‹ Les outlaws du MissouriChapitre 2 sur 8 · C8 LES OUTLAWS · texte numérisé non relu

C8 LES OUTLAWS

de cette velléité amoureuse, comme vous allez voir : mon grand-père était un ancien soldat de Duquesn( de Menneville, de Contrecœur, de Jumonville el de Villiers; il était peu patient de sa nature, el avait surtout, comme on dit, la tête près du bonnet. Sans demander d'explication, il saisit l'Anglais à la ceinture, le souleva dans ses bras nerveux, et après l'avoir, pendant une minute ou deux, balancé audessus de sa tête, il le jeta à la volée par la fenêtre ; et cela si heureusement ou si malheureusement, comme vous voudrez, que le pauvre diable ne se releva pas ; il l'avait tué raide. Après cette exécution sommaire, mon grand-père embrassa sa femme et lui demanda de ses nouvelles, comme si rien ne s'était passé d'extraordinaire.

— Diable! savez-vous que votre grand-père était un gaillard.

— Oui, il était assez solide ; ce n'est pas étonnant, il avait du sang indien dans les veines.

— Lui ? vous m'aviez dit qu'il était de Domfront.

— N'empêche; son père à lui, venu en Amérique avec un parent des Coulon de Villiers, dont il était tenancier, s'était marié au Canada; après la mort ou la disparition, je n'ai jamais su au juste lequel, de son maître, mon aïeul était retourné eu Normandie avec sa femme, même qu'elle y mourut, la pauvre créature; elle ne pouvait s'habituer à la vie des villes d'Europe ; je comprends ça, et vous?..

— Pardieu ! moi aussi.

— Avant de mourir, elle fit promettre à son mari d'envoyer son fils au Canada dès qu'il serait un homme; voilà comment nous avons du sang indien dans les veines : du reste, il a encore augmenté depuis.

— Bon. Maintenant, voyons la suite de votre histoire.

— Cela vous intéresse?

— Ma foi oui; c'est si bon de parler sa langue^ de causer à cœur ouvert avec un compatriote et cela en plein désert, à plus de trois mille lieues de son pays.

— Pour cela vous avez raison ; eh bien ! écoutez,

— Oh ! ne vous pressez pas, nous avons le temps,

— Je n'ai presque plus rien à vous dire.

— Tant pis, mon camarade.

— Vous êtes bien honnête; merci.

— Pour lors, après avoir embrassé sa femme et offert un siège à l'Indien, mon grand père alluma sa pipe; écoute, dit-il à ma mère, tout ce qui se passe ici me chiffonne; depuis la mort du grand marquis c'est ainsi qu'il nommait Montcalm, la vie me pèse à Québec ; le roi Louis XV a beau livrer le ('anada aux Anglais, il ne peut nous empêcher d'être Français, nous autres ; ce titre nous a coûté trop cher pour que nous consentions à nous le laisser enlever d'un trait de plume. Je ne veux pas demeurer une heure de plus ici ; voici Kouha-handè, le frère de ma mère, il est le premier sachem de sa nation; je lui

ai demandé un refuge pour nous, il a voulu venii lui-même avec plusieurs de ses guerriers, poui nous accompagner dans sa tribu et nous aider à transporter le peu que nous possédons; veux-tu rester Française et mè suivre, femme, ou bien pré-^ fères-tu demeurer ici et devenir Anglaise ?

— Ce que vous dites là est mal dit, notre homme, répondit ma grand'mère; je suis votre femme et je vous aime; allez, marchez, uq vous embarrassez point, partout où vous irez je saurai bien voua suivre avec le petiot.

— Ma sœur sera aimée et respectée dans ma tribu, comme elle mérite de F être, dit alors l'Indien, qui jusqu'alors était demeuré immobile et silencieux en fumant sa pipe d'un air rêveur.

— Je le sais, mon cousin, et je vous remercie, répondit ma grand* mère en lui tendant la main.

Il n'y eut pas d'autre conversation que celle-là; tout avait été convenu en deux mots. Ma grand'mère se mit alors, avec une activité fiévreuse, à rassembler les meubles et les nippes; deux heures après, la maison était vide, mes parents l'avaient quittée sans même se donner la peine de fermer la porte derrière eux. Un peu avant le coucher du soleil, embarqués dans les pirogues de Kouhahandè, ils remontaient le Saint-Laurent dans la direction du désert.

Le fleuve était encombré d'embarcations de toutes sortes qui suivaient la même route ; tous les

chemins étaient remplis de voyageurs, tratoant dans des charrettes leurs misérables bagages.

C'était une débâcle générale, toute la population moyenne et pauvre émigrait en masse ; les Anglais étaient furieux, mais qu'y faire? les conditions mêmes de l'acte de cession du Canada autorisaient le départ des Français qui ne voudraient pas accepter la domination anglaise. Les vaisseaux mouillés devant la ville étaient remplis de passagers qui retournaient en France ; ceux-là c'étaient les riches, les heureux. En moins de deux jours il ne resta plus dans Québec que quelques familles françaises, trois cents personnes au plus. Après une traversée de quatre jours qui ne présenta rien de remar-

ible, mon grand'père arriva dans la tribu des Hurons-Bisons, dont notre parent Kouha-handè était le premier sachem. Plusieurs Canadiens déjà avaient cherché parmi ces braves Indiens un refuge qui leur avait été généreusement accordé. Je ne vous dirai pas la réception qui fut faite à mon grand'père, il vous suffira de savoir que depuis lors ma famille est demeurée dans la tribu.

— Et votre grand'père?

— Il vit encore, grâce à Dieu ! ainsi qiie niori père* J*ai eu le malheur de perdre, il y a deux ans^ ma grand'mère et ma mère presqu en même temps. J'ai une sœur beaucoup plus jeune que moi; elle reste au village pour soigner mon grand'père; quant à mon père, il chasse eh ce momelit du

côté de la baie d'Hudson. Nous sommes toujoui Français, voilà pourquoi vous m'avez entendu char ter la Marseillaise : c'est un chasseur de nos ami qui l'a entendue à Québec et qui nous l'a apporté dans la tribu. N'est-ce pas que c'est beau comm un psaume?

— Plus beau mille fois !

Soudain un léger bruit se fit entendre dans le buissons à peu de distance.

— Laissez-moi faire, murmura le Canadien l'oreille de l'aventurier; et, avant que celui-ci eût 1 temps de s'y opposer, il saisit son fusil et disparu au milieu de hautes herbes, en rampant sur le inains et sur les genoux : ^

Presqu' aussitôt un coup de feu retentit.

Comment Oolle-Franclie et Olivier, opi^s «'Mre mutuellement raconté leur histoire, contractèrent une alllunce oflTen- Bive et défensive envers et contre tous.

Au bruit du coup de feu, Olivier s'étiiit levé précipitamment et il se disposait à courir au secours du Canadien qu'il supposait attaqué par un ennemi quelconque, lorsque la voix joyeuse de celui-ci se fit entendre à quelques pas à peine.

— Ne vous dérangez pas, compagnon, s'écriait-il, c'est seulement notre dîner que j'ai tiré!

Presqu'au même instant il reparut, portant sur ses épaules un daim qu'il suspendit aussitôt aux branches d'un magnolia et qu'il se mit en devoir d'ouvrir.

— Belle bête, hein? dit-il gaiement; le gaillard nous écoutait probablement; sa curiosité lui a coûté

cher; nous souperons avec lui; ce sera meilleur que des sardines.

— Jolie bête en effet et adroitement tuée, répondit Olivier tout en aidant le chasseur à parer ranimai.

— Dame I il est inutile de gâter la peau ; elle a une valeur.

— Vous me semblez être un adioit tireur.

— Je ne tire pas mal, en effet. Mais c'est nion père qu'il faut voir t au juger il loge une balle dans l'œil d'un tigre»

— Diable ! voilà qui me parait fort.

- — Je le lui ai vu faire vingt fois au moins, et des choses plus difficiles encore ; du reste,. tout cel^'a rien d'extraordinaire, les Canadiens sont connus pour savoir se servir d'un fusil.

— Mais une telle adresse.

— Est naturelle, puisque c'est avec leur fusil qu'ils vivent. Là, voilà qui est fait; je défie qui que ce soit de mieux parer un daim.

— En effet, répondit Olivier en reprenant sa place auprès du feu ; mais avec tout cela vous ne m'avez pas terminé votre histoire, et je vous avoue que je serais curieux d'en connaître la fin.

