PAR ANDRÉ THOMAS
CABINET OEUCTURi
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HjieHuquenc./O- BORDE.
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University of Ottawa
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E.Desbois&Fils
. Ri^H^uemja; BORDEAUX
Reprise des Hosdlilés.
Ce jour-là Périllon dévorait aussi les amertumes de la paternité. On avait essayé de troubler sa douce croyance en la vertu de ses filles. Dès le matin, il s'était rendu chez Jérusard afin de lui communiquer les incertitudes affreuses qu'on lui avait suscitées. Jérusard était parti plus matin que de coutume, son con-
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cierge ni Pantaléon ne savaient où il travaillait. Néanmoins, sur l'insistance d' Périllon, l*Cuvrier menuisier, promit de passer chez deux ou trois célèbres fabricants de chaussures, afin de trouver Calixte Jérusard et de l'envoyer quai de Gèvres. Pantaléon avait bien rencontré son père, mais Jérusard, au lieu de se rendre directement à l'invitation de son ami, avait obéi auparavant à un irrésistible désir de voir les promeneurs du bois de Boulogne.
N'ayant pas eu le courage de surmonter ses anxiétés pour se livrer au travail selon son habitude, Périllon était revenu dans sa chambre attendre Jérusard. Henriette et Chevrotte s'étaient inquiétées de son air cha;;rin.
— Qu'avez-vous, bon père, lui avait de-
DF PAUIS. 5
mande la coloriste en renibrassaiit; vous
'^^^s triste.
— Non, mon enfant, ne fais pas attention.
— Vous n'avez pas soupe hier au soir en rentrant, dit Chevrotte à son tour, et ce matin vous déjeunez à peine.
L'observation de labrunisseuse était demeurée sans réponse.
Enfin Calixte Jérusard arriva. Il n'y avait à la maison que l'armurier et sa fille Henriette, l'un enfermé dans sa chambre, où il s'abandonnait à de tristes conjectures ; l'autre occupée , dans la pièce voisine, à colorier des portraits de Lamartine.
-— Tu aurais dû te hâter davantage, dit Tarmurier à Jérusard.
— Il m'a fallu faire une grande course avant de pouvoir songer à toi. Qu'as-tu donc à m'apprendre, mon brave ami ?
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— N'élève pas la voix, dit Périllon ; TTenrieite fenlendrait et je ne voudrais pas qu'elle apprît pourquoi j'ai désiré te voir. —Je suis malheureux, Calixte; depuis hier soir, tout est changé pour moi .
— Mon pauvre ami que me dis-tu là ?
fit Jérusard étonné.
— Tu vas voir. Peut-être ai-je tort de m'alarmer d'une simple calomnie. Ecoute:
Hier soir, comme je sortais de mon atelier, quelqu'un me frappe sur Tépaule : je me retourne et me trouve en présence d'une mauvaise figure que je ne connaissais pas. — Que me voulez-vous ? lui dis-je. — C'est à M. Victor Périllon que j'ai l'avantage de parler? — Oui. — Monsieur, reprend mon accosteur, l'entretien que j'ai avec vous maintenant est une preuve de l'intérêt que je porte au bonheur de votre famille. — Tu comprends, Calixle, le
roii(;e qui me monta au visa{;e. On n'(!n- Icntl |)as un préanihulc de ce {{cnre sans avoir une palpitation de cœur. Je marchais à coté de cet homme, ne voulant pas avoir Tair d'accorder trop^ de confiance à ses paroles. — Expliquez-vous, lui répondis-je. — Ce que j'ai à vous raconter est très grave, continua-t-il ; il s'agit de l'honneur d'une de vos filles...
L'armurier s'interrompit, absorbé par les pensées qui se déroulaient péniblement en lui.
— Après? demanda Calixte.
"— Voilà tout. Ce misérable ne m'en a pas dit davantage^» v
— Comment cela? 11 fallait exiger des explications complètes.
— J'aurais dû ne pas m'emporter. Aussitôt qu'il a eu prononcé les derniers mots, je me suis redressé comme si on m'eût
craché au visage , et j'ai levé le poing pour frapper.
— Eh bien?
— Il s'est esquivé avec une promptitude de singe, et mon poing est retombé dans le vide.
— Tu as eu tort de t'enllammer, Péril- Ion ; la calomnie est mieux renversée par un sourire que par un coup de poing.
