‹ Les outlaws du MissouriChapitre 1 sur 8 · CHARLES VINCENT · texte numérisé non relu

CHARLES VINCENT

rédaetenr en chef do Joorn&l ttUuitraitur eu Dnmu

son vieil ami,

Gustave AiMârd.

Paris, 5 juio 1868.

DU

OÙ le lecteur Tait eonnalssanee aveo le béroe de cette blstolre

Le 15 thermidor an X, ou le h août 1801, selou qu'il plaira au lecteur d'adopter le calendrier républicain, alors en vigueur en France, ou le calendrier grégorien qui n'avait pas cessé d'être suivi par les autres nations civilisées du globe, un peu après huit heures du soir, au moment où les derniers rayons du soleil couchant disparaissaient derrière les montagnes rondes de Dorchester, en dorant d'une lueur fugitive le sommet verdoyant des quelques groupes d'îles capricieusement éparpillées à l'entrée de la baie de Boston, les désœuvrés, hommes et femmes, rassemblés sur le faîte conique du Beacon-Hill, au pied même du fanal allumé depuis quelques minutes à peine, virent apparaître en mer un bâtiment de fort tonnage, dont les voiles,

gonflées par une bonne brise du large, étaient orientées au plus près du vent.

Ce navire, après plusieurs manœuvres que les oisifs du Beacon-Hill ne purent que difficilement distinguer, laissa tout à coup arriver et donna résolument dans la baie, où il s'engagea sans ralentir en rien son allure, malgré l'obscurité toujours croissante qui devait rendre sa marche de plus en plus difficile et son attérissage dangereux.

Mais soit que le capitaine de ce bâtiment eût des motifs qui l'engageassent à atteindre au plus tôt le mouillage, soit, ce qui était plus probable, qu'il eût à son bord un pilote expérimenté et connaissant parfaitement .la côte, le bâtiment arriva bientôt à l'entrée rocailleuse du havre, cargua ses basses voiles et ses perroquets, ne gardant plus pour toute voilure que les trois huniers, le grand foc et la brigantine et, poussé par le dernier effort de la brise expirante, il vint doucement se ranger à la suite des navires qui déjà se trouvaient dans le port.

Quelques* minutes plus tard, les voiles étaient serrées, les vergues brassées carré et l'on n'aperce* vait plus sur le pont qu'un matelot enveloppé d'un épais caban, qui se promenait de long en large sur le gaillard d'avant, avec cette indolente philosophie particulière aux marins dès qu'ils atteignent le mouillage.

Nous laisserons^ sans nous eii inquiéter davantage, les oisifs et les désœuvrés rassemblés sur Ifl

BU MISSODHI 3

Beacon-Hîll en descendre doucement les rampes, en continuant leurs commentaires erronés sur l'arrivée imprévue de ce mystérieux navire, et priant le lecteur de nous suivre, nous l'introduirons dans l'intérieur de ce bâtiment, qui avait à un si haut point surexcité la curiosité des bons habitants de Boston et de Salem sa sœur jumelle, dont elle n'est séparée que par une distance, de quatorze lieues au plus.

Le trois mâts que nous avons vu venir si tard chercher un refuge dans le havre de Boston, et dont, à cause de l'obscurité, les curieux n'avaient pu distinguer les couleitrs^ était le Patriote^ navire français du port de huit cents tonneaux,. frété à Brest, qu'il avait quitté depuis soixante trois jours, avec un chargement de poudre, d'armes de guerre, tels que fusils, sabres, pistolets, etc. , et de cette menue bijouterie connue dans le commerce sous le nom d'articleâ de Paris, le tout en destination de Boston*

Nous ajouterons que le Patriote malgré son apparence pacifique, ne se souciant nullement d'êtt^ amariné par les Anglais avec lesquels la France était alors en guerre, portait en sus dé soh charge*ments seize caronades de vingt-quatre sur son pont, une pièce dé douze allongée à pivot, sut* l'avant, et était monté par cent dix hommes d'équipage, tous Bretons ou Normands, excellents matelots, mais déterminés et haïssant cordialement les Anglais;

Le Patriote était donc en mesure, le cas échéant, de se défendre vigoureusement contre les croiseurs ennemis qui auraient eu la velléité de l'attaquer. Du reste il avait prouvé ce qu'il était capable de faire à son départ de Brest.

Ce port était alors bloqué de très-près par uoe formidable escadre anglaise, dont les bricks et les frégates, pilotées par des pèchem's bretons, traîtres à leur pays, se hasardaient à louvoyer jusque dans riroise et fermaient hermétiquement l'entrée du goulet.

Par une nuit sans lune, au plus fort d'un orage effroyable mêlé d'éclairs et de tonnerre, le Patriote vira son ancre, hissa ses voiles et, au risque de sombrer vingt fois pour une, il donna résolument dans le goulet et passa audacieusement au travers de toute l'escadre anglaise, épouvantée de tant de folle témérité et dont aucun navire n'eut la tentation de le poursuivre.

A quatre ou cinq lieues au large, le temps s étant fait plus maniable et la mer étant presque tombée, le capitaine Pierre Durand, commandant du Patriote^ avait mis sur le mât, avait fait hisser un fanal à sa corne et, malgré le risque éminent de donner l'éveil aux croiseurs (ennemis, il avait fait tirer un coup de canon.

Ce signal, anxieusement attendu sans doute, avait été aussitôt aperçu; un bateau de pèche, monté par trois hommes, était sorti Aw milieu des rochei*s et,

une heure plus tard, après des prodiges de courage, le bateau avait accosté le navire par la hanche de tribord ; un homme s'était alors élancé dans le gréement, avec la légèreté et l'adresse d'un marin consommé, et, pendant que le pêcheur larguait son aman'e et fuyait en toute hâte vers la côte, le Patriote avait orienté ses voiles et remis le cap en route, avec le passager que, selon l'expression maritine, il avait embarqué par-dessus le bord.

Voilà de quelle façon le navire que nous avons vu entrer à Boston avait quitté les côtes de France.

Au moment où nous pénétrons dans la chambre d'honneur du Patriote^ deux hommes assis en face l'un de l'autre de chaque côté d'une table à roulis sur laquelle se trouvaient des verres, des bouteilles, des pipes et du tabac, causaient tout en fumant d'excellents cigares dont la fumée bleuâtre formait une auréole nuageuse au-dessus de leurs têtes.

Ces deux personnages étaient d'abord le capitaine Pierre Durand, homme de vingt-huit ans au plus, dont les traits réguliers, peut-être même un peu efféminés, avaient une expression de franchise, auxquels l'éclat fulgurant de ses yeux noirs, la largeur de son front mat et les boucles soyeuses des longs cheveux bruns qui encadraient son visage donnaient un indicible cachet d'énergie. Sa taille était haute, bien prise, ses gestes élégants, et quoique ses manières fussent un peu brusques, elles

6 LES OUTLAl^S

étaient celles d'un homme bien élevé, chose rare h cette époque parmi les marins.

Le compagnon du capitaine était un beau et fier jeune homme de vingt-deux ans à peu près ; il avait cinq pieds six pouces au moins, ses épaules étaient larges; ses membres solidement attachés, sur lesquels saillaient des muscles énormes, dénotaient une vigueur peu commune; on sentait que des nerfs d'acier se croisaient sous son épiderme d'une finesse extrême.

Son teint était pâle, ses cheveux noirs, longs et bouclés; ses yeux grands et bien ouverts étaient fixes et respiraient la volonté ; jamds son regard ferme ne se perdait dans le vague, et lorsqu'il réfléchissdt et se concentrait pour ainsi dire en lui même, il prenait une expression plus sombre et plus profonde; son nez légèrement recourbé se rattachait au front par une ligne presque droite brusquement interrompue par un pli, sillon indélébile creusé par la pensée, ou peut-être, malgré sa jeunesse, par la douleur ; sa bouche un peu grande, meublée de dents magnifiques et aux lèvres dédaigneuses, était ombragée par une fine moustache brune.

Un étrange assemblage de dédain, de fierté, de franchise, de résolution et de dquceur donnait à la physionomie de ce jeune homme une expression indéfinissable, mais saisissante.

Depuis quelques instants, la convei'sation, fort

pu MISSOURI 7

vive d'abord entre nos deux personnages, av«dt été tout à coup interrompue à la suite d'une répartie un peu brusque du capitaine; tous deux fumaient sil^icieusement en se regardant à chaque seconde à la dérobée, bien qu'ils parussent complètement absorbés par l'occupation à laquelle ils se livraient avec une espèce de fureur, à en juger du moins par la quantité énorme de fumée qu'ils laissaient incessamment échapper, non-seulement par la bouche mais encore par les narines.

Tout à coup le capitaine se leva, fit deux ou trois tours avec agitation dans la cabine, puis s'arrêtant devant son compagnon et lui tendant la main pardessus la table :

— Voyons, j'ai tort, ne m'en veux pas, Olivier, lui dit-il avec émotion.

— Je ne t'en veux pas, bien loin de là, mon bon Ka-re, répondit le jeune homme en lui prenant la main qu'il serra à plusieurs reprises dans les siennes.

— S'il en est ainsi, pourquoi me boudes-tu?

— Moi te bouder ? tu es fou, sur mon âme I non, ne crois pas cela ; non 1 je suis triste, voilà tout. Sans le vouloir, tu as rouvert une plaie toujours saignante dans mon cœur.

— Puisqu'il en est ainsi, comme je ne veux pas commettre d'autres bévues, ce qui pourrait fort bien arriver si nous continuions cette maudite conversation, je pense que nous ne ferons pas mal de

8 LSS OUTLAWS

la laisser là une fois pour toutes et de causer d'autre choses, les sujets ne manquent pas, que diable !

— Comme tu voudras, répondit-il en souriant.

Le capitaine, soulagé du poids qui oppressait sa

poitrine, se rassit, saisit une bouteille et remplit le verre do son ami.

— Tiens, lui dit-il, bois une gorgée de ce vieux rhum, cela te fera du bien, c'est souverain pour chasser les idées noires : à ta santé !

— A la tienne !

Les verres se choquèrent, ils burent.

— Maintenant, mon cher Olivier, reprit le capitaine en reposant son verre sur la table, nous voici

Boston; demain, après les formalités d'usage, nous descendrons à terre, quelles sont tes intentions ?

— Tu les connais aussi bien que moi, mon ami, à moins que tu aies oublié notre dernière conversation de l'Hôtel de la Marine à Recouvrance, la veille de ton départ.

— Allons donc, tu plaisantes, ce que tu m'as dit alors n'était pas sérieux; je me souviens que nous avions très-bien dîné l'un et l'autre, et naturellement notre conversation a dû se ressentir de nos libations peut-être un peu trop copieuses.

