ST2 LES OUTLAWS
Indiens; de grandes invitations avaient été faites.
Deux jours avant celui fixé pour l'union projetée, on avait vu arriver au village de nombreuse députations des principaux chefs des tribus voisines ; des Kenh'as, des Indiens du sang, des Pieds-Noirs, des Assiniboins, des Mandanes ; des Sioux même avaient fait leur entrée, revêtus de leurs plus splendides costumes de guerre et avaient été reçus par les Bisons-Hurons avec tous les honneurs exigés par l'étiquette indienne, si sévère en pareille cas.
Ces guerriers, au nombre de cinq cents au moins, avaient campé par tribus en face du village, où les principaux chefs seulement s'étaient établis dans les huttes des chefs hurons.
Quelques heures après l'arrivée des députations des Peaux-Rouges, une nouvelle troupe avait paru au loin dans la plaine se dirigeant, elle aussi, vers le village; mais cette troupe ne ressemblait en aucune faço.i à celles qui l'avaient précédée.
D'abord elle était fort jîombreuse; car elle se composait de plus de trois cents cavaliers; ces cavalier?,. nppartcnanis tous à la race blanche, étaient rcvôtus du costume si théarral et si pittoresque des Rancheros mexicains, armés jusques aux dents, et faisaient gracieuscmentcabrer les magnifiques mustangs qu'ils montaient, et dont les harnais étaient d'une grande richesse.
Quatre cavaliers galoppaient en tète de ce forinidable escadron,
Ces quntre cavaliers étaient Tom Mitcbell, le capitaine Pierre Durand, Gamote et Tête-de-Plume.
Car ces redoutables visiteurs n'étaient rien moins que les Outlaws.
Deux cavaliers se dirigeant aussi vers le village, galoppaient isolement à deux portées de fusil environ sur le flanc de la colonne.
Ceux-ci étaient Georges Clinton, et Charbonneau dit Bon-Affût, le chasseur canadien, attac!)é au service du jeune homme.
Rien n'avait été oublié pour donner un lustre extraordinaire.à la cérémonie.
Cependant l'arrivée de Tom Mitchell à la tète d'une troupe aussi nombreuse causa uno vague inquiétude aux guerriers peaux-rouges, quj la réputation du célèbre outlaw remplissait de terreur.
Les Sachems les plus renommés de la tribu suivis des trois Canadiens, de Balle-Franche et d'Olivier, accoururent avec empressement à la rencontre des nouveaux venus, et leur firent l'accueil le plus cordial et le plus chaleureux.
Le capitaine Pierre Durand, qui avait quitté son déguisement, se tint caché un peu en arrière de ses compagnons et se cacha le bas du visage avec son zarapé.
Après l'échange des premiers compliments, Mitchell ordonna à sa troupe de camper à Tendroit même où elle se trouvait, et entra dans le village suivi seulement par le capitaine, et par Georges
374 LES OtfTLAinS
Clinton et son chassenr qui les avaient rejoints. Tons entrèrent dans la hutte de Louis Berger en abandonnant leurs chevaux à des enfants indiens qui les conduisirent au corral.
— Messieurs, dit TomMitchell aussitôt que la porte fut fermée et que chacun d'eux eut pris place autour d'une table chargée de raffraichissemeote de toutes sortes, je vous dois avant tout une explication,
— Une explication; capitaine? je ne vous comprends pas, fit Louis Berger.
— Oui, monsieur; je vous doisToxpUcation, non point de ma présence ici puisque vous m'avez gracieusement invité, mais de mon arrivée à la tête d'une troupe aussi nombreuse et aussi formidablement armée.
— Ah! ahl En effet, capitaine, je vous avoue que nous avons tous été étonnés de vous voir une si redoutable escorte.
— C'est à ce sujet, messieurs, que je désire m'expliquer, en vous priant de répétel*, sans y rien changer mes paroles aux chefs de votre tribu.
— Aux chefs de la tribu? capitaine, un jour <îe fête comme celui-ci !
— Oui, il est important qu'ils soient instruits au plus vite de ce qui se passe ; l'affaire est plus sérieuse que vous ne le supposez.
— R en n'est plus facile que de les prévenir : ils sont en ce moment réunis dans la grande butte
Kédeeitie; dmifl un instant ils seront ieit Jetais nm^cnèoie ei veus le désirez* ..
-^^ Gardez-vous en bien, tous les ye»ix sont ooverts, les espions sont aux aguets; cette démurcbe Extraordinaire éveillerait les soupçons : c'esfi ce qu'il faut éviter à tout pri;r, la trahison vous emteure; la plus légère imprudenoe amènerait péat<- Ure une explosion subite, qu'il faut prévotip par tous les moyens, jusqu'^à oe que du moins vous soyez en mesure non-seulement de lui faire bravement faee, maist encore de la comprimer.
•**^ Il y a donc trahison ?
-^ Trahison et complot, oui; mais rassurez* vous, je suis instruit de tout et j'espère que nous serons bientôt ^> mesure de déjouer le complot tramé dans l'ombre par deux misérables, dont l'un aveuglé .par la passion e$t peut-être excusable, mais dont l'autre est malheureusement votre proche parent.
^* Lagreneyl s'écrièrent les quatre Canadiens d'une seule voix.
— En effet, ajouta Louis Berger, notre cousin à refbsé l'invitation que nous lui avons faîte...
-^ Sous des prétextes futiles, qui nous ont même fort étonnés, appuya François Berger.
— C'était cependant une belle occasion que nous lui offrions là de se reconcilier avec nous, -reprit raïeul avec un soupir; mais que la volonté de Dieu soit faite, en toutes choses ! Parlez, capitaine, nous vous écoutons.
376 tes OUTLAWS
Le capitaine Pierre Durand, sous prétexte de 1 tigue, s'était retiré dans la chambre de Balk Franche où le jeune homme s'était empressé l'installer. i
Depuis quelques instants le jeune chasseur étai rentré dans la pièce et, l'épaule appuyée contre li cloison, il écoutait attentivement la conversation
— Dieu me pardonne d'accuser un parent, (Ut-ii d'une voix triste ! Mais c'est moi qui ai porté l'invitation à notre cousin ; sa réception fut loin d'ètn cordiale : il semblait gêné devant moi, né me répondait qu'à peine et, pendant tout le temps que je restai avec lui, ses regards erraient d*un côté et d'un autre, sans jamais qu'il les fixât sur moi; 3 tressaillait au moindre bruit, et se bâta de me congédier, sans même m' offrir un gobelet d'ale ; de plus j'ai remarqué une foule de pistes singulières, qui se croisaient aux abords de sa hutte et s'cnchevètraieiU si bien les unes dans les autres, qu'il me fût complètement impossible de les reconnaître,
— Tout ce que dit mon fils n'est malheureuseu)ent que trop vrai, murmura François Berger.
— Mais vous avez parlé de deux hommes, capitaine, quel est l'autre ? demanda l'aïeul.
— L'autre, répondit l'Outlaw, l'autre est un Indien, un fils de celte tribu, renommé déjà quoique bien jeune encore, un chef enhn que vous connaissez tous.
— Tabush-Shahl s'écria Balle-Franche.
— C'est vous qui l'avez nommé.
— Oui, oui, reprit le jeune homme, depuis quelque temps, sa conduite n'est point ce qu elle devrait être, il hait Numank-Charakë, mon frère; d'ailleurs il a assez prouvé son mauvais vouloir, loi-s de la dernière expédition de Numank-Chamkè qui a si misérablement avorté à cause de lui.
— En admettant, dit l'aïeul, que Tabush-Shah haïsse le chef, je ne vois lè^ qu'une de ces défaillances de caractères si générales parmi les Indiens: cette haine est toute personnelle et n'est que le produit d'un sentiment trop vif de jalousie contre un rival plus heureux que lui à la guerre.
— Et en amour, dit nettement le capitaine.
— Gomment, il aimerait...
— Votre petite fille, oui, et cela depuis longtemps, interrompit l'Outlaw : l'enlèvement deRoséedu-Soir, et sa remise entre mes mains n'avait été convenue entre Lagrénay et loi que parce qu'il avait l'espoir, que la jeune fille lui serait ensuite livrée par moi, ainsi que je l'appris plus tard de la bouche même de Lagrénay.
— Mais grâce à vous, capitaine, le coup à manqué; ma fille épouse Numank-Charakè, Tabush- Shah n'a plus d'espoir, objecta François Berger.
— 11 a l'espoir de se venger d'abord, en tuant son rival, s' emparant de la femme qu'il aime et peut-être gr&ce à des disposition^ fort bien prises, je
dois en convenir, devenir possesseur du trésor que vous savez, et se faire nommer chef de cette tribu : Voilà en deux mots les projets de Tabush*Shah...; pour les accomplir, il s'est ligué avec Lagreoey et presque tous les chefs Indiens, qui se sont rendus aujourd'hui à votre invitation.
— Ohl c'est une trahison horrible! Mais comment êtes-vous si bien instmit, capitaine?
— Qu'importe coriament j'ai découvert cette trame, si j'en tiens to^sles fils; ignorér-vous donc que dans l'intérêt de ma propre sûreté, je suis obligé d'entretenir des espions dans toutes les nations indiennes, du haut Missouri ? Ce sont ces espions qui m'ont instruit; maintenant vous voilà prévenus, c'est à vous de vous mettre sur vos gardes.
— Connaissez- vous le plan (îe$ conspirateurs? -— Je le connais, et pour ce qui voçs toudhef er-
sonnellement, je mè: crois en inesuTe dé.lç déjouer : voilà pom* quel motif je suis venu, à la tète d'une troupe aussi nombreuse, camper devant votre village, de plus j'ai laissé en arrière cinquante hommes résolus, qui ont des instructions détaillées ; occupez-vous donc simplement de ce qui regarde la sûreté des chefs <le votre nation et particulièrement de celle des habitants du village.
— Mais que faire, capitaine?
— Prévenir les Sachems, vous tenir sur vos gardes et laisser aller les choses : il faut prendre ces misérables, la main dans le sac.
-^ Vous avez raison , et je vais. . .
— Surtout agiriez avec la plus grande prudence, .vous avez affaire à des ennemis bien rusés.
^^ Soyez tranquille ; iuerci de noua avoir avertifl.
— Bah ! je ne fais que payer la dette que j*ai contracté, envers vous.
— A propos, quand a lieu Tenlèvement ?
— Demain ^soir.
— Très- bien, nous avons le temps d'agir alors. Louis Berger se leva et quitta la hutte, suivi de
son fils.
— Quanta vous, chasseur, ajouta le capitaine en s' adressant à Balle-Franche, ne pensez-vous pas qu'il serait important que vous vous entendiez avec Numank-Charakè, sur ce que vous comptez faire tous deux?
— Je ne restais ici que par politesse, capitaine, evous avoue que j*ai hâte d'instruire mon frère de ce qui se passe, et puisque vous m'y autorisez, loa foi ! je profiterai de votre permission.
— Surtout prenez garde de donner Téveil sur vos projets.