— Qu'à cela ne tienne, ce ne sera pas long. Je vous ai dit que mon père était encore au maillot lors de notre émigration de Québec, c'est-à-dire qu'il avait cinq ans environ, un peu plus ou un peu moins; aujourd'hui il est dans toute la force de

l'âge, il a quarante-huit ans au plus. Mon grand*père en fit naturellement un chasseur et, pour le retenu* dans la tribu, il le maria fort jeune à une diarmante Indienne parente de Kouha-handè et ma mère, par conséquent. Ainsi que je crois vous ravoir dit, nous sommes deux enfants ; moi, qui ai vingt ans à peu près, et ma sœur, âgée de quinze ans, jolie comme la vierge des premières amours et qui se nomme Angèle, un nom que mon père a tenu à lui donner; mais les Indiens ne l'appellent jamais que Rosée du som Voilà tout. Je suis chasseur, comme avant moi Tout été mon père et mon grand* père ; je hais les Aillais et les Américains du No|^, qui SOTt, si c'est possible, plus mauvais encore que les John-Bull, et j'adore les Français, dont je suis fier de descendre et dont je me considère comme étant le compatriote.

— Vous avez cent fois et mille fois raison \ peu de Français nés en Europe ont le sentiment de la patrie plus développé que vous.

— Que voulez-vous? l'amour pour notre pays est le seul bien que l'on n'a pu nous ravir, aussi le conservons-nous précieusement dans nos cœurs»

— Et vous, mmntenant?

— Moi?

— Oui ; je ne sais rien de vous ; j'ignore jusqu à votre nom.

— C'est juste; où diable ai-je la tête. Je me nomme Pierre Berger, mais les Indiens, qui ont la

rage des surnoms, m'ont donné celui de BaHe- Franche, je ne sais trop pourquoi.

— Je le sais, moi I c'est à cause de votre adresse.

— Vous croyez? c'est possible, après tout; car, sans me vanter, je me sers assez proprement d'un fusil.

— J'en ai eu la preuve.

— Donc, je suis un chasseur déterminé ; j'adore le désert, dans lequel ma vie s'écoule heureuse et tranquille, sans chagrin et sans soucis; je suis naturellement gai; je me crois bon et je passe pour brave. Je suis arrivé ici hier au coucher du soleil ; j'ai rendez-vous avec un ami, qui doit me rejoindre d'une à deux heures ; voilà tout ce que je puis v<|us dire sur mon compte. Maintenant, vous me connaissez comme si nous ne nous étions jamais quittés. A votre tour à me dire votre histoire, à moins cependant que vous ayez des motifs pour garder le silence, auquel cas je n'insisterais pas; les secrets d'un homme lui appartiennent; nul n'a le droit d'essayer de les connaître malgré lui.

— Je n'ai pas de secrets, pour vous surtout, mon cher Balle-Franche, et la preuve c'est que, si vous voulez-bien me prêter attention, je vais vous dire qui je suis et quels motifs m'ont conduit en ce pays.

— A la bonne heure! parlez, compagnon, je vous écoute, répondit le Canadien avec un sourire de bonne humeur.

Dès le premier instant qu'il avait aperçu le chasseur et s'était trouvé en contact avec lui, Olivier s'était senti entraîné par un de ces mouvements de sympathie irrésistible qui proviennent d'une intuition secrète du cœur, et qui font que, dans la première minute, dans l'inconnu que le hasard place à l'improviste en face de soi, on devine aussitôt un ami ou un ennemi ; le jeime homme, impressionnable comme toques les natures énergiques, s'était laissé aller, sans essayer de le combattre, à ce sentiment de bienveillante sympathie envers le Canadien, et la conversation qu'il avait eue avec lui, en lui révéla^ les naïves délicatesses et la loyauté rigide qui faisaient le fond du caractère du chasseur, l'avait engagé à lui ouvrir son cœur et, si faire se pouvait, à devenir son ami.

Olivier, ne lui cacha rien de son histoire, qu'il lui raconta dans ses plus intimes détails ; et que le Canadien écouta avec l'attention la plus profonde et la plus soutenue, sans l'interrompre une seule^ fois; paraissant s'intéresser sincèrement aux émouvantes péripéties de cette existence malheureuse dès la première heure ; et que le jeune homme lui narra franchement et simplement, sans amertume, avec une impartialité qui prouvait la grandeur et la noblesse de son caractère.

Lorsqu' enfin Olivier eut achevé son récit, le chasseur secoua la tête à plusieurs reprises, d'un air profondément préoccupé.

— Triste histoire que la vôtre, dit-il doucement, combien vous avez dû souffrir de cette haine injuste dont on vous a fait la victime innocente, mon pauvre compagnon ! Seul dans le monde, sans une créature qui s'intéresse à soi; entouré d* êtres hostiles ou indifférents; trouver enfin, sans être coupable en aucune façon, une répulsion systématique et générale; subir sans pouvoir se défendre les inimitiés sourdes et implacables de ceux-là mômes auprès desquels on est en droit de réclamer aide et protection ; se sentir fort, intelligent, capable de grandes choses peut-être, et se voir fatalement condamné à l'impuissance, parce que ceux qui vous ont donné le jour sans le vouloir, ne vous pardonnent pas la faute qu'ils ont commise, oh I c'est affreux, celai Combien vous êtes à plaindre ! Pardonnez-moi de vous avoir obligé, par ma cruelle curiosité, à rouvrir cette plaie toujours saignante dans votre cœur.

Il se tut un instant; puis, par mi mouvement spontané, tendant la main au jeune homme :

— Voulez-vous êti'e mon ami, lui dit-il avec âme, je sens que je vous aime déjà et que s'il me fallait vous quitter je souffrirais de votre absence.

— Merci I s'écria Olivier avec élan, en répondant par une énergique étreinte à celle du Canadien, moi aussi je vous aime et j'accepte votre proposition avec joie.

— Alors, c'est convenu, à compter de ce moment

nous sommes frères, comme on Test dans la prairie, cest-à-dire que joie et tristesse, richesse et misère, danger et plaisir, tout sera commun entre nous.

-w- C/est dit et pour toujours : je le jure.

^ Nous serons deux maintenant, pour soutenir cette lutte terrible qu'on nomme la bataille de la vie, et nous serons forts, car nous nous complète^ roDs l'un par l'autre.

— Béni soit le hasard qui m'a fait vous rencontrer, BallerFranche.

-^ Ce n'est pas Iç hasardi ami, c'est la providence^ le hasard n'existe que pour les orgueilleux; les hommes simples de cœur ne reconnaissent que Dieu; car il est au fond dç toutes choses,

— C'est vrai, répondit Olivier devenu subitement rêveur, rien n'arrive sans la toute^puissante volonté de Dieu, c'est lui qui nous a réunis.

— Et pour ne plus nous quitter, Olivier : cette famille qui vous manque, je vous la donnerai moi, frère, et cette famille voua aimera* Vous ven^z, ami, comme c'est bon d'être aimé par des cœurs simples et sincères.

— Oh ! je m'en doute ; mais, Balle-Franche, • est-ce que des frères se disent vous ?

— Tu as raison, ami, ils se disent tu, car c'est toujours à la moitié d'eux-mêmes qu'ils s'adressent.

— A la bonne heure ainsi, Balle-Franche. Vive Dieu! s'écria-t-il avec un mouvement de joyeuse

conviction, la vie m' apparaît maintenant sous un jour tout nouveau, il me semble que moi aussi je puis avoir ma part de bonheur en ce monde.

— N'en doute pas, ami ; du reste, cela dépendra de toi seul ; oublie le passé, qui ne doit plus exister que comme un rêve ; regarde en avant et ne songe qu'à l'avenir.

— Ainsi ferai-je, dit le jeune homme avec un soupir étouffé.

— A présent que tout est bien arrêté entre nous, reprit Balle-Franche, je crois que nous ne ferons pas mal de causer un peu de nos affaires.

— Je ne demande pas mieux.

— La vie du désert est difficile, elle demande à être sérieusement étudiée, afin d'être appréciée àsa juste valeur.

— Je m'en suis aperçu déjà, dit Olivier en souriant.

— CiC que tu as vu n'est rien, laisse-moi te donner quelques conseils et t' initier à cette existence que tu crois connaître et dont tu ne sais pas le premier mot; moi qui ai été pour ainsi dire élevé dans le désert, je possède une certaine expérience qui pourra t'être fort utile.

— Je t'écoute, mon ami.

— L'homme, dans son orgueil, s'est figuré qu'en se réfugiant au désert il se soustrairait ainsi aux liens si gênants dont la société garrotte ses membres; ceci est une erreur qu'il est important de

rectifier : T homme n'est pas créé pom- vivre seul; abandonné à lui-même, il est le plus faible, le plus incapable de vivre et de se défendre de tous les èixes que Dieu a placés sur la terre ; il est né pour vivre en commun avec ses semblables; c'est à cette condition seulement que son existence devient possible. Tous les hommes sont solidaires les uns des autres, car, par égoïsme, ils sont contraints de s'entr' aider mutuellement, en un mot de se prêter aide et protection contre les innombrables ennemis de toutes sortes qui les entourent. La société n'est donc en fait qu'une alliance offensive et défensive essentiellement égoïste, je le répète, mais sans laquelle l'homme ne pourrait pas vivre et serait fatalement condamné à disparaître de la surface du globe.

— Oui, tout cela est vrai, murmura Olivier d'un air pensif.