— Non, mon ami, tu sais très-bien au contraire que nous avons bu à peine et que, par conséquent, nous avions conservé tout notre sang-froid, si bien

même que tu m'as raillé en me montrant d'un air piteux deux bouteilles dont une était vide et l'autre à peine entamée, les seules que nous eussions demandées ; du reste, voici mes paroles textuelles : mon cher Pierre, t*ai-je dit, pour des motifs de la plus haute gravité, mais qu'il ne m'est pas permis de te faire connaître, de retour en France à peine depuis trois mois après une absence qui s'est prolongée pendant plus de dix ans, car je ne nomme pas venir en France mouiller dans un de ses ports sans jamais descendre à terre, je suis contraint de repartir au plus vite ; de plus il faut, et c'est une raison sinn qua non^ que mon départ soit ignoré de tous en un mot, que je disparaisse sans laisser la plus légère trace derrière moi, puis-je compter sur ton amitié de même que toi en pareille circonstance tu pourrais compter sur la mienne?

— Ce à quoi j'ai répondu moi : mon cher Olivier demain à tous risques je forcerai le blocus; si le temps devient aussi mauvais qu'il semble s'y préparer, vers minuit, je donnerai dans le goulet toutes voiles dehors ; tiens-toi au large, si je réussis, je t'embarquerai par-dessus le bord, tes affaires ne me regardent pas, tu es mon ami, jamais je ne t'adresserai de questions à ce sujet : ai-je tenu ma promesse :

— Loyalement, je dois en convenir et je t'en remercie sincèrement ; de plus, j'ai ajouté que je comptais me fixer en Amérique.

iO LES OUTLAWS

— Oui, et voilà ce qui me chagrine.

— Pourquoi donc, toute contrée n'est-elle pas bonne lorsqu'on a du cœur et du courage.

— Pourquoi ne pas continuer à naviguer; tu seras mon second, nous ferons voile de conserve , tu es d'ailleurs aussi bon marin que moi pour le moins ; les choses semblent prendre une nouvelle tournure là-bas, qui sait? tu as du cœur, du talent, l'avenir te réserve peut-être plus tard

— Non, interrompit Olivier avec* un sourire triste, n'en dis pas davantage, mon ami, l'avenir ne me réserve rien que des mécomptes et de nouvelles douleurs, dans cette France où le hasard m'a fait naître et dont j'ose à peine me dire un des enfants.

— Oh! mon ami, combien tu dois souffrir pour parler ainsi.

— Oui, je souffre horriblement, mon ami, et tiens, puisque demain nous devons nous séparer pour toujours peut-être, toi, le seul homme qui m'ait appelé son ami, je ne veux pas te quitter sans t' apprendre de ma vie tout ce qu'il m'est permis d'en révéler.

— Olivier, je t'en prie....

— Écoute- moi, d'ailleurs je ne mettrai pas ta patience à une longue épreuve ; si cette histoire est triste, du moins a-t-elle cet immense avantage d'être fort courte, ajouta-t-il avec un sourire empreint d'une ironie sombre et fière.

DU MISSOURI il

Il se versa un verre de rhum, le but d'un trait, ralluma un cigare et, appuyant les coudes sur la table et se penchant en avant, il reprit :

— Qu'est-ce que la patrie, a dit un philosophe ; c'est le pays où on se trouve bien, ce qui pour moi se traduit ainsi : la patrie est le pays où l'homme trouve réunis, les liens de famille, d'intérêt, d'amitié, les espoirs d'amour et d'ambition, en un mot tout ce qui constitue ce qu'on est convenu de nommer en ce monde le bonheur* Or, à ce point de vue, je n'ai pas de patrie, ou pour mieux dire, pour moi cette patrie est partout, en voici les motifs. Oh! ne crains pas que je m'amuse à te faire des théories humanitaires, tu me connais assez pour savoir que je ne me nourris pas de viande creuse; maintenant écoute -moi : Je suis né à Paris.

— Donc, tu es Français.

— Oh I par hasard, ainsi que je vais t'en donner la preuve; je pourrais aussi bien être Anglais, Allemand ou même Busse. Donc je suis né à Paris, chez un médecin logé dans le Faubourg Honoré, ou Saint-Honoré , comme on dit encore. Sur le point d'accoucher, ma mère fut transportée chez ce médecin ; à peine né, on me mit aux Enfants- Trouvés. Ce fut fort heureux pour moi, n'ayant ni père ni mère, ce digne docteur aurait tout aussi bien pu me jeter au coin d'une borne et tout .aurait été dit ; qui aurait été en droit de

i2 LES OUTLAWS

lui adresser des reproches , il ne me devait rien , en somme. Je demeurai quatre ans aux Enfants- Trouvés ; au bout de ce temps, de nouveaux mariés qui s'adoraient, et venaient disaient-ils, de perdre un fils chéri, me prirent chez eux. C'était un singulier ménage : dans les premiers temps, je fus trèsheureux et je poussai à miracle dans cette famille, logée au cinquième étage d'une vieille et sale maison de la rue Plumet, et qui se nourrissait plus souvent de pain sec que de poulets truffés. Un jour tout changea, la fortune arriva sans qu'on sût comment elle avait trouvé la porte de cette pauvre demeure. J'avais huit ans alors, le régime auquel . j'avais été condamné m'avait rendu assez maladif, j'étais malingre, pâle ; toutes les maladies de l'enfance m'avaient assailli, je m'étiolais de plus en plus, je semblais n'avoir que le souffle. Cependant le mari de ma mère adoptive était entré avec de forts appointements au ministère des affaires étrangères; sa femme, qui, entre parenthèses, était et est encore aujourd'hui une des plus belles femmes de Paris, avait par hasard retrouvé un riche fournisseur des armées, ancien ami de sa famille. Cet homme généreux s'intéressa au pauvre ménage et se fit son protecteur. Le logement de la rue Plumet fut troqué pour un magnifique hôtel loué au Faubourgdu-Roule et splendidement meublé par les soins du fournisseur, qui lui-même demeurait à quelques pas à peine de l'hôtel, dans lequel il venait passer

toutes les soirées, afin sans doute de jouir plus à son aise du bonheur de ses protégés. Par une singulière fatalité, tous les soii's, quelques minutes avant l'arrivée du fournisseur, le mari sortait pour ne rentrer qu'à minuit, un quart d'heure après son départ, de sorte que le digne homme, en l'absence du mari, se voyait sans doute avec peine contraint à tenir compagnie à cette intéressante Ariane, qui du reste prenait parfaitement son mal en patience.

— Oui, dit en riant le capitaine, son protecteur la consolait.

— Probablement, reprit Olivier avec ironie.

Cependant je grandissais, je devenais curieux, remuant, bavard, j'interrogeais à tort et à travers, j'entrais partout sans être appelé, bref je devenais fort gênant ; cet état de choses ne pouvait durer, on résolut d'y mettre un terme; il fut reconnu à Fimanimité que j'étais un mauvais sujet incorrigi- ./ ble et qu'il fallait se débarrasser de moi. J'avais neuf ans à peine, ma mère adoptive, originaire de Dunkerque, avait des parents marins, on résolut de m' engager en qualité de mousse ; ce qui fut fait aussitôt. J'appris alors que cet homme et cette femme que j'avais jusque-là considérés comme mon père et ma mère ne m'étaient rien ; la femme m'embrassa en riant comme elle faisait chaque jour, me recommanda d'être bien sage et me donna dix sous; le mari, qui toujours m'avait témoigné un certain intérêt, voulut me conduire lui-même à la

voiture, espèce de patache à demi disloquée qui faisait à cette époque, tant bien que mal et à Isê. grâce de Dieu, le trajet de Paris à Calais. Aviuit; quade me confier au conducteur, il se crut obligô de me donner un dernier conseil : « Petit, me dit-il^ te voilà redevenu seul et abandonné comme au jour de ta naissance souviens-toi, que la société n'a jamais rien fait pour toi, ne fais jamais rien pour elle ; la vie est une bataille sans trêve dans laquelle les petits sont toujours mangés par les gros ; le succès justifie tout; les deux seules vertus qui te le feront atteindre un jour, sont Tégoïsme et Tingratitude, n'oublie pas cela; et maintenant, adieu, nous ne nous reverrons plus, » Il me fit un dernier signe de tète, me tourna le dos et partit* Voilà quelle fut ma première douleur, elle fut horrible et me brisa le cœur sans retour.

— Mon pauvre ami, dit le capitaine en lui serrant affectueusement la main, je te comprends et je te plains, car ton histoire est à peu de chose près la mienne.

— Les dignes gens, continua Olivier, me voyant faible et maladif, avaient espéré, ainsi que je le sus plus tard, que je ne pourrais supporter les dures épreuves du rude métier auquel ils m'avaient condamné, et que je succomberais bientôt ; leur attenfl fut trompée, ainsi que tu le vois, ajouta-t-il avec orgueil.

— En effet, répondit le capitaine.

— Je commençai par être mousse sur un pêcheur de harengs ; moi, habitué à des égards et à de la politesse de la part des personnes qui jusqu'alors m'avaient entouré, je fus en butte à chaque instant du jour aux grossièretés et aux mauvais traitements d'un ivrogne qui avait tout droit sur moi et ne me parlait que l'insulte à la bouche et la garcette à la main : tu le sais, car nous avons longtemps navigué de conserve, mon apprentissage fut aflreux. Tantôt baleinier, tantôt pêcheur de morue, ou négrier, j'ai cinq ou six fois fait le tour du monde ; abandonné sur la côte d'Amérique, je tombai entre les mains des sauvages qui, pendant plusieurs aimées, me gardèrent prisonnier. Naufragé sur un ttot désert du Pacifique, je ne sais comment je ne suis pa3 mort vingt fois pour une, de misère et de désespoir. Eh bien ! mon ami, tout cela n'est rien Micore, dans tous les pays où m'a conduit le hasard, j'ai par-ci paa:-là rencontré des âmes conipatissantés, les sauvages eux-mêmes ont eu pitié de moi, ils m'ont aimé, moi que personne n'aime. En France dans ma patrie, ainsi que tu nommes la contrée où je suis né, fit-il avec une inexprimable amertume, cette patrie dont on m'avait chassé odieusement à neuf ans àj)eine, là enfin j'ai trouvé deux ennemis implaca* bies, qui sans cesse font sentinelle dans l'ombre auprès de moi : la calomnie et la haine. Malheureusement on n'avait pu me confier àdes mains étrangères sans laisser échapper certaines paroles impru-

dentés ; moi-même, pendant mon enfance, j'avais entendu bien des conversations incomplètes, naia,is cependant assez claires pour me mettre sur la voie de la vérité. Je parvins à découvrir le secret de ma naissance, à savoir même qui étaient mon père et ma mère, leurs noms, la position qu'ils occupaient dans le monde. Un jour, dans un moment de colère, tu connais la violence de mon caractère, j'eus le tort de laisser comprendre que je savais tout. De ce jour ma perte fut jurée, la calomnie s'acharna après moi, les injures les plus horribles furent sourdement répandues sur mon compte; enfin, que te dirai-je, plusieurs fois, afin d'en finir sans doute, je tombai dans un guet-apens et fus laissé pour mort sur la place ; on ne reculait même pas devant l'assassinat. C'est affreux, n'est-ce pas? Eh bien, on fit plus encore, on gagna le capitaine d'un navire sur lequel j'étais embarqué et on le fit consentir à m' abandonner sur la côte du Nouveau-Mexique, au milieu des tribus indiennes, les plus féroces de toute l'Amérique.