Je me repens de ma colère, mais je n'ai pas été maître de moi.
— C'est malheureux que tu te soies ôté les moyens de te convaincre du mensonge de ce drôle. — Et, tu en es sûr, tu ne l'avais jamais vu auparavajit?
— 11 me semble maintenant que je l'avais vu une fois, ie nesais où,avecdesmiisiciens..., avec, un joueur d'orgue.... Il chantait, je crois, ou il maniait quelque instrument... un tambour de Has(|ue, un
DE PAIUS. /
Irianjfle; oui, un trianjîle, parhleu ! (l'était le jour (le la tète dllcnrieite, ici, chez ruoi. — Tu dois te le rappeler toi-rnôuie, Calixte, ce personnage dont le chapeau était renfoncé sur les yeux?
— Connnient se peut-il qu'un musicien ambulant ait eu à te parler de tes fdles? Ce n'est pas possible.
— Aussi ne t'affirmai-jerien; il m'a semblé reconnaître sa figure, voilà tout.
— Et tu t'es laissé troubler par dts calomnies ? •
— Elles m'ont mis du poison dans la tète. Cette nuit, j'ai mordu mes draps de lit atin d'étouffer des cris de rage. Il faut qu'il y ait eu du feu pour qu'on ait vu la fumée : la calomnie a été provoquée d'une manière ou d'autre. J'ai deux filles, mais toutes deux, mon ami, ne sont pas également fortes contre la séduction. Mon lien-
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riette, j'en ai l'heureuse certitude, ne me causera jamais le moindre chagrin; mais sa sœur n'est pas instruite comme elle ; c'est la fiancée de ton fils, me diras-lu, mon Dieu alors tu me sauras gré de ma franchise : je crains que ce soit d'elle qu'on ait voulu parler. 11 faut que tu éclaircisses mes soupçons adroitement, prudemment; d'abord, adresse-toi à Henriette : demandelui si Chevrotte est plus gaie ou plus triste que de coutume. Apprends-lui ma cruelle inquiétude, et sache me dire la vérité. Pardonne-moi de te charger de ce soin, au risque de réveiller tes souvenirs les plus tristes; mais, Calixte, à qui me confier, sur qui m'appuyer en ce moment, sinon sur toi, mon seul et véritable ami?
— Tu as bien fait de l'adresser à moi . Périllon ; mais ne t'es-tu pas un peu hâté de croire au malheur? Hélas! il vient
DE lAUlS. 9
toujours assez vile, sans que nous ayons besoin do l'aller eliei'clier.
— Je ne veux pas avoir à clouter un seul instant de la vertu de l'une de mes lilles. Ce doute me manrjeraitle cœur.
— Va à ton travail ; lais en sorte de ne perdre que la moitié de ta journée. Laissemoi seul avec Henriette, elle me dira tout ce qu'elle sait. Je verrai Chevrotte après, et je suis persuadé que je te tranquilliserai entièrement.
Calixte entra dans la chambre d'Henriette; et Périllon, docile aux sages conseils de son ami, s'empressa de gagner la rue Richelieu, où demeurait son maître armurier.
Penchée sur les portraits de Lamartine, — la coloriste leur prodiguait les plus savantes délicatesses de son pinceau, parce
qu'elle avait lu Jocclyn, Ignorant 1 âge du
^0 LES OUVEIERS
poète, et cherchant à lui donner la beauté que, selon elle, il devait avoir, elle s'efforçait de réparer par les couleurs les prétendus outrages de la lithographie. Si bien que l'illustre membre du gouvernement provisoire avait de beaux cheveux blonds et un teint légèrement rosé.
— Ne vous dérangez pas, Henriette, continuez votre ouvrage, dit Calixte.
— Avez-vous vu mon père, demanda celle-ci ; il avait le désir de vous voir.
— Oui, mon enfant, je lui ai parlé tout k l'heure ; maintenant il est parti pour aller travailler.
— Savez-vous quel sujet de peine Taffligeait si fort ? Il a été d'une tristesse hier soir et ce matin, ça nous fendait le cœur à Chevrotte et à moi.
— Il m'a tout conté. Ce pauvre père, il vous aime bien.
— Autant que nous l'aimons, n'est-ce pas, mon l)on monsieur Jérusarcl.
— Oui ; autant. Ç/est ce que je lui répétais là, de l'autre côté, il n'y a qu'une minute.