— Or, les lois sociales existent, dans le désert comme dans les villes, basées sur d'autres principes, il est vrai, car elles sont restées ce qu'elles étaient dans les premiers jours du monde, c'est-à-dire essentiellement brutales et personnelles ; mais elles n'en sont peut-être que plus fortes pour cela. Dans la prairie, mon cher Olivier, un homme seul, quelles que soient d'ailleurs son énergie, son adresse, sa vigueur et son intelligence, est un homme perdu.

— Mais alors comment faire? Il me semble

cependant que tous ces hardis chasseurs, pionniers, trappeurs, que sais-je? vivent seuls.

-^ Tu te trompes, ami, ils vivent seuls en apparence; l'abandon dans lequel ils se trouvent n'est que factice : tous ont des alliances plus ou moins étroites, soit avec d'autres chasseurs, soit avec des tribus indiennes par lesquelles ils se sont fait adopter et qui, en cas de besoin, n'hésiteraient pas à leur venir en aide ; ils ont donc toute facilité pour errer à leur guise dans les savanes ; parce qu'ils se savent soutenus moralement par leurs amis absents, et que leurs ennemis ou leurs adversaires, connaissant leur situation, se gardent bien de leur chercher querelle; et quand ils s'y décident, sois persuadé que ce n'est qu'à bon escient, c'est-à-dire seulement lorsqu'ils ont acquis la certitude que, grâce aux précautions qu'ils auront prises, le plus profond mystère enveloppera la trahison ou le crime dont ils se seront rendus coupables. Un chasseur inconnu, sans ami, sans allié, est tué au pied d'un buisson par un individu qui veut lui voler son cheval, ses trappes, son fusil, et souvent moins que cela encore ; qui s'en occupe? personne; il ne tient à rien; nul n'a intérêt à le venger! Il n'en est pas de même pour celui qui, par des liens quelconques, se rattache aux autres habitants du désert; la loi des prairies, cette terrible loi de Lynch qui dit : œil pour œil, dent pour dent, devient sinon sa sauvegarde, du moins sa vengeresse en cas de malheur ;

car ses amis se réunissent, recherchent Je meurtrier, qu'ils finissent toujours par découvrir, et lorsqu'ils le tiennent en leur pouvoir, ils sont impitoyables pour lui.

— Je t'avoue, mon cher Balle-Franche, répondit le jeune homme d'un air assez triste, que non seulement je n'avais pas envisagé la question sous ce point de vue, qui me semble très-vrai, je dois en convenir ; mais encore que je ne me faisais pas la plus légère idée des choses fort justes que tu me dis. Tout cela me plonge, je te l'avoue, dans une perplexité extrême, et je ne sais plus quel parti je dois prendre pour me sortir de la fausse position dans laquelle je me trouve,

— Rien de plus simple, mon ami, et ta position n'a, à mon avis, rien qui doive te causer le moindre souci. D'abord, permets-moi de te faire observer que depuis une heure environ ta situation a changé du tout, au tout en ce sens que tu n'es plus seul, puisque tu as un ami.

— Pardonne-moi, Balle-Franche, je me suis mal exphqué.

— Je n'ai rien à te pardonner, Olivier, l'intention fait tout et je sais que tu ne songeais pas à m' offenser.

— Merci, tu me juges comme je dois l'être.

— Je reprends : si petit que je sois, tu t'apercevras bientôt que je jouis d'une certaine réputation parmi nos confrères les chasseurs et parmi les

Peaux-Rouges; bien peu d'individus, dans tout le Far west, s'aviseraient de s'attaquer à moi ; de plus j'ai été élevé dans une tribu indienne, par laquelle je suis adopté et qui me considère comme étant un de ses guerriers. Je t'ai dit, n'est-ce pas, que j'avais rendez-vous ici avec un jeune Indien, mon amî, mon parent même. Cet Indien va arriver d'un moment à l'autre, je te présenterai à lui; je ne doute pas qu'à ma considération il ne t'accorde son amitié ; cela te fera déjà deux compagnons dévoués. Plains-toi donc, je te le conseille, ajouta-t-il en riant.

— En effet, répondit Olivier sur le même ton, j'étais fou de douter de toi, mais sois tranquille, cela ne m' arrivera plus à l'avenir.

— Je retiens ta promesse ; lorsque nous aurons terminé l'affaire qui nous a amenés dans ces parages, le guerrier peau-rouge, et moi, affaire pour la quelle, entre parenthèses, tu pourras être fort utile à l'Indien, nous reprendrons le chemin du village et je te ferai adopter par la tribu.

— Tu arranges tout cela d'une si charmante façon, mon cher Balle-Franche, que je ne sais réellement plus que te répondre.

— Ne réponds rien, ce sera plus tôt fait. Pardieu ! il n'y a point là de quoi me remercier : je te rends un service aujourd'hui, demain peut-être tu m'en rendras un plus grand et nous serons quittes.

— Puisqu'il en est ainsi, je n'insisterai pas da-

vanlage; mais, dis-moi, quelle est donc cette affaire à laquelle tu as fait allusion, il y a un instant?

— Cette affaire, je t* avoue quejeTignore, ou du moins, pour être franc, je suis censé Tignorer, car mon ami n'a pas jusqu'à présent jugé convenable de me faire la plus légère confidence sur ses projets; il s'est borné à me donner rendez-vous ici, en me disant qu'il avait besoin de moi. Cela m'a suffi, je suis venu; voilà tout. Je commettrais donc une indiscrétion si je t'instruisais d'une chose qu'on ne m'a pas dite ; d'autant plus que je pourrais me tromper en te parlant d'une toute autre affaire que de la véritable.

— C'est juste ; nous attendrons donc l'arrivée de ton ami.

— Et en l'attendant je vais préparer le souper, car il ne tardera plus bien longtemps ; d'ailleurs il faudra bien qu'il s'explique.

— C'est probable. Quel homme est-ce? Ceci, tu peux me le dire.

— Parfaitement : c'est un jeune homme de notre âge à peu près, il est le petit fils-de Kouha-handè, un des premiers sachems de la nation ; lui-même a le rang de chef, c'est un des grands braves de la tribu. Bien que fort jeune encore, il a accompli des actions extraordinaires et donné des preuves d'une intelligence, d'une finesse et d'un courage qui passent toute expression ; avec cela il est doux, aimable, serviable et ami solide; sa réputation est

immense, les Indiens et les chasseurs ennemis le redoutent. Au physique, sa taille est haute, bien prise, sa démarche élégante ; ses traits sont beaux, un peu efféminés même; son regard, d'une douceur extrême dans la vie ordinaire, prend, lorsque la colère Tagite, une expression si terrible que peu de personnes en peuvent supporter l'éclat; sa force musculaire est énorme, son adresse et son agilité incomparables. Voilà le portrait moral et physique de mon ami. Du reste, tu le jugeras en le voyant et je suis persuadé que tu reconnaîtras que je ne l'ai pas flatté et que je ne t'ai dit que l'exacte vérité. Ainsi que c'est la coutume dans les prairies de r Ouest, il porte deux noms, celui que lui ont donné ses ennemis, auxquels il inspire une grande terreur et qui est significatif: ils le nomment Krisiikum^Siksinam^ c'est-à-dire, pour toi qui ne comprends pas le langage des Peaux-Rouges, le Tonnerre-Noir; dans sa trtbu au retour de sa première campagne contre les Pieds-Noirs, campagne qui avait duré trois mois et pendant laquelle il avait accompli des actions d'éclat d'une bravoure qui passe toute croyance, les principaux sachems réunis en conseil dans le grand cali-médecine lui décernèrent à l'unanimité le surnom honorifique de Numank'Charakè, mots qui signifient l'homme vaillant; nous avons pris l'habitude de l'appeler tous ainsi, et maintenant le nom qu'il portait précédemment est complètement ouWié des membres

de la tribu ; je ne sais même pas si lui-même en a gardé le souvenir.

— Sais-tu, mon cher Balle-Franche, dit en souriant Olivier, qoe ce portrait sur lequel tu t'es étendu avec une si grande complaisance, si, comme je n'en doute pas, il est ressemblant, est tout simplement le portrait d'un héros ?

— C'est que c'est cela même , mon ami ; Numank-Charakè est un héros; d'ailleurs, je te le répète, tu le jugeras.

— Vive Dieu I tu me donnes le plus vif désir de faire sa connaissance.

— Cela ne tardera pas, répondit en souriant Balle-Franche.

Il leva les yeux vers le ciel, consulta pendant quelques secondes la déclinaison du soleil, puis il ajouta : %

— n est cinq heures du soir; c'est précisément à cinq heures que notre rendez-vous a été fixé. Dans quelques minutes il sera ici.

— Comment, dans quelques minutes, un rendezvous donné il y a si longtemps ! une telle exactitude tiendrait du prodige; tant de choses ont dû se passer depuis cette époque.

— Cela ne signifie rien, mon ami : il n'y a qu'une seule raison qui puisse faire manquer un chef indien à la parole donnée.

— Laquelle?

— La mort.

— Diable I elle est brutale, mais elle est péreinptoire.

— Ecoute, dit Balle-Franche.