— Et le capitaine accomplit cet odieux marché ?

— Pardieu ! fit-il en riant avec amertum^ il avait reçu une somme énorme, c'était un père de famille, il voulait assurer le sort de ses enfants. Je fus jeté sur la plage, endormi avec du laudanum. Quand je m'éveillai, j'aperçus le navire gros à peine comme l'aile d'une mouette. Je me trouvai donc dans l'alternative d'être tué par les Indiens

OU de mourir de fadm ; ni Fun ni l'autre n'arriva ; comment? peut-être le saura-t-on un jour. Voilà mon histoire, mon ami. Comprends-tu maintenant que je veuille m' exiler en Amérique, tandis que mes persécuteurs vivent riches, heureux et considérés en France.

— Tu te fixeras donc à Boston ?

— Non, j'ai assez de la vie civilisée, je veux tâter de la barbarie ; peut-être la trouverai-je moins dure à mon égard : mon projet est de m'enfoncer dans les terres, de marcher tout droit devant moi, jusqu'à ce que je me rencontre avec une tribu indienne, je lui demanderai l'hospitalité et' je vivrai avec elle ; d'ailleurs, ma vie passée m'a initié déjà aux mœurs des aborigènes de l'Amérique, je ne suis pas complètement un novice en pareille matière, et je parviendrai, j'en suis sûr, à me faire aimer de ces hommes qu'on nomme si dédaigneusement des sauvages.

— Soit, j'admets tout cela, à la rigueur ; tu es fort, tu es jeune, brave, adroit et intelligent, il y a là plus qu'il ne faut pour que ce projet insensé réussise ; tu vivras avec les Indiens cinq ans, dix ans peut-être, mais tu te fatigueras un jour de cette existence, alors que feras-tu ?

— Ce que je ferai?

— Oui.

— Qui s^it? l'expérience aura mûri ma raison, peut-être tué la douleur, éteint la haine dans mon

cœuFt et alors, sans doute, je pardonnerai h ceux qui m'auront tant fait souffrir. N'est«K^e pas une vengeance comme une autre ?

^— Oui, Olivier, mais celle-là, tu ne la corn-» prendras jamsds, tu ne me feras pas prendre le change.

Le jeune homme détourna la tôte sans répondre, se leva et monta sur le pont, Isûssant le capitaine 0eul dans la cabine.

Comment le capitaine Pierre Durand et mou anti fte sép^r^refit

Le lendemain, aussitôt que toutes les formalités pour que le navire obtînt la libre pratique, c'est-àdire la permission de communiquer avec la terre, eurent été accomplies, le capitaine donna Tordre d'armer son canot, dans lequel il descendit avec son ami et tous deux se dirigèrent vers la ville.

Le trajet fut silencieux, soit que les deux hommes ne voulussent pas causer de leurs affaires particulières devant les matelots, soit qu'ils préférassent se livrer à leurs pensées. Bientôt ils mirent le pied sur le quai, encombré de marchandises de toutes sortes. Boston n'avait pas atteint encore l'état de splendeur où elle devait arriver plus tard, mais déjà le mouvement commercial y était fort important et on y trouvait certaines commodités de la vie qu'on aurait vainement cherchées alors dans n'importe quel port français.

20 LES OCTLAVS

Les Américains, avec leur activité inquiète, s'étaient bâtés de faire disparaître les traces laissées par la guerre de l'indépendance ; la ville, pour ainsi dire, rajeunie avait complètement changé d'aspeot et pris cette physionomie gaie et heureuse qiii donne un si grand charme aux grands centres conamerciaux, où chacun trouve à gagner facilement sa vie par le travail et par conséquent est content de son sort.

En débarquant, le capitaine tira son ami à part.

— Un mot, lui dit-il.

— Parle.

— Quand comptes-tu quitter la ville?

— Ce soir même, deux heures avant le coucher du soleil.

— Si promptement !

— Oui, j'ai hâte de respirer l'air si pur des grandes savanes, et de me sentir libre des chaînes de la civilisation.

-:- Promets-moi une chose.

— Tout ce que tu voudras.

— Je suis obligé de te quitter pour me rendre chez le consignataire du navire; c'est une visite d'une heure au plus ; attends-moi pour déjeuner.

— J'allais te le proposer.

— Alors c'est parfait ; de plus, promets-moi de ne t' occuper en aucune façon des préparatifs de ton départ avant de m' avoir vu !

— Pourquoi cela? dans une heure on fait bien

DU MISSOUIII 21

des choses et, je te le répète, je ne veux pas coucher

— Sois tranquille; je t'aiderai à rattraper le temps perdu.

— Puisque tu le veux.

— Tu me feras plaisir.

— Alors, j'y consens.

— Merci, c'est convenu?

— Pardieu !

— Ah çà, où déjeunerons-nous ?

— Ici même, si cela t'es égal, répondit-il en désignant un hôtel qui se trouvait sur le port même.

— Parfait, nous aurons en déjeunant la vue de la mer. Je me sauve : à bientôt I

— A bientôt.

Us se séparèrent.

— Pourquoi diable Pierre veut-il que je ne m'occupe de rien avant de l'avoir vu ? pense-t-il être plus hem*eux aujourd'hui qu'hier et changer ma résolution, murmura-t-il en regardant son ami, qui s'éloignait à grands pas, il doit pourtant assez bien me connaître pour savoir que mon parti une fois pris je ne change jamais ; enfin, nous verrons! Pauvre ami ! ajouta-t-il avec un soupir étouffé, il est le seul homme qui m'ait réellement aimé, aussi est-ce le seul que je regrette en abandonnant le monde.

Tout en causant ainsi avec ses pensées, Olivier,

lié par sa promesse, employa consciencieusement l'heure que son ami lui avait demandée à se promener à travers la ville, regardant les magasins et notant dans son esprit ceux qu'il se promettait de visiter quand le moment serait venu de faire les emplettes nécessaires au long voyage qu'il projetait.

Juste au bout d'une heure, les deux homme se rencontrèrent face à face à la porté de l'hôtel ; il était difficile d'être plus exact.

Ils entrèrent et commandèrent le déjeûner, sur leur demande on les servit dans une pièce à part*

Le repas était bon, l'appétit des deux hommes très-éveillé, ils déjeûnèreot gaiement.

— Maintenant causons, dit le capitaine en sucrant son café.

Les deux marins s'étaient fait servir à la française.

— Causons, répondit en riant Olivier. De toutes les bonnes choses, la meilleure, à mon avis, c'est après un bon repas, de causer^ les coudes sur la table et le cigare aux dents ^ avec un ami véritable.

— i C'est vrai, et cependant tu vas datis quelques heures, par l'effet seul de ta volotité, être privé, pour toujours peut-être de cette suprême jouissance.

— Que veux-tu? l'homme est insatiable, l'inconnu l'attire malgré lui, et il quitte tout pour courir après l'ombre : la fable de Lafontaine sera éternellement vraie ; mais parlons d* autre chose,

DU MISSOtKI 23

nea n'est stupide, à mon avis, comme de philosopher après boire.

— Tu as raison. A ta santé !

— A la tienne. Ce rhum est excellent, je le préfère à Teau-de-vie dans le café, et toi ?

— Moi, j'aime les deux. Sais-tu ce que j'ai fait depuis que je t'ai quitté?

— Ma foi non, comment le saurais-je?

— Attends, je vais te le dire.

Le capitaine se leva, se pencha à la fenêtre, regarda un instant à droite et à gauche, fit un signe, puis il revint tranquillement reprendre sa place en face de son ami.

Olivier, bien qu'il ne comprît rien à ce manège singulier et que sa curiosité fût vivement excitée, ne fit pas la plus légère observation et continua à siroter tranquillement son café, comme s'il n'avait rien remarqué.

Cinq minutes plus tard, plusieurs hommes entré* rent, saluèrent silencieusement, déposèrent plusieurs paquets dont ils étaient chargés sur une table, et sortirent comme ils étaient venus, eil l-efermant la porte demère eux.

■•^ Qu'est-ce que c'est que cela ? dit Olivier en regardant son ami avec une inquiétude comique.

i— Ah ! ah i curieux, s'écria en riant le capitaine, je t'y prendsi II existe donc certaines choses qui ont le talent de t'émouvoîr?

— Tu te trompes, c'est simplement par intérêt que...

— Bon, bon, nous y reviendrons, mais ce n*est pas le moment encore. Dis-moi, tu pars ce soir, n'est-ce pas?

— Certes, et même, ajouta-t-il en faisant un mouvement pour se lever, je te demanderai la permission de...

— Nous avons le temps, répondit-il en lui appuyant la main sur l'épaule : que diable, il n*y a point péril en la demeure que je sache.

— Non, mais...

— Un instant seulement.

— Soit.

— Ah çà, parlons franc, veux-tu?

— Je ne demande pas mieux.

— Nous sommes de vieux amis, entre nous la susceptibilité n'est point de saison.

— Certes, mais où veux-tu en venir?

— Voilà ; as tu de l'argent?

— Voudrais-tu m'en prêter par hasard?

— Peut-être, réponds-moi caçrément, comme je t'interroge.

— J'en ai.

— Mais ce que j'entends par argent, c'est une somme ronde.

— Juges-en toi-même, j'ai cent trente onces (1)

(1) 11,050 francs de notre monnaie.

DU MISSOUllI 25

espagnoles cousues dans ma ceinture ; de plus, dans un sachet de peau de rat musqué pendu à mon cou, douze diamants valant ensemble, au plus bas prix, cent vingt mille francs environ ; es-tu rassuré ?

— A peu près, cependant je suis un peu comme Thomas, Tex-saint, tu sais.

— Tu voudrais voir, regarde alors.

11 entrouvrit son vêtement, retira le sachet, l'ouvrit et fit rouler sui* la table douze diamants de la plus belle eau.

— Comment les trouves-tu? dit-il.

— Magnifiques, et si les onces...