— En doutait-il, s'écria Henriette.
— Non. Mais il me racontait des histoires où il y avait des filles qui n'aimaient pas leur père. Et moi je lui disais : Ce ne sont pas les tiennes qui sont dans ce cas. — Où est doncChevrotte, aujourd'hui.
— A la fabrique de porcelaine, où elle avait de grosses pièces à brunir.
— Bien, mon entant, très-bien. Ah ! çà, cette bonne Chevrotte m'a l'air tout singulier depuis quelques jours ?
Rien au monde n'exigeait autant de circonloculion diplomatique que le genre de queistions que Calixte Jérusard voulait
12 LES OLVIUfcKS
adresser à Heniiette. Il se fjraitait le front en sourcillant, et il commençait à ne savoir comment s'y prendre.
— Mais non, elle n'a pas l'air extraordinaire, je vous assure, répondit Henriette.
~ Il m'a semblé. Je peux m'étre trompé; cela arrive à tout le monde.
— Oui, vous vous êtes trompé.
— Mon Dieu! cependant qu'y aurait-il de plus naturel que l'embarras dq cette charmante enfant si enfin elle n'aimait pas Pantaléon, je suppose.
— Oh! elle l'aime, dit Henriette, elle l'aime beaucoup, parce qu il est bon, mal- }jré ses petits défauts.
— Vraiment?
— Je ne suis pas initiée aux sentiments de Pantaléon, j'i(>iiore jusqu'à quel point il a pour ma sœur l'amour qu'elle mérite. Je puis seulement affirmer que Chevrotte
ni' PAnTS. ^3
mourrait de chno;rin, si on la condiiinnait \\ prendre un autre que lui pour mari.
De plus en plus, Calixtc trouvait ses interrogations difficiles. Ébranler la foi que cette jeune fdle avait en la vertu de sa sœur, communiquer des doutes basés sur une ébauche de calomnie lui paraissait une imprudence grave, capable d^altérer la profonde amitié que ces enfants vouaient à leur père. — Calixte résolut d'aborder franchement l'explication et d'en détourner ce qui pourrait ressembler à un soupçon.
— Il est fâcheux, dit-il, que Pantaléon ne vous entende pas, Henriette; il en pleurerait de joie.
— Est-ce que vous ne le lui répéterez pas ? demanda Henriette en souriant.
— Je pourrais bien commettre cette indiscrétion. J'aime assez redire les choses
qui font plaisir aux gens. C'est si bon à voir un sourire de bonheur. Je n'ai jamais compris qu'il y eut des malheureux assez cruels pour aimer le contraire. Ainsi , le croiriez-vous, Henriette, un homme a accosté votre père hier au soir, en lui disant que rhonneur de sa famille était en danger...
La coloriste sentit renaître tout à coup l'anxiété qu'elle avait dissimulée si péniblement le jour de sa fête.
— L'honneur de sa famille... balbutiat-elle.
Ne voyant dans l'émotion d'Henriette que l'effet d'une juste indignation, Jérusard se hâta d'ajouter :
— Il a reçu le misérable ainsi qu'il devait : le Iront haut et le poing levé.
— Mais qu(îl est doue cet homme?... mais quel est donc cet homme?...
ttK PAHIS. 45
• — Henriette, intcrroni[)ii ('alixte, ne vous souciez pas de cette calomnie. Périllon n'a pas voulu Tentendre, et nrioi-môme je vois que j'ai eu tort de vous la redire.
Penchée sur sa chaise, la jeune fille regardait Jérusard. Ses lèvres étaient devenues blanches
— Donnez-moide l'eau, murmura-t-elle, j'étouile. — Merci, dit-elle, quand le brave homme lui eût approché un verre plein ; ça va mieux.
— Que les vieux sont sots! s'écria Jérusard ; avais-je besoin de vous dire ces bêtises.
— Voilà donc la cause de la tristesse de notre père reprit Henriette.
— Il me Ta avouée à moi, la cause :
c'était d'avoir manqué le scélérat de calomniateur qui s'est échappé au mo-
Mj les orvRîEP.s
ment où un coup do poinfj allait l'atteindre.
— Et de suite vous avez accusé Chevrotte. Je me souviens de vos premières paroles. Est-ce que mon père doute réellement de la vertu de ma sœur?