Olivier prêta Foreille.

Un bruit semblable au roulement d*un tonnerre lointo-in mais qui augmentait rapidement, se faisait entendre.

— Qu'est cela? demanda le jeune homme.

— Le galop du cheval du chef.

Soudain le bruit cessa; le cri de l'épervier d'eau traversa l'espace.

Balle-Franche poussa immédiatement le même cri, et cela avec une perfection telle que le Français s'y laissa prendre et leva machinalement les yeux comme pour découvrir l'oiseau dans l'air.

Presqu' aussitôt le galop du cheval i-ecommença ; tout à coup les buissons furent violemment écartés et un. cavalier fit irruption comme une trombe dans la clairière, au milieu de laquelle il s'arrêta subitement et demeura immobile comme si les pieds de son coursier avaient soudainement adhéré au sol.

Ce cavalier était bien tel que Balle-Franche l'avait décrit à Olivier. Il avait de plus, répandu sur toute sa personne, un air de grandeur et de majesté qui inspirait le respect sans cependant repousser la sympathie; on sentait en le voyant qu'on se trouvait en présence d'une nature d'élite.

C/étaît la première* fois, depuis son entrée dans les prairies, que le Français voyait un Indien d'aussi près et dans des conditions aussi favorables ; aussi Vadmira-l-il franchement, et dès le premier moment se trouva-t-il animé des meilleurs sentiments à son égard, et par conséquent du désir de Favoir pour ami.

Cependant le jeune chef, après avoir jeté un regard circulaire sur la clairière, s'inclina gracieusement pour saluer les deux chasseurs, puis il étendit le bras vers le soleil, alors presqu'au niveau de la cime des arbres.

— Il est cinq heures, dit41 d'une voix douce et parfaitement timbrée, et voici Numank-Charakè; que dit mon frère le Chasseur-Pàle?

— • Je dis, soyez le bienvenu,chef ! je vous attendais, votre exactitude m'est connue depuis longtemps ; le repas du soir est préparé, mettez pied à terre.

— Bien, reprit le chef, et d'un bond il sauta sur le sol ; son cheval alla de lui-même se placer auprès des deux autres.

Balle-Franche s'approcha alors du chef et, lui posant la main sur l'épaule :

— Que mon frère écoute, dit-il.

L'Indien baissa la tête en souriant.

— Ce chasseur est mon ami.

— Numank-Charakè l'avait deviné dans les yeux de Balle-Franche. Se tournant alors vers

90 LES OTITtAWS

Olivier j voici ma main avec mou cœur, ajouta-t-il, que me donnera mon frère en retour?

w- Ma main et mon cœur ; frère, répondit le jeune homme avec âme, sauf la part qui déjà appartient & Balle-Franche.

— Bon I la part est belle encore, je l'accepte ; désormais nous sommes trois dans un et un dans trois; Numank-Gharakè se nonmiait autrefois la Panthère-Bondissante , ce nom aéra maintenant celui de mon frère,

Les trois jeunes gens se réunirent alors dans une seule étreinte ; ils se baisèrent sur les yeux, selon la coutume indienne, et tout fut dit : désormais ils étaient frères ; tout à l'avenir devait être conmmn entre eux.

Pour son début dans le désert, Olivier jouait de bonheur en se trouvant tout à> coup associé ainsi à deux hommes qui passaient à juste titre pour les plus honnêtes et les plus vaillants champions de la prairie.

O^mment IVumank-Gliaraké et ses amis tinrent un §^and conseil MÉDBGliVB^ et ce qui •'ensuivit*

Ces trois hommes, de race, de naissance et de moeui's si différentes, et dont l'un, quelques heures auparavant, ignorait complètement l'existence des deux autres, se trouvaient ainsi attachés par des liens que la mort elle-même ne réussirait point à rompre; et cela bien plus par un élan spontané de leur cœur que par le serment qu'ils avaient si solennellement prononcé.

Quelle étrange chose que le hasard! ou plutôt, pour être vrai, combien sont mystérieuses et incompréhensibles les voies de la Providence I Quelle puissance immense et inexplicable que celle dont Tœil toujours ouvert veille avec une tendresse

égale et une vigilance qui jamais ne se lasse sur les plus grandes comme sur les plus infimes de ses créatures et, où qu'elles soient, les suit sans cesse de son regard bienveillant pour les encourager, les secourir et les guider pas à pas à travers les rudes sentiers de la vie.

Telles étaient les pensées qui bruissaient dans la tête du jeune Français, tandis que, le megton dans la paume de la main et le coude sur ie genou, îl regardait nonchalamment Ballefranche activer la cuisson du repas du soir, et le chef donner la provende aux chevaux.

En ce moment, le Canadien inten'ompit ses réflexions.

— Le couvert est mis, dit-il en riant et en désignant du doigt les énormes taches destinées à servir d'assiettes; allons, allons, à table !

Les jeunes gens s'assirent sur l'herbe autour d'un magnifique cuissot de daim rôti à la boucanière.

Avant que d'aller plus loin, nous ferons observer au lecteur, afin de prévenir les reproches qu'il se croirait peut-être en droit de nous adresser, que la plupart des nations indiennes du Canada comprennent et parlent le français. Peut-être cela a-t-îl changé depuis, et c'est -probable ; mais à l'époque où se passe notre histoire, il en était encore ainsi ; il y avait fort peu de temps que le Canada avait été abandonné par la France, et un grand nombre de missionnaires catholiques parcouraient encore les

tribus en prêchant TÉvangile. Numank-Charakè, un des chefs les plus importants de sa nation, parlait fort couramment le français, que son contact continuel avec les Canadiens habitant son village lui avait du reste rendu facile. D'ailleurs les Peaux- Rouges ont une aptitude merveilleuse pour parler lès langues étrangères, et si presque toujours ils s'obstiçent à nejs'exprimer que dans leur idiome paternel, c'est tout simplement par dédain et par mépris fSoup éeux avec lesquels ils traitent,

La conversation entre les trois aventurière avait donc tout naturellement lieu «n français, d'autant plus qu'Olivier, depuis deux mois en Amérique, ne comprenait pas un mot d'indien ou de huron, langue, entre parenthèse, excessivement difficile à entendre.

Les trois convives firent honneur au repas avec un véritable appétit de chasseurs, c'est-à-dire que le cuissot de daim fut littéralement dévoré jusqu'aux os.

Le souper, égayé par quelques gorgées de vieille eau-de-vie de France, fut semé de saillies et de bons mots qui, plusieurs fois, firent franchement rire les jeunes gens aux éclats.

Les Peaux-Rouges sont en général d'excelletits compagnons et même de bons vivants ; ils entendent la plaisanterie à. merveille et, tout comme nous, ils savent rire, chanter et raconter des anecdotes bouffonnes.

Mais pour cela il faut qu'ils soient entre eux , avec des amis de leur choix, possédant toute leur confiance ; avec les étrangers, et surtout avec les blanc, qu'ils détestent, ils sont graves, gourmés, sombres même, et quelques efforts que Ton tente pour les égayer ils ne se dérident jamais, à moins cependant qu'ils soient ivres ; mais alors ce n'est plus qu'une joie factice, qui sert tant bien que mal de masque au delirium tremens et à la folie.

L'eau-de-vie, sous toutes les formes, est le poison dont se servent les Américains du Nord pour anéantir la race rouge sur leur territoire, et avant un siècle ils auront complètement réussi.

Le repas terminé, les jeunes gens, tout en fumant, causèrent de choses indifférentes. Ni Balle- Franche, ni Olivier, ne se seraient permis d'interroger le chef avant que celui-ci eût témoigné le désir de s'expliquer. L'étiquette indienne est excessivement sévère à cet égard : se permettre iine interrogation envers un chef ou même un simple guerrier, lorsque celui-ci paraît déterminé à garder le silence, est commettre une faute grave contre le savoir vivre. •

Cependant» depuis longtemps déjà, le soleil avait disparu au-dessous de l'horizon', la nuit s'était étendue dans le désert, noyant complètement le paysage et le fondant en masses presqu'indistinctes et de l'aspect le plus étrange. Le ciel, d'un bleu profond, était perlé d'une innombrable quan-

tité d'étoiles brillantes; la lune, alors à son deuxième quartier, commençait à paraître au* dessus des arbres, nageant dans Téther et répandant à profusion ses rayons argentés qui éclairaient la prairie de lueurs fantastiques ; la brise nocturne frissonnait mystérieusement à travers les branches qui, en s' entrechoquant doucement, produisaient les accords plaintifs et mélodieux de la harpe éolienne. Les hôtes sombres du désert, éveillés au coucher du soleil, marchaient gravement dans les ténèbres en rompant parfois le silence par leurs rauques bramements, leurs abois saccadés et railleurs, ou leurs rugissements profonds. Sous chaque brin d'herbe, le monde innombrable des infiniments petits continuait son œuvre incessante avec ce susurrement mystérieux qui jamais ne se tait*

Le désert, à cette heure de la nuit, apparaissait dans toute sa sauvage et grandiose majesté.