— Ne craignez rien, répondit-il en riant, nous sommes Indiens contre Canadiens, Iç diable luimême ne saurait dire lesquels sont les plus rusé^. Vous êtes ici chçz vous, capitaine, agissez en conséquence; d'ailleurs mon absence ne 3era pa»
longue^ et il sortit aussitôt.
Il ne restait dans la salle que Georges Clinton, Chàrbonneau, Olivior et le capitaine.
— A nous deux maintenant monsieur Clinton,, dit rOutlaw en souriant, bien que notre connaissance se soit faite dans d* assez tristes conditions, je tiens à vous prouver que je ne vous garde pas rancune, et que je suis plus votre ami que vous ne le supposez.
•--Je vous crois mon ami, capitaine, répondit le jeune homme, il n'y a rien entre nous qui nous puisse séparer.
— Au contraire, monsieur ; mais avant tout permettez-moi de dire deux mots à ce jeune Français.
— A moi? monsieur, dft Olivier avec surprise.
— A vous-même, monsieur, et j'espère que bientôt vous me connaîtrez mieux et que vous serez convaincu de l'intérêt que je vous porte.
— Je vous rends grâces de cet intérêt, réponditil avec une certaine froideur, bien que je ne comprenne pas...
— Entrez dans cette chambre, monsieur, et vous me comprendrez.
— Que voulez- vous dire?
— Je veux dire, monsieur, que dans cette chambre que je vous désigne, vous trouverez un vieil ami.
-^ Un vieil ami! moi, monsieur? s'écria4-il, vous vous trompez ; vous ignorez sans doute qu'é* tranger en ce pays où je suis arrivé il y a quelques
DU AilSSOUHI 38i
mois à peiue, excepté les quelques personnes qui tout à l'heure étaient réunies ici, je n'ai aucune connaissance et par conséquent aucun ami.
— Peut-être, reprit-il toujours souriant; dans tous les cas, croyez-moi, entrez dans cette chambre ; si je me suis trompé, si la personne qui s'y trouve n'est pas un de vos amis les plus chers, eh bien I le mal ne sera pas grand.
— ^ C'est vrai, monsieur, et je vous avoue que votre singulière insistance m'intrigue malgré moi, et, quoi qu'il puisse arriver, je ne vois point pourquoi j'hésiterais plus longtemps à vous satisfaire.
— Allez, monsieur, allez ; vous me remercierez, j*en suis sûr.
Olivier ouvrit alors la porte et pénétra dans la (banibre de Balle-Franche.
— Revenons maintenant à notre conversation s*il vous plaît, monsieur Clinton, dit le capitaine en saluant le jeune homme avec courtoisie.
— Je suis à vos ordres, capitaine.
— Je n'ai pas tout dit à ces messieurs, lorsque j'ai dévoilé les machinations du squatter Lagreney et de son complice Tabusk-Shah; j'ai passé sous silence certains faits qui vous regardent seuK
— Moi?
— Vous allez juger par vous-même de la véracité de mon dire ; seulement je vous prie de m* excuser si, en vous parlant aussi franchement et ce <}ans le but de vous rendre un véritable service, je
LES OtJTLAWS
me vois contraint de toucher à Tutie des fibres les plus secrètes de votre cœur.
— Capitaine !
— Un mot seulement, reprit-il avec une certaine vivacité. Vous aimez chastement et passiooément une jeune fille, dont il est inutile de prononcer le nom ici; pour elle, vous ave2 tout abandonné avec joie et vous êtes venu, sans calcul, sans arriére-pensée, vous homme riche, Considéré, appartetiant essentiellement à la vie civilisée ; au fond de ces déserts terribles, au milieu de ces sauvages aux mœurs atroces, bravant pendant uti lôiig Voyage sur des chemins à peine ffayés des dangers qui souvent effraieraient des aventuriers poussés par le plus puissant mobile, la soif de ror. •
— Capitaine, en vérité, s'écria le jeune homme qui perdait contenance.
— Je n'ai que quelques mots à ajouter. Cette jeune fille si chaste et si pure, cette enfant qui se souvient de ses ailés d*ange oubliées dans le ciel ; cette créature chérie qui vous aime, et que son père refuse de vous accorder, vous Tavez revue; vous espérez pouvoir vaincre la résistance que Josuah Dickson, pourquoi ne dirai-je pas soîï nom? oppose à votre bonheur; prenez garde, monsieur Clinton, un danger terrible est suspendu sur votre tête et menace de détruire à jamais votre bonheur.
— Au nom du ciell parlez I s'écria le jeune
nu MISSOURI 383
homme en proie à une animation étrange. Josuah Dickson.. •
— Ignore votre présence, ou plutét votre voisinage; car vous vous êtes campé sur la frontière même de son défrichement ; il ne sait rien, ne se doute de rien : ie danger qui vous menace ne vient donc pas de lui.
-— Mais alors?
— Allons, cher monsieur, vous êtes par ma foi d'une candeur par trop naïve, croyez*vou3 donc que les Peaux-Rouges ne voient pas clair et qu'ils n^nt pas d'yeux comme nous autres; tous les hommes, quelle que soit leur couleur et leur degré de civilisation^ ont les mêmes prissions et les! mêmes vices; la nature les a tous coulés dans le reétné moule; seulement nous autres, gens civilisés, nous avons un vice de plus que nous devons à notre éducation, l'hypocrisie. Le Peau-Houge est féroce^ brutal, et marche droit à $on but: voilà la seule différence qui existe lentre eux et nous. '
— Ainsi vous supposez?,.!
— Je ne suppose pas, monsieurj je suis sûr.
Cherchez, furetez, informez- vous; c'est votre affaire, gardez votre bien, cela vous regarde seul, vous ignorez les ruses du désert? Qu'importe Cela? N'avez-vous point auprès de vous un des. chasseurs^ les plus expérimentés des grandes savanes. Laissezvous guider par lui; il est honnête, dévoué, intelligent; il ne vous trompera pas; seulement, croyez-
moi, si vous voulez sauver celle que vous aimez d'un malheur irréparable, plus horrible même que la mort, hâtez-vous ; vous n'avez pas un instant à perdre. Qu'en pensez-vous, Bon-Affût.
— Je pense que vous avez raison, capitaine, répondit franchement le Canadien, et que vous voyez clair.
— Merci de Tavis et de la façon dont il est donné. Je tiens un bout de la piste, ajouta-t-il avec un fin sourire, bientôt je tiendrai l'autre.
— C'est affaire à vous, et je sais que vous réussirez. Quand vous mettrez-vous en chasse, monsieur Clinton ?
— Le plus tôt possible, dit vivement Georges Clinton.
— Nous partirons ce soir, après le coucher du soleil, ajouta Bon-Affftt.
— A la bonne heure,, voilà qui est parler.
— Capitaine, quoi qu'il arrive, comptez sur moi comme, sur votre ami le plus dévoué.
Et il lui tendit la main droite, que TOutlaw serra dans la sienne.
— Je me souviendrai, dit Toiu Milchell.
— J'y compte, répondit le jeune homme»
En ce moment la porte de la chambre de Balle- Franche s ouvrit.
Olivier et le capitaine Pierre Durand parurent.
Où Ton eiLplique au lecteur le» cérémonie» d'un martaipe Indien.
En même temps que le capitaine Durand et Oli* vier rentraient dans la salle par une porte, les trois Canadiens y rentraient eux par une autre ; de sorte qu'Olivier, dont le franc et loyal visage rayonnait littéralement de joie, fut contraint malgré lui d'ajourner à un moment plus opportun les remerciements qu'il se proposait de faire à l'Outlaw.
Cependant il s'approcha vivement de lui, lui saisit la main, qu'il serra chaleureusement, et d'une voix étouffée par l'émotion :
— Capitaine, lui dit-il, on ne reconnaît pas avec des mots les services immenses que vous m'avez rendus ; je sais tout; disposez de moi, je vous appartiens.
— Je reçois votre promesse, répondit eo souriâot le capitaine : au besoin je vous la rappellerai.
— Soit 1 je serai prêt à voas suivre et à vous obéir, comme à mon ami et à mon chef; mais cet homme, ce misérable qui m'est venu chercher jusqu'ici, vous me le livrerez.
— Non-seulement je m*y engage, mais encore, je remettrai entre vos mains les papiers précieux qui établissent d'une façon péremptoire et indiscutable vos droits à porter le nom et le titre qu'on prêléiid vous ravir.
— Merci, capitaine, merci.
— Mais laissons cela quant à présent, et venons au plus pressé c'est à dire aux moyens de sortir sains et saufs nos amis de la position terrible dans laquelle ils se trouvent.
La conversation devint alors générale.
Les deux vieux chasseurs canadiens avaient manœuvré avec leur habileté habituelle.
Les principaux sachems de la tribu étaient avertis et par conséquent sur leurs gardes.
Les grands braves de la nation prévenus par eux un à un étaient prêts à agir au premier signal.
Certains postes importants avaient été occupés sans affectation, certaines mesures fort graves, prises en sourdine.
Et tout cela avec une adresse telle, que nul des nombreux étrangers, qui en ce moment encombraient le village, ne s'en était douté.
Les Indiens et les chasseurs canadiens, habitant la tribu, affectaient une tranquillité si complète, unQ confiance si grande ; ils ((lisaient avec une si grwde courtoisie les honneurs de leurs buttejî ^ leurs hôtes, que les chefs eqnemis, malgré toute leur astuce et leur habitude des coups de mains et des iburbçries de tpute sorte, n'avaiept. malgré tout Iç soin qu'ils y avaient mis, pu rien découvrir, ni uo regard, ni un sourire, ni un geste imprudent qui éveillât en eux le plus léger soupçon.
En apparence, tout le monde était cont^t^ joyçux, libre de soucis ; en réalité chacun avait h main sur ses armes, dans la prévisipp d'une lutte inévitable et prochaine.
Un peu avant le coucher in soleil, les cérémonies préparatoires du mariage commencèrent,
On entendit au dehors un grand bruits produit par les çhichikouès et les sifflets de guerre, fait^ d'un tibia humain, que les guerriers Peau^-^ougen portent tous pendus au cou ; et une nombreuse cavalcade, composée des principaux chefs de la tribu et de ceux des tribus étrangères, invités pQi^r la solennité, s'arrêta devant la hutte de3 chasseurs, à la porte de laquelle Numank-CharaKè, qui mar* chait en t$te du cotHëge, frappa légèrement du bois de sa laoçe.
La porte s'ouvrit aussitôt et Taïevl, ayant son fils 4 sa droite, et son petit-Qls ix sa giaucbe, parut sur le s«uil»
— Qui êtes- vous et que demandez-vous? dit faïeul, d'une voix grave.
— Nous sommes des guerriers, qui nous rendons au grand conseil de la nation, répondit aussitôt Numank-Charakë, et nous demandons l'hospitalité pour une heure, afin de nous remettre de notre fatigue, et paraître décemment devant les chefs qui nous ont convoqués.
— Entrez au nom du Wacondah, et soyez les bienvenus dans cette humble demeure.
— Notre troupe est trop nombreuse, mon père, j'entrerai seulement avec deux de mes compagnons ; les autres demeureront ici, où des rafraîchissements leur seront offerts.