— Mais non, mon Dieu, c'est fini, cela. Voyons, Henriette, soyez miséricordieuse; pardonnez-moi, c'est moi lo seul coupable.
— C€tte pauvre fille, qui travaille du matin au soir, continua Henriette, toujours prête à se sacrifier pour nous, il faut qu'on la soupçonne! c'est affreux.
— Quelle enfant terrible! s'écria Calixte; elle arranf^e tout au pis.
Des larmes tremblottaient aux cils d'Henriette. Il lui vint la j)ensée de se jeter aux pieds de ce vieillard et de lui avouer le secret qui, à cette heure, pesait plus que
jamais sur clic. Mais elle n'eut pas la force d'obéir à cette bonne iuipulsion.
Pour faire diversion, Calixte se mit à parler politique à propos de Lamartine dont il admirait le portrait. Après quoi, ayant embrassé Henriette, afin de se réconcilier avec elle, il la laissa seule.
La coloriste écrivit à Donatien.
Sa lettre commençait ainsi: «Nous avons des ennemis. Des haines mystérieuses se dressent contre nous.*. 3
Encore l'Ouvrier amateur.
Huit heures sonnaient à Tantique église de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, il était nuit close depuis longtemps, et néanmoins la chandelle venait seulement alors d'être allumée chez Nivôse Bibeau. Par économie, cette pauvre famille demeurait dans les ténèbres toute une soirée quelquefois ; alors, et pour détruire cette sombre mé-
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lancolie, Nivôse ou sa femme disaient des histoires aux enfants qu'ils tenaient sur leurs coenoux. C'étaient de ces bonnes fables trouvées dans les vieux souvenirs, vertueuses comme un sourire de sainte, animées comme une procession de Fête- Dieu, et toujours composées, en partie, avec les maximes de TEvangile. Les petits écoutaient, les mains tendues vers le tuyau de cheminée, auquel ils dérobaient un peu de chaleur.
Ce soir-là, pour recevoir ses deux amis des ateliers nationaux, Nivôse avait fait la dépense cCune de six.
— Si nous avions été riches, disait-il à sa femme, ou si c'eût été seulement jour de paie aujourd'hui, nous nous serions procuré une bouteille.
— Comment asseoiras-tu ton monde ?
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— Tiens, approche cette nialle, elle l'era un hanc.
Des pas énormes se tirent entendre. On eût dit une demoiselle de paveur nnontant l'escalier. C'était Pas-de-Chance. Sa haute stature se heurta pendant quelques secondes aux murs et aux combles du corridor; maisenfin, grâce à la lumière que laissaient filtrer les fendillures de la porte, et bientôt après, grâce à l'approche de Bibeau lui-même, venu à sarencontre, lachandelle à la main, il s'arrêta, et parvint sans bris à la pauvre chambre du terrassier. Trois poignées de mains s'échangèrent.
— Cré nom ! les châtaignes vont refroidir, et Henri ne vient pas.
Pas-de-Chance portait dans une poche en papier un litre de marrons, qu'il avait acheté dans la cave d'un cabaret de la rue Saint-Jacques, à un marchand qui tenait
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son étalage sur le rebord du soupirail. Lesenfants, dont les yeux commençaient à se gonfler sous un désir de sommeil qu'ils essayaient de vaincre, allèrent audevant de Pas-de-Chance, et montrèrent leurs petites dents blanches en élevant leurs doigts vers le paquet qu*il portait.
— Quelle famille! quelle famille ! dit le menuisier en déposant le sac aux marrons, afin d'embrasser chacune à leur tour ces quatre têtes d'anges.
— Ah ! si Ninette avait voulu, reprit Pas-de-Chance , nous en aurions eu comme ceux-ci, des mioches !
— Vous n'avez pas eu de nouvelles de Mathurin Soviche? demanda Suzanne Bibeau.
— Uélas! non, tout ce que j'ai fait a été inutile. Mais, je mérite un peu mon sort, comme Nivôse me l'a fort bien expli(|ué, et
comme je me le dis souvent à moi-môme : mes emportements continuels doivent me rendre malheureux et me priver de Tunique consolation du pauvre : celle d'avoir auprès de soi des êtres qui Taiment toujours.
Pas-de-Chance, dit Bibeau, quand on s'aperçoit de ses défauts on en est bientôt corrigé ; vous êtes un excellent homme, et lorsqu'en retrouvant Ninette vous lui direz : Je ne me sers plus de ma force que pour travailler, elle ne pourra s'empêcher d'admirer votre changement de caractère.