Le temps était froid ; c'était l'époque des grandes chasses d'automne. Déjà quelques gelées blanches avaient refroidi la terre ; dans quelques jours peut* être la température baisserait au-dessous de zéro» les fleuves et les rivières seraient gelés à une grande profondeur, et la neige couvrirait de son linceul blanc toute la surface du désert.

Les aventuriers, après avoir jeté plusieurs brassées de bois sec dans le feu afin d'en raviver la flamme, s'étaient soigneusement enveloppés dans leurs couvertures et abrités tant bien que mal

par les arbres qui les entouraient, ils continuaient à fumer silencieusement, tout en se chauffant et en prêtant l'oreille aux bruits vagues de la prairie,

— Voici Theure de la deuxième veille, dit enfin Numank-Charakè en retirant de sa ceinture le calumet-médecine qui ne sert aux chefs que lorsqu'ils veulent fumer en conseil, la hulotte bleue a chanté deux fois, tout dort ou repose autour de nous; mes frères pâles veulent-ils se livrer au sommeil, ou préfèrent-ils entendre les paroles d'un chef et d'un ami?

— Le sommeil est bon pour les femmes et les enfants, répondit Balle-Franche, les hommes demeurent éveillés quand un ami désire les entretenir de choses sérieuses. Parlez, chef, nos oreilles sont ouvertes.

— Nous écoutons, ajouta Olivier en s'inclinant.

— Je parlerai donc, puisque mes frères y consentent; mais comme les paroles que je prononcerai sont très-graves et que je réclame ici leur avis, ceci ne sera pas un simple entretien entre chasseurs, mais un conseil-médecine.

— Qu'il en soit ainsi, reprit Balle-Franche.

Numank-Charakè se leva, puis en prononçant

quelques paroles à voix basse il s'inclina successivement vers les quatre points cardinaux ; cette formalité accomplie, le chef s'accroupit de nouveau, bourra son calumet avec du morichée^ espèce de tabac sacré qui ne s'emploie que dans les

grandes cérémonies, et laissa tomber dans le feu, où il produisit une fumée odorante, quelques pincées de ce tabac. Prenant alors une baguette mefdecme afin que le feu ne touchât pas sa main, il s'en servit pour placer un charbon ardent sur le foyer du calumet.

Le chef aspira alors deux ou trois bouffées de fumée, puis, tout en conservant le foyer de la pipe dans sa main gauche, il présenta le tuyau à Balle- Fi-anche ; le cliasseur aspira la fumée à son tour et le calumet passa à Olivier, puis revint au chef. Ce manège dura tant que la dernière parcelle de tabac ne fut pas brûlée et sans qu'une seule parole eût été échangée entre les trois hommes.

Lorsqu'il ne resta plus que de la cendre dans le foyer de la pipe, Numank-Ciharakè se leva, s'inclina de nouveau devant les quatre points cardinaux, puis il secoua la cendre dans le feu en murmurant ces paroles :

— Wacondah I maître de la vie, tu vois et tu sais tout, enlève la peau de nos cœurs et fais que les paroles que soufflera ma poitrine soient inspirées par toi.

Cette dernière formalité accomplie, le chef repassa son calumet à sa ceinture, et s'assit devant le feu.

Quelques minutes s'écoulèrent encore pendant lesquelles il sembla se recueillir ; enfin il releva la tête qu'il avait jusque-là tenue baissée sur la poi-

' 98 LES OOTLAWS

trine, et après avoir gracieusement salué ses auditeurs, il prit la parole d'une voix douce et sympathique :

— Il y a de cela huit lunes, dit-il, j'étais de retour d'une grande expédition contre les Piékans depuis quelques jours à peine. Après avoir présenté en conseil aux sachems de ma nation les scalps pris par moi et mes jeunes hommes sur les guerriers Pieds-Noirs et avoir reçu les félicitations des chefs, je reprenais le chemin de mon wigwam pour aller saluer mon père, que les douleui'S causées par d'anciennes blessures avaient retenu à sa hutte, lorsqu'en traversant la place du village je vis, aux derniers rayons du soleil couchant, une jeune fille appuyée contre l'Arche du premier homme. Cette jeune fille, dont je sais le nom, avait quatorze ans à peine; elle était grande, âvelte et belle comme la vierge des premières amours. Cette jeune fille, je l'aimais depuis longtemps déjà sans que jamais ma bouche lui eût révélé le secret que renfermait mon cœur ; elle semblait m' attendre et me regardait venir d'un air mélancolique. Lorsque je fus près d'elle, la jeune fille étendit le bras et fit un pas vers moi ; je m'arrêtai et, après l'avoir salué, j'attendis. Numank-Charakè est un grand guerrier, dit-elle en baissant timidement les yeux, les scalps qu'il a enlevés à ses ennemis tapissent sa hutte, il possède de nombreuses fourrures d'animaux de toutes sortes, la balle de son fusil ne dévie jamais

du but qu'il veut atteindre, heureuse la femme qui sera aimée par lui.

A ces paroles, je me sentis ému, et saisissant la main que la jeune fille m'abandonna sans résistance : ■»- Onoura l — belle enfant, — lui dis-je en me penchant à son orëlle, j'ai dans mon cœur un petit oiseau qui chante sans cesse et me répète votre nom ; cet oiseau charmant chanterait-il aussi dans votre cœur? Elle sourit et, me lançant un long regard sous ses prunelles mi-closes : — Nuit et jour, murmura- t*-elle, il gazouille de tendres paroles à mon oreille en me redisant le nom du guerrier qui m'aime. Numank-Charakè ne trouv^-t-il pas sa hutte bien solitaire pendant les longues nuits d'hiver, lorsque le vent mugit sourdement à travers les arbres de la forêt et que la neige éblouissante couvre la terre? — Mon cœur s'est envolé vers vous, Onoura, repris-je avec feu, depuis le jour où pour la première fois je vous ai vue avec vos compagnes. Vous m'aimez? — Pour la vie, réponditelle en rougissant et baissant la tète, -r- Bon, lui dis*je, je tenterai une nouvelle expédition pour me procurer les présents du mariage, puis je vous demanderai à votre père. Vous m'attendrez, Onoura? — Je vous attendrai, Numank-Charakè : ne suis-je pas votre esclave pour la vie ! Et sa main pressa doucement la mienne. Retirant alors un wampum de mon cou je le jetai sur le sien ; elle le baisa les yeux pleins de larmes, et sortant un anneau d'or

iCO LES OUTLAWS

qu'elle portait au pouce de la main gauche, elle le passa à un de mes doigts; je la laissai faire en souriant : — Vous m'aimez, me dit-elle, rien ne pourra nous séparer. Et avant que je songeasse à la retenir elle fit un bond en avant et s'enfuit avec la rapidité de l'antilope poursuivie par les chasseurs. Je la suivis des yeux aussi longtemps que je pus l'apercevoir; puis, lorsqu' enfin elle eut disparu, je repris tout pensif le chemin de la hutte de mon père.

Le chef fit une pause. Après un instant, le Canadien voyant qu'il ne reprenait pas la parole lui toucha légèrement le bras. Le jeune homme tressaillit.

— Pourquoi Numank-Charakè a-t-il manqué de confiance envers son frère ? dit alors le chasseur avec un léger accent de reproche.

— Que veut dire Balle-Franche? demanda le chef avec un embarras que, malgré sa puissance sur lui-même, il ne parvint pas à dissimuler entièrement.

— Mon frère comprend fort bien ce que je veux dire, reprit le Canadien avec animation. Nés presque le même jour, nous avons été élevés ensemble, ensemble nous avons fait nos premières courses dans la prairie et nos premières expéditions contre les Sioux et les Piékans ; nos deux cœurs depuis longtemps se sont fondus en un seul, l'un ne peut avoir de secret pour l'autre; je sais quelle est la femme aimée par mon frère, pourquoi ne me l'a-t-il pas

dit au lieu de me le laisser deviner ? Ai-je démérité dans son estime? ne suis-je pliis son ami ?

—Oh ! Balle-Franche, ne pense pas cela ! s'écria le jeune homme avec élan en lui serrant la main avec force ; mais l'amour aime le mystère.

— Cependant il aime aussi à confier ses joies et ses douleurs au cœur d'un ami. Le soir même du jour où elle avait eu son entrevue avec le chef, Rosée du Soir — Noiima-Haioa — rentrée dans sa hutte, a tout avoué à son frère : son cœur débordait de joie, elle éprouvait le besoin de s'épancher; qui mieux que moi la pouvait comprendre?

— Ainsi Ro5?ée du Soir a avoué son amour à Balle-Franche.

— Ne suis-je pas son frère, et de plus votre meilleur ami, chef?

— C'est vrai. Que mon frère me pardonne, j'ai eu tort de manquer de confiance envers lui ; je ne sais pourquoi, mais je craignais qu'il désapprouvât cet amour.

— Moi ! mais au contraire, il comble tous mes vœux, en nous liant encore plus étroitement l'un à l'autre.

