Catalogue des Objets d'art et de Curiosité j 1867, n^ •43$. Dans la collection Le Carpentier, vendue en 1866, se trouvait une écritoire persane, contenant des roseaux, un canif pour les tailler, une cuiller, des ciseaux. Elle était enrichie de fines peintures à sujets (n°i544).
l'encre, les encriers 163
rayons d'un émail bleu et vert, plus brillant même que les couleurs naturelles de Toiseau. Le dais qui couvre le godet à l'encre est coloré à l'aide d'émaux verts, bleus, rouge-rubis et rougecorail.
En Chine l'écritoire se compose des « quatre choses précieuses de la chambre de la littérature », savoir : le papier, les pinceaux, l'encre et la pierre pour la broyer. Ces expressions sont employées par Pé-Kong, dans le Yu-Kiao-li ou le roman des Deux Cousines y lorsque celui-ci propose aux deux poètes qui aspirent à la main de sa fille de répandre « du jade et des perles » , c'està-dire de composer chacun une pièce de vers.
On a pu voir jadis, dans le Musée Chinois et Japonais de M. Paul Ginier^ exposé à Paris en 1840, une ancienne écritoire chinoise, en bois noir, garnie en métal, contenant la plaque en pierre pour broyer l'encre, avec son récipient latéral. Elle contenait en outre une pâte rouge pour empreinte de cachet, deux bâtons d'encre de Chine, une petite boîte en plomb pour l'eau, et son couvercle servant de cuiller. Deux pinceaux à écrire étaient renfermés dans son étui.
Quant à l'encrier dont on se sert actuellement
en Chine, il se compose d'une pierre de couleur chocolat, assez tendre et à grain fin, appelée en chinois lo-yang-chi ; c'est un schiste qui se présente souvent avec divers accidents de couleur. On taille ce schiste en forme ovale ou rectangulaire ; quelques sculptures ornent Tune de ses extrémités où est ménagée une petite cavité pour Teau ; le centre où l'encre est délayée est quelque peu concave. Cet encrier se trouve enchâssé dans une boîte en bois dur, et se place souvent dans une espèce de petit nécessaire, où se trouvent réunis les pinceaux, le godet et sa cuiller, ainsi qu'un petit support pour les pinceaux. Le prix de ces encriers varie, suivant la qualité et la pierre, la grandeur et la richesse des sculptures. C'est à Canton et à Ning-po que l'on trouve le plus grand choix d'encriers ; ceux qui sont destinés à l'usage journalier se vendent dans des échoppes spéciales ou dans les boutiques d'encre de Chine, de pinceaux etc. ; mais c'est chez les marchands de curiosités qu'il faut aller chercher ceux dont la pierre est très fine et la sculpture bien exécutée * .
* Etude pratique du commerce d'exportation de la Chine, par Isidore Hedde, Ed. Renart, A. Haussmann et Natalis Rondot, Paris, 1848.
l'encre, les encriers 165
Chez les Turcs et les Arabes, les hojias ou gens de plume portent, comme les écrivains persans, leurs encriers à la ceinture. Us sont généralement en cuivre quelquefois décorés de rosaces et de feuillages émaillés en couleur, et affectent la forme d'un étui. Ils en ont d'autres (ce sont les écritoires), qui ressemblent à de petits meubles dans le genre du charmant encrier turc, ciselé et doré avec accessoires et inscriptions, envoyé par M. Paul Eudel à l'Exposition rétrospective du métal, en 1880. Le vase oriental du Musée du Louvre, connu sous le nom de baptistère de saint Louis, offre, parmi les sujets en damasquinure dont il est couvert, un personnage soutenant une écritoire en forme de coffret sur le devant duquel on lit, en caractères arabes «^^feV ; « écritoire ». Parmi les objets d'art orientaux appartenant à M. Goupil, on remarque également un encrier ovale, en bronze, de travail persan, ainsi qu'un autre encrier de même métal avec un nécessaire contenant tout ce qu'il faut pour écrire.
