‹ Les ouvriers de ParisChapitre 12 sur 15 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

~ Oui. Ali ! Yoiis voyez bien que vous vouliez vous tuer !

Il serait impossible d'exprimer en quel ton s'échan{jèrent ces paroles. Durousseau balbutiait, mais Pleurniche ébranlait la maison de ses cris. — Scène bizarre de faiblesse humaine où Tenfant protégeait le vieillard!

— Vous ne vous tuerez pas, monsieur Durousseau , reprenait Tapprenti ; vous vivrez pour ceux qui vous aiment, si vous ne voulez pas vivre pour vous.

Soudain parut un jeune maréchal-delogis de hussards. Durousseau se leva en poussant un cri déchirant.

— Mon fils! prononça-t-il.

Ils tombèrent dans les bras Tun de l'autre.

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— Je savais bien qu'il arriverait, se disait Pleurniche à lui-même; mais il a failli arriver trop tard.

Et, jugeant que sa présence n'était pas indispensable aux grandes explications qui allaient nécessairement avoir lieu, il s'esquiva.

Le fils de Durousseau était un grand et beau garçon de vingt-quatre ans, serré dans son dolman comme une femme dans son corset; membre solidement, sans embompoint, ni maigreur; un homme taillé pour monter à cheval et pour porter gracieusement la coquetterie sabrante du hussard ; son teint brun, piqueté d'imperceptibles taches de rousseur, ses yeux vert de mer, ses cheveux blonds coupés ras, ses moustaches longues et abondantes lui donnaient une de ces Heures énergiques

I)lî l'A lu s» *^ÎS

et tières dont les boulets sont si friands.

Appuyé sur l'épaule de son fils, Durousscau pleura longtemps sans prononcer une parole. Ce fut le maréchal-des-logis qui rompit le silence :

— Vous avez pu songer à vous suicider, mon père ; dit-il avec douceur.

— Non, mon pauvre Honoré, ne croîs pas cela.

— Voici un pistolet ; vous avez au front un cercle noir : comment douterais-je de votre fatale tentative, lors même que je n'aurais pas entendu ce que cet enfant vous disait quand je suis entré.

— Eh bien ! c'est vrai, j'ai eu envie de mourir, dit le maître menuisier, après un moment d'hésitation ; mais si tu savais

combien j'ai été malheureux depuis que je ne t'ai vu.

— Qu'importe ! n'êtes-vous pas resté honnête homme !

— Je suis poursuivi par le comte de Prémouran pour une somme que le père m'a prêtée, en me disant : « Vous me rembourserez quand vous voudrez. »

— Dès que vous êtes son débiteur, il a le droit de vous poursuivre.

— Mais, Honoré, j'ai consacré, tu le sais, le plus beau temps de ma vie aux intérêts de M. de Prémouran. Et maintenant son fils est sans pitié pour moi. — C'est lui qui a commencé l'attaque. Les autres créanciers sont venus après.

— Avez-vous l'ait tous vos etïorts pour vous acquitter?

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— Cola nVinpcchc pas que demain je serai déclaré en élat de l'aillite.

— Mettez la main sur votre conscience, et vous y trouverez assez d'honneur pour porter di^jnement cette croix. — Est-ce donc dans la prospérité seulement que le véritable mérite peut résider ?

— Mort, j'aurais excité la pitié ; vivant, je n'aurai que Tinfamie.

— Mort, on dirait que vous aviez peur a* que vous avez déserté la vie, comme un banqueroutier déserte son pays.

— Tu te trompes, mon fils ; on pleure sur le cercueil d'un vieillard tombé sous le poids de ses malheurs.

— Pleure-t-on sur le corps d'un soldat qui s'est tué parce qu'il n'avait plus le

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courage de combattre ? Tout homme est soldat, qu'il ait des cheveux blancs ou Tioirs; fort ou faible, il prend place dans ce combat éternel qu'on appelle la vie. Les pauvres sont les prisonniers d'une colossale ennemie , la misère ! Et vous croyez qu'il n'est pasplus glorieux de lutter contre elle, jusqu'au dernier moment, que de se coucher sous ses ongles, en lui disant : Étrangle-moi ! — Prenez votre scie et votre rabot, mon père, et si vous ne pouvez plus être maître, redevenez ouvrier ; on vous saluera du nom qui vous appartient, celui d'honnête homme, sans regarder si votre passé a été heureux ou malheureux. La calomnie se taira devant votre résignation. Si elle ose lever sa tète de serpent, vous l'écraserez d'un sourire. — Vous vous seriez lue parce que vous avez peur des inéchants; est-ce tlonc pour

DL pAïas. 277

ceux qui vous haïssent t[(iO vous vivez? L'u[)inion des autres vous ébranle; navez-vous |;as l'estime de vous-même ? — Je ne vous parlerai pas de moi, qui, dans ma carrière aride et monotone, n'ai qu'une espérance : celle de vous faire bénir un jour ma première épaulette. Je ne vous dirai pas : a Si vous mourez, me laissant seul, sans rien à aimer sur la terre, je serai malheureux. « Non , je n'ai pas besoin de vous rappeler que vous avez un fils, vous ne pouvez l'avoir oublié.