— Oh ! c est trop fort, entêté que tu es, voilà ma ceinture, et de plus j'ai dans mon gilet deux mille francs en or, à peu près. Est-ce assez, ou fautil être millionnaire pom* voyager dans un pays où la richesse est inutile?

Tout en parlant ainsi, il avait jeté sur la table Tor et la ceinture auprès des diamants.

— Je me déclare satisfait, renferme toute cette mitraille, dit en riant le capitaine; et maintenant, à mon tour.

— Allons, bon, ce n'est pas fini, à ce qu'il paraît, répondit gaiement Olivier en faisant disparaître ses richesses.

— Comme tu es impatient, à peine ai-je commencé : je vais t'intéresser bientôt, va !

— J'attends, répondit-il du ton d'un homme qui n'est pas bien certain, mais qui se risque.

26 LES OtJTLAWS

— Maintenant, parloQs sérieusement.

— Ouï, cela ne fera pas mal.

— Tu plaisantes.

— Eh non, je suis sérieux comme un fakir au contraire.

— Tu ne parviendras pas à me faire perdre le fil de mes idées, je t'en avertis.

— Parbleu I je le sais bien, aussi je me résigne. Continue, je suis muet comme une tanche.

— Je ne te demande que cinq minutes, fou que tues.

— Je suis généreux, je t'en accorde dix.

— • Cest plus qu'il ne m'en faut.

— L'Etre Suprême soit loué ! tu es plus bavard qu'un avocat. Continue.

— Voyons, Olivier Je t'en prie, c'est en vain que j'essaye de feindre la gaieté, je sens les larmes remplir mes yeux à la pensée de notre séparation, le cœUr me saigne en songeant que peut-être cette toaln amiej que je presse en ce moment, jamais plus je ne la serrerai dans l*avenir.

•— Chasse ces peilsées, mon ami, qui sait? petitètre ilOTls rencoTitrerons-noiis plus tôt qtie nous iie le pensoils l*ùn et l'autre.

*^ Pdisses-tu être prophète ; mais je frémis de te Voir t' engager ainsi seul dans des régions inconnues, au milieu de peuples dont tii ignorés jusqu'au langage.

•^ En cela tu commets ime erreur, mon amij je

parle, aussi bien au Bk^ que ma langue mater* oelle, l'anglais, l'espagnol et le hoUandaifl, sans compter quatre ou cinq dialectes indiens que j*ai appris de-ci deJà.

— Une chose qui m'étonne au plus haut point, c'est que tu aies pu apprendre seul tant de dioses, aa milieu des difficultés sans cesse renaissantes de la vie que tu as menée depuis ton enfance.

-^ C'est cependant bien simple : lorsque je fus embsu*qué, je savais un peu lire et écrire; naturellement studieux, j'ai étudié, et comme j'adore la lecture, j'ai beaucoup lu.

— C'est vrai, je me rappelle que toujours je te rencontrais dans tous les coins du bord un livre à la main dès que tu avais un instant à toi ; mais maintenant, comment feras-tu pour lire?

— Et quel plus beau livre que celui écrit par Dieu lui*même dans les plaines, sur les montagnes, et jusque dans le moindre brin d'herbe, s'écriat-il avec enthousiasme; crois-moi, ami, le livre sacré de la nature, nul ne se fatigue à en feuilleter les pages intéressantes, car toujours il y trouve une consolation, un espoir, ou un encouragem^t ; mais rassure-toi, répondit-il plus doucement, j'ai avec moi deux livres qui, à mon avis, résument toutes les grandes pensées humaines, font l'homme meilleur et lui rendent le courage lorsqu'il se sent défsdllir sous le poids de l'adversité ; ces livres je les sais par cœur et cependant je les relis toujours.

Il retira alors de son habit deux volumes reliés en chagrin noir et dont Tun était fort compacte, et les posa sur la tablé.

Le capitaine s'en saisit avec curiosité et les ouvrit.

— Comment I s'écria-t-il en regardant son ami avec une expression de surprise inexprimable, Y Imitation de Jésus- Christ et Montaigne!

— Oui, Y Imitation de Jésus-Christ et Moiitaigne^ c'est-à-dire T expression la plus complète et en même temps la plus sincère, parce qu'elle est la plus vraie, du doute et de la croyance : la négation et l'affirmation, n'est-ce pas l'histoire de toute la philosophie humaine, depuis que Dieu à laissé tomber le monde de ses mains puissantes? avec ces deux livres et devant les yeux le magnifique spectacle de la nature tout autour de moi, n'ai-je pas à ma disposition la plus splendide des bibliothèques?

— Je ne sais que te répondre, mon ami, je me sens subjugué et entraîné malgré moi, je n'ose te donner raison et je ne me sens pas le courage de te dire que tu as tort; je te trouve grandi de cent coudées, lorsque je t'entends parler ainsi; va! cherche l'inconnu, lui seul peut te comprendre ; suis ta voie, tu es un dé ces lutteurs que l'adversité épure et qui deviennent grands par la souffrance ; tu faibliras souvent, sans doute, dans le combat de géant que tu te prépares à livrer, mais tu ne tomberas jamais; la mort elle-même ne te domptera point quand viendra ton heure suprême.

JiU MISSOURI 29

— D'autant plus que la mort n'est qu'une transformation nécessaire, une épuration de la matière brutale vaincue par l'intelligence divine. Mais, ajouta-t-il en souriant, il me semble, mon ami, que nous nous laissons entraîner là à des pensées bien graves et qui nous entraînent fort loin de notre sujet ; revenons-y donc, je te prié, d'autant plus que le temps se passe et que l'heure de notre séparation s'avance rapidement.

Un bruit, de pas de chevaux se fit entendre au dehors, le capitaine se leva et courut à la fenêtre.

— Allons, bon, s'écria en riant le jeune homme, voilà que tu recommences tes mytérieuses promenades : explique-toi une fois pour toutes et finis-sons-en.

— Tu as raison, répondit-il en se rasseyant, il n'est pas besoin de tant de circonlocutions pour s'entendre entre amis dévoués. Voici le fait en deux mots.

— A la bonne heure.

— Si tu m'interromps, je ne dirai plus rien,

— Parle.

— Je voulais te prêter de l'argent, tu ne m'aurais pas refusé,* n'est-ce pas, si -tu en avais eu besoin?

— Non, certes, mon ami, c'eût été une insulte à te faire.

— Merci ; mais tu es plus riche que moi, donc je retire ma proposition.

^- Tu sais que ce que je possède est à ta disposition.

— Parbleu ! mais moi non plus je n'ai besoin de rien ; seulement, comme je savais que ta résolution prise tu n'en changerais pas, et qu'ainsi notre séparation peut être étemelle, je voulais te laisser un souvenir qui te rappelât notre amitié en toutes circonstances.

— Brave cœur, dit le jeune homme avec émotion.

— Sais-tu ce que j'ai fait? je me suis chargé de ton équipement.

— Comment, de mon équipement, que veux-tu dire?

— Je veux dire que tu n'as rien à acheter pour ton voyage, tout est là, regarde.

Ils se levèrent, le capitaine commença aussitôt à ouvrir les paquets apportés, une heure auparavant, par les silencieux visiteurs qui avaient si fort étonné le jeune homme.

— Tiens, reprit le capitaine, voici un véritable rifle du Kentucki, la seule arme dont se servent les chasseurs; je l'ai essayé; voici un sac à balles, avec le moule pour en faire d'autres quand celles-là seront épuisées ; la poire à poudre, elle est pleine ; de plus, tu trouveras deux paquets de poudre à part ; ceci est un nécessaire de voyage, avec cuillère, fourchette, timbale, couteau, que sais-je encore; ceci est une ceinture en cuir; voilà une

DU MISSODRI 31

gibecière, des guêtres en peau, des bottes molles, un manteau, quatre couvertures.

— Ah çà, mais tu t'es ruiné, mon pauvre ami.

— Laisse-moi donc tranquille, tu n'es pas au bout ; puisque tu veux faire la vie sauvage, au moins faut-il que tu sois gréé en conséquence, répondit-il en riant; de plus, voici un couteau de chasse et une hachette, cela se place à la ceinture, je me suis informé ; ah ! ces pistolets, là aussi ; en voici une paire pour placer aux arçons ; ton sabre est là, j'ai choisi la forme droite, c'est la meilleure, la lame est excellente; la cavalerie américaine a adopté ce modèle. Quoi encore? Ah! cette valise, ni trop grande ni trop petite, tu trouveras dedans des chemises, du linge; enfin, quelques pipes; du tabac, des briquets et une douzaine de boîtes de conserve, un chasseur ne tue pas toujours le gibier qu'il tire. Je croîs que c'est tout; non, j'oubliais, tu trouveras du papier, des plumes, de l'encré et des crayons dans la valise, et puis, le principal, voici ma montre, c'est un excellent chronomètre; il est bon de savoir l'heure de temps en temps.

— Pour cela, mon ami, tu me permettras de te refuser, cette montre t'est plus utile qu'à moi et...

— Et chaque fois que tu la regarderas, tu penseras à moi, qui ne serai plus là pour te dire : espère !

Les deux hommes tombèrent en sanglotant dans

3i LES OUTLAWS

les bras l'un de l'autre et demeurèrent longtemps embrassés.

Olivier était vaincu.

— J'accepte dit-il, avec des larmes dans la voix.

— Merci, tu es vraiment mon ami, s'écria joyeusement le capitaine ! Ah çà, maintenant, tu vas t'habiller pendant que je rangerai tout cela, je ne serai pas fâché de te voir en tenue de voyage.

— Je ne demande pas mieux que de te satisfaire, mais nous avons une dernière emplette à faire avant que de procéder à ma toilette.

— Laquelle donc? je croyais n'avoir rien oublié, dit le capitaine d'un air sournois.

— Tu comprends bien, mon ami, que je ne vais pas porter tout cela sur mon dos, sans compter que j'aurais un faux air de Robinson Crusoé dans son île ; si fort et si vigoureux que je sois, je n'y résisterais pas deux heures,

— C'est juste. Alors?

— Alors, nous allons acheter un cheval.

Le capitaine éclata de rire et se frotta joyeusement les mains.

— Viens ici, cher ami, dit-il.

— Où donc ?

— Là, à la fenêtre.

— Pourquoi faire?

— Regarde.

Le jeune homme se pencha au dehors ; deux chevaux complètement harnachés et tenus en bride par

un domestique de T hôtel, étaient arrêtés devant la porte.

— Que penses-tu de ces bêtes-là? dit le capitaine.

— Elles sont fort belles, le noir surtout est magnifique, c'est un cheval des prairies, ce que les chasseurs nomment un mustang.

— Tu t'y connais, à ce qu'il paraît?

— J'en ai vu assez pour le savoir, cher ami, ce mustang paraît plein de feu, il doit être jeune encore, l'homme à qui il appartient est bien heureux, je voudrais en trouver un pareil.