Vatramentarium des anciens, petit godet pour contenir de Tencfe, répondait à notre encrier. Les encriers communs recueillis à Pompéi et que Ton conserve au Musée de Naples, sont presque
l66 LES OUTILS DE l'ÉCRIVAIK
tous en terre cuite ou en bronze dont un contient encore de Tencre desséchée. Cependant, comme on le voit dans une peinture antique trouvée dans une des salles à manger de la maison de Marcus Arrius Diomedès, deux encriers de même taille se trouvaient quelquefois accouplés, soudés ensemble; Tun était destiné à contenir Tencre noire (atramentum)^ tandis que l'autre était réservé pour l'encre rouge (cinnabaris).
Mais de. tous ces encriers, le plus remarquable est conservé au Musée de Naples, salle des Petits Bronzes. Il est de figure octogone avec les sept divinités qui présidaient aux sept jours de la semaine : Saturne, Vesta, Diane, Lucifer ou laLune, Mars, Mercure, Jupiter et Vénus. Martorelli, qui Ta publié dans l'ouvrage où il fait l'histoire de l'écriture (De regia Theca, calatnariaY, croit que cet encrier trouvé dans un tombeau à Turrîcium (aujourd'hui Terlizzi, province de Bari), est celui d'un astronome de l'époque deTrajan.
Le calamarius ou theca calarnanUy espèce d'étui pour mettre les roseaux à écrire, contenait probablement aussi un encrier, comme ceux dont
* Naples, 1756, 2 vol. in-40.
l'encre, les encriers 167
nos écoliers se servent encore maintenant ; de là vient le mot calamajo, qui, dans le langage vulgaire de l'Italie, signifie un encrier. Une épigramme de l'Anthologie parle « d'un encrier de plomb et d'une boîte pour conserver les roseaux bien taillés et fendus, en haut et au milieu, d'une pierre à aiguiser, et d'un large couteau à tailler les roseaux ».
Montfaucon, dans son Antiquité expliquée^ décrit un curieux encrier romain. C'est un encrier de bois, en forme de pyramide, avec quatre trous destinés à recevoir les roseaux taillés. Le vase qui contient l'encre e5t en bois. Les quatre angles de l'encrier sont plaqués de lames d'argent, ornées . d'arabesques. Selon le savant bénédictin, cet encrier aurait appartenu à saint Denis, premier évêque de Paris.
Le moyen âge donna à l'encrier la forme d'un cornet, comme le prouve l'écritoire figurée sur la bannière des Avocats, Notaires et Procureurs de Brioude. Suivant le Dit de la Maille^ on avait au xm*' siècle, à Paris, pour une maille, petite monnaie qui valait. une obole, des règles ou régloirs,
Ou des cornets à mettre enque.
l68 LES OUTILS DE l'ÊCRIVAIN
V Inventaire du mobilier de Charles F (1380) fait mention également d' « un escriptoire d'argent blanc, sans cornet », d'un « cornet d'argent esmaillé de vert », et enfin d' « ung cornet d'y voire bordé d'or, à mectre anque». On faisait aussi des encriers de corne cités dans les Subtilités de Jérôme Cardan : c'étaient les plus communs.
Quant aux écrivains et aux gens de loi, ils portaient au côté, suspendue en bandoulière, une écritoire en métal de forme longue, dans le genre des écritoires arabes, et où se trouvaient l'encre, les plumes, etc. On pouvait même, au dire de Brantôme, Vie de Charles VIII^ mettre dans le canon des dés à jouer. D'autres fois, l'encrier était attaché à la billette, étui allongé où se mettaient les plumes, par un cordon de laine ou de soie, qui servait à suspendre le tout à la ceinture. On en trouve un exemple dans V Inventaire de Charles F, n° 3124: « Item, une escriptoire, le cornet et la billette d'argent doré, esmaillée des armes de la mère du Roy, et les pendans de chesnes, pesant 7 onces, 10 esterlins. »
Parmi les plombs historiés trouvés dans la Seine et recueillis par Arthur Forgeais, on re-
l'encre, les encriers 169
marque de nombreux encriers de forme allongée, dont deux spécimens décrits par M. Alfred Darcel, sont reproduits dans la Galette des Beaux-Arts. « Celui-ci, chargé d'une fleur de lis, était garni de deux anneaux qui permettaient de Taccrocher à la ceinture. Il a été trouvé au Pont-au-Change, d'où l'aura jeté quelque clerc de la Bazoche, envoyant à vau-l'eau tous les instruments de procédure. D'autres encriers, également chargés d'écussons, ressemblaient à des édicules percés de fenêtres et surmontés d'un dôme, vrais monuments byzantins, qui servaient à contenir et fixer une bouteille remplie d'encre. »
La Renaissance donna différentes formes aux encriers et employa dans leur confection lés matières les plus diverses. Il en existe en verre, en faïence, en poterie de grès, etc. V Inventaire des meubles de Catherine de MédiciSy année 1589, mentionne des encriers d'ébène et 4es écritoires en cuir du Levant. Il y avait aussi au xvi® siècle des nécessaires d'écrivain, en cuir gaufré, dans, le genre de celui de M. Le Carpentier, qui renfermait un petit grattoir, un canif, un poinçon et des ciseaux à manches en argent ornés de fleurs
de lis*. C'est environ vers cette époque que l'encrier portatif reçut le nom de galemard.