— Agissez à votre guises vous êtes le seul maître ici, tant qu'il vous plaira d'être mon hôte.
Numank-Charakë mit pied à terre, ainsi que *Tabush-Shah et un autre chef, Sioux de nation, et tous trois pénétrèrent dans la hutte.
Des rafraichissements préparés à l'avance furent aussitôt portés aux guerriers qui restaient au dehors.
Sur un signe de Taïeul, chacun prit place autour de la table,
— Encore une fois soyez les bien-venus, au nom du Grand-Esprit, mes hôtes reprit Louis Berger, en désignant à Numank-Charakë un siège à sa droite.
Les deux autres chefs s'assirent l'un auprès de François Berger, l'autre à côté de Balle-Franche,
Les rafraîchissements circulèrent alors.
C'était de Ja bière, du wi&key, de l'eau de Stnilax et d'autres boissons fermentées.
Les gobelets circulèrent à la ronde ; au bout de dix minutes à peu près on bourra les calumets.
Louis Berger frappa sur la table et Rosée-du-Soir parut un réchaud d'une main ; de l'autre elle tenait plusieurs baguettes médecines, destinées à allumer les pipes, afin que les doigts des fumetirs ne touchasseni pas les charbons incandescents.
La jeune fille rougissante et les yeux timidement baissés s'approcha légère comme une gazelle; elle était adorablement belle en ce moment.
Numânk-Charakè se tourna vers elle, la regarda un instant d'un air froid, que démentait l'éclat fulgui*ant de son regard, et s' adressant à l'aïeul :
— Cette charmante jeune femme est voire esclave sansdoiite?
— Non, répondit le vieillard, c'est la fille de mon fils; elle vient d'accomplir son dix-septième printemps.
— Elle est belle comme la vierge des premiers aœoure, dit Tabush-Shah d'une voix qu'on sentit trembler malgré lui.
— Ne songez-vous pas, dit l'autre chef, à l'unir à un guerrier renommé, dont elle préparera la nourriture, fourbira les armes et soignera le calli.
— Rosée-du-Soir est bien jeune encore, je ne
sais si son cœur à entendu déjà les gazouillements de l'oiseau au plumage aïuré, qui illumine eomine un rayon de soleil le cœur des jeunes femmes ; en reste, son père et mol nous la laisserons entièrement libre de s* unir au guerrier qui aura su lai plaire.
— Euah! reprit le chef Sioux, le Waeôndah tient dans sa main le cœur de ses créatures; sou«vent 'la bouche incamadine des jeunes Ailes ge refuse à révéler les secrets que renferment leurs cœurs.
— Mon frère parle sagement, dit l'aïeul.
— Nous voici plusieurs chefs et plusieurs guer-^ riers renommés, réunis autour de cette table, dit Tabush-Shah, aucun de nous n'est indigne d'aspirer à devenir l'époux de la fille de votre fils, pourquoi ne tienierait-on pas l'épreuve ?
— Tous mes hôtes désirent-ils qu'il en soit ainsi? demanda le vieillard.
— Nous le demandons, répondirent d'une seule voix tous les assistants.
— Qu'il soit donc fait ainsi que vous le désirei; enfant, vous avez entendu?
La jeune QUe s'inclina et sortit.
Un instant après, une autre femme indienne d*un certain âge, femme d'un des principaux ehefe de la tribu, entra dans la salle et posa sur la table le réchaud et les baguettes médecines.
Chacun allongea la main vers la baguette.
DU MISPOUH^ m
llab pr9squ'^ussltôt Roséa^rdu^ir reparirt et «'avançant ver» Nuroapk^Cbarakè i
— Chef, lui dit-elle doucement de ia voi% mélch dteuseet) lui présentant un ealumtt allomé» daignez accepter ce caluaiet que vous of&e votre serYant««
Numank^Cbarakè prit le oaloKOdt, en aepira la fumée pendant une minute ou deuKt puis il se leva, et posant sa main sur Tépaale frissonnante de la jeune fille :
-^ Cheft, guerriers et chasseurs qui m'entourez, dit-il d'une voix ferme en promenant un regard fier sur les assii^fints, Rosée^du^oir est l'épouse de Numank-iGharakè, la femme d'un chef; Et présentant son gobelet à la jeune fille, à boire i ajout&*t-iI d'un ton de commandement.
Rosée-dU'Soir remplit le gobelet*
Le chef y trempa ses lèvres et le lui passa; la jeune fille but une gorgée. Le gobelet fit ensuite le tour de la table et revint vide aux mains de Nu^ mank-Charakè. .
^« Cette femme est maintenant mienne, le reconnaissez^vous, dit^l ?
•— Nous le reconnaissons.
«« Demain^ j^ la conduirai dans mon calli.
^^ Nous désirons la conserver quelques jours encore, dit l'aïeul.
-^ Pas une heure, pas une seconde de plus que je l'ai résolu.
— Vous l'enlèverez donc malgré nous, alors?
B99 tES OUTLAWS
— Opi, s'il le faut, répondit-il. d'une voix fière. Sur ces paroles chacun se ieva;Rosée-du-Soir
s'était retirée.
— Dans une heure la rançon de Rosée-du-Soîr 45era payée, reprît le chef.
Il sortit suivi des deux autres Indiens et accompagné de tous les assistants.
Les trois chefe montèrent à cheval ; Numank* Charakë salua gracieusement.
— A demain, dit41 en se remettant à la tète du cortège.
Les cavaliers partirent alors' au galop et les Canadiens rentrèrent dans leur demeure.
Une heure plus tard, ainsi que Tavait annoncé le jeune chef, de riches présents en chevaux, armes et fourures formant la rançon ou plutôt la dot de Rosée-du-Soir furent portés à la hutte par plusieurs guerriers indiens, qui remportèrent en se retirant des présents non moins précieux et non moins magnifiques pour Numank-Gharakè.
Tous les rites préparatoires avaient été scrupuleusement accomplis selon les exigences de Tétiquette indienne; qu'on ne sourie pas, sous Henri III et Louis XIV l'étiquette n'eut jamais en France d'exigences aussi grandes; d'ailleurs à quoi bon s'étonner? Qu'ils soient blancs, noires, jaunes, rouges ou seulement bistrés, partout les hommes ne sont-ils pas les mêmes, vils, bas^ rampants jusqu'à la bassesse ; sauvages ou civilisés, tous se
DU MISSOURI 39â
laissent prendre par un titre, un cordon ou un ruban, oripeaux misérables, dont celui qui les donne se rit le premier ; car plus que tous il est à même de juger les individus qui s*applatissent devant lui et de jauger à sa juste valeur Tignominie honteuse de la bêtise humaine. Les oripaux et l'uniforme font tout, et cependant, dit TÉvangile, nous sortons, tous de la même côte.
Hélas ! il y a dans le fumier humain des immondices que, sous peine d'asphyxie foudroyante, il n'est point donné à un honnête homme de sonder : donc n'allons pas plus loin et résumons-nous en constatant cette triste et trop flagrante vérité :
Le plus méprisable de tous les animaux jetés sur cette terreestl'homme; parce qu'il se glorifie de sa propre bassesse et s'en fait un marchepied ignoble pour arriver à ce qu'il appelle les honneurs, et qu'il atteint en faisant un Dieu, ou plutôt une idole, du fétiche misérable auquel sa horiteuse ambition a seule trop souvent donné une valeur relative.
J'aime encore mieux les Peaux-Rouges, ils sont féroces, brutaux ; mais au moins ils marchent droit à leur but et n'ont inventé des croix ou des ordres d'aucunes sortes : donc Je reviens à eux.
La nuit fut calme.
Rien ne faisait prévoir la lutte sourde engngée entre Numank-Charakè et Tabush-Shah, lutte qui cependant ne devait pas, selon toutes les prévisions tarder à éclater au grand jour.
Le lendemain se passa en fêtes et en festins.
L'Ouilaw avait quitté les squatters et &*éi(ût re* tiré dans son camp, accompagné du capitaine Durand, d'Olivier, de Georges Clinton et de Charbonneau.
Un peu après le coucher du soleil Tom Mitehel avait fait monter à cheval cent hommes des plus résolus de sa troupe, avait laissé le reste du détachement sous les ordres de Camote et s'était éloigné avec ses amis, cela si doucement et avec tant de précautions que nul ne s'était aperçu de son départ.
Selon la coutume indienne, l'homme qui prend femme la prend dans toute l'acception dn mot, c'est-à'dire qu'il l'enlève de vive force et s'enfuit avec elle dans la savane; puis il revient dm jours après au village menant sa femuie en croupe, sacrifie, devant la hutte de son beau-père, une jument qui n'a pas porté, en arrache le cœur avec le* quel il fait une croix sur le front de sa femme et sur le sien, et tout est dit: le mariage est conclu, l'union consommée.
L'étiquette indienne l'exige ainsi.
Numank-Charakè avait garde d'y faillir: deM côté les Canadiens savaient parfaitement quel rôle ils devaient jouer en cette circonstance.
Vers dix heures du soir, au moment où tous te bruits s'éloignaient dans le village, la hutte de Louis Berger fut assaillie de tous les côtés, celte
fois, par une troupe de guerriers indiens, ayant à sa tête Numank-Charakè.
Les trois Canadiens sortirent bravement au-devant des assaillants.
— Que voulez-vous? demanda Louis Berger.
— Ma femme, que vous retenez Indûment, répondit le chef.
Et sans plus de pourparlers, le combat cornnoença ; combat peu terrible.
Trois hommes tirèrent quelques coups de fusils en Taîr par acquis de conscience et pour constater une résistance acharnée que chacun savait fictive; la jeune fille fut enlevée comme une plume légère sur le cheval du Numank-Charakè, et toute la troupe s'enfuit ventre à terre en poussant des hourras de triomphe.
Cette troupe se composait d'une cetitaîne de guerriers au moins, appartenant presque tous aux tribus Invitées au mariage dix ou douze guerriers du village, tout au plus, parmi lesquels se trouvait Tabush-Shah, accompagnaient le jeune chef.
A peine les ravisseurs avaient-ils disparu en emportant cette charmante proie, que Balle- Franche sortit de la hutte et siffla d'une certaine fâçott.
Aussitôt apparurent, comme par enchantement, des guerriers montés sur leurs mustangs et armés jusqu'aux dents, qui vinrent instantanément se ranger auprès du jeune homme.
Celui-ci était déjà à cheval.
— En avant! cria-t-il d'une voix stridente en brandissant son fusil au-dessus de sa tête.
Les guerriers se courbèrent sur le cou de leurs chevaux et partirent comme un tourbillon.
Ce fut pendant près d'une heure une de ces courtes insensées dont nulle plume ne saurait rendre les émouvantes pérépéties.
Les chevauxf semblant s'identifier avec la pensée de ceux qui les montaient, couraient dans la nuit avec la vélocité terrible des coursiers fantastiques des ballades allemandes, franchissant tous les obstacles, enjambant les ravins, gravissant les colline."^, sautant les précipices, sans un seul instant ralentir leur allure.