— C'est facile.

— Pas autant que tu le crois, ces chevaux sont fort rares sur la côte et en général leurs maîtres ne se soucient point de s'en défaire.

— Allons, je suis heureux qu'il te plaise, il t'appartient.

— Comment, il serai vrai !

— Ma foi oui, je l'ai acheté pour toi, j'ai trouvé une occasion, je me suis hâté d'en profiter.

— Oh! c'est trop, Pierre, c'est trop, tu t'es ruiné.

— Es-tu fou de parler ainsi ? Ah ! je t'avertis que sous la selle j'ai fait placer une double poche dans laquelle tu trouveras quelques menus objets.

— Ah! c'est mal mon ami, tu veux me laisser des regrets.

— Eh non, ami, je te laisse des souvenirs; de

34 LBS OUTLAWS

cette façon je suis bien certain que tu ne m'oublieras pas.

• *— Avais-je besoin de cela pour garder précieusement notre amitié dans mon cœur !

— Ah çà, tu sais que les affaires sont les affaires, comme on dit ici, je n'ai fait que les tiennes ce matin, il est temps que je songe aux miennes.

— Comment, c'est en moins d'une heure que tu as accompli tant de miracles ?

— J'ai mis les morceaux doubles; voyons, habille-toi.

— Je serai bientôt prêt ; mais, dis-moi, il y a deux chevaux là devant la porte.

— Oui, le second est pour moi.

— Comment, pour toi ?

— Je ne veux pas te laisser pailir ainsi sans te faire un petit bout de conduite, mon consignataire s'arrangera aujourd'hui comme il pourra, je m'en lave les mains.

Le jeune homme lui pressa silencieusement les mains, de grosses larmes coulaient de ses yeux, sa joie l'étouflait, il ne pouvait parler.

Il commença fiévreusement à revêtir son costume de voyage, son ami l'aidait complaisamment ; en quelques minutes il fut habillé ; le vêtement qu'il avait endossé lui allait à merveille, et le changeait complètement.

— Tu es superbe ! lui dit en riant le capitaine, tu as presque l'air d'un brigand calabrais.

Ils descendirent le capitaine solda le déjeûner et se mirent en selle.

— De quel côté tournons-nous? demanda le capitaine.

— Allons tout droit, répondit le jeune homme en souriant, tout chemin conduit à l'endroit où je me rends» puisque je ne vais nulle part.

— C'est juste, murmura le capitaine avec un soupir, c'est un voyage de circumnavigation terrestre.

Ils lâchèrent la bride à leurs chevaux et s'éloignèrent*

Ils allaient doucement côte à côte, causant entre eux cœur à cœur rappelant les souvenirs de leur vie passée, mais ne parlant plus du présent.

Au bout de deux heures à peu près de marche, le jeune homme s'arrêta*

— ^ Séparons-nous ici, dit-il ; puisqu'il nous faut hous quitter, mieux vaut maintenant que plus tard, d'ailleurs le soleil ne tardera pas à se coucher.

— Adieii, dit le capitaine d'une voix étouffée.

— Adieu, répondit Olivier* ils s'embrassèrent.

Le jeune homme piqua son cheval, fit quelques Jias, puis revint au galop.

— Embrasse-moi encore, dit-il à son ami; — Je t'attendais, répondit le capitaine. ,

Olivier repartit; arrivé à un endi'oit où la routé faisait un coude, il se retourna;

— Adieu! cria-t-il en agitant son chapeau.

— Adieu I répondit le capitaine.

Le jeune homme disparut à l'angle de la rou

— Le reverrai-je jamais ! murmura Pierre Dura en essuyant une larme.

Et il reprit tout pensif et à petits pas le chen] du port où il n'arriva qu'à la nuit noire.

Où Snmuel Dickson donne d'excellent»

conseils à son frère.

' Le jour même oii le Patriote laissait tomber son ancre dans la baie de Massachusets , une scène assez singulière se passait, entre sept et huit heures du matin, dans un charmant village nommé Northampton.

Ce village, qui probablement est aujourd'hui une ville florissante, est bâti dans une situation délicieuse sur la rive du Connecticut, à trente-six lieues environ de Boston, avec lequel il entretient des relations commerciales suivies.

Or, le jour dont nous parlons, une certaine animation, toute pacifique d'ailleurs, régnait dans ce bourg, si calme d'ordinaire.

Une foule composée d'hommes, de femmes, d'enfants, dont le nombre allait toujours croissant, comme une marée qui monte, se pressait avec une

curiosité inquiète et sympathique autour de pli sieurs chariots et. charrettes, attelés de cinq même six forts chevaux arrêtés devant la por d'une maison construite en briqué, la seule conséquemment là principale auberge du villaget de quatre magnifiques chevaux de selle cou plétement harnachés et tenus par un nègre c vingt-cinq ans environ, à Tair intelligent, qui le dos appuyé au mur, toutes les brides réunie dans la main gauche, fumait insoucieusemer une pipe courte et aussi noire que lui-même en regardant d*un air narquois les gens qv r en tombaient, ne répondant à leurs incessante questions que par des haussements d'épaule ou des exclamations grotesquement modulées e tout aussi concluantes pour les indiscrets interrogateurs.

' Toute cette foule, du reste, s'animait de plus er plus ; elle criait, jurait, pérorait, gesticulait avec une vivacité extrême, sans parvenir à se mettre d'accord; par la raison toute simple que si chacur faisait des questions, personne ne songeait à \ répondre.

CiCpendant le tumulte allait croissant^ le rassera-» blemc^ïU ou plutôt, pour être plus vrai j car ce n'était pus ujie émeute, bien au contraire, le meeting en plein veut prenait des proportions énormes, et, par Taggliunération continuelle de nouveaux arrivants, menaçait non-seulement d'encombrer Tunique me

Dt MlSSOtRI 39

du village, mais encore d'entraver complètement la circulation.

En ce moment, le trot d'un cheval se fit entendre à l'entrée de la rue ; il s'opéra presqu'immédiatement un mouvement dans la foule, qui, avec cette faculté de compression que possèdent si bien les masses humaines, se serra à droite et à gauche en livrant un libre passage à un cavalier qu'elle saluait de ses acclamations sympathiques.

— Ehl Samuel Dickson! Le voilà! c'est bien lui, le digne homme, il arrive enfin! criait- on de toutes parts ils sont' là heureusement ; vous les verrez encore! puissiez-vous leur faire entendre raison.

Le personnage auquel s'adressaient ces interpellations était un homme entre deux âges, d'une physionomie avenante, aux traits fins et intelligents, vêtu comme Tétaient à cette époqme les riches fermiers du pays, et paraissant, pour tous ces braves gens, être un gentleman d'une assez haute importance.

Il marchait alors au pas, avec précaution , retenant son cheval^ afin de n'écraser personne, et répondait tant bien que mal en saluant et en souriant aux acclamations delà foule^ assez embarrassé d'ailleurs de sa personne et ne comprenant rien à l'espèce d'ovation improvisée qui lui était faite.

Arrivé devant la porte de l'auberge, il s'arrêta et mit pied à terres le nègre accourut à lui*

— Oh! c'est vous, Massa, s'écria-t-il avec un rire joyeux.

Dickson le reconnut et lui jeta la bride de sou cheval.

— Ah! ah ! dit^l, tu es là Sandy ? répondit-il, alors les autres sont là dedans sans doute.

— Oui, Massa Samuel, ils y sont tous?

— Bon, je vais les voir alors, car je viens exprès pour cela; fais attention à mon cheval, il est un peu vif.

Puis, après avoir une dernière fois salué la foule, Samuel Dickson entra dans l'auberge dont il referma la porte demère lui, laissant ainsi les curieux désappointés.

Dans une salle assez grande et assez confortablement meublée, six personnes, deux femmes et quatre hommes, étaient assises autour d'une table sur laquelle s'étalait un plantureux déjeuner, auquel les convives foisaient honneur avec un appétit remarquable et un entrain qui témoignaient d'une entière liberté d'esprit.

Sur des escabeaux appuyés aux murs de la salle, une vingtaine d'ijidividus, parmi lesquels se trouvaient deux femmes de couleur, assez jeunes encore, étaient assis et mangeaient dans des écuelles de bois placées sur leurs genoux.

Les six personnes réunies autoui* de la table étaient tous les membres de la même famille, le père, la mère, la fille et trois garçons.

Les gens humblement assis sur les escabeaux étaient leurs serviteurs et engagés.

Joshua Dickson, le chef de la famille, était un homme de cinquante-cinq ans au moins, bien qu il n'en parût à peine que quarante; ses traits rudes et énergiques respiraient la franchise et la bonne humeur; haut de six pieds, taillé en Hercule, il offrait le type complet dans sa personne de ces hardis pionniers qui ont défriché les forêts vierges du Nouveau-Monde, refoulé les Indiens et fondé dans les déserts, des établissements qui plus tard sont devenus des centres de populations florissants.

Ses fils se nommaient Harry, Sam, diminutif de Samuel, et Jack.

Harry avait près de trente ans, Sam, vingt-huit et Jack vingt-six ; par suite d'un hasard singulier ils se trouvaient ainsi à deux ans de distance les uns des autres.

Ces trois jeunes Hercules, taillés sur le patron de leur père aux formes musculeuses, aux traits intelligents et aux regards intrépides, semblaient pour ainsi dire respirer la force, l'insouciance et la témérité par tous les pores.

C'étaient bien des Américains pur sang, sans souci du présent sans regret du passé et possédant une foi à toute épreuve dans l'avenir.

Suzanne Dickson, la mère de cette magnifique portée de géants, était une femme de cinquante ans environ, petite, mignonne, vive, alerte, remuante,

aux traits fins et délicats, à la physionomie douce et qui sans contredit paraissait beaucoup moins âgée qu elle ne Tétait en réalité, grâce à la fraîcheur de son teint et à l'éclat peu commun de ses yeux : elle avait dû être d'une rare beauté dans sa jeunesse.

Diana Dickson, l'enfant de sa vieillesse, ainsi qu elle se plaisait souvent à la nommer, avait seize ans à peine, c'était l'idole de la famille, l'ange gardien du foyer; son père et ses frères avaient pour elle une adoration qui ressemblait à un culte.

C'était merveille de voir ces rudes natures se plier aux moindres caprices de cette enfant si frôle et obéir, sans se permettre le moindre murmure, à ses désirs les plus fantasques.