D*avoir un galemard pendant, Cela me sent tout son pédant ;
dit un personnage de la comédie des EschollierSy par François Perrin (1589). Le galemard était un étui à mettre les plumes, qui prolongeait Técritoire portative, qu'on se pendait à la ceinture. On disait souvent calamar ^ du latin calamariumy « L'étudiant et escholier aura sa librairie ou sa bibliothèque, son pupitre, escritoire, encrier ou cornet à encre, et son calamar ou estui à plumes, avec le canif ou tranche-plume* *, Rabelais écrit, comme dans le patois d'Anjou, galimard.
Une fois entré dans le costume des hommes, l'encrier ne tarda pas à pénétrer dans la toilette féminine. Les dames, en effet, parmi les petits meubles portatifs à leur usage, avaient déjà une boîte à ouvrage bien garnie, et, comme Técritoire s'y trouvait ordinairement, c'est sous ce nom que l'on désignait l'assemblage de tous ces menus ustensiles. Dans V Inventaire de Gabrielle d'Es-
* Collection^ Le Carpentier, N» 1 119.
* Comenes, Janua aurea, n© 738.
trées (1599), la boîte à ouvrage n'est pas autrement appelée. « Une escriptoire couverte de maroquin du Levant, dorée et argentée, ferrée d'argent, dans laquelle se sont trouvez une bourse... quatre eschevaulx de fil blanc, trois petitz pelotons de mesme fil, douze mousles^ neuf esguilles, le tout de cuyvre; six aultres mousles et sept esguilles de fer blanc, et trois eschevaulx de soye blanche. »
On sait que Luther, dans un jour de vision, jeta son écritoire à la tête du diable et le chassa. Autrefois, à Eisenach, les guides ne manquaient pas de montrer aux étrangers, dans la chambre du célèbre réformateur, la tache d'encre encore intacte sur le mur. Mais cette tache a été enlevée petit à petit par les touristes, et aujourd'hui, nous apprend un honorable correspondant, M. Gaspard René Grégory, le mur ne présente qu'un plus grand trou dans le plâtre : ce trou a près de six pieds de hauteur sur trois de longueur.
Deux autres encriers non moins célèbres sont l'encrier du Tassç, au couvent de Saint-Onufre (Sant'Onofrio), et l'encrier de l'Arios te, conservé à Ferrare. Celui-ci se recommande par son importance symbolique. « Le petit dieu qui le sur-
monte, dit un récent biographe.de l'auteur du Roland Furieux, n'a-t-il pas été le constant inspirateur de TArioste ? Et les sphinx qui en forment la base ne semblent-ils pas demander à la critique le mot d'une énigme, le secret de l'ordonnance de la grande épopée, question controversée et difficile à résoudre ? J'oubliais le secret du génie ; celui-là, nul ne le découvrira. La nature le garde, et l'a enfermé tout entier dans l'âme évanouie du maître ou dans cet encrier magique. Qui nous dira l'essence mystérieuse de tant de nobles pensées, de cette forme inimitable et pleine de caprices ? Qu'êtes-vous, ô Roland, ô Roger ? et vous Angélique et.Bradamante? Un peu d'encre transfigurée !»