Au bout d'une heure, les chevaux haletaient; cette course affolée les rendait furieux ; ils ne sentaient plus ni le mord, ni la bride et piquaient tout droit devant eux comme.poussés par la fatalité.
— En af ant ! en avant 1 criait Balle-Franche, d'une voix stridente.
Et on redoublait d'ardeur et la course prenait des proportions inouies.
Ceux qui tombaient, on leur passait sur le corps, sans s'en inquiéter, sans même les voir : il fallait arriver.
Soudain des coups de feu se firent entendre, des lueurs sinistres rayèrent les ténèbres; un combat acharné ?o livrait à peu de distance.
Balle-Franche piqua son cheval de la pointe de son poignard.
— En avant I cria-t-il une dernière fois.
Les chevaux firent un effort suprême, et se ruèrent comme un ouragan au milieu de la mêlée.
Les guerriers poussèrent leur cri de guerre et se mêlèrent aussitôt à lutte.
Un second cri de guerre poussé par une troupe de cavaliers qui arrivait du côté opposé leur répondit.
11 était temps que ce double secours arrivât à celui qu'ils venaient secourir.
Numank-Charakè, attaqué à l'improviste par ceux qui lui faisaient escorte, mais averti et par conséquent se tenant sur ses gardes, s'était vivement jeté à bas de son cheval, en enlevant sa femme dans ses bras.
Le brave jeune homme s'était adossé contre le tronc énorme d'un acajou ^t, entouré des sept ou huit guerriers qui lui étaient demeurés fidèles, il avait héroïquement entrepris cette lutte impossible, de dix hommes résolus à se faire tuer plutôt que de se rendre, contre cent acharnés à les sacrifier à leur haine.
Rosée-du-Soir avait été cachée sous un amas de feuilles au pied même de l'arbre, et le combat avait conamencé terrible et sans merci.
De tous ses compagnons, deux restaient seuls debout; cependant Numank-Charakè combattait
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encore. Lui et ses deux eompagnons.baletatent, accablés de fatigue ; leur sang coulait par plusieurs blessures légères, à la vérité » mais ils sentaient leurs forces les abandonner. Quelques minutes encore, ils étaient perdus; ils le sentaient et redoublaient des efforts déjà prodigieux. Leurs ennemis aussi le sentaient; de leur côté ils savaient le prix des minutes qui leur restaient et se précipitaient avec une rage folle contre ces trois titans qu'ils ne pouvaient réussir à abattre.
Ce fut en ce moment que le double secours arriva. Pendant près de dix minutes il y eut une mêlée indescriptible, un carnage horrible.
Puis un grand silence se fit.
Silence lugubre, sinistre, qu'aucun cri de triomphe ne troubla pendant un instant.
Tous les traîtres étaient morts, un seul excepté; celui surtout qu'on voulait atteindre : Tabust-Shah I
Il avait fui; comment? nul n'aurait su le dire.
Il avait combattu comme un démon avec toute la rage du désespoir ; puis tout à coup au moment ou Balle-Franche, après l'avoir abattu d'un coup de crosse, se jetait à corps perdu sur lui pour ^*en emparer, il avait glissé littéralement entre ses doigts comme une couleuvre, et avait disparu sans qu'il fut possible de le retrouver.
Le premier soin de Balle-Franche et de Tom Mitchell qui commandait la seconde troupe fut de chercher Numank-Gbarakè.
. Des torche? furent allumées.
Le champ de bataille présentait un aspect horrible : les cadavres étaient amoncelés autour de l'arbre ou le combat avait été le plus acharné.
II fallut se frayer un passage au milieu d'eux pour parvenir jusqu'à Numank-Charakè et ses deux braver compagnons* qui de ces cadavres s*é*taiept fait un rempart.
Les trois braves guerriers chancelaient comme des hommes ivres : la lutte insensée qu'ils avaient si longtemps soutenue, tout en décuplant leurs forces, leur avait causé une surrexcitation nerveuse telle que, maintaiant qu'ils n'étaient plus soutenus par l'ardeur fébrile du combat, tout leur être se trouvait subitement annihilé; ils ne voyaient plus, ne sentaient plus; ils n^avaient même plus la force de balbutier une parole, et gisaient inertes et sans pensées sur les cadavres de leurs ennemis morts.
. Leurs amis eurent grand peine à les faire revenir a eux ; ce ne fut qu'à force de soins et de précautions qu'on réussit à les rappeler à la vie.
Les forces de l'homme ont des limites quelles ne sauraient impunément dépasser : l'héroïsme, si beau qu'il soit en fait, est souvent fatal; ce fut ce qui cette fois faillit arriver.
, Heureusement, les chastes et attentives caresses de Rosée-du-Soir, les soins empressés et intelligents des chasseurs et de Tom Mitchell réussirent presque à opérer un miracle.
Les trois guerriers revinrent peu a peu à la vie ; réconfortés par les cordiaux que leurs amis leur administrèrent, et surtout enorgueillis par la victoire impossible qu'ils avaient remportée, ils se sentirent enfin assez forts non-seulement pour se relever car, nous le répétons, par un hasard étrange leurs blessures n'étaient que des estafilades légères et sans importance, mais bientôt il leur fut possible de remonter à cheval et de reprendre au petit pas le chemin du village.
Numank-Gharakè avait insisté d'abord pour accomplir jusqu'au bout les rites imposés par l'étiquette à la cérémonie du mariage; mais ses amis parvinrent enfin à lui faire comprendre que ce serait folie à lui de s'opiniâtrer à demeurer seul dans le désert, où ses ennemis ne tarderaient pàs à revenir poussés par le désir de venger la mort des leurs.
Au point du jour les deux troupes réunies, et conduisant triomphalement au milieu d'elle le chef et sa jeune épouse, entrèrent dans le village.
Les tribus invitées à la cérémonie avaient disparu, abandonnant chacune à la place où elles avaient campé un paquet de flèches dont les pointes étaient tachées de sang et qui étaient liées par une peau de couleuvre.
Ce qui était une déclaration de guerre dans toutes les règles.
Gomment I^agrenny reçut une visite À Inquelle 11 ne «^attendait pas» et ce qui en advint.
Il était environ huit heures de soir, le vent sifflait en foudre et faisait s'entrechoquer avec des bruits sinistres les branches dégarnies de feuilles des arbres de la forêt, les abois saccadés des loups rouges se mêlaient aux miaulements rauques des jaguars sous les couverts ; le Missouri roulait à grand bruit ses eaux limoneuses, qui se brisaient en vagues énormes sur le rivage. Tout le monde dormait ou semblait dormir sur la plantation du squatter Lagrenay.
Seul, le vieillard veillait encore.
Assis auprès du feu mourant de Tâtre, dans son fauteuil de canne, la tête dans les deux mains, les
coudes sur une table boiteuse, le squatter lisait ou plutôt restait les yeux fixés sur une Bible posée devant lui, et que la lueur sordide d'une lampe fumeuse éclairait à peine.
Son chien, énorme dogue aux oreilles droites, à l'œil sanglant et à l'aspect féroce, était couché à ses pieds, le museau allongé sur ses pattes de de* vant, prêtant l'oreille au moindre bruit suspect et faisant parfois entendre des grondements sourds et contenus.
Lagrenay lisait-il? Cela n'était point probable : depuis plus d'une heure ses yeux demeuraient fixés sur la même page; son livre lui servait de contenance, voilà tout, et ne gênait en rien le travail de sa pensée qui, à en juger par le froncement progresif de ses épais sourcils, devenait de plus en plus ardent au fur et à mesure que le temps s'écoulait.
Déjà à plusieurs reprises le squatter avait dirigé avec une impatience mal dissimulée ses regards sur un vieux coucou à gaine, placé dans un angle de la pièce, qui entre parenthèse était la chambre d'apparat de la hutte, et il les avait ensuite re^ portés sur sa Bible graisseuse, lorsqu'un sifflement doux, bizarrement modulé à la façon de celui du crotale, se fit entendre au dehors.
D'un bond l'homme et le chien furent debout.
L'homme saisit un fusil accroché au manteau de la cheminée, le chien hérissa son poil, releva ses
lërres, ce qui laissa voir la double et formidable rangée de dents qui garnissait sa mâchoire, et poussa un grondement sourd, en fixant son œil intelligent sur son maître.
— La paix, Rock, la paix ? dit le squatter à voix basse, en flattant Tanimal de la main. La paix I c'est un ami.
Le chien cessa de gronder et se rangea derrière son maître.
Celui-ci s'approcha de la porte contre laquelle il appliqua son oreille.
— Qui est là? demanda -t-il, en étouffant sa voix.
— Un ami, répondit-on aussitôt.
— Bien peu d'amis rôdent avec de bonnes intentions à cette heure de nuit dans la savane.
— Je le sais; mais moi je suis attendu. Neuf heures sonnent, la lune se lève, me voilà ! Ouvrez.
Cette phrase était sans doute un signal, car la porte fut ouverte aussitôt.
Seulement, au lieu d'un homme, deux pénétrèrent à la fois dans la hutte.
— Que signifie cela? s'écria le squatter en se mettant en défense, tandis que son chien se jetait bravement devant lui.
— Baissez votre fusil et retenez votre chien, fieux chasseur de rats musqués, dit un des arrivants, nous ne vous voulons pas de mal, nos intentions sont amicales.
— Qui me le prouve? reprit-il vivement, sans quitter son attitude meûaçante. Je n'attendais ni l'un ni l'autre de vous.
— C'est juste. Supposez que nous vous demandons Thospitalité, nous la refuserez vous?
Le vieillard hôcha la tête d'un air de doute.
— Comment se fait-il que vous m'avez répondu justement les mêmes paroles que devait prononcer celui que j'attendais.
— Peut-être est-ce hasard, peut-être est-ce autre chose; dans tous les cas je vous répète, que quand à présent du moins vous n'avez rien à redouter de nous et que, si plus tard la situation change, ce sera vous seul qui l'aurez voulu.
— Soit! fit-il en laissant retomber'la crosse de sou fusil à terre, je me fie à vous. Couchez-vous, Rock. Entrez, messieurs, vous êtes mes hôtes.
— Merci.
Et ils entrèrent.
Lagrenay jeta une ou deux bourrées dans le feu, raviva la lumière de la lampe, retira d'une armoire un quartier de venaison, une miche de pain, un pot de double-ale et une botte d'eau-de-vie de France qu'il posa sur la table, approcha des sièges et saluant les étrangers :
— Asseyez-vous, dit-il, buvez et mangez sans crainte, vous êtes mes hôtes et sous la sauve-garde de mon honneur.
Il s'assit, les deux hommes l'imitèrent et tous
trois commencèrent à manger et à boire comme s'ils eussent été de vieux amis.
Cependant, selon la coutume dès frontières, les convives avaient gardé leurs armes à portée de la main.
Lorsque leur appétit fut à peu près calmé, on alluma les pipes et Lagrenay se tournant vers ses hôtes jugea que le moment était venu d'entamer la conversation et d'apprendre ce qu'il avait à espérer de bon ou de mauvais de ces deux hommes, qui s'étaient introduits par surprise et presque de force chez lui.