Durousseau, confus, écoutait cette mercuriale toute militaire.

— Mais c'est vous cependant, qui m'avez appris ces vérités philosophiques, reprit le maréchal-des-logis.

— Ah ! je les avais oubliées, répliqua Durousseau.

Tout-à-coup on entendit un bruit semblable à celui qu'un chat poursuivi eût fait en montant Tescalier. C'était Pleurniche qui se hâtait d'apporter une lettre à son patron,

— Le notaire de m'sieu le comte de Pré-

mouran vient de me remettre ce papier ; il n'a pas voulu vous voir, disant que c'était inutile. Je suis sûr que c'est une bonne nouvelle.

Durousseau avait décacheté la lettre et la lisait.

« J'ai l'honneur de vous envoyer cijoint, d'après les ordres de M. le comte de Prémouran :

« r Une quittance du capital, intérêts et frais de la somme de 10,000 francs dont vous lui étiez redevable. C'est par

Ï>K PaUIS. 2''î>

erreur que son n{;ent (ratïaires vous a ])oursuivi;

€ 2" Une lettre de crédit à concurrence de i2,000 francs sur la maison Gozèfre' et Monin.

€ Agréez mes salutations empressées, « CuÉPiN-MozEiiET, notaire. »

Nous renonçons à peindre les trépignements de Pleurniche et les exclamations chromatiques de François Durousseau. Le maréchal-de-logis, seul, vit arriver cette bouffée de bonheur avec la même impassibilité stoïque qu'il avait tout-à-l'heure opposée aux infortunes de son père.

— Vous le voyez, dit-il, Tespérance est Fange des honnêtes gens.

Des trépignements Pleurniche était passé aux gambades les plus insensées.

— Patron, s'écria-t-il, permettez moi de vous embrasser.

— Cher enfant, répondit Durousseau en le Taisant sauter dans ses bras.

— Ce gamin-là, dit le maréchai-des-logis, fera quelque chose un jour.

— Je lui dois la vie, mon pauvre Honoré.

— Patron, no parlez pas de ça.

— C'est lui qui avait déchargé mon pistolet.

— I^a belle histoire ! tout le monde eut fait comme moi

Après avoir pi'odigaé à Pleurniche les

UK l'AlUS. 281

élofîcs qu'il méritait , Honoré dit qu'il serait convenable d'aller remercier le comte de Préniouran. C'éttil l'intention de Durousseau ; leste comme s'il eût rajeuni de vingt ans, il partit avec son lils.

A l'hôtel de Prémouran ils demandèrent monsieur le comte, on leur répondit qu'il était sorti, mais que madame la comtesse était visible. Durousseau avait accusé la fille des Machu de toutes les rigueurs exercées contre lui , et nous savons s'il se trompait à cet égard ; mais la lettre du notaire Crépin-Mozeret lui avait appris qu'il en était redevable à une erreur d'agent d'affaires et non à la haine de la comtesse. 11 crut donc pouvoir déposer entre les mains de Reine les bénédictions qu'il apportait au comte. — Ce fut une

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répétition de la scène que déjà Nivôse Bibeau et Pas-de-Chance étaient venus jouer à l'hôlfel Prémouran. Reine dissimula sa surprise quand elle connut l'étrange nouvelle. Forcée par amour-propre de savoir ce que faisait le comte, surtout aux yeux de ces deux hommes qui connaissaient bien la médiocrité de sa première condition, elle osa s'attribuer l'initiative de cette bonne action. L'air mielleux de Reine trompa Durousseau au point qu'il la pria d'étendre jusqu'à son fils , Honoré , sa puissante protection.

On eût difficilement inventé une torture plus grande pour cette femme. 11 lui avait fallu sourire à des êtres qu'elle haïssait, et au lieu de leur avoir fait du mal elle se trouvait leur avoir fait du

DE PAUIS. 285

Lien. A peine Diirousscau père et fils s'iHaicnt éloi[;nés qu'elle se prôcipila vers rapparlement de Sulpice.