Au XVII* siècle, les encriers primitifs dits en cornet n'avaient pas encore disparu. Le sieur d'Esternod dans la première satire de l'Espadon satirique, parle d'un écolier qui a perdu à la foire du Landit
Les plumes, le papier, l'ancre de son cornet.
L'enseigne du fameux cabaret du Grand Cornet, voisin du Châtelet et célébré en 1635. dans les
r ENCRE, LES ENCRIERS I73
Visions admirables des Pèlerins du Parnasse j n'était
autre chose qu'une écritoîrè, une de ces grandes
écritoires de corne que les hommes de robe de
l'époque portaient ostensiblement sur eux. Cet
ustensile avait aussi donné lieu à l'enseigne de
la Grosse Êcritoire mentionnée en 1638 dans la
Misère des Clercs de procureurs, petit poème dont
l'auteur, parlant des clercs de la bazoche, dit
qu'ils
• Sont contraincts de disner soit à la Magdeleiney A la Grosse Escritoire ou à la Belle Hélène, A la Cage aux Cormiers^ à la Pomme de Pin, Ou en quelqu'autre endroit où l'on vend du bon vin.
Quoique les écritoires à la mode fussent alors M façon d'ébène, » comme l'indique la Ga:(ette rimèe de Loret, la plupart étaient en corne et se vendaient, d'après le Livre Commodcy « rue Bétizy et rue des Deux-Boules, à V Empereur ^ sur le quai neuf à la Renommée, et rue Saint-Denis au grand Charlemagne.
C'est dans un encrier de ce genre, daté de 1650 et semblable à Tencrier pendu à la ceinture de M. Loyal, dans Tartufe] que l'Intimé des Plaideurs trempait la plume qui grossoyait de si amples exploits. L'encrier en cornet continua d'être
en usage jusqu'à la fin du xviii* siècle. De Piis ayant dit, dans son poème de ï Harmonie imitativc :
L'eau vive d'Hélicon gèle dans un cornet.
Et Pégasse franchit les murs d'un cabinet,
un critique sévère qu'il fait intervenir dans ses Œufs de Pâques lui reproche, entre autres choses, de ne point écrire purement comme Boileau.
« Ces figures sont peu justes. On ne met point d'eau dans un cornet, et on ne monte point à cheval dans un cabinet. » L'auteur fait alors appaïaître'le « législateur, du Parnasse » et lui dit : (f Allons, Boileau, faites votre devoir.
l'ombre de boileau
Horace tant de fois dans mes vers imité, Pour amortir le feu de sa rate indocile, Dans l'encre quelquefois sut égayer sa bile.
L^ AUTEUR AU CRITIOUE
Trempe-t-on sa rate dans un cornet ?
Eh quoi, selon vous^ on ne met Jamais de l'eau dans un cornet ?
Je veux là-dessus vous en croire ; Mais entre nous il est notoire Que Zoïle ferait fort bien
D'en mettre parfois dans le sien Pour n'avoir pas l'encre si noire *.
Quant aux encriers de. bureau, semblables à
celui du poète Garnier, dont Ragotin, dans le
Roman Comique^ se vante de posséder Técritoire,
ils contenaient en général tout ce qu'il faut pour
écrire. •
Vite de l'encre et vite du papier, Plume canif, et toute l'écritoire,
dit le P. du Cerceau, dans ses Poésies diverses. Selon Bussy-Rabutin (^Maximes d'amour) l'écritoire devenait ainsi l'équipage nécessaire aux amants :
Vous qui sous l'amoureux empire Voulez-vous donner tout entier.
Ayez et soie, et plume, et cire, De bonne encre et de bon papier ; Car un amant dont l'écritoire N'est pas toujours en bon état.
C'est un homme cherchant la gloire Qui va sans armes au combat.