— Maintenant, messieurs, dit-il avec un sourire un peu contraint, daignerez-vous me dire qui vous êtes et quel motif assez sérieux vous amène de nuit dans mon humble demeure.
— Vous ne nous connaissez pas, master Lagrenay, répondit celui des deux étrangers qui jusqu'à ce moment avait seul porté la parole? Gela m'étonne, car nous sommes aussi voisins qu'il est possible de l'être sur la frontière.
— Je ne dis pas non, messieurs, seulement c'est, je croîs, la première fois que j'ai l'honneur devons voir.
— Je le suppose aussi, d'autant plus que depuis mon établissement près d'ici, j'ai peu couru les environs et que de plus j'ai fait un assez long voyage, dont je ne suis revenu qu'aujourd'hui dans l'après-dinée. Ma première visite a été pour vous. Je
n'ai pas perdu de temps, comme vous le voyez.
— En effet, et cette grande hâte que vous avez mise à vous rendre ici ne fait qu'accroître mon désir de vous connaître.
— Qu'à cela ne tienne, master Lagrenay, je me nomme Josuah Dickson, et voilà mon frère Samuel. Nous sommes les nouveaux propriétaires de la vallée de l'Élan. Et j'ajoute que noussommes tout à votre service. Là, maintenant, la connaissance est faite, je présume.
— Parfaitement, messieurs, parfaitement, répondit vivement Lagrenay dont le visage s'était tout d'un coup éclairci, j'ai même reçu un service éminent de votre fils Harry, master Josuah, il y a quelques jours ; il m'a sauvé la vie tout simplement.
— Oui, il m'a dit quelques mots de cette affairé', mais ce sont de ces services qu*oû est journellement appelé à se rendre sur la frontière; et le jeune homme n'y pense plus, je vous assure.
— C'est possible, master Josuah, mais moi qu'il a sauvé d*une mort horrible.
— Khbien?
^ — J'en ai conservé le souvenir.
— A votre aise! Maintenant parlons d'affaire.
— Le rendez-vous que vous aviez assigné à mon neveu avait-il trait à ce service, demanda Samuel?
— Précisément, master Samuel, dit Lagrenay.
Je tiens autant que cela m'est possible à me mon-
trer reconnaissant du bien qu'on me fait, de même que je sais venger les injures que je reçois.
— Ceci est le fait d'un brave homme ; d'ailleurs la loi des frontières ne dit-elle pas : œil pour' œil, dent pour dent.
— C'est vrsd, et cette loi est juste.
— Je ne le conteste pas; mais si cela vous est égal, nous reviendrons à mon neveu; et si rien ne s'y oppose, veuillez nous faire savoir les motifs qui vous avaient engagé à lui donner rendez-vous ce soir.
— Je n'ai aucune raison pour ne pas vous satisfaire : ces motifs sont honorables, vous en jugerez bientôt par vous-même; cependant je désirerais savoir pourquoi c'est vous, messieurs, et non lui, qui êtes venus à ce rendez-vous.
— Rien de plus simple, master Lagrenay, répondit Josuah, ainsi que je vous l'ai dit, je suis aujourd'hui-même rentré chez moi après, un voyage sur le bas de la rivière, qui a duré près d'un mois. Avant mon départ, j'avais chargé Harry, mon fils aîné, de diriger l'habitation ; à mon retour, il m'a naturellement rendu compte de ce qui s'est passé dans la vallée pendant mon absence : voilà tout le mystère.
— Je n'avais point besoin de cette explication, croyez-le, master Josuah ; cependa'^t je suis content que vous me l'ayez donnée, la position est maintenant nette et claire entre nous.
— Je le suppose, master Lagrenay, d'autant plus que si vous avez réellement à traiter de choses sérieuses, mieux vaut, il me semble, le faire avec des hommes comme mon frère et moi, qu'avec un enfant qui a à peine barbe au menton.
— Ceci est parfaitement juste ; mais l'affaire, vous regardant personnellement, il vaut mieux de toutes façons que ce soit avec vous que je la traite.
— Bien parlé, master Lagrenay, nous vous écoutons.
Le vieux squatter se recueillit pendant un instant, puis il sembla prendre définitivement son parti et affectant un air paterne :
— Soyez convaincus tout d'abord, messieurs, dit il d'une voix insinuante, que dans tout ceci seul votre intérêt m'a guidée à défaut de ma conscience, la reconnaissance m'en eût fait un devoir ; je n'ai aucun intérêt en cette affaire autre que le vôtre.
— Serions-nous menacés? demanda Samuel.
— Vous l'avez dit, master Samuel, vous êtes en effet menacés, et malheureusement par des ennemis terribles.
•^ — Expliquez-vous! s'écrièrent les deux frères.
— Peut-être ai-je tort de parler avec autant de franchise, reprit le vieux squatter, mais à la grâce de Dieu ! La reconnaissance m'entraîne, je ne saurais lui résister.
— Au nom du ciel !
— M'y voici en deux mots, je ne suis pas rhomme de longs discours ; je préfère vous dire nettement ce dont il s'agit, que de vous faire languir plus longtemps.
— Au diable! s'écria Samuel, vous feriez mieux de dire la chose quelle qu'elle soit, une fois pour toutes, au lieu de nous tenir ainsi sur des charbons ardents.
— Patience, master Samuel, j'arrive; chacun parle comme il peut et suivant son intelligence; à quoi bon m'interrompre?
Les deux Américains, les poings crispés, faisaient des efforts surhumains pour se contenir et ne point écraser ce misérable vieillard, qui semblait prendre un diabolique plaisir à se moquer d'eux, avec cette froide ironie qui tord les nerfs et fait gronder la colère au cœur des gens les plus patients et les plus pacifiques.
— En fniirez-vous une fois pour toutes, s'écria Josuah en frappant sur la table un coup de poing qui faillit la briser.
— Oh ! que vous êtes vif, reprit-il paisiblement! Mais réfléchissant sans doute qu'il avait mis assez
à l'épreuve la patience de ses auditeurs, et qu'insister davantage serait peut-être dangereux pour lui.
— En deux mots messieurs, dit-il, voici le fait : vous vous êtes établis dans la vallée de l'Élan où vous avez, je dois en convenir, fondé une magnifique plantation.
— Eh bien? s'écria Josuah.
— Patience, cette vallée appartient à une des plus puissantes nations du Missouri.
— Que m'importe I Le sol vierge appartient avant tout au premier occupant.
— Peut-être ; mais ceci ne ferait pas question, car cette nation possède bien d'autres territoires dont elle ne s'occupe guères, et probablement elle n'aurait pas songé à revendiquer son droit, si un intérêt fort grave ne l'avait engagé à le faire.
— Et cet intérêt, quel est-il î
— C'est dans cette vallée même qu'est enfoui le trésor de la nation.
— Trésor? Qu'appelez-vous trésor, vieux chasseur de rats musqués? Quel plus magnifique trésor que le sol vierge lui-même?
— Je ne discute pas ces faits avec vous, je vous dis ce qui est ; ce trésor, qui existe en effet, j'en ai la certitude, s'élève à plusieurs millions de dollars en lingots et poudre d'or.
— Tant mieux! Il est sur mon terrain, ditesvous?
— Parfaitement.
— Eh bien, il est à moi et je le garde, reprit Josuah péremptoirement.
— Prenez garde ; la lutte sera terrible, vos adversaires sont nombreux et braves, ils se sont alliés avec les Outlaws et de plus ils ont mis à leur tête un jeune homme américain comme vous, qui a
ésolu de vous réduire, et je crains bien qu'il y larvienne. D'ailleurs, agissez à votre guise, vous oilà prévenus.
— Cette attaque doit avoir lieu bientôt?
— D'un moment à Tautre, tout est prêt.
— Vous ne nous avez pas dit le nom de ce jeune iomme qui doit guider ou plutôt commander nos innemis fit observer Samuel.
— En effet, appuya Josuah, il serait important )Our nous de savoir avec quel compatriote nous dlons avoir à lutter.
— Je ne Tai pas dit ? Alors c'est que je n'y ai pas jongé, il se nomme Georges Clinton.
-^ Georges (ilinton! s'écria Josuah avec stupeur.
— Vous en avez menti, misérable, dit Samuel Bn se levant ; Georges Clinton est un honnête homme incapable d'une aussi odieuse trahison.
— J'ai dit la vérité, répondit le vieillard d^un air bénin.
Tout à coup la porte vola en éclats, et deux hommes parurent entraînant un troisième qu'ils tenaient par les bras et faisaient marcher à coup de crosses dans les reins.
— Misérable ! s'écria un des assistants qui n'était autre que Georges Clinton lui-même, vous en avez menti par la gorge 1
Rock le dogue du squatter voulut se jeter sur les arrivants, mais Charbonneau,qui accompagnait
le jeune homme retendit sur le sol d'un vigoareo coup de crosse sur la nuque.
Lagreney se leva, le fusil à la main, mais 1< deux Américains le désarmèrent et. le contraigni rent à se rasseoir.
L'homme que Georges Clinton et Charbonnea amenaient avec eux d'une si singulière façon éta le chef indien Tabush-Shah.
Derrière les trois hommes étaient apparus Ni dëje et Drack, les deux bous chiens du jeune Bostc nien; ils se tinrent respectueusement sur le seu de la porte.
— Messieurs, dit alors Georges Clinton, j crois que j'arrive à temps ; mais grâce à Diei ajouta-t-il en indiquant le chef, j'amène avec me ce misérable qui rôdait auprès de cette hutte ( qui, je l'espère, ne se fera pas trop prier pou nous dire la vérité tout entière.
Il fixa alors Tlndien, qui sentit malgré lui u frisson de terreur courir dans tous ses membres mais qui demeura froid et calme en apparence comme s'il était étranger à ce qui se passsût.
Les deux Américains étaient en proie à une in quiétude extrême ; quant à Lagreney, il se creu sait vainement h cervelle pour trouver un expé dient qui l'aidât à sortir de la situation critiqu dans laquelle l'arrivée imprévue de Georges Clin ton l'avait si subitement placé.
Au bruit causé par l'irruption tant soit peu brv
DU MtSSOURI 413
taie des trois nouveaui^ venus, la femme de La* greney, réveillée en sursaut, s'était levée à la hâte; vêtue tant bien que mal; en un tour de main, elle était accourue tremblante et effarée, pour savoir ce qui se passait.
Elle était entrée dans la salle sans que personne fit attention à elle, et, appuyée sur le dossier du fauteuil occupé pas son mari, elle promenait autour d'elle des regards eff^rayés.
Le- spectacle qu^offtait en ce moment l'intérieur de la hutte du vieux squatter Canadien n'était rien moins que rassurant pour lui, d'autant plus que bien qu'on ne vit personne au dehors ; on entendait cependant des bruits, qui révélaient de la façon la plus certaine la présence d'une troupe considérable d'individus.
Il y eut un assez long silence, pendant lequel on eût pu facilement entendre le sifflement sourd des poitrines oppressées des assistants de cette scène étrange.
Ce fut Lagreney qui, dominé ou plutôt emporté par la terreur qui lui glaçait le sang dans les veines, résolut d'en finir à tous risques et de savoir ce qu'il avait à craindre ou à espérer.