— Ah ! c'est donc guerre à mort entre nous? lui dit-elle.

Sa voix était si étranglée que Sulpice entendit à peine.

— Vous avez donné quittance à Durousseau, continua-t-elle; il voulait vous remercier, c'est moi qui l'ai reçu. Ah ! vous faites du bien !

Elle sortit, laissant Sulpice attéré. Elle attendit Minot avec impatience. Il vint pour lui rendre compte du peu de succès de sa tentative auprès de Calixte Jérusard.

— Pourriez-vous contrefaire l'écriture

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de M. le comte? demanda-t-elle en n'accordant qu'une médiocre attention au récit de Minot.

— Oui , madame la comtesse , assez bien.

— Sauriez 'VOUS, sur ce modèle, imiter également l'écriture d'Henriette Périllon ?

Minot répondit affirmativement après avoir examiné le prétendu modèle ; c'était la lettre qu'il avait lui-même interceptée à la poste quelques jours auparavant.

— C'est bien, dit Reine ; alors il faut que pour demain vous ayez a ma disposition une petite maison isolée en dehors des iortilications, au milieu d'un bois

DR PAins. 285

craceacias, et avec des volets ronfles, si c'est possible.

Reine i)renait ces (lési[>nations sur un charmant petit affenda, agenda où elle écrivait tout ce dont elle avait besoin de se souvenir.

— Allez immédiatement à la recherche d'une maison semblable; vous ne pouvez manquer d'en trouver une. Louez-la pour le temps qu'on exigera, et revenez ce soir même.

— Mon zèle et ma promptitude sont connus de madame la comtesse, murmura Minot.

Puis, tournant les talons, il disparut.

TalentiQO.

Le lecteur doit s'être demandé ce qu'étaient devenu Pantaléon, envoyé en recouvrement par François Durousseau. D'abord , il avait été déjeûner avec Pas-de- Cliance. Ce dernier, quoique toujours disposé à donner de bons conseils à son camarade, n'avait pu l'empêcher d'éteindre dans des tlots de vin, les douleurs

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sans cesse renaissantes que lui causait sa rupture avec Chevrotte.

Lorsque Pantaléon commença à visiter les débiteurs de son patron, il était ivre, et Pas-de-Chance marchait de travers , en moralisant.

Dès qu'il eut présenté une partie de ses comptes acquittés et reçu une légère somme , le jeune Jérusard observa qu'il était temps de dîner. II se trouvait devant le restaurant Deffieux; il entra. I^asde-Chance, croyant le suivre chez un débiteur, monta l'escalier ciré qui conduit aux régions supérieures de l'établissement.

Ils n'en sortirent qu'à la nuit ayant complètement oublié le maître menuisier et ses comptes. Ils allèrent ensuite rue de Navarin, 40, chez Lanro, la seule qui pût savoir des nouvelles de la famille Férillon.

Mnis la soiibrede les rociil on haussant les épaules.

— Madame est une folle, leur dit-elle , qui se moque de ses propres intérêts comme de ceux des autres. Hier au soir, elle a eu une crise ; on aurait juré que c'était fini. Ce matin , le médecin a hoché la tête en lui recommandant de se ménager le plus possible, et ce soir madame est à Valentino ; oui à Valentino ! Je vous dis qu'elle est à Valentino ! Tout ça parce que mademoiselle Ninette...

A ce mot, Pas-de-Chance s'élança sur la soubrette, qui recula épouvantée.

— Ninette ! s'écria-t-il ; Ninette Soviche ?

— Non: Ninette de Chàteau-du-l.oir!

— C'est elle ! c'est elle !... A Valentino!

m. If»

Grâce aux imprudentes munificences de Pantaléon , ce jour n'avait été pour Pas-de-Chance qu'un tourbillon de fumées bachiques qui gonflaient son estomac et sa tête, lui laissant à peine la plénitude de son intelligence. Mais à présent qu'on venait de faire sonner à ses oreilles le nom de Ninette et les renseignements suffisants pour la voir, la joie dissipa subitement les lourdeurs de Tivresse.

— A Valentino! répétait-il en posant la main sur Pantaléon pour Tentraîner.

— Tu me déchires ma cra-a-vate, répondait le malheureux en se dégageant de Tétreinte léonine de son ami.