Telle était l'écritoire du jeune roi Louis XIII. « C'était, rapporte le médecin Héroard dans son
* De Piis. Les Œufs de Pâques de mes critiques^ dialogues mêlés de vaudevilles sur le Poème de l'Harmonie imitative,
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Journal (18 juin 1606), une écritbire en "forme de cassette, où étoient son papier, sa plume et son encrier; elle lui avoit été donnée par M°^ de Loménie. »
Le Testament et Inventaire des biens de Claudine BouTpnnet Stella (1693-1697) montre que cette femme artiste possédait « une écritoire de marbre d'Egypte, garny de l'engrié et poudrié d'argent ». On voit dans la collection de M. Lafitte un encrier Louis XIV à deux lumières en bronze doré^ avec sonnette. M. Moreau de la Tour possède également un encrier de cette époque en argent, avec sonnette sur plateau de même métal. M. Léopold Double, le collectionneur bien connu, se servait d'une grande écritoire rectangulaire du temps de Louis XIV, en marqueterie de cuivre et écaille rouge, garnie d'ornements en bronze ciselé et doré, dont les extrémités étaient ornées de bustes représentant des « servants de Baccchus » .
Ne s'agirait-il pas là de la fameuse écritoire. de M"*' de Sévigné ? Quoique celle-ci aimât beaucoup • son écritoire, M°* de Grignan demanda un jour à sa mère de lui en faire cadeau. L'aimable et spirituelle épistolière répondit : « Vraiment
oui, je VOUS la donne cette écritoire... .Vous me ravissez en me priant absolument de vous la donner : je ne crois pas que ces deux mots se soient jamais trouvés ensemble. »
Au xvm* siècle, on donnait quelquefois des encriers comme cadeaux de jour de l'an. La correspondance de Voltaire en fournit un exemple. « Monseigneur, écrit-il au roi de Prusse, il nous arrive une écritoire que M"* du Châtelet et moi indigne, comptions avoir l'honneur de présenter à Votre Altesse Royale pour ses étrennes. » Le grand Frédéric répondit (23 mar$ 1740) :
Vous m'envoyez une écritoire ; Mais c'est le moins lorsqu'on écrit; Pour mon plaisir et pour ma gloire, Il eût fallu, Voltaire, y mettre votre esprit.
Les encriers de corne de Jean-Jacques Rousseau étaient beaucoup plus simples. L'abbé de Tersan possédait celui dont le célèbre philosophe se servait à la fin de sa vie. Par contre, Gersaint, dans, son Catalogue raisonné de la collection de M. Angron, vicomte de Fonspertuis (1747), cite une écritoire de poche, garnie d'un encrier, d'un poudrier, d'un demi-pied, d'un compas,
d'un porte-crayon, etc., le tout en argent. Le fameux expert décrit une autre écritoîre portative, aussi d'argent, et renfermée dans son étui, apper lée communément une Baradelle. « On donne, dit-il, le nom de Baradelle à cette sorte d'écritoire, parce que l'ouvrier qui Ta imaginée se nomme ainsi, et son nom en caractérise la forme. »
Peut-être était-ce une Baradelle que Roucher envoya, en 1784, à un ami alors au comble de la fortune. Le poète avait joint à son cadeau les vers suivants, dans lesquels Técritoire est censée parler :
Je sers l'Amour, je sers le dieu de la richesse ; Je soupire et calcule avec eux de moitié : .
Mais un ami vers vous m'adresse, Et je voudrais servir la voix de l'amitié.
Il existe encore aujourd'hui, dans les collections privées, des encriers du temps de Louis XV, en bois de rose monté en cuivre doré ou argenté. M. le marquis de Galard possède un encrier en bronze doré ayant appartenu à M""* du Barry; et l'on voit dans la collection de sir Richard Wallace l'encrier en porcelaine de Sèvres, dont se servait la reine Marie Leczinska. Quant aux encriers du temps de Louis XVI, nous n'en citerons qu'un en faïence de Rennes,
de Tancienne collection deLiesville, et légué par cet amateur au Musée Carnavalet.. On y voit, peints en bleu, un canif ouvert, deux dés à jouer, des pièces de monnaie et une plume d'oie, sous une enveloppe de lettre portant cette inscription énigmatique : A monsieur^ monsieur mon maître, maître laquesty à Pary. A Pary.