— Après tout, ntessieurs... dit-il.
Mais Georges Clinton lui coupa nettement la parole.
— Taisez-vous, s'écria-t-il, vous n'ayez à parler ici que pour vous défendre, et Dieu veuille pour
VOUS que vous réussissiez non pas à prouver votre innocence en tout ceci, ce qui serait impossible, mais à intéresser en votre faveur ceux qui se préparent à vous juger !
— Me juger, moi ! s'écria-t-il en faisant un effort inutile pour se lever,
— Vous juger, oui, vieil homme ; avez-vous donc oublié que nous sommes ici sur la frontière et que nous ne reconnaissons d'autre loi que la loi du juge Lynch.
— La loi de Lynch! s'écria le vieillard avec épouvante.
— Eh ! fit Josuah en ricanant, vous connaissez parfaitement cette loi ; n'avez-vous pas dit vou^ même il y a quelques minutes : œil pour œil dent pour dent? Eh! bien monsieur, toute la loi de Lynch est contenue dans ces six mots.
En ce moment un bruit de pas assez fort se fit entendre au dehors.
— Voici les juges dit froidement Georges Clinton.
Ces paroles tombèrent comme un bloc de glace sur le crâne du vieillard.
La porte à demi- brisée, fut poussée du dehors ; plusieurs hommes parurent et pénétrèrent silencieusement et à la suite l'un de l'autre dans la hulte.
Gomment «e rend la Justice au déiiert.
Lagrenay se sentit perdu.
Il était aux mains d'ennemis implacables, desquels il n'y avait aucune grâce à espérer.
Tabush-Sbah debout près du mur, en face de la porte, les bras croisés sur la poitrine, la tête basse, semblait n'attacher aucune importance à ce qui se passait autour de lui.
Cependant l'Indien ne désespérait pas-, bien au contraire il avait concentré toutes ses facultés sur un seul point : fuir.
Aussi, malgré Tindifférence qu'il affectait, immobile comme un chat qui guette, il se tenait prêt à profiter de la première occasion que loi offrirait le hasard pour s'échapper.
L'apparition imprévue de Georges ClintOD avait causé une surprise extrême à Josuah Dickson, si colère contre le jeune homme s'était subitement éveillée et tout à sa haine, la pensée d'une trahison probable traversait son esprit.
Cependant deux hommes s'étaient emparés dtf vieux squatter et, malgré sa résistance acharnée et les cris de sa femme, ils essayaient de rentraloefj hors de la butte ; ce à quoi ils auraient sans doulej réussi, car le vieillard à demi-fou de terreur o'é^ tait guère en mesure de lutter longtemps contre deux hommes vigoureux.
Tout à coup la porte s'ouvrit : Louis et Fran-, çois Berger entrèrent. I
— A moi ! mes cousins, mes amis, cria le vieni squatter en les apercevant.
— Laisserez- vous assassiner mon pauvre homme, mes bons parents, ajouta la femme d'une voixdé^ chirante ?
— Sauvez-moi 1 au nom du ciel !
— Ayez pitié de nous !
Louis Berger leva la main.
— Mes frères et mes amis, dit-il, cet homme eal mon parent, livrez-le-moi, je vous jure que justice sera faite.
Les hommes qui tenaient le squatter obéireil aussitôt, ils lâchèrent le vieillard, qui alla aussitôt tremblant et respirant à peine se réfugier derrière les deux Canadiens.
Loui3 Berger se tourna alors vers les deux Aaiéricaina assez embarrassés de leur contenance au milieu de cette foule qui leur inspirait sérieusemeut une certaine crainte.
— Messieurs, dit-il, vons êtes les deux squatters nouvellement établis dans la vallée de l'Élan, n'est-ce-pas?
— En effet, répondit Samuel.
— Je vous cherchais.
— Nous? fit Josuah! pour quel motif, nous ne vous connaissons pas et nous n'avons, que je sache, rien à faire ni à discuter avec vous.
— Vous vous trompez, monsieur, nous avons au contraire de graves intérêts à débattre ensemble.
— Vous plaisantez, je suppose, reprit Josuah.
— Non, monsieur, d'ailleurs vous allez en'juger; et d'abord de quel droit avez-vous établi un défrichement dans la vallée de l'Élan.
— Sur ma foi, la question est singulière.
— Peut-être; mais veuillez, je vous prie, y répondre. •
— Et s'il ne me plaisait pas, monsieur, qu'arriverait-il, reprit-il d'un ton goguenard?
— 11 arriverait, monsieur, que je me verrais dans l'obligation de vous y contraindre, dit le vieux chasseur. Jetez les yeux autour de vous, monsieur, et vous reconnaîtrez que cela ne me sera pas difficile si j'y suis obligé; ainsi Croye2-moi, exécutez-vous de bonne grâce.
— Soit 1 je V0U3 répondrai, vous avez la force d€ votre côté, et ce serait folie à moi de vous résister^ En m' établissant dans la vallée de l'Élan, j'ai simn plement usé de mon droit.
— De quel droit parlez -vous, s'il vous plaît?
— De celui du premier occupant, la terre appartient à celui qui l'occupe.
— Eh bien, j'en suis fâché pour vous, monsieur ; mais ce droit que vous invoquez n'a aucune valeur.
— ■' Voyez-vous cela ! et pourquoi s'il vous plaît, répondit le squatter qui avait repris tout son aplomb goguenard 7
— D'abord parce que vous n'êtes pas le premier occupant.
— Je ne suis pas le premier occupant? Voilà qui est fort«
— C'est possible, mais cela est; ensuite parce que cette terre m'appartient.
— A vous ?
— A moi, oui monsieur, et cela depuis plus de trente ans.
— Oh! ohl voilà des titres de propriété qui seront assez difficiles à établir.
— Très-facile au contraire 5 cette terre m'a été cédée en grand conseil par les sachems de la tribu que j'habite, en récompense des services rendus par moi à cette tribu. Si vous désirez voir l'acte de donation, il est parfaitement en règle.
— Qu'ai-je à faire de ce grimoire I
r — De plus, comme je connais les lois des pays Civilisés, bien que je me sois retiré au désert, continua knpasaiblement le vieux chasseur, j*ai eu soin, SLÛxx d'éviter toute contestation dans l'avenir, de faire enregistrer ladite donation à la chancellerie de votre propre pays, ce dont vous pouvez vous assurer, ai cela vousplait; car tout est parfaitement en règle.
— Au diable! s'écria-t-il avec colère, ne trou- \erai*^je pas un coin de terre qui n'appartienne à personne?
— Cela sera difficile, même au désert.
— Et vous réclamez cette vallée ?
— Je la réclame, oui monsieur.
Il y eut un court silence.
Tous les assistants fort intéressés à cette singulière conversation y prenaient un intérêt extrême.
Tabush-Shah profitant habilement de ce que râttention générale s'était détournée de lui, avait manœuvré de telle sorte qu'il s'était peu à peu rapproché de la porte ; soudain il bondit en avant en jetant son cri de guerre, renversa les deux ou trois individus placés devant la porte, et s'élança dans les halliers.
Il y. eut alors un tumulte effroyable, chacun voulut s'élancer sur les traces du chef; quelques coups de feu furent même tirés dans la direction qu'il avait prise.
— Arrêtez I cria le chasseur, que personne ne
bouge; laissez courir ce daim poltron, il sera, bientôt entre nos mains.
On ne s'occupa plus du fugitif qui avait plongé dans la rivière.
— Reprenons notre conversation, dit le Canadien au squatter.
— Bon, répondit celui-ci, je devine tout maintenant.
— Ah ! et que devinez-vous ?
— Une chose toute simple; que certaine histoire de trésor qu'on m'a contée pourrait bien être vraie.
— Cette histoire est vraie ; le trésor existe ; il m'appartient ou plutôt il m'appartenait, car j'en ai fait don au capitaine Tom Mitchell.
— Le chef des Outlaws?
— Lui-même.
Josuah et Samuel Dickson échangèrent un re-:
gard de découragement.
— Allons, dit Josuah, je vois que c'est partie perdue pour moi et que mieux vaut que j'abandonne
la place. Et il poussa un soupir.
— Peut-être, monsieur.
— Que voulez vous dire? Est-ce que vous consentiriez à me céder cette terre.
— Cela dépend absolument de vous.
— Je ne vous comprends pas.
— Un jeune homme dont jusqu'à présent voua
DU- MISSOUltl 421
avez méconitn le cJûd\iv et les intentions droites et honnêtes...
— De qui voulez-vous parler ?
— De Georges Clinton.
— Lui I s'écria te squatter.
— Messieurs, dit le jeune homme en s' avançant, à quoi bon essayer de faire revenir Josuah Dickson sur mon'compte? Il ne vous croira pas.
— C'est-ce que nous verrons, by god ! s'écria Samuel ; car vous êtes un brave et digne garçon que j'aime. Tant pis! si cela blesse mon frère.
— Vous aussi, Samuel, vous vous mettez contre moi?
«— Il le faul bien, by god, puisque vous ne voulez rien entendre ! Depuis le premier jour de notre arrivée ici, j'ai rencontré Georges , je ne l'ai pas' perdu un instant de vue : il aime Diana de l'amour le plus profond; sa conduite à toujours été irréprochable.
— Sans doute, vous avez facilité ses rencontres avec ma fille.
— Parfaitement: l'amour si pur et si franc de ces deux enfants est pour moi un regain de jeunesse ; mariez-les, by god ! et que cela finisse. A quoi bon rendre responsable le fils des démêlés qu^ vous avez eu avec le père? tout cela n'a pas le sens commun ; de plus ne voyez vous pas que vous faites le malheur de votre fille?
— Mais...* voulut dire Josuah.
— Qui mourra de désespoir, continua Samuel, si vous vous obstinez plus longtemps à vous opposer à son mariage avec celui qu'elle aime; d'ailleors Georges est riche, très-riche...
— Et de plus ajouta Louis Berger il vous cédera en toute propriété la vallée de l'Élan, à laquelle vous semblez tenir beaucoup, et vous avez raison, car les terres y sont excellentes.
. — Comment? que signifie?
— Gela signifie que Georges Clinton m'a acheté cette terre et qu'elle lui appartient maintenant.
— Oh I je comprends.
— Et vous acceptez n'est-ce pas, dit son frère? Josuah hésita. »
. — Cependant je suppose... dit-il au bout d'un instant.
-— Aux armes I cria une voix stridente.
Et Tom Mitchell parut.
— Vous, ici, malheureux, s'écria-t-il, en aperce* vaut les deux Américains, cordieu I vous êtes tombés dans le piège que Lagrenay et ses complices vdus ont tendu.
^— Quoi? que se passe-t^il? s'écrièrent les deux frères.
. — Il se passe que, pendant que vous perdes wtre temps ici, votre plantation est attaqua, par une foule d'Indiens qui brûlent et dévastent tout ; bientôt il ne vous restera plus qw des ruines et des décombres.
A cette terrible révélation qui éclata comme un coup de foudre au milieu des assistants, il y eut un instant de stupeur,
- Chacun se tourna à la fois vers l'homme qui annonçait de si affreuses nouvelles.