— Cré nom! dit le menuisier en se donnant un coup de poing sur la tête, il faudra bien que ma locomotive suive les bons conseils que vous nie donnez !•.. '■
— Je crois entendre M. Henri, murmura Suzanne en prêtant l'oreille à un
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grattement qui annonçait rapproche de quelqu'un dans le corridor.
Nivôse ouvrit, Henri entra.
Ce dernier enveloppa d'un regard rapide les preuves de naisère patiente et résignée entassées sous le toit du terrassier. Il passa ses doigts dans les cheveux des enfants, qui le regardaient d'un œil timide, mais curieux,
— Vous m'avez attendu, mes bons amis, et vous, madame, que je désirais connaître, dit Henri en saluant Suzanne.
— Dame! les marrons refroidissaient, ditPas-de-Chance, en se préparant à faire sans façon les honneurs de ses fruits rôtis.
Malgré Tair joyeux qu'il s'efforçait d'avoir, Henri éprouvait en ce moment un serrement inexprimable. Autour d'une table banale, enduite d'une nuance noiratfc, on s'était assis en lui réservant Tuni'
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(jue chaise du lojjis ; il Taisait IVoid dans la mansarde ; au travers de 1 encadrement de la len(^'(re-tal)atière, le vent envoyait d'impitoyables sifilements qui métamorphosaient la chandelle en girouette. Les enfants se chauffaient aux marrons en les épluchant. L'un d'eux, trop endormi pour peler le sien, se noircissait les lèvres en essayant de le manger sans aucune formalité préalable. Suzanne vint à son secours. Elle était heureuse ce soir là ; pour elle c'était fête. Une cruche à la main, Nivôse offrait de quoi se désaltérer.
— Est-ce que vous n'aimez pas les marrons? demanda Pas-de-Chance à Henri, qui absorbé par une muette contemplation, n'avait pas encore pris sa part de ce repas modeste.
La question du menuisier avait attiré l'attention de M- et madame Bibeau sur
rétonnante immobilité d'Henri. Suzanne, interprétant à sa guise la pâleur et l'aspect délabré du jeune homme, alla prendre un pain entamé, et l'apporta sur la table avec un couteau.
— Peut-être n'aimez-vous pas manger sans pain ? adressa-t-elle à Henri.
La pauvre femme ne savait pas dissimuler. Sa véritable pensée apparut nue sous le prétexte dont elle l'avait revêtue.
— Non, dit Henri d'une voix émue, j'ai dîné, mes bons amis.
— Où avez-vous dîné? lui demanda Pas-de-Ghance.
— Dans un restaurant.
— Bien vrai?
— Pourquoi ne vous dirais-je pas la vérité ? — [Madame, reprit Henri en regardant Suzannr», vous m'ollrez tout ce que vous avez |)arce que vous croyez que j'ai faim.
DE PAKIS. 27
C'est bien, J)ieu vous en récompensera.
— Mais ça a Pair de vous avoir peiné... dit Nivôse.
— Je suis sûre que vous ne m'avez pas bien comprise... balbutia Suzanne embarrassée.
— Cré nom I s'écria Pas-de-Chance en frappant sur la table ; Henri, ce n'est pas bien cela : il y a une larme sur votre nez 1
— Vous vous trompez, dit ce dernier en se passant la main sur le visage.
— Allons, parions d autre chose ajouta Bibeau. Vou^ ne nous avez pas demandé des nouvelles de Pleurniche, Tapprenti de Durousseau.
— Eh bien ! a-t-il réussi auprès du comte de Prémouran ?
— Non, il n'a pas réussi ; les valets lont battu et mis à la porte.
— Ce gueux-la! dit Pas-de-Chance.
28 LES OUVHIEUS
— C'est honteux pour le nom des Prémouran, cette manière de traiter lespau* vres gens, dit Henri ; mais moi, mes amis, je connais un peu le comte de réputation, et je crois pouvoir vous Faffirmer, il est étranger à ces actes de cruauté.
Depuis un instant Suzanne avait agenouillés dans un coin de la chambre ses quatre enfants à moitié endormis. Elle leur faisait réciter leur prière du soir. Henri écoutait ces pieux balbutiements.