Avec la Révolution, les encriers changèrent' de . forme. Suivant l'idée que lui avait donnée Le Brun, homme d'imagination^ directeur du Journal de la Mode et du Goût (mars 1790), le maître maçon Palloy, l'entrepreneur des démolitions de la Bastille, fit avec les pierres de l'ancienne forteresse toutes sortes d'objets, notamment des encriers monumentaux qui eurent une vogue inouïe. Ceux-ci furent bientôt abandonnés- pour les encriers en faïence polychrome, très recherchés aujourd'hui par les amateurs de céramique révolutionnaire. .M. Champ fleury, auteur de Y Histoire des Faïences patriotiques, possédait dans sa collection une écritoire de taille majestueuse avec tiroir sur lequel on lit : Guerre au.Tiran. Vingtsix coloimettes supportent la galerie supérieure, décorée à ses extrémités par deux poudriers à godrons et quatre tambours en trophées. Les
l80 LES OUTILS D£ l' ÉCRIVAIN
deux côtés de rencrier portent chacun la moitié de la fameuse devise attribuée à Champfort :
Guerre aux Châteaux; Paix aux Chomières.
On connaît de réputation Técritoire autrefois conservée daqs une armoire de la bibliothèque de Strasbourg et dont se servait le fameux représentant Euloge Schneider, pendant ses fonctions d'accusateur public. Cette écritoire se compose d'un large plateau renfermant huit pièces disposées autour d'une petite corbeille à jour, c'està-dire un encrier dont le couvercle supporte une statuette de, la République, deux boîtes pour les pains à cacheter, un poudrier, et quatre godets allongés ayant la forme de faisceaux de licteurs pour mettre les plumes d'oie, les seules alors qui fussent en usage. Tous ces objets sont rehaussés d'une bordure tricolore, de couronnes civiques de chêne mêlées à des trophées d'armes, de tambours, de piques et de bonnets phrygiens se détachant en relief. Autour de ces emblèmes sont entrelacées les quatre inscriptions suivantes. :
Droits de Thomme.
Notre union fait la force.
Liberté, Egalité ou la mort.
Tout pour la liberté.
L*ENCRE, LES ENCRIERS l8l
Comme on le voit, de tous nos petits meubles d'un usage journalier, Tencrier est certainement celui qui a éprouvé successivement les plus nombreuses transformations. Massif et disgracieux dans l'enfance des lettres, l'encrier de plomb, si connu encore de nos écoliers, céda ^'abord la place à l'encrier de verre en forme de siphon, qui fut bientôt remplacé par la faïence et plus tard par la porcelaine.
Dans ces diverses phases, et tant que l'art d'écrire est resté dans le domaine exclusif des gens de lettres de profession, la forme de l'écritoire ne s'est pas sensiblement modifiée ; mais à mesure que ce domaine a été envahi par les hommes et surtout par les femmes du monde, l'encrier a subi, dans sa construction, l'application d'améliorations de plus en plus ingénieuses, et dans son ornementation l'introduction de l'art.
L'ébénisterie et la marqueterie n'offrant plus assez de richesse et de variété, empruntèrent au métal toutes les ressources de la fonte de cuivre et de la dorure; puis, au secours de la forme on appela le luxe de la matière. Les pierres rares et les marbres précieux, de concert avec l'orfèvrerie, menaçaient de détrôner le bronze en s'entourant
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de toutes les séductions de la ciselure, de la gravure et même des émaux et des nielles.
De nos jours, les encriers sont à la portée de toutes les bourses. Il y en a de fort simples, dans le genre de « ces lourds encriers de plomb, ronds et striés », cités par Victor Hugo dans son roman de Quatrer^ingt-treiT^Cy « et que se rappellent ceux qui étaient écoliers au commencement de ce siècle ». D'autres sont plus luxueux. L'auteur de ces lignes en possède un, taillé dans un gros bloc de cristal de Baccarat monté en bronze, et pouvant servir de presse-papier. Il en existe aussi de fort riches. Le czar Michel Féodorovitch, pour ne citer qu'un nom, reçut un jour en cadeau un magnifique encrier, unique dans son genre. Les matières employées à la confection de cet encrier sont d'une prodigieuse richesse; on n'y compte pas moins de quatrevingt-sept diamants et cent cinquante-trois rubis. L'encrier lui-même, en lapis-lazuli damasquiné d'or, est adhérent à un étui en émail blanc, à bordures vertes, destiné à resserrer les plumes. Des feuilles d'or semées de pierres précieuses décorent toute la surface de Tétui, auquel se rat-
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tache une chaîne en fil d or entremêlée de perles fines.