— Mon frère est meilleur que moi, son cœur est généreux, il oubliera la faiblesse dont son ami s'est rendu coupable envers lui.

— Oui, répondit en souriant le chasseur, mais à la condition que Numank-Charakè n'aura plus de secrets pour son ami.

— Je le jure?

— Bien, Maintenant, que mon frère continue son récit.

Le chef secoua la tête :

— Ce que j'ai à dire est triste ; mais les amis de Numank-Charakè doivent toutsavoir; je reprends : Deux lunes s'étaient écoulées depuis que Rosée du Soir et moi nous nous étions avoué notre amour ; il m'avait été jusque-là impossible d'accomplir mes projets. Un jour, je rencontrai de nouveau Rosée du Soir auprès de l'Arche du premier homnae : Le chef a oublié sa promesse, me dit-elle? Non, lui répondis-je, demain sans plus tarder je l'exécuterai. Je la quittai après avoir échangé avec elle ces quelques paroles. Le lendemain, en effet, je me mis en mesure de tenir la parole que j'avais donnée à celle que j'aimais. Je fis en conséquence tout préparer, c'est-à-dire le pmhkwawgumme^genah'' gnn^ ou pièce de terre défrichée où devaient s'accomplir les ko-sau'bun-zichegnn^ ou opérations divinatoires destinées à faire découvrir la position de l'ennemi que je voulais combattre. Vous connaissez ces cérémonies.

— Pardon, chef, interrompit Olivier. Balle-Franche, élevé au milieu de vos tribus, les connaît sans doute ; mais moi, je vous ferai observer que j'ignore complètement ces cérémonies et que, comme mon intention est de vivre parmi vous, il est pour moi de la plus haute importance dé les connaître. Je

vous serai donc obligé, si cela ne vous contrarie pas, de me les décrire afin que je sache de quelle façon vous vous mettez sur le sentier de la guerre.

— Mon frère a raison, répondit le chef en s'inclinant, je lui raconterai donc cette expédition dans tous ses détails : le lieu de la scène fut disposé en enlevant le gazon sur un espace considérable en forme de carré long, et en rompant la terre avec les mains afin de la rendre fine et meuble ; on l'entoura ensuite de perches qui en défendaient l'entrée. Lorsque je fus informé que tout était prêt, je vins m'asseoir au bout opposé au pays ennemi ; là, après avoir chanté et prié, je déposai devant moi, au bord de la pièce de terre, deux petites pierres rondes. Après être demeuré pendant environ une demiheure à supplier le Wacondah de me montrer le sentier où je devais guider mes jeunes hommes, le hachesto ou crieur public sortit du village et vint à moi. Je lui donnai mes ordres; il retourna alors sur ses pas jusqu'à moitié chemin à peu près et, appelant les principaux guerriers par leui's noms, il leur dit : Venez fumer ! Les guerriers de moindre réputation vinrent ensuite. Lorsque tous furent réunis, on examina attentivement à la lumière du feu, car cette opération se fait le soir, le résultat du ko-sau-bun-zichegun. Les deux pierres jetées par moi sur le haut de la pièce de terre avaient roulé jusqu'au bord inférieur; c'était d'après l'espèce de sentier tracé par elles sur la terre meuble

i04 LES OUTLAWF

qu'on devait décider la direction qui serait suivie.

— Et quel fut le résultat de l'expérience? demanda Balle-Franche avec intérêt.

— Cette fois le Wacondah favorisa ses enfants bien-aimés : le sentier était tourné vers le pays de nos ennemis mortels, les Sioux de l'ouest.

— Bon, fit le chasseur en se frottant les mains.

— Notre détachement de gueiTe se composait de cent cinquante guerriers, tous choisis parmi les plus grands braves de la nation et armés de fusils. Chacun de nous emportait les jébi- ngs ou offrandes destinées à être jetées sur le champ de bataille ou, s'il est possible, cachées dans les entrailles déchirées de nos ennemis tombés dans le combat, afin de nous assurer la victoire.

— C'est une pieuse coutume, fit observer Balle-Franche.

Olivier regarda le Canadien afin de s'assurer s'il parlait sérieusement ou s'il plaisantait; mais il n'y avait pas à se tromper à l'accent de conviction avec lequel le chasseur avait prononcé ces paroles : il étaft de bonne foi.

— Deux jours après le détachement se mit en marche. Un renfort de vingt guerriers, commandés par Tiibush'Shah — le Chicaneur — ne tarda pas à nous rejoindre. Mon frère connaît ce chef: c'est un esprit inquiet et ambitieux ; il ne pouvait supporter qu'un autre que lui dirigeât une expédition contre les Sioux. Je voulais lui céder le commandement.

mes guerriers n'y consentirent pas. La mésîntelli^ geDce ne tarda pas à régner parmi nous. Après plusieurs jours de marche, comme nous traversions de vastes prairies, notre soif devint telle que le Chicaneur ne tarda pas, malgré mes observations sur le mauvais exemple qu'il donnait, à violer les lois de la gueiTe. Je connaissais le pays et je savais qu'il devait y avoir de l'eau à quelques milles de distance. Mais la plupart des vieux guerriers marchant à pied étaient épuisés de chaud et de fatigue. Le Chicaneur expédia plusieurs guerriers à cheval à ia recherche de l'eau ; on indiqua des signaux pour se rallier quand elle serait découverte. Après plusieurs heures de recherches on trouva enfin une petite ri\dère. Les premiers arrivés tirèrent des coups de fusil ; mais avant que le détachement et lestratneurs restés en arrière eussent atteint la rivière, les souffrances de la plupart d'entre nous étaient devenues excessives. Quelques-uns vomissaient du sang, d'autres étaient en proie à un véritable délire. L'expédition était manquée. Que faire, en effet,' avec des hommes complètement démoralisés, abattus par la souffrance, et qui n'avaient plus qu'un désir, retourner sur leurs pas. Le lendemain, la désertion commença parmi les guerriers du Chicaneur, qui lui-même partit des premiers. Bientôt il ne resta plus avec moi que vingt-cinq guerriers. Ceux-ci jurèrent de me suivre partout où il me plairait de les conduire. Mais que pouvais-

je faire? Je repris, le désespoir dans l'âme, le chemin du village de ma tribu. A moitié chemin, à peu près, nos éclaireurs signalèrent la présence d'un fort parti ennemi ; la retraite nous était coupée, il fallait marcher en avant quand même. Je consultai mes guerriers ; tous se rangèrent à mon avis. Une heure plus tai*d, nous étions aux prises avec les Sioux. Leur détachement, six fois plus nombreux que le nôtre, était, heureusement pour nous, composé en grande partie de jeunes hommes qui pour la pi^mière fois suivaient le sentier de la guerre. Nos mesures furent si bien prises, notre résistance si opiniâtre, que les Sioux découragés et désespérant de nous vaincre renoncèrent à combattre plus longtemps, sans profit pour eux, des hommes résolus à se faire bravement tuer jusqu'au dernier, plutôt que de se rendre; ils tournèrent bride et ne tardèrent pas à disparaître derrière les collines. Nous étions maîtres du champ de bataille, mais de vingt-cinq guerriers nous ne restions plus que dix, et blessés pour la plupart. La marche continua ; les souffrances que nous eûmes à supporter pendant qu'elle dura sont horribles ; je ne saurais dire au* jourd'hui comment nous sommes parvenus à r^a^ gner le village. On savait déjà tout ce qui s'était passé pendant l'expédition. Loin de me blâmer, les Sachems réunis en conseil rendirent justice à mon courage, â ma persévérance, et me consolèrent, autant que cela fut en leur pouvoir, d'un insuccès

dont la faute ne devait en aucune manière retomber sur moi, d'autant plus que je rapportais dix-huit scalps de guerriers Sioux tués dans le combat et (jtte leui*s compagnons avaient renoncé à enlever dans leur retraite précipitée. Mais si mon honneur comme chef et comme guerrier était sauf, mon bonheur était perdu; Rosée du Soir n'était plus au village^

— Que voule«-vous dire, chef, s'écria le Canadien, ma sœur a été enlevée ?

— Non, répondit-il tristement; mon fi-èreîgnore cela parce que depuis longtemps il a quitté la tribu : Rosée du Soir n'a pas été enlevée, elle est partie volontairement.

— Volontaii-ement, dit-il avec stupeur.

— Pendant l'absence de Balle-Franche et la mienne, un visage pâle est arrivé dans le village. Cet homme, ainsi que je l'ai appris indirectement, car le père et le grand' père du chasseur ont i-efusé de me donner la plus légère explication à ce sujet et se sont toujours renfermés dans un silence hostile, dont je n'ai pu comprendre la cause, cet homme» dis-je, parait être un parent de mon frère. Après un séjour de près de deux semaines dans le village, un matin il est parti ; le père de mon frère raccompagna, Rosée du Soir les suivit. La jeune fille pleurait en quittant la tribu ; cependant elle n'opposa pas la moindre résistance, et obéît, en apparence du moins» aux ordres de son père. Trois

jours plus tard, le père de mon frère revint dans la tribu ; il était seul. Qu était devenue la jeune fille? Nul ne put ou ne voulut me renseigner à cet égard ; les plus minutieuses recherches tentées par moi demeurèrent sans succès. Ce fut alors que, fou de désespoir, ne sachant plus quel moyen employer, j'expédiai un guerrier à mon frère pour lui assigner un rendez-vous. Maintenant, me voici : que mon frère parle. Que dois-je faire? Quel que soit le conseil qu il me donnera, je le suivrai.