Diana était une charmante brune, aux yeux bleus et rêveurs, mince et flexible comme un roseau; elle était pâle; une profonde mélancolie assombrissait son visage et donnait à sa physionomie cette expression angéUque qui ne se retrouve que dans quelques-unes des madones du Titien. Cette tristesse, sur le compte de laquelle elle refusait obstinément de s'expliquer, ne s'était que depuis quelques jours seulement emparé d'elle et inquiétait vivement sa famille. A toutes les questions qu'on lui adressait et à sa mère elle-même, qui plusieurs fois avait essayé de lui faire avouer la cause de ce chagrin subit et sans motif apparent, elle s'était constamment contentée de répondre en essayant de sourire :

— Ce n'est rien, un malaise, je crois; cela se passera.

Aussi, devant une volonté si nettement exprimée, avait-on cessé de l'interroger, bien que chacun se sentît intérieurement froissé de ce mancpie de confiance. Mais comme, çn somme, Diana était littéralement l'enfant gâté de la famille, personne ne se sentait le courage de lui garder rancune de son obstination. C'était leur faute, aussi ; pourquoi avaient^ils accoutumé ainsi la jeune fille à ne faire que sa volonté ; maintenant il était trop tard pour la courber à l'obéissance passive; ils étaient contraints de courber la tête et d'attendre qu'il lui plût de s'expliquer.

L'entrée de l'étranger dans la salle où les émigrants étaient occupés à déjeuner, en hommes qui comprennent toute la valeur du temps, causa une certaine émotion parmi eux; ils cessèrent de manger et se parlèrent à voix basse en jejant des regards à la dérobée sur le nouveau venu qui, appuyé nonchalamment sur son fouet, les considérait en souriant d'un air légèrement railleur.

Enfin, le chef de la famille se décida à se lever et à s'approcher de l'étranger auquel il tendit la main, en lui disant d'un ton qu'il cherchait à rendre joyeux et qui n'était que contraint.

— By god! frère Samuel, voilà une charmante surprise ; j'avoue que je ne comptais pas vous voir. Je suppose que vous n'avez pas déjeuné ; s'il vous

plaît de faire comme nous, prenez place là auprès de mistress Dickson.

— Merci, répondit l'étranger en refusant d'un geste, je n'ai pas faim.

— Alors c'est autre chose ; vous permettez que je continue mon repas.

— Faites.

L'émigrant reprit aussitôt sa place à table.

— Ah çà, mon frère, dit Samuel au bout d'un instant, savez-vous que pour un homme de votre âge tous avez pris là une bien singulière résolution.

— Pourquoi donc, mon frère? répondit l'autre, la bouche pleine, je ne trouve pas cela, moi.

— Vous, c'est possible, et où allez-vous, s'il vous plaît?

— Dans le Nord, du côté des grands lacs.

— Comment ! du côté des grands lacs ? s'écria Sanuiel avec surprise.

— Oui, on dit qu'il y a par là beaucoup de bonnes terres qui n'appartiennent à personne, n us les défricherons, avec les enfants.

— Et qui diable vous a fourré cette sotte idée dans la tête et vous a décidé à aller par là ?

— Personne. Cest le plus beau pays du monde je vous le répète : des forêts magnifiques, de l'eau tant qu on en veut, un climat un peu froid, c'est vrai, mais délicieux, un sol fécond, et, je vous le répète, de la terre à foison.

DU Missouni 45

— Ah ! et avez-vous déjà été dans ce délicieux pays?

— Non, pas encore, mais c'est tout comme, voyez-vous, mon frère, je sais ce qu'il est.

— Vous savez ce qu'il est vraiment, Joshua, eh bien ! croyez-moi, prenez garde aux criques.

— Il n'y a pas de danger, répondit Témigrant en haussant légèrement les épaules et prenant l'observation à la lettre, est-ce qu'il n'y a pas des ponts sur tous les cours d'eau.

— A merveille ! s'écria en riant Samuel, agissez à votre fantaisie, mon frère; mais veuillez, je vous prie, me dire ce que vous avez fait de votre propriété du Sud; vous l'habitiez encore, il me semble, la dernière fois que j'ai eu de vos nouvelles, il y a cinq ans, n'est-il pas vrai ?

— Bah ! j'ai vendu cette propriété, mon frère.

— Tout entière?

— Ma foi, oui, il ne m'en reste pas un pouce ; j'ai vendu mes esclaves, ne conservant avec moi, en qualité de domestiques libres, que ceux qui ont consenti à me suivre, et j'ai emmené avec moi tout ce qui pouvait voyager, vous le voyez : ma femme, mes fils, ma fille, mon mobilier, mes chevaux; enfin nous sommes au grand complet.

— Si cela ne vous contrarie pas, veuillez, je vous prie, mon frère, répondre à une question.

— Tout à vos ordres, mon frère.

46 LES OOTLAWS

— Est-ce que vous ne vous trouviez pas bien, là où vous étiez ?

— Je me trouvais fort bien, mon frère.

— Est-ce que les terres étaient mauvaises ?

— Mauvaises? elles étaient excellentes, au contraire.

— Alors, c'est que vous ne trouviez pas à vous défaire avantageusement de vos produits.

— Vous voulez rire, sans doute, Samuel, je les vendais dans les conditions les plus avantageuses.

— S'il en est ainsi, que vous manquait-il donc ?

— Rien.

— Mais alors, s'écria Samuel Dickson, avec une certaine animation, au nom du diable, mon frère, quel mauvais génie vous pousse donc à chercher un nouveau pays qui ne vous offre que des animaux féroces, des Indiens sauvages plus féroces encore, et un climat affreux, quoi que vous en disiez.

Le hasardeux aventurier, complètement déferré par cet argument serré, se grattait la tête avec fureur et semblait chercher une réponse un peu logique qu'il ne parvenait pas à tirer de son cerveau , lorsque sa femme vint heureusement pour lui à son secours.

— Mon Dieu, mon frère, dit-elle d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant, à quoi bon chercher des raisons qui n'existent pas; c'est pur amour du changement, pas autre chose ; ne le savez-vous pas aussi bien que nous, toute notre vie nous avons été

comme cela, courant sans cesse d'un lieu à un autre sans nous fixer jamais. Dès que nous sommes confortablement établis quelcpie part, nous trouvons que c'est le moment de nous en aller,

— Oui, oui, reprit Samuel Dickson, je connais l'humeur vagabonde de mon frère ; mais vous, ma sœm*, pourquoi, lorsque ces lubies le prennent, ne pas interposer votre autorité?

— Ah! mon frère, répliqua en soupirant mistress Dickson, vous ne savez pas ce que c'est que d'être mariée à un coureur éternel comme Joshua.

— Bon, fit en riant l'émigrant, bien répondu, mistress Suzanne.

— Mais enfin, que ferez vous, si vous ne trouvez pas du côté des grands lacs, suivant votre propre expression, le charmant pays que vous cherchez?

— Bah! cela ne m'inquiète guère, je m'embarquerai sur un des nombreux fleuves de la contrée et je le remonterai.

— Ma-s où débai-querez-vous, alors?

— Je l'ignore, puisque je ne suis jamais allé de ce côté, mais peu importe, je suis sûr de trouver partout de quoi m' établir.

Samuel Dickson regarda son frère avec une expression d'étonnement qui tenait de la stupéfaction.

— Ainsi, votre parti est complètement pris?

— Complètement, mon frère.

— Il est donc inutile d'insister davantage sur ce sujet?

— Je le crois.

— Seulement, permettez-moi une chose :

— Laquelle, mon frère?

— Vous savez que mon habitation est à quelques lieues d'ici seulement.

— Je le sais, oui, mon frère.

— Comme il est probable que nous ne nous reverrons plus, en ce monde du moins, promettezmoi d'y venir passer quatre ou cinq jours.

— Ceci est impossible, mon frère, malgré tout le plaisir que j'éprouverais à vivre quelque temps avec vous ; mais il me faudrait retounier sur mes pas, ce que je ne puis faire; ce dérangement dans mon itinéraire me causerait non-seulement une perte de temps considérable, mais encore une perte d'argent.

— Comment cela?

— Oui ; vous allez me comprendre , je veux arriver là-bas pour la saison des semailles.

Samuel Dickson fit quelques pas de long en large dans la salle d'un air de mauvaise humeur ; parfois il regardait à la dérobée sa nièce qui, depuis son arrivée, n'avait pas cessé de fixer les yeux sur lui avec une expression singulière.

Le fermier grommelait entre ses dents des paroles inintelligibles en frappant avec force à chaque pas son fouet contre le plancher ; la jeune fille joignit les mains, ses yeux se remplirent de larmes. Tout à coup Samuel Dickson paru prendre une résolu-

tion déOnitive, il revint brusquement vers son frère et lui frappant rudement sur l'épaule :

— Ecoutez, Joshua, lui dit-il, il est évident pour moi que vous êtes tous fous à lier et que moi seul dans la famille ai du bon sens; que Dieu vous bénisse ! jamais idée plus biscornue que la vôtre ne s'est logée dans le cerveau d'un honnête homme; vous ne voulez pas venir chez moi, soit : je ne vous demande plus qu'une chose, mais celle-là, je vous avertis que si vous me la refusez, je ne vous pardonnerai de ma vie.

— Parlez, mon frère, vous savez combien je vous aime.

— Je sais du moins que vous le dites; mais revenons à notre aflfeiirey je ne veux pas que vous partiez avant de m' avoir revu.

— r4omment, mon frère, avant de vous avoir revu?

— Les affaires sont les aftaires, il faut que je retourne à l'instant chez moi ; il n'y a que six ou sept lieues, je suppose que je serai bientôt arrivé.

— Mais quand reviendrez-vous?

— Je calcule que je serai ici demain ou après demain au plus tard.

— C'est bien long, mon frère.

— Je ne dis pas le contraire, mais comme il est probable qiie le pays dans lequel vous vous rendez ne changera pas de place, il est à supposer que vous Je trouverez toujours, soit un peu plus tôt, soit un

peu plus tard ; d'ailleurs, il est important que vous m'attendiez, je vous le répète; voyons, est-ce entendu?

— Il le faut bien, puisque vous Fexigez mon frère ; partez donc, vous avez ma parole, je vous attendrai jusqu'à après-demain sept heures du matin, mais pas plus tard.

— C'est plus qu'il ne m'en faut pour terminer ce que je veux faire. Allons, au revoir.

Et après avoir échangé un source avec sa nièce dont le visage était subitement devenu radieux, le fermier prit congé sans plus de cérémonie et sortit de la salle.

Dès qu'il apparut dans la rue, la foule qui s'était encore accrue depuis sou arrivée, l'interpella de tous les côtés à la fois en le saluant de joyeux hurrahs!

Samuel Dickson s'ouvrit passage d'un air bourru, sans répondre autrement que par des interjections de mauvaise humeur aux questions qu'on lui adressait, reprit son cheval des mains du nègre, se mit en selle et s'éloigna.

— Nous ne pouvions refuser, n'est-ce pas, mistress Suzanne? dit l'émigrant à sa femme après le départ du fermier.