Us partirent à pied , car Pas-de-Chance soutenait que les voitures de place, inventées uniquement pour suppléer aux para-

j)lui(\s, ii'allai( ni jamais aussi vite qifuu lioiiiiiie. Il iiiarcbaiL coiniiie un éléphant au trot. Panlaléon se pendait à son bras pour le suivre. De minute en minute, Pas-de-Chance avait des éternuements de bonheur qui reproduisaient toujours la même exclamation : Elle !... je vais la voir !

Sur le boulevard, il acheta deux pommes, car il se souvint que Ninette aimait ce fruit à Châleau-du-Loir : puis il reprit sa course au grand déplaisir de Pantaléon, qui soufflait de façon à éteindre le gaz des réverbères.

Enfin, rue Saint-Honoré, ils s'arrêtèrent devant ce mot, écrit en lettres de l'eu : YA- LENTINO.

Sans cette inscription aveuglante, Ten-

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tréedece lieu de plaisir ressemblerait à celle d'une synagogue de province. On dirait qu'elle a peur de se montrer; il faut avoir longé l'allée et pénétré dans Tintérieur pour s'apercevoir de l'immensité de l'établissement.

A droite et à gauche d'abord, l'œil interroge une double montagne de gradins rouges où s'asseoient les laideurs ei les ca-. ducités en tout genre, caducités physiques et morales : les mères de louage à rheure ou au jour, les pères de précaution et les véritables pères ou mères, idiots ou tolérants.

La salle est un vaste carré dont le plafond, constellé de lumières, semble un brasier suspendu par ma{;io. Une galerie légère, ornée de peintures, odre sur les côtés un refuge aux fumeurs et aux bu-

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veiirs de bière. Dans un tond, juodesiemenl et comme s'il ne tenait pas à l'admiration qu'il mérite, un marjnifique salon richement prolongé par un etlet de {{laces, étend ses divans grassouillets, auprès de quelques tables de marbre accoutumées à déguster des vins fins.

On ne saurait croire ce qui se dépense de force et de jeunesse dans ce pandœmonium d'harmonieuse folie. Il faut le voir, quand la danse y est chaude et que l'orchestre, bien fouetté par son chef, met tout ce qu'il a de soufile dans ses gueules de cuivre, tout ce qu'il a de strident sur les cordes de ses violons ; alors deux mille têtes se remuentets'entrechoquentcomme autant de balles de plomb attachées aux mailles d'un même filet. Ce n'est pas du plaisir, c'est du vacarinc. Lo plus beau

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quadrille est le plus impossible à exécuter par la trop grande cohue; c'est celui où Ton tombe, où on se déchire, où on se roule !

Et quelle danse étrange! Les bottes s'élèvent à la hauteur du visage, c'est le coup de pied-encensoir; les dames sourient à ce cuir qui leur a effleuré le nez, elles y répondent du bout de leur brodequin en prunelle.

Autrefois, c'était le beau temps; il y avait de grandes réputations établies sur ce coup de pied : Mogador, Clara Fontaine et les trois reines Pomaré. Hélas ! la mort a mis les unes dans sa hotte, sans doute elle avait caprice de polkeuses, elle aussi ; les autres sont devenus aéronautes, écuyèrcs d'hippodrome ou in{;énues de

théâtre.

ufc PAïus. 203

Une fjénôration de danseuses de \'alentino vit deux ans, souvent moins, rarement plus. Vous en trouvez de livides, verdâtres, malades, assises sur les longues ranfjées de stalles. Vous les avez vues un an auparavent hasarder timidement leur entrée dans cette large caverne de joie. Elles étaient roses, aujourd'hui elles sont couleur de bougie ; elles avaient des cheveux, elles les ont laissés aux ciseaux de rhôpital; elles avaient des yeux qui vous poignardillaient, maintenant ce sont des chandelles qui brûlent dans leur crâne et qu'on aperçoit au travers de deux trous ronds.

La plupart de ces femmes-là n'ont pas le sentiment de l'amour; Dieu ne leur en a permis que la grimace.

Comme tous les établissements de ce genre, Valenlino est une halle aux plaisirs

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d'hiver; seulement c'est la halle la plus large et la mieux éclairée. Suivant les jours de la semaine on y trouve des plaisirs de satin ou des plaisirs de coton. — Le dimanche, c'est un peu le coton qui y domine, les nièces de Marion Delorme n'aiment pas coudoyer les demoiselles de comptoir ou d'atelier. L'élégante robe de moire ou de velours perd de sa splendeur auprès de certaines toilettes écœurante», prodifjes de travail nocturne qui n'empêche nullement à la misère de se montrer par quelque tissure en disant : Je suis la. Le désœuvré sybarite ne sympathise pas avec le jeune commerçant bruyant à la danse, ivre sans avoir bu ni mangé, ou avec le mesquin démocrate socialiste, rouge de cœur et de cravate comme le fougueux habitant du quartier des écoles. — Le mardi et le samedi appartiennent

plus exclusivement aux Madeleines avant le repentir, qui ont encore le bracelet d'or au poinjj, la cassolette à la ceinture, le rubis au (loi;;t. Leur sourire applaudit le quadrille artisiement pirouetté, leur moue boudeuse, jalouse, la redowa, trop gracieusement balancée, Ces jours-là une vingtaine de coupés attendent à la porte, depuis rélève du Conservatoire jusqu'à la pensionnaire des Délassements comiques.