— Chef, ce que vous m'apprenez me semble tellement extraordinaire que je vous avoue en toute humilité de cœur que je n'y comprends rien ; je ne sais en vérité quel parti prendre.

— Voulez-vous me permettre de vous donner mon avis, dît alors Olivier. Je suis entièrement désintéressé dans la question ; il m'est donc possible de l'envisager froidement, ce que ni l'un ni l'autre, en l'état où vous êtes, vous ne sauriez faire en ce moment. '

— Parlez, parlez, s'écrièrent les deux jeunes gens.

— Voici donc ce que je crois urgent de faire : il faut sans retard, demain par exemple au lever du soleil, reprendre le chemin du village. Je comprends jusqu'à un certain point que le père de Balle-Franche ait refusé de donner au chef les explications que celui-ci lui a demandées : ce sont affaires de famille qui ne doivent regarder que les

membres mêmes de la famille, et dans lesquelles un étranger n'a aucmi titre pour s'immiscer ; mais ces raisons, fort bonnes peut-être vis-à-vis du chef, perdent toute leur valeur auprès de Balle-Franche ; comme frère de Rosée du Soir, il a droit de savoir ce qu'est devenue sa sœur et pourquoi on a disposé de sa personne sans l'en avertir. Je suis convaincu . que ces explications, demandées respectueusement par Balle-Franche, lui seront aussitôt données par son père, qui n'a pas de raisons pour lui faire un mystère des motifs de sa conduite. C'est donc au village qu'il faut se rendre d'abord ; les explications obtenues ou refusées, nous verrons ensuite ce qui nous restera à faire; dans tous les cas, je vous prie, mes chers compagnons, de compter sur mon concours absolu en toutes choses.

— Que dit le chef? demanda Balle-Franche.

— Numank-Charaké remercie la Panthère-Bondissante, répondit le jeune homme avec émotion, son cœur eût loyal et son âme généreuse. Son conseil est bon,,le chef pense qu'il doit être suivi ; avec deux amis comme Balle-Franche et la Panthère- Bondissante, le guerrier Peau-Rouge est certain du succès; au lever du soleil, les trois chasseurs prendront le sentier qui conduit aux grands lacs.

La conversation continua quelque temps encore sur ce sujet inépuisable entre un frère et un fiancé parlant de la personne chérie à divers titres par chacun d'eux; puis, après avoi r jeté quelques bras-

sées de bois sec dans le feu, les trois hommes se roulèrent dans leufs couvertures et s'étendirent sur le sol.

Les deux coureurs des bois se couchèrent la face tournée veri leur terre natale, ainsi que le prescrit expressément la loi indienne, fort sévère à cet égard, puisqu'elle ordonne que, si incommode que soit leur position, quelque fatigue qu'ils aient sup- . portée» pour aucun motif les guerriers ne changent d'attitude pendant leur sommeil.

Quant à Olivier, il se plaça sin^lement les pieds au feu.

Au premier houhoulement du hibou, le premier oiseau qui chante pour annoncer le lever du soleil, \t dief éveilla ses compagnons, et dix minutes plus tard tous trois quittaient le campement.

GoBÉBuent Samuel Dlcksoii tira mi élan et ee qui en adwint.

Les exigences de notre récit nous contraignent à abandonner provisoirement les trois chasseurs, poor transporter le lieu de l'action à cent milles plus haut environ, dans les montagnes Rocheuses où vont se passer certains événements importants.

U voyageur qui pour la première! fois arrive dans les montagnes Rocheuses, ne peut contenir son étonnement et son admiration lorsqu'il contemple cette couche de montagnes auxquelles les premiers explorateurs espagnols ont donné le nom significatif de Sierra de la rivière du Vent, cet immense réservoir dont les sources, les lacs et les neiges fondues donnent naissance à quelques-uns

de ces fleuves puissants qui, après avoir parcouru des centaines de milles d'un territoire pittoresque et accidenté, vont porter le tribut de leurs eaux, les uns dans l'Atlantique, les autres dans le Pacifique.

Les monts de la rivière du Vent sont certainement les plus remarquables de toute la chaîne Rocheuse : ils forment pour ainsi dire une couche de montagnes d'une longueur d'environ quatre-vingts milles sur une largeur moyenne de vingt à trente, avec des pics escarpés couverts de neiges éternelles et des vallées étroites pleines de sources, de ruisseaux et de petits lacs encadrés dans les rocs.

De ce vaste trésor des eaux sortent de limpides rivières qui, grossissant incessamment dans leurs cours tortueux, deviennent les principaux affluents du Missouri d'un côté et de la Colombie de l'autre, et donnent naissance au SidsKi-di-agie, ou. rivière Verte, ce grand Colorado de l'ouest qui décharge ses eaux dans le golfe de Californie.

C'est près de la fourche formée par une rivière assez large descendue des montagnes du Vent, à l'endroit où elle se jette dans le Missouri, que nous nous arrêterons, au centre d'une vallée délicieuse large d'une vingtaine de milles au plus, séparée à angle droit en deux parties presqu'égales par la rivière dont nous avons parlé et le Missouri, et de tous les côtés encadrée par les verts sommets de montagnes boisées jusqu'aux deux tiers de leur

hauteur et dont les pics neigeux cachent leur tète chenue dans les nuages.

Cette charmante vallée, de l'aspect le plus enchanteur, était coupée çà et là par des bois touffus, de jeunes futaies et de gras pâturages arrosés par de nombreux, cours d'eau qui tombaient en cascatelles argentées, des montagnes et allaient, après mille et mille capricieux détours, se perdre dans le Missouri.

CetÉdeu ignoré, enfoui au milieu des montagnes, avait depuis quelque temps été découvert par un hardi explorateur, et déjà la main de Fhomme avait imprimé une trace visible sur le paysage auquel elle avait commencé à enlever sa sauvage grandeur, pour l'accommoder aux exigences de ses besoins; en un mot un défrichement de squatters était en pleine voie d'exécution.

Disons d'abord ce que sont les squatters, cette race d'hommes aux mœurs si curieuses, au caractère si singulier, aux habitudes si excentriques, et qu'on chercherait vainement autre part que dans l'Amérique du Nord, où elle a pris naissance et s^est multipliée dans des conditions énormes.

Les squatters sont des hommes d'un esprit inquiet, avides d'*émotions n'importe lesquelles, impatients de tout frein, et par conséquent ennemis nés de la vie sédentaire paisible et réglée des grands centres de population. Doués d'un courage de lion, d'une volonté ou plutôt d'un entêtement

que rien ne peut vaincre, ces hommes d'une énergie indomptable, dansrla poitrine desquels bouillonnent sans cesse les passions les plus violentes, sont réellement les pionniers du désert et les éclaireurs de la civilisation dans le nouveau monde; et certes ils méritent bien ce nom, car dans leur marche incessante ils précèdent la population plus tranquille et plus civilisée et, à leurs risques et périls, ils frayent la route que celle-ci parcourra après eux.

Habitués à se mettre au-dessus de la loi aussitôt que la marée de la civilisation, qui toujours monte, les atteint, ils abandonnent sans regret tout ce qu'ils possèdent, maisons et terres, saisissent leur hache et s'enfoncent gaiement dans le désert, puis lorsqu'un site leur plaît, sans aucun titre de propriété, sans demander la permission à personne, ils s'emparent du terrain squat them selves; nul n'est là pour contester leurs droits et, dans tous les cas, ce ne serait pas une entreprise prudente, car ils en appelleraient immédiatement à leur rifle et le chargeraient du règlement de la question en litige.

Voilà quels sont les squatterSi un composé de bons et de mauvais instincts, de vertus et de vices, n'étant en réalité ni sauvages ni civilisés, mais se tenant constamment sur l'extrême limite qui sépare les uns des autres, appropriant les lois à leurs besoins, les faisant et les défaisant selon leur

caprice, et en résumé ne s'y soumettant que tors* qu'ils y trouvent avantage.

En somme, ces hommes étranges font après tout beaucoup de bien aux pays où ils campent; aussi on les encourage plutôt qu'on ne les tracasse, à moins cependant qu'ils ne se permettent, comme cela leur arrive souvent, de trop fortes excentricités ; telles que de recevoir à coups de fusil le propriétaire du terrain dont ils se sont indûment emparés, de lui déchirer au nez ses titres de propriété, et de le renvoyer à demi-mort demander aide et protection à la loi ; si mieux ils ne préfèrent le pendre à un arbre pour servir de pâture aux oiseaux de proie.