— Quand il vit dédoubler le lit pour préparer le coucher des mignonnes créatures, son cœur tressaillit; et cependant Suzanne était gaie, et Nivôse, en déshabillant le plus jeune des enfants, lui disait des drôleries qui lui arrachaient de grands éclats de rire.
i]e spectacle charmait Pas-de-Chance. Il étudiait Thabileté avec laquelle on narguait
la misère cliez Nivôse Biheau. 11 aurait voulu savoir écrire afin de noter ses observations; car un jour il se trouverait certainement dans la même position, pensait-il. Vers dix heures, Henri prit congé de cette bonne famille. Il descendit avec Pasde-Chance.
— Sont-ils heureux ! disait ce dernier : ce que c'est que d'être philosophe. — Avezvous vu, Henri, qu'ils rient de tout ce qui navrerait un autre?
— Ils ont la science de la misère, répondait celui-ci.
— Oh ! et puis, la religion ! c'est beaucoup, à ce qu'il parait. Nivôse m'a promis de m'en apprendre un peu de cette sciencelà. — Où allez-vous coucher? camarade.
— Chez un ami, très loin...
— Dites donc, si vous êtes embarrassé, venez k mon garni; j'ai payé deux nuits
50 LES OUVKIERS
d'avance, nous les consommerons toutes deux en une seule fois.
Henri pressa vivement la main du menuisier.
— Merci, Pas-de-Chance, j'accepterais avec plaisir; mais ce soir, c'est impossible.
— 11 me semble toujours que vous louvoyez avec nous autres. On a peur de vous humilier, quand, de bon cœur, on vous offre des bagatelles. — Sans quoi je vous dirais, il y a encore un moyen de coucher à rœil si vous étiez désossé. Ce serait simplement de venir avec moi chez Jérusard, ce brave homme que je vous ai montré aujourd'hui courant vers l'Arc-de-l'Etoile. Je connais Panialéon, son fils. Ilaunjjrand lit à lui tout seul. Dame! il ferait place à un ami.
Une idée bizarre traversa le cerveau
DE PAHIS. 31
d'Henri. Cette dernière proposition de Pas-de-Chance Téblouit d'une mystérieuse lueur.
— Non, se dit-il à lui-même. Adieu, Pasde-Chance, à demain. Un mot, où logezvous donc?
— Mon garni est maintenant rue du Grand-Hurleur, n** 4. Si ça vous arrange, venez-y à l'heure que vous voudrez. On entre toute la nuit.
— Fort bien. Au revoir.
Pas-de-Chance gagna la rue du Grand- Hurleur, tandis que son camarade d'ateliers nationaux se dirigeait vers un tout autre quartier. Il s'arrêta devant la porte d'une maison meublée de la place du Carrousel; il sonna et entra. Dix minutes après , il sortait si complètement transformé qu'il eût été difficile de le reconnaître : un pardessus noir richement ouaté dis-
simulait un habit en drap brun boutonné ; ses bottes d'un vernis irréprochable , ses gants lilas, attiraient les regards des cochers, qui lui criaient : « Faut-il , bourgeois ? »
Après avoir observé combien' Tesprit démocratique et social entre peu dans la cervelle de ces sortes de gens , Henri accepta les services de l'un d'eux.
— Rue Saint-Honoré, UO, dit-il.
La citadine partit.
Au numéro AQO de la rue Saint-Honoré brillaient des panonceaux au-dessus de la porte. Henri monta au premier étage. Sur le palier se trouvaient deux portes : l'une décorée d'une plaque en cuivre sur laquelle on lisait : « Etude. » L'autre, ornée d'un beau cordon de sonnette, que la main d'Henri secoua délicatement.
— Monsieur Crépin-Mozeret? (luûiandai-'û à un valet.
— Il est visible pour vous, Monsieur; il est dans son cabinet.
Le valet conduisit Henri.
Le lendemain, la maison où demeurait le terrassier Bibeau était encombrée de Savoyards portant au premier étage des meubles neufs solidement construits, et les disposant avec soin dans les différentes pièces qui formaient deux appartements, Tun plus grand que l'autre.
Ayant vainement interrogé les commissionnaires pour savoir quels nouveaux locataires venaient habiter si inopinément les lieux confiés à sa surveillance, Larigette courut chez le propriétaire de la maison afin d'obtenir des explications.
On lui remit ^0 fr. de denier à Dieu, et on lui apprit à sa grande stupéfaction que