— Ce n'aurait pas été convenable, répondit-elle ; Samuel est votre frère, après tout.

— Et c'est notre seul parent, ajouta la jeune fille d'une voix timide.

— Diana a raison, c'est notre seul parent; allons, enfants, ajouta Taventurier, dételons les animaux et rangeons les voitures, nous coucherons ici.

A la grande surprise de la foule, qui stationnait dans la rue avec cet entêtement particulier aux masses oisives, les chevaux des émigrants furent dételés, les animaux rentrés, et les waggons remisés, sans que les curieux pussent, malgré leurs efforts obtenir aucuns renseignements sur les causes qui motivaient cette mesure de la part des émigrants.

Le surlendemain, un peu après le lever du soleil, Joshua Dickson, levé avec le jour, surveillait dans les écuries la distribution de graines et fourrages faite par ses fils et ses domestiques aux chevaux, lorsqu'un bruit soudain s'éleva dans la rue, semblable au roulement de plusieurs voitures, et trois ou quatre coups vigoureusement frappés résonnèrent contre la porte de l'espèce d'hôtel où l'émigrant était logé.

Celui-ci, curieux comme le sont généralement tous les Américains, se hâta de quitter l'écurie et de se rendre dans la grande salle.

Quel fut son étonnement de se trouver subitement en présence de Samuel Dickson, son frère; c'était le brave fermier qui avait causé tout ce tapage et à qui le maître de l'hôtel encore à demi endormi venait d'ouvrir la porte.

— Eh quoi ! ne put s'empêcher de dire Joshua en l'apercevant, c'est vous, mon frère?

ii2 LES OUTLAWS

— By god! et qui donc, s'il vous plaît, répondit en riant le fermier, est-ce que vous êtes contrarié de me revoir ?

— Moi, bien au contraire, mais je ne vous attendais pas si tôt.

— Je le suppose, mais j*ai calculé que si je no me pressais pas, je courrais le risque de ne plus vous rencontrer, et j*ai préféré arriver un peu en avance.

— (Iharmante idée que vous avez eue là, mon frère, dit mistress Dickson, qui entrait en ce moment.

— N'est-ce pas, ma sœur? d'ailleurs, je savais ajouta-t-il avec un sourire railleur, combien mon frère est pressé d'arriver dans cette fameuse plantation qu'il cherche, et je n'ai pas voulu le faire attendre.

— =- Parfaitement raisonné, dit Joshua, vous êtes homme de parole, mon frère.

— On me l'a toujours dit, reprit-il.

— Maintenant, je vous écoute. Quelle est cette chose importante dont vous avez à m' entretenir?

— C'est juste, répondit-il, en l'entraînant vers la porte, venez un peu par ici.

Joshua le suivit, et ils se trouvèrent bientôt dans la rue encombrée par quatre ou cinq waggons chargés, attelés de vigoureux chevaux et entourés par une douzaine de domestiques.

— Eh bien ! demanda Joshua, en se tournant vers son frère.

— Regardez, que voyez- vous ?

— Dame, ce que vous voyez vous-même, des waggons, des chevaux et des engagés.

— Fort bien : savez-vous ce que cela signifie ?

— Je ne vous comprends pas !

— delà signifie, continua impassiblement le fermier, que puisque mes observations ont été inutiles, que vous vous êtes obstiné dans votre folie, j*ai cru, moi votre aîné, qu'il était de mon devoir de ne pas vous abandonner dans la voie absurde dans laquelle vous vous engagiez, j'ai tout vendu et réalisé ce que j'avais, et me voilà : je vous accompagne.

— Vous avez fait cela ! mon frère, s'écria Joshua dont les yeux étaient humides.

— N'êtes-vous pas mon seul parent; où vous irez j'irai ; mais, je vous le répète, vous et moi nous sommes deux fous; moi plus que vous peut-être; comme toujours, j'ai raisonné juste, et j'ai agi comme un enfant.

L'oncle Samuel était adoré de toute la famille ; la joie fut grande quand on connut sa détermination, Diana surtout rayonnait.

— Oh! mon bon oncle, s'écria-t-elle en se jetant toute en larmes dans ses bras, c'est pour moi que vous avez fait cela?

Le fermier l'embrassa et se penchant à son oreille :

— Chut! dit-il, supposez-vous donc que je vous aurais abandonné ainsi ma nièce ?

Deux heures plus tard, la caravane, augmentée de moitié, se mettait en route et se dirigeait définitivement vers le Nord.

D'un liomine qui trempait des biscuits dan» l*eau 9 et mangeait de» sardines en ebautant la M ahskii^i^aisc;.

On avait atteint les prenaiers jours du mois d'octobre; plusieurs gelées assez fortes avaient délivré les contrées dans lesquelles nous transporterons notre action, des moustiques et des maringouins qui, pendant la saison chaude, pullulent par myriades innombrables aux abords de tous les cours d'eaux et sous l'épaisse ramure des forêts vierges et sont un des plus terribles fléaux de ces pays.

Quelques minutes à peine après le lever du soleil, un voyageur monté sur un magnifique cheval noir et revêtu du costume des coureurs des bois, ce qui au premier coup d'oeil dénonçait son origine blanche, émergea au petit pas d'une haute futaie et déboucha dans une vaste prairie, alors presque ignorée des trappeurs eux-mêmes, ces hardis explo-

56 LES OUTLyvS

rateurs du désert, et qui est située non loin des montagnes rocheuses, en pleine terre indienne et à huit cents milles au moins du plus proche défrichement de squatters et de planteurs américains.

Ce voyageur était Olivier. Ainsi que le voit le lecteur, notre héros avait franchi une longue distance, depuis le jour où pour la première fois il avait mis les pieds en Amérique et débarqué à Boston.

Deux mois à peine s'étaient écoulés dq^uis lors ; et, ainsi qu'il l'avait résolu, marchant toujours devant lui en se dirigeant opiniâtrement vers le Nord, il avait successivement traversé toutes les provinces de la jeune république américaine, ne s' arrêtant que le temps indispensable pour ménager ses forces et celles de son cheval, puis il avait passé la frontière des établissements et s'était enfoncé dans le désert.

Heureux alors, car pour la première fois il se sentit réellement libre et débarrassé pour -toujours, il le croyait du moins, des entraves pesantes que la civilisation, dans son égoïsme étroit et despotique, impose à ses enfants.

Olivier avait aussitôt commencé son apprentissage de chasseur; rude apprentissage, celui-là, et devant les difficultés duquel ont souvent reculé les organisations les plus énergiquement trempées; mais Olivier n'était pas un homme ordinaire; il était jeune, d'une vigueur et d'une adresse peu

duJmissouri 57

commuDes ; de plus, il possédait cette volonté de fer que rien n'arrête et qui fait accomplir les grandes choses, un courage de lion que nul danger ne pouvait surprendre, et un orgueil indomptable qui le poussait à se considérer comme F égal de tous les êtres de son espèce et par conséquent à ne rien trouver d'impossible, non-seulement dans ce que d'autres avaient fait avant lui, mais encore dans ce que le hasard lui réserverait d'accomplir luimême dans des circonstances extraordinaires ; et puis, comme on dit vulgairement, le hautain jeune homme avait brûlé ses vaisseaux et il serait mort plus tôt que de rentrer dans la société sans avoir accompli scrupuleusement la tâche ardue qu'il s'était volontairement imposée.

Pendant ces deux mois, il lui était arrivé de nombreuses aventures ; déjà il avait soutenu bien des luttes, bravé bien des dangers, dont le moindre aurait fait frissonner de terreur l'homme le plus brave; périls de toutes sortes venant des hommes, des animaux et de la nature elle-même.

Sorti vainqueur de tous ces combats, son audace s'était accrue, son énergie avait doublé. Son apprentissage de la vie du désert était fini, et maintenant il se regardait avec raison comme étant un véritable coureur des bois, c'est-à-dire un homme que les péripéties les plus étranges, les catastrophes les plus épouvantables ne sauraient surprendre et faire reculer d'un pouce, et que les scènes majes-

tueuses de la nature avaient seules le privilège d'émouvoir.

Nous avons dit que le jeune homme s'était arrêté sur la lisière de la haute futaie dont il avait émergé, afin de contempler tout à son aise le magnifique paysage qui soudain s'était offert à ses yeux.

Devant lui s'étendait une haute vallée coupée transversalement par deux rivières assez larges qui, après avoir pendant un parcours de plusieurs lieues, coulé parallèlement, finissaient par se rejoindre et allaient se jeter dans le Missouri dont la large nappe d'argent formait une ligne blanche et vaporeuse à l'extrême limite de Thorizon ; sur un promontoire qui s'avançait jusqu'au milieu de la première rivière, était un superbe bosquet de palmiers et de lauriers ou magnolias; ceux-ci, dont la tête pyramidale formait un cône parfait,' relevaient par la verdure lustrée de leurs feuilles l'éclatante blancheur des fleurs dont, malgré la saison, ils étaient encore couverts ; la grandeur de ces belles fleurs était telle que, bien qu'il fût éloigné de plus d'un mille, Olivier les distinguait facilement.

Ces magnolias d'une forme irréprochable avaient la plupart au moins cent pieds de haut 5 beaucoup d'entre eux avaient même davantage»

A droite se trouvait un bois de peupliers, envahi par les vignes sauvages, d'une grosseur énorme^ entrelacées autour des troncs ; elles montaient jusqu'au sommet, puis redescendaient le long des

branches, passant d'un arbre à l'autre, se mêlant et s enchevêtrant avec la grande mousse ou barbe d'espagnol^ espèces de lianes suspendues à tous les arbres qu'elles réunissaient par des guirlandes en garnissant de festons les intervalles de leurs branches; formant avec les feuilles de la vigne le plus délicieux contraste.

Le jeune homme ne se lassait pas d'admirer ce charmant spectacle auquel il était loin d'être encore habitué, lorsqu'il lui sembla apercevoir une légère colonne de fumée presque imperceptible s'échapper du bosquet de magnolias et monter en spirales vers le ciel.

Que signifiait cette fumée ? Telle fut la question qu'il s'adressa tout d'abord.

La vue d'.un feu dénonce toujours la présence d'êtres humains. Or, sur dix rencontres de cette espèce, on a neuf fois la chance de se trouver en face d'ennemis.

n est honteux de le dire, mais cela est rigoureusement vrai, le plus cruel ennemi de l'homme au désert* son plus redoutable adversaire, c'est son semblable* Pour quelle raison? c'est ce qu il nous serait impossible d'exphquer* Nous nous bornons à constater le fait^ sans chercher à 1* approfondir.