Avec le temps, la plupart de ces squatters deviennent des membres utiles d'une société qui s'est peu à peu groupée autour d'eux; les autres, c'està-dire les incorrigibles , continuent à s'avancer plus loin dans le désert, pour ne s'arrêter définitivement que lorsque la mort les surprend et les couche dans une tombe souvent sanglante.

Samuel Dickson était un squatter pur sang, sa vie entière n'avait été qu'un long pèlerinage à travers tous les États de l'Union ; fatigué enfin de par* courir sans cesse des pays civilisés dans lesquels ils se sentait mal à l'aise et poursuivi par son inquiétude naturelle 5 un jour, ainsi que nous l'avons rapporté plus haut, il avait pris une grande résolution et, abandonnant sans regret tout ce qu'il pos*

sédait, il s'était mis résolûmeot en route avec sa famille et ses serviteurs, pour aller à la recherche d'une terre où nul avant lui n'avait posé les pieds.

C'était lui qui avait découvert la vallée décrite au commencement de ce chapitre.

Nous ne rapporterons pas les péripéties d'un voyage fait à travers des contrées incultes, sans guides et sans renseignements d'aucune sorte, ce récit exigerait un volume : les difficultés que les pionniers eurent à surmonter, les périls qu'ils coururent, les souffrances auxquelles ils furent exposés dépassent de bien loin les limites du possible ; mais ils ne se laissèrent décourager ni arrêter par rien, et à travers tous les obstacles ils continuèrent impassiblement à marcher droit devant eux.

Un soir, ils avaient établi leur camp non loin d'une gorge assez étroite et si boisée qu'ils n'avaient pas voulu s* aventurer à la traverser pendant les ténèbres, et comme après tout rien ne les pressait, que leur voyage n'avait pas de but marqué, ils s'étaient philosophiquement installés pour la nuit sur le bord d'un petit cours d'eau, au milieu d'une verte prairie qui leur offrait d'excellents pâturages pour leurs bestiaux et leurs chevaux.

Le lendemain, un peu avant le lever du soleil, tandis que ses compagnons dormaient encore Samuel Dickson s'était levé, avait pris son rifle et s'était avancé dans la direction du défilé, dans le double but de le reconnaître et d'abattre, s'il était

DU MISSOURI il7

possible, une ou deux pièces de gibier pour le repas du matin, car les vivres étaient excessivement rares en ce moment dans la caravane, et la veille les aventuriers s'étaient couchés à peu près sans souper.

Harry Dickson, placé en sentinelle aux abords du camp pour veiller à la sûreté commune, avait seul vu sortir son oncle, mais comme celui-ci n'avait pas jugé à propos de lui adresser la parole, il s'était donné garde de l'interroger.

Samuel Dickson s'était donc éloigné le rifle sous le bras, les maind dans ses poches, en sifflant le yankee Doodle et n'avait pas tardé à disparaître du milieu des hautes herbes sans qu'il fût possible à son neveu de reconnaître la direction qu'il avait prise.

Vu à la clarté du soleil, le défilé n'était pas aussi obstrué par les arbres et les buissons qu'il avait paru l'être la veille aux lueurs douteuses du crépuscule ; l'entrée seulement était masquée par un rideau de jeunes arbres faciles à abattre avec quelques coups de hache.

L'Américain poussa en avant, se frayant un passage avec son bownie-knife, résolu à aller jusqu'à l'extrémité du défilé, afin de bien s'assurer de l'état des choses et être ainsi en mesure de donner à son frère des renseignements positifs.

Tout à coup un brusque mouvement s'opéra dans les buissons, un élan se leva et s'élança en avant à toute course.

118~ LES OtJTtAWS

— By god ! s'écria rAmérîcain, voilà un démon qui n'a pas de rhumatismes. Comme il détale! Je Faurjû ou le diable m'emporte ! C'est mon déjeuner qui court devant moi.

Tout en faisant cet aparté il se mit à la poursuite de l'élan, qu'il apercevait parfois à travers les éclaircies des arbres et des buissons, mais toujours à une trop grande distance pour qu'il pût le tirer avec l'espérance de le toucher.

Depuis plus de vingt minutes il courait ainsi le canon du rifle en avant, ne regardant ni à droite ni à gauche, lorsqu'il vit l'élan arrêté droit sur ses jarrets tremblants et donnant des signes d'inquiétude, comme s'il eût découvert un autre ennemi dans la direction qu'il suivait.

L'Américain ne voulant pas laisser échapper l'occasion que lui offrait si généreusement le hasard, épaula vivement son rifle, visa une seconde ou deux et tira.

L'élan bondit sur lui-même en bramant de doaleur et reprit sa course aflblée.

Samuel Dickson s'élança à sa poursuite ; l'animal en tenait.

Il s'agissait maintenant de ne pas le perdre.

Malheureusement pour lui, le chasseur emporté par son ardeur et les yeux constamment fixés sur son gibier qui détalait à toute vitesse, ne songeait pas à regarder où il marchait ; au moment où il lui semblait que l'élan commençait à âtiblir et

qu'il redoublait de vitesse pour l'atteindre, le pied lai manqua tout à coup, il fit une affreuse culbute et dégringola d'une hauteur de quinze pieds environ sur un lit de cailloux parfaitement durs.

La chute fut si lourde que l' Américain brisé , moula et contusionné perdît complètement connaissance.

Une vive impression de fraîcheur lui fit ouvrir les yeux.

11 regarda d'un air effaré autour de lui.

Un jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans portant le costume complet des coureurs des bois, et dont le beau et mâle visage était penché vers lui avec une expression de vif intérêt, lui humectait les tempes et la poitrine avec un linge imbibé d'eau.

— Vous sentez-vous mieux, master Samuel, lui demanda-t-il d'une voix douce et sympathique, aussitôt qu'il lui vit les yeux ouverts.

• — Hein ! s'écria TAmérifiain au comble de la surprise, qu'est-ce que cela signifie. Suis-je fou?

— Pas le moins du monde, master Samu^, vous êtes dans votre bon sens, ou du moins tout me le fait supposer.

— Mais que m'est-il donc arrivé, reprit l'autre en essayant avec une affreuse grimace causée par la douleur de se mettre sur son séant.

. — Une chose bien simple, reprit en souriant le jeune homme, vous avez tiré un élan et, dans la précipitation que vous avez mise à le poursuivre, vous n'avez pas remarqué que vousétie^ au sommet

d'une éminence et vous avez roulé en bas, voilà tout.

— Voilà tout, voilà tout, dit l'autre en grommelant, vous en parlez bien à votre aise, vous Georges, on voit bien que vous n'avez pas fait cet exécrable saut; je n'ai rien de cassé au moins?

— Non, grâce à Dieu. Pendant votre évanouissement je vous ai visité, vous en serez quitte pour une courbature et quelques contusions.

— Hum I maudit élan, si je l'avais encore ! ce ne serait que demi mal, mais il s'est échappé, le misérable.

— Mais non, vous êtes un trop adroit chasseur pour manquer ainsi le gibier que vous tirez, le pauvre animal est mort, il est là près de vous, à votre droite, regardez.

— C'est ma foi vrai I Tant mieux. C'est égal, je souffre comme si j'avais reçu une volée de coups de bâton; aidez -moi donc à me lever, Georges, voulez- vous ?

— Je ne demande pas mieux, mais peut-ôti-e serait-il préférable que vous attendiez encore un peu que vos forces soient complètement revenues,

— Du diable si j'attends une seconde : je ne suis pas une petite fille pleurarde comme ma nièce, moi I Mais à propos, dit-il en changeant subitement de ton et regardant le jeune homme d'un air soup-

. çonneux, dites-moi donc, mon gaillard ?

— Quoi donCf ms^ler Samuel? Tenez, prenez

mon bras, là, soulevez-vous, ne craignez pas d'appuyer ferme, je suis fort; encore un peu, bien ! vous .voilà debout. Voici votre rifle, il vous servira pour vous soutenir.

Grâce au secours du jeune homme, l'Américain était enfin parvenu à se remettre sur ses jambes, bieo qu'en geignant et en se plaignant, le tout accompagné d'horribles grimaces.

— Je voudrais que mon frère fût à tous les diables, avec sa sotte manie d'émigrer de partout, ditil en grommelant, dès qu'il se vit debout ; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit en ce moment. Voulezvous me répondre?

— Je ne demande pas mieux, master Samuel, interrogez. Que voulez-vouafaire de l'élan, vous ne pouvez l'emporter dans l'état ou vous êtes, désirezvous que je Vaccroche à une branche jusqu'à ce qu'on vienne le prendre ?

— By god! une fois pour toutes, je désire que vous répondiez à ma question, Georges, s'écria-t-il en frappant du pied avec colère.

— Mais à quelle question voulez-vous donc que je vous réponde , master Samuel , dit le jeune homme avec douceur, vous ne m'en avez adressé aucune.

L'Américain le regarda un instant avec une expression de raillerie sournoise, puis il se mit à rire et, lui tendant la main :

Page 1