Tom Mitchell, lés habits en désordre,' le visage couvert dé poudre et de sang, tenant à la main son fusil encore fumant, les sourcils froncés, les regarda étincelants, avait un aspect étrange qufltif^riaiait la terreur.
Georges Clinton sans perdre un instant se précipita, suivi de Bon-Affût, hors de la hutte.
Avant tout, il voulait sauver celle qu'il mmait du danger effroyable qui la menaçait, si elle tombait aux mains des Peaux-Rouges.
— Que faîreîs'écria Josuah avec un geste de rage.
— Ne pas désespérer, répondit nettement TOutlaw. Vos fils et vos serviteurs combattent comme des lions; deux attaques ont été bravement repoussées par eux ; tout peut encore se réparer, mais il ne faut pas hésiter.
— Courons! s'écria Samuel.
— Oui, oui ! et malheur à ces démons incarnés! hurla Josuah en brandissant son fusil.
— Venez donc au nom de Dieu ! j'ai avec moi une troupe de compagnons résolus qui ne demandent qu'à combattre les Peaux-Rouges.
— Quelque soit le motif qui vous fait agir en ce moment, dit Josuah je vous remercie.
— Venez, venez, il ne s'agit pas de parler en moment : il faut agir.
— En avant, et que Dieu nous protège! s'écria Josuab.
Ils sortirent.
Bientôt tous furent à cheval et s'élancèrent à fond de train dans les ténèbres, comme une légion de fantômes.
Quatre personnes demeurèrent seules dan$ là butte ; ces quatre personnes étaient les dieux vieux cbasseurs canadiens, Lagrenay et sa femme*
Le vieux squatter, grâce à ces incidents qui sç succédaient avec une rapidité vertigineuse et l'avaient fait oublier, avait réussi à reprendre son sang- froid ; il se croyait sauvé.
Dès qu'il se trouva seul avec ses cousins, il fit un geste à sa femme et tous deux s'empressèrent de couvrir la table de rafraîchissements.
Les deux Canadiens se tenaient debout, les deui^ mains croisées sur le canon de leur rifle, la tête basse, le regard sombre, ne semblant pas remarr quer ces apprêts.
Lagrenay s'approcha d'eux et d'une voix insinuante :
— Mes chers parents, dit-il, vous plairait-il me faire l'honneur d'accepter quelques rafraîchissements 7
François Berger releva brusquement la tête.
— Que dit donc cet homme? fit-il avec surprise.
— Vous avez une longue roule à faire pour retourner chez vous, reprit le squalier et...
— Q'importe cela? ÎDlerroropitduremenllechas* seur.
— Refuserez-vous de trinquer avec nous, dit doucement la femme,
— Silence ! s'écria le chasseur en frappant le sol de la crosse de son rifle.
^ Louis Berger se redressa alors et fixant sur le squatter un regard d'une expression étrange:
— Lagrenay, lui dit-il, d'une voix sourde, je vous ai arraché aux mains qui vous tenaient, parce que je ne voulais pas qu'un de mes proches parents fût lynché ; maîsj'ai juré que justice serait faite ; vous avez déshonoré, non-seulement le nom que vous portez, mais encore la famille à laquelle vous appartenez; cette famille, si pauvre qu'elle ail toujours été, a du
.moins constamment conservé intact son bien le plus précieux, c'est-à-dire son honneur. Cet honneur, vous l'avez souillé bassement, lâchement pour le misérable appât d'un peu d*or ; je vous le répète; justice doit être faite; préparez vous à mourir.
— Mourir! murmura-t-il avec épouvante»
— Oh ! mes bons cousins, mes chers amis auiezvous bien le cœur de tuer mon pauvre homme, ajouta sa femme en joignant les mains et fondanX en larmes. Voila trente ans que lui et moi vivons côte à côte, que deviendrai-je quand il ne sera plus là près de moi pour me soutenir et m'aider à sup-
porter ma misérable existence. Au nom du Seigneur tout-puissant ne le tuez pas, car, lui mort, je mourrai.
— Vous ne mourrez pas, ma cousine, répondit François Berger, nous veillerons sur vous, et vous ne manquerez de rien.
— Moi ! s'écria-t-elle avec un geste d'horreur, moi accepter la protection de ceux qui auront tué mon mari, manger la nourriture que me donneront ses meurtriers, vous ne le croyez pas vous-mêmes, ce serait tellement odieux, que je mourrais dé honte et de désespoir à la première bouchée que je porterais à ma bouche; non, non, mes cousins, ajoutât-elle avec une énergie fébrile, mieux vaut ne pas faire à demi votre besogne de bourreaux, tuez-m î aussi, ayez pitié de moi ; ainsi nous ne serons pas séparés, nous finirons ensemble.
Louis Berger détourna la tête sans répondre:
l'inflexible vieillard, se sentait ému malgré lui, par cette naïve douleur.
Il fit un signe muet à son fils.
François Berger arma son fusil.
— Attendez, dit Lagrenay en se redressant et d'une voix ferme et accentuée : je connais trop bien et depuis trop longtemps l'inflexible volonté qui toujours a dirigé vos actions, pour marchander plus longtemps ma vie et m'abaisser à de lâches prières. Vous avez résolu ma mort, soit I Je mourrai, mais non pas tué par vous. L'honneur de notre famille exige, dites-vous, que justice soit faite ; cette
DU kISSOURI 427
justice, je me la feraS mol même, je vous le jure ; mais je ne veux pas mourir comme un chien : je suis chrétien, je vous demande dix minutes peut* me réconcilier avec Dieu ; me refuserez-vous cette grâce suprême.
— Dieu nous en garde, mon cousin, s'écria vivement Taïeul, que le Seigneur vous accorde une bonne fin ! Elle rachètera Vos crimes et vous fera entrer dans sa gloire.
— Merci, mes cousins et amis, dit le squatter ; et s'adressant à sa femme. A genoux : femme, dit-Il, et maintenant priez pour moi, mes cousins ; je vous en supplie demepardonnerle mal que j^âi pu vousfaîre.
Les deux chasseurs n'y purent tenir davantage ; ils se jetèrent en sanglotant dans les bras de leur cousin ; pendant quelques minutes leurs larmes se mêlèrent ; puis par un effort suprême, ils s'arrachèrent à son étreinte et se précipitèrent hors de la hutte.
Cinq minutes à peine s* étaient écoulées, lorsqu'une double détonation se fit ehtendre, suivie immédiatement du hurlement lugubre et lamentable d'un chien.
Les Canadiens rentrèrent aussitôt dans la^iutte :
Justice était foite !
Lagrenay et sa femme gisaient étendus sur le sol, la main dans la main, la poitrine ensanglantée, mais levisage calme et comme sourhtit dans la mort.
Les deux chasseurs s'agenouillèrent près des
-dis LES OUTLAWS
cadavres et firent une longue et fervente prière.
Puis ils se relevèrent, creusèrent une fosse dao^ la salle même, et enterrèrent les cadavres.
Ce devoir accompli, ils sortirent, fermèrent- la porte après avoir emmené de force le chien qui s'obstinait à rester sur la fosse, amassèrent devant cette porte des broussailles et des branches sèches, puis ils mirent le feu en plusieurs endroits.
La flamme grandit, nionta vers le ciel et bientôt enveloppa la hutte.
Le chien se précipita en hurlant dans la fournaise où il disparut.
Lorsque la hutte fut complètement brûlée ; qu'à la place qu'elle occupait, il ne rest£cplus qu'un monceau de cendres brûlantes; les deux hommes* essuyèrent leurs yeux baignés de larmes, firent dévotement le signe de la croix, récitèrent une dernière prière, puis ils se détournèrent en étouffant un soupir de douleur ; et ils s'éloignèrent à pas lents sans échanger une parole; sans détourner la tête; et prirent la direction de leur villagp où ils arrivèrent deux heures plus tard.
Le village semblait désert; seules les femmes et les vieillards se tenaient immobiles et comme aux aguets, sur le seuil de leurs callis ; pas un guerrier ne paraissait.
Les deux chasseurs, sans rien remarquer de ce qui se passait autour d'eux, entrèrent dans leur hutte où ils se renfermèrent.
La dernière lutte*
Tora Mitchell avait dit vrai,
La plantation de Josuab Dickson étai( attaquée par une troupe nombreuse.
Voici ce qui était arrivé :
TabushShah et le squatter Lagrenay, excités par une haine commune, n'avaient pas tardé à s'aboucher et par conséquent à s^entendre.
Le vieux squatter qui n'avait qu'un désir, s'emparer du trésor enfoui dans la vallée de l'Élan, avait réussi à persuader à Tabush-Shab qu*en lui accordant son concours, non-seulement il partagerait le trésor avec lui, ce dont l'Indien à la vérité se souciait fort peu, mais qu'il lui serait facile
d'enlever une jeune fille blanche d'une beauté au moins égale à celle de Rosée-du-Soir; que de plus Numank-Gharakè, à cause de sa liaison avec Georges Clinton, ne manquerait pas de voler au secours des Américains ; qu'il serait facile dans le combat, à Tabush-Shah de tuer son ennemi : vengeance qui lui permettrait de reprendre sa jeune femme et comblerait ainsi tous ses vœux.
L'Indien se laissa facilement séduire par cet espoir radieux que le vieux squatter faisait avec complaisance miroiter devant ses yeux éblouis; et une alliance offensive et défensive fut définitivement conclue entre eux.
Le chef s'aboucha avec les tribus ennemies de la sienne, avec lesquelles déjà il s'était entendu précédemment et qui brûlaient de tirer une éclatante vengeance de la défaite qui leur avait été infligée; d'ailleurs une expédition contre les Blancs, leurs ennemis invétérés, et la perspective d'un riche pillage suffisaient pour les décider à se joindre au jeune chef.
La surprise de la plantation fut donc résolue, discutée et combinée avec cette astuce et cette adresse qui caractérisent les déprédations exercées par les Indiens sur les frontières.
Au jour convenu, les tribus se rassemblèrent sur plusieurs points à la fois et se reildirent, chacune de leur côté, au rendez-vous qui leur avait été assigné.
DU MISSOU&I 431
Les deux squatters trompés par un faux rendez- V.OUS furent éloignés; Tabush-Shah rôcjait avec quelques guerriers autour de la hutte, afin de s'emparer d'eux au signal donné par Lagrenay, lorsqu'au moment où il s'y attendait le moins, il fut surpris lui-même à Timproviste et fait prisonnier.
Cela faillit tout faire manquer ; mais après une demi-heure de captivité à peine, Tabush-Sh^ih avait réussi à s'échapper et il était arrivé à temps pour donner à ses complices le sigqal de l'attaque.
La plantation, enveloppée par les Indiens, fat attaquée de tous les côtés à la fois.
Mais les Américains étaient sur leurs gardes et les Peaux-Rouges, qui espéraient les surprendre, furent reçus si vigoureusement qu'ils reculèrent.