La vue de cette fumée ne causa aucune émotion à notre aventurier^ il se borna, par précaution, à s'assurer que ses armes étaient en état, puis il entra dans la vallée et piqua droit vers le bosquet de

magnolias; du reste, un étroit sentier tracé dans les hautes herbes y conduisait presque directement, il n'eut donc qu'à le suivre ; ce qu'il fit avec la plus complète insouciance.

D'ailleurs, amis ou ennemis, il n'était pas fâché de voir des hommes; depuis plus d'une semaine, blancs, métis ou Indiens, il n'avait rencontré personne, et, malgré lui, cette solitude complète dans laquelle il se trouvait commençait intérieurement à lui peser, bien qu'il ne voulût pas en convenir.

Il avait parcouru à peu près les deux tiers de la distance qui le séparait du bosquet et n'en était plus éloigné que d'une portée de pistolet au plus, lorsqu'il s'arrêta subitement, en proie aune agitation étrange.

Une voix grave, étendue et harmonieusement timbrée s'élançait du milieu des arbres, chantant avec un accent irréprochable des paroles françaises ; ces paroles arrivèrent bientôt claires et distinctes à son oreille ; la surprise du jeune homme devint de la stupeur lorsqu'il reconnut la Marseillaise, Cette œuvre magistrale, chantée ainsi en plein désert par un être invisible, acquérait, par le contraste de la nature grandiose au milieu de laquelle elle était exécutée, des effets mélodiques d'une puissance surhumaine, et, répétée par les échos de la savane sur des tons, plus bas et plus graves elle formait un concert d'une harmonie saisissante.

Malgré lui, Olivier sentit ses yeux se mouiller de

lai'mes; il appuya sa main sur sa poitrine pour comprimer les battements précipités de son cœur ; en une seconde, toute son existence passée revint à sa mémoire; il revit la France qu'il avait peut-être abandonnée pour toujours, et comprit combien est fort dans le cœur de l'homme même le plus sceptique le sentiment de la patrie.

Emporté par une émotion à laquelle il n'essayait pas de r^ister, tant il y trouvait de charme et de douceur, il continua à s'avancer doucement et pénétra dans le bosquet, juste au moment où le chanteur entamait ce couplet, le plus beau peut-être de cette épopée sublime.

Nous entrerons dans la carrière Quand nos aînés n'y seront plus Nous y trouverons leur poussière Et les traces de leurs vertus, etc.

Il écarta les branches qui lui barraient le passage et se trouva subitement face à face avec un jeune homme, qui, assis sur l'herbe au bord de la rivière auprès d'un feu assez vif, trempait philosophiquement d'une main un biscuit dans l'eau, tandis que de l'autre, armée d'un couteau, il puisait dans une boîte en fer-blanc presque pleine de sardines placée à terre devant lui.

En apercevant l'aventurier, l'inconnu interrompi l'hymne patriotique, et, le saluant d'un signe de tête amical :

— Soyez le bienvenu à mon foyer, compagnon, lui dit-il en français avec un gai sourire ; si vous avez faim, mangez ; si vous avez froid, chauffezvous.

— J* accepte avec joie votre offre hospitalière, répondit Olivier d'un ton de bonne humeur, en mettant pied à terre, et enlevant la bride à son cheval, qu il entrava auprès de celui de Tinconnu.

Il s'assit alors auprès du feu et, ouvrant ses alforjas, il partagea fraternellement ses provisions avec sa nouvelle connaissance, qui accepta franchement et sans se faire prier cette augmentation de victuailles à son ordinaire plus que modeste.

L'inconnu était un grand gaillard de près de six pieds de haut, bien découplé et vigoureusement charpenté; sa peau d'une teinte un peu bistrée dénotait une altération du type primitif, croisement de race auquel les Américains donnent le nom significatif de bois brûlée sous lequel sont générament connus tous les métis de blancs et d'Indiens peaux-rouges.

Les traits de ce jeune homme, car il était à peu près du même âge que notre héros et même peutêtre un peu plus jeune que lui, étaient intelligents et sympathiques, ses yeux gris, vifs et toujours en mouvement, avaient le regard franc ; son front découvert j ombragé par Une forêt de cheveux châtains clairs, son nei un peu fott, sa bouche grande, meublée de dents magnifiques, sa barbe blonde et

bien fourme, lui complétaient une physionomie qui n'avait rien de vulgaire.

Son costume était celui des chasseurs et des trappeurs des hautes latitudes du Nord, mitasses de peau de daim, veste de même, sur laquelle était jetée une blouse de toile bleue enjolivée d'agréments en fils blancs et rouges, un bonnet en fourrure de castor et des mocksens indiens, montant presqu au genou ; puis dans sa ceinture, faite d'une peau de serpent à sonnette, un long couteau, nommé langue de bœuf, une hache , une poire h poudre en come de bison, im sac à balles et une pipe en terre rouge à tuyau en bois de cerisier ; tel était l'accoutrement complet de ce singulier personnage si étrangement rencontré par Olivier, A portée de sa main, sur l'herbe, se trouvait un rifle kentuckien et une gibecière en parchemin destinée sans doute à renfermer ses provisions,

— Ma foi ! dit l'aventurier lorsque son appétit commença à se calmer, je bénis le hasard qui m'a fait vous rencontrer ainsi àl' improviste, compagnon .

— Moi, de même et de tout cœur, de tels hasards sont bien rares au désert.

— Oui, malheureusement,

— Me permettez -vous de vous adresser une question?

— Pardieu, cent ! si cela vous plaît, à charge de revanche, par exemple.

— Je ne demande pas mieux.

6i LES OUTLAWS

— Eh bien! c'est convenu, allez, voyons la question.

— Comment se fait-il qu'en m' apercevant vous m'ayez ainsi tout de suite parlé en français.

— delà vous étonne ?

— Ma foi oui, j'en conviens.

— C'est cependant bien simple : d'abord tous les coureurs des bois, trappeurs, chasseurs ou partisans qui courent le désert, sont Français ou du moins, sur cent, il y en a au moins quatre vingtqumze.

— Ainsi, vous êtes Français?

— Pardieu ! et Normand encore ; mon grand-père était de Domfront ; vous savez le proverbe : Domfront, \dlle de malheur : arrivé à midi, pendu à une heure, fit-il en riant.

— Moi aussi je suis Français.

— Oui, Français d'Europe.

— Bon, voilà que je ne comprends plus maintenant.

— Mon grand-père, comme je vous l'ai dit, était Normand.

— De Domfront, oui.

- — C'est cela; mon père est né au Canada et moi aussi; je suis donc Français d'Amérique; voilà la seule différence. C'est égal, allez! nous aimons bien notre patrie de l'autre côté de l'eau ; tout ce qui nous vient d'elle est reçu à bras ouverts par nous autres, pauvres exilés ; il y a de braves cœurs

au Canada, si nos pays de la vieille France nous connaissaient, ils ne se montreraient pas aussi ingrats et aussi dédaigneux envers nous, qui n'avons rien fait pourtant pour être abandonnés avec tant d'ingratitude.

— C/est vrai, dit Olivier devenu pensif, la France a été bien coupable envers vous, qui avez si loyalement versé des torrents de sang pour elle.

— Bah ! reprit en riant le Canadien, sans compter que nous serions prêts à recommencer si elle le voulait ; est-ce que la France n'est pas notre mère ? et à leur mère les enfants ne gardent jamais rancune. Les Anglais ont été bien attrapés, allez, quand on leur a donné le pays ; les trois quarts de la population a plié bagage et les a plantés là ; ceux qui ont été contraints de demeurer dans les villes se sont obstinés à ne parler que français, obligeant ainsi leurs oppresseurs à se tordre la bouche pour apprendre leur langue; ils se sont toujours gouvernés par leurs \deilles lois françaises, et, bon gré malgré, les Anglais ont été contraint, en enrageant d'y consentir. Dame! tout cela c'est de bonne guerre, n'est-ce pas ? Voyez-vous, camarade, c'est la revanche du vaincu contre le vainqueur, il est nominalement notre maître ; mais, en réalité, nous sommes libres et toujours Français quand même.

— Bravo ! je suis luîureux de vous entendre parler ainsi, compagnon, c'est une grande nation celle qui

laisse de si profonds souvenirs dans le cœur des enftuats quelle a méconnus et abandonnés.

— Ajoutez que le peuple canadien est un brave peuple et vous aurez tout dit.

— Bravo et de grand cœur, car en vérité c'est mon opinion, mon cher compatriote.

— Merci! répondit le Canadien en lui serrant chaleureusement la main, vous me faites plaish- en me parlant ainsi.

— Ah çà! maintenant que nous nous sommes reconnus pour compatriotes, pourquoi ne ferionsnous pas une plus intime connaissance.

— Pour ma part, je ne demande pas mieux ; si vous le voulez, je vous conterai mon histoire, ce ne sera pas long.

— Après un bon repas, rien n'est bon comme une pipe et une bonne histoire,

— Alors, écoutez, je commence.

— Allez, je suis tout oreilles.

— Mon père, François Berger, était encore au maillot lors de l'abandon définitif du Canada, en 1758, par les Français, abandon, bien entendu, pour lequel on se garda bien de consulter la population de la nouvelle France, car je ne crains pas de trop m' avancer en affirmant quelle aurait refusé net d*y consentir; mon père donc était trop jeune alors pour avoir connaissance de ce qui se passait, mais son père le lui a raconté si souvent dans les plus grands détails, qu'il a pu me le redire sans rien

omettre; mais comme probablement vous savez toute cette affaire, et mieux que moi peut-être, je me bornerai à vous conter seulement ce qui se rapporte à ma famille.

— Oui, cela vaudra mieux, d'autant plus que la politique ne m'agrée guère, et à vous ?

— A moi ? c'est ma bête noire. Donc ime certaine après-dîner, mon grand père Berger, absent depuis sept ou huit jours de sa demeure, située dans la basse ville à Québec, rentra chez lui en compagnie d'un Indien de haute mine, revêtu de son grand costume de guerre ; la première chose qu'il aperçut en ouvrant la porte, ce fut ma grand' mère placée comme pour le défendre devant le berceau de son enfant, qui poussait des cris horribles, les bras élevés au-dessus de sa tête ef menaçant un soldat anglais d'un lourd chenet en fer quelle tenait à la main ; c'est que ma grand mère était une brave et courageuse femme, qui ne se laissait pas intinûder facilement, une viaie fille de Caudebec, quoi I belle, avenante et bonne au possible, adorée de son maiî et respectée comme une sainte qu'elle était, par tous ceux qui la connaissaient; il paraît que cet Anglais, en passant devant la porte entrouverte, avait îq[)erçu ma grand' mère occupée à allaiter son enfant; les Anglais se considéraient comme nos vainqueurs ; l'idée vint à celui-ci d'entrer dans la maison et de faire l'aimable avec la jolie personne que le hasard lui avait fait apercevoir; mal lui prit

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