Parmi les encriers historiques contemporains, on cite l'encrier de Tébéniste Jacob provenant du cabinet de travail du maréchal Davout, hôtel d'Eckmûhl : sur un socle rond en bois d'acajou orné de bronze doré, un monstre à gueule béante reçoit l'encre ; ses oreilles servent de porte-plume*.
Mentionnons encore un encrier ayant appartenu au duc d'Orléans, et conservé aujourd'hui par M. Maxime du Camp.
Mais les quatre encriers modernes les plus célèbres sont, sans contredit, ceux de Lamartine, d'Alexandre Dumas père, de George Sand et de Victor Hugo.
« On voit à Hauteville-House, dans la chambre dite de Garibaldi, quatre encriers réunis dans une boiserie en chêne formant table ; ce sont une des curiosités de la maison. Ils furent donnés à M"* Victor Hugo pour servir à son bazar en faveur de l'établissement d'une crèche à
' Musée d'Auxerre, Salle d'Eckmûhl; objets personnels au maréchal.
Guernesey. Cette table, mise en vente pour 2,500 francs, n'ayant pas trouvé d'amateurs, Victor Hugo la racheta et la garda pour lui.
Sous chacun des encriers est un tiroir au fond duquel on peut lire, à travers le verre qui la recouvre, la lettre d* envoi du personnage qui Ta offert. La première est un simple billet ainsi conçu :
« Offert par Lamartine au maître de la plume. »
Suit la signature sans date.
La seconde :
« Je n'ai point choisi cet encrier, le hasard l'a mis sous ma main, et je m'en suis servi plusieurs fois. Puisqu'on me le demande pour une bonne œuvre, je le donne volontiers.
a Signé : Victor Hugo. »
a Hauieville-House, juin 1860. »
La troisième est celle de M"** Sand ; elle s'adresse à M"* Victor Hugo en ces termes :
« Chère Madame, j'ai cherché depuis deux jours un encrier qui ne m'ait pas été donné par quelque trop chère personne, et je n'ai rien trouvé que cet affreux petit morceau de bois qui me sert en voyage. Je le trouve si laid que j'y joins
l'encre, les encriers 185
un petit briquet de poche, guère plus beau, mais qui me sert habituellement, et comme c'est là ce que vous voulez, au moins votre véracité est à couvert. J'ai été bien heureuse de vous voir et de pouvoir vous dire à présent à vousmême que je vous aime. Soyez l'interprète de ma gratitude et de mon dévouement auprès de votre illustre compagnon.
« Signé : George S and. »
C'est la plus longue. Enfin Alexandre Dumas père, donataire du quatrième encrier, écrit :
« Je certifie que ceci est Tencrier avec lequel j'ai écrit mes quinze ou vingt derniers volumes.
Signé : A. Dumas*.
« Paris, 10 avril 1860. »
Ajoutons que l'usage delà poudre, pour sécher l'encre rapidement, est fort ancien. Les boîtes à poudre ou poudriers ne le sont pas moins. On lit dans les Comptes royaux de l'année 1556 : « Pour une boelte pour servir à meltre pouldre et l'avoir remplie de pouldre de bois, pour servir
* Henri de Monteyremar, Victor Hugo à Guernesey.
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à la chambre du Roy, 7 sols tournois. » Vinventaire de GabrieUe d'Estrées (1599) mentionne <e un pouldrier de porcelayne, garny d'argent, avec un cordon de soye grise et d'argent, avec son estuy, prisé dix escus ».
On s'est ensuite servi de sable fil), teint de plusieurs couleurs, puis de limaille de cuivre et de sciure fine de bois blanc ou d'acajou. « Parmi les écritoires en bronze doré, on remarque le puits. L'encre est au fond et les deux seaux qui en sortent, contiennent du sable d'or et des pains à cacheter transparents*. »
Quant aux pelles à poudre, qui s'étaient faites jusqu'alors en ivoire ou en ébène, la Restauration les préféra en bronze doré, suivant le Journal des Dames (^10 décemhrt 1824). Ces dernières représentaient un serpent mordant une coquille. La queue du serpent était recourbée et servait de manche.
Aujourd'hui, le papier buvard tend à remplacer la poudre.
* Journal des Dames , 15 juillet 1821.