Tom Mitchell, grâce aux nombreux espions qu'il entretenait dans les tribus, avait tout découvert ; il s'était mis aussitôt en mesure non-seulement de contre-carrer les plans de ses ennemis, mais de leur donner une leçon qui les dégoûtât pour longtemps de tenter une nouvelle expédition.
Cent cinquante Outlaws sous les ordres de Tètede-Plume s'étaient, pendant la journée, introduits inaperçus dans la plantation, conduits par Georges Clinton, qui avait averti Harry de ce qui le menaçait.
Puis le jeune Bostonien, suivi de Charbonneau, avait été s'embusquer à portée de fusil de la hutte de Lagrenay.
432 IKS OUTLAWS
Camote avait été expédié au village des Hurons- Bisons, à Nuiiiank-Gharaké et à Balle* Franche, pour réclamer le secours de tous les guerriers de ' la tribu.
De son côté Tom Mitchell, à la tète de ses plus hardis compagnons, s*était posté de façon à pouvoir agir efficacement au moment opportun.
Mais si la défense était vive, Tattaque était acharnée : les Peaux-Rouges combattaient comme des démons; braves, bien armés, et comptant surtout sur la supériorité de leur nombre, les Indiens se ruaient avec une rage inbuie contre les retranchements, élevés à la hâte et peu en état de résister longtemps.
TabushShah, toujours en avant de ses guerriers, faisait des prodiges de valeur.
La lutte prit, pendant un instant, des proportions telles que Tom Mitchell désespéra presque de la victoire; ce fut alors qu'il s'élança ventre à terre vers la hutte de Lagrenay et appela aux armes tous ceux qui s'y trouvaient réunis.
Puis tous étaient repartis, emportés comme par un ouragan.
Le combat avait recommencé avec une rage nou« velle.
Le cri de guerre des Indiens se mêlait aux hourras des Américains et au pétillement de la fusillade.
Tout à coup un galop furieux se fit entendre :
trois (^ts guerriers hurqns, conduits par Nuniank- Charfkè, BaUe-Franche et Gamote arrivaient.
l(fm Hitchell poussa i|n cri de joie.
Il divisa en trois cori^ les cavaliers dont-îl dispojkait, donna le comiofMidement du premier à Nu* aiank-€harakè et à Balle-Franche, confia la nioi* tié de ses Outlaws k Olivier et conserva le reste pour luî-mênie.
Puis» à un ^^al donné, les trois troupes st ruèrent avec des hurlenients effroyables de trois côtés à la fois sur les assaillants. '
Gèux-d, surpris par cette attaque imprévue sur leurs derrières, firent cependant bonne contenance; et se retournant, tinrent vaillamment tête à leurs nouveaux ennemis. ^
Samuel Dickson et son frère profitèrent de cette diversio^n pour s'introduire dans la place ou ils furent reçus avec des acclamations de joie.
Cependant il était temps qu'ils arrivassent et que par leur présence ils rendissent le courage à leurs engagés ; ceux-ci, cruellement décimés par les balles et les longues flèches canelées -des In-^ diens, commençaient à désespérer.
De plus, sur plusieurs points les retranchements trop faibles avaient été renversés, et les Indiens commençaient à se précipiter en foule dans la plantation.
La situation devenait critique ; tandis que Josuah easayait d^ remettre un peu d'ordre parmi ses
434 LES OUTLAM^S
compagnoDS, Samuel courait en toute hâte avertir Tom Mitchell de Vétat des choses.
Celui-ci avait réussi à si bien envelopper les Peaux-Rouges dans une barrière de feu et de fer infranchissable que ceux-ci, entourés d'ennemis et réduits au désespoir, s'étaient résolus à tenter un dernier effort pour achever la défaite des Américains et envahir la plantation : ils n'avaient plus de salut que dans la victoire.
La bataillé prit alors des proportions gigantesques. Les combattants se mêlèrent dans une lutte effroyable, corps à corps, sans merci, où ceux qui tombaient ne tombaient que morts.
Tabush-Shah, suivi d'une vingtaine de guerriers d'élite, s'était enfoncé comme un coin au plus épais des combattants ; renversant tout ce qui se dressait sur son passage, il avait d'un bond prodigieux franchi les retranchements, et sans ralentir la course de son mustang, toujours suivi de ses compagnons, il s'était dirigé en droite ligne vers la principale habitation, ou toutes les femmes étaient réunies.
Le chef poussa son cri de guerre d'une voix stridente et se précipita vers la porte delà loge; au n ilieu des autres femmes il avait aperçu Diana.
Li jeune G le, en voyant ce noir démon brandissant sa hache ensanglantée au-dessus de sa tête et faisant ])ondir avec df s ricanements féroces son ch val au milKU des femmes et des enfants qu'il
écrâsait^ans pitié, pousra un cri de douleur et se rejeta vivement en arrière en cachant son vîsige clans ses mains.
— Oah ! s'écria Tabush-Shah avec un accent de triomphe, elle est à. moi cette fois, la fille pâle !
Et il voulut contraindre son cheval à entrer dans la salle.
Tout à coup le cheval se cabra presque droit sur ses pieds de derrière et le chef roula sur le sol.
Dardar, le chien de Terre-Neuve de Diana s^était élancé aux naseaux du cheval, qui s'était cabré de douleur et avait renversé son maître.
Puis le brave chien avait saisi l'Indien à la gorge et l'avait cloué à terre.
— Tiens bon, D.irdar! cria Georges Clinton en accourant, suivi de Bon-Affut et de ses deux redoutables molosses, Djack et Nadège.
iMais Dardar n'avait pas besoin de cet encouragement : le redoutable animal non-seuL ment tenait bon, mais encore il dévorait littéralement le misérable Indien qui faisait des efforts prodigieux pour lui échapper sans y réussir.
Les Peaux-Ronges épouvantés par cet affreux spectacle hésitèrent.
Georges Clinton et Bon-Affût les chargèrent bravement, aidés par leurs moiosses.
Le combat devint terrible ; mais les jeunes gens auraient sans doute fini par succomber sous le nombre, si une quarantaine d'Outlaws conduits par
Olivieivet Josudh n'étaient arrivés à leur secours.
Du reste, la bataille était terminée.
Les quelques Peaux-Rouges qui avaient édilfyé au massacre de leurs compagnons fuyaient datis toutes les directions, poursuivis par leurs implacables ennemis qui les abattaient sans pitié.
Un sixième au plus des assaillants réussit à s'échapper.
Cette défaite était plus terrible encore pour eux que la précédente.
— Ma fille! Diana! s'écria Josuah d'une- voix étranglée.
— Elle est sauvée 1 répondit Georges en la lui présentant.
' — Et son ravisseur?
— Regardez, continua le jeune homme en lui montrant le cadavre méconnaissable de Tabush- Shah, sur lequel Dardar s'acharnait encore avec une rage inouïe.
^^ Mon fils ! je vous remercie, s'écria Josuah en serrant avec bonheur le jeune homme sur sa poitrine.
La paix était faite entre eux.
Quatre jours après les événements que nous avons rapportés, six cavaliers bien armés et mon-
tés sur de vigoureux mustangs quittaient Tlle des Outlaws, dont le comin^ndement était proviboirement donné à Camote.
Arrivés en terre feriiie, les cavaliers s'arrêtèrent et descendirent de cheval à une vingtaine de pas d'une troupe de soldats atnéiicains.
— C'est ici que nous nous séparons, monsieur, (lit Olivier au Français qui était venu le chercher jusqu'au milieu des déserts. Je vous ai fait lire sur ces papiers remis par l'ancien terroriste, dont il est inutile de prononcer le nom ici, les preuves que je possède du nom et du titre auxquels j'ai droit. Rassurez ceux dont vous vous êtes fait si complaisamment l'ngent. Je renonce à ce nom et à ce titre: à quoi me servira eiit-ils au désert, cù je prétends vivre désormais. Si contre ma volonté, la fatalité me lamenait en France, dites à mon père et à mes parents, qu'il est inutile qu'ils essaient davantage de me faire assassinei: je suis mort pour tous dès aujourd'hui, et le nom que je porterai en France, je ne le devrai qu'à moi-même; la noblesse est dans le cœur et non dans un titre plus ou moins sonore.
— Monsieur, murmura Monsieur Hébrard.
— Assez, monsieur, nous ne nous connaissons plus; Dieu veuille que votre route ne croise plus la mienne! car vous ne m'échapperiez pas aussi facilement qu'aujourd'hui: cette fois, je serais sans pitié. Allez, et souvenez- vous que je suis mort pour
439 i£S OUTLAWS
VOUS comme pour ma famille; adieu» et que le ciel TOUS juge I
Et il lui tourna le dos, le laissant tout décontenancé.
Au bout d'un instant, monsieur Hebrard salua et s'éloigna suivi àe l'armateur bostonien, qui suait, comme un phoque et que Georges Clinton avût, lui aussi, fort mal mené.
Les deux hommes disparurent bientôt avec leur escorte.
-r- A mon tour de prendre congé de vous, dit Tom Hitchell, en s'adressant à ses trois compa* gnons, qui étaient Olivier, le capitaine Durand et Balle-FranchOi,
— Non pas, dit vivement Olivier, nous vous accompagnons, au contraire.
*- Vous! fit rOutlaw, avec un cri de joie.
'- Moi et mes compagnons.
— Merci I dit-il avec une certaine hésitation ; mais rhonneur me défend d'accepter votre généreux concours.
— Parce que? demanda Oliviei*.
— Parce que, mon ami, je tenté une entreprise désespérée, où peut -être la mort me guette à la première étape.
— Nous le savons, répondit le jeune homme en souriant, et voilà précisément la raison qui nous engage à ne pas nous séparer de vous.
— Réfléchissez, mon ami.
Nos réflexions sont &ites« notre résolution
immuable.
— Ma sœur est mariée^ heureuse, mon père et mon aïeul n'ont point besoin de moi, dit Balle- Franche, partout où mon ami ira, je le suivrai.
— Venez donc alors, puisqu'il en est ainsi ! s'écria joyeusement le capitaine,^t qui sait? peut-être à nous trois accomplirons-nous des miracles !
— Ainsi soit-ill ajouta le chasseur en souriant.
— Et moi ! vous m'oubliez, messieurs, il me semble, dit le capitaine Pierre Durand, et je vousavoue que cela me peine.
— Nous ne vous oublions aucunement, cher ami, mais votre route n'est pas la nôtre, nous nous rendons au Mexique.
— Je le sais ; mais le chemin que vous suivez est mauvais, j'en connais un meilleur.
— Que voulez vous dire ?
-^ Mon brick, le Patriote^ est mouillé à New- York; suivez-moi, je me charge de vous jeter sur tel point de la côte mexicaine que vous me désignerez ; que voulez-vous? je suis égoïste en amitié, moi, je tiens à rester le plus longtemps possible avec vous.
Les quatre hommes réunirent leurs mains dans une chaleureuse étreinte.
Le pacte était scellé.
Peut-être, raconterons nous un jour quel fut le
succès de celte entreprise hasardeuse» dans laquelle les trois, aventuriers se jetaient si résolument, et ce que devinrent ces hommes, dont la vie ne devait être qu'une îonjjue lutte.