Or, c'était un^Tle ces beaux jours. Les pieds les plus linement chaussés usaient leur semelle sur le plancher de Valentino ! — Pas-de-Chance et Pantaléon éprouvèrent quelques diiticultés au contrôle, vu la simplicité de leur toilette. Mais après tout, leur mise était convenable quoique non luxueuse, et l'on ne s'exposa pas à leur refuser un droit qu'ils étaient décidés à acquérir de force.

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La foule était compacte. Pas-de-Chance ne savait pas nager sans tumulte dans un fleuve de chair humaine semblable à celui-ci. Il s'y élança bruyamment, froissant l'un , renversant l'autre. Pantaléon , le poing appuyé sur la hanche, faisait de son coude une sorte de proue qui fendait les obstacles. Ils se tenaient Tun l'autre afin de ne pas se perdre, et leurs yeux fouillaient laborieusement les masses. L'impatience de Pas de-Chance était au comble. Il ne disait pas un mot. Ce qu'il croyait être la phase la plus solennelle de son existence allait s'accomplir. Ninette, son amie d'enfance, la fille de son protecteur, allait se jeter dans ses bras, et lui, riche, pouvait lui offrir son amour et sa maison. Les amoureux qui reviennent de faire fortune en Amérique doivent, au moment do reparaître devant leur paliente et fidèle

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fiancée, ressentir le (rouble orgueilleux qui brillait dans les yeux de Pas-de- Cliance.

— Voici Laure! s'écria Pantaléoii.

— Où?

— Là... suis-moi.

Dans le salon du fond, Pantaléon apercevait sa sœur, seule, adossée à une muraille.

— Laure î

— Te voila, dit-elle, en essayant de rire; tant mieux, car j'avais envie de boire du champayne , mais je n'osais pas toute

seule.

— Comme la main brûle, dit Pantaléon; comme tu es pâle.

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— Ne fais pas attention.

— Où est votre amie?... votre amie Ninette? bredouilla précipitamment Pas-de- Chance.

— C'est pour mademoiselle de Chàteaudu-Loir que vous venez, fit Laure d'un air ironique.

Gomme on le voit, Ninette avait substitué le nom de son village au nom de sa famille.

Quelques mots de Pantaléon expliquèrent à Laure la cause de l'intérêt que Ninette inspirait à Pas-de-Chance. Elle le regarda avec compassion :

— Je comprends. Venez» nous allons lu trouver. Klle aiuîc beaucoup la danse, et

])cul-rlrc est elle (le quelque quadrille. — La voici !

Une décliar{>e électrique n'eût pas produit sur Pas-de-Chancc plus d'effet que ce dernier mot.

Sous une robe de soie puce à triple rangée de volants, sous une mantille de velours [jrcnat il reconnut Ninette Soviche, coiffée de satin blanc, gantée comme une mariée de Gretna-Green.

Qu'était devenue sa jupe en cotonnade rayée, son tablier en toile grise, sa coiffe à ailes en calicot blanc, ses gros bas bleus et ses galoches en noyer, que Pas-de- Chance avait embrassées bien souvent, lorsqu'il les trouvait en un coin de la rustique maison de Ghâteau-du-Loir !

Pas-de-Chance rougit. Ninette pendait

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au bras d'un élégant à binocle, un homme aux trois quarts fait par son tailleur et son barbier, comme dit Robert Burns.

— Je vais remuer ce freluquet! s'écriat-il.

Il se porta en avant et tomba en face de Ninette. La jeune lille le reconnut. Elle poussa un petit cri, moitié joie, moitié surprise, puis elle lui sauta au cou. Un observateur profond aurait deviné que mademoiselle de Château-du-Loir quittait avec plaisir le bras de son promeneur, parce qu'elle n'avait peut-être plus rien à espérer de lui.

Ninette était à Paris depuis un mois environ. Ayant entendu dire que le gouvernement nourrissait les ouvriers de la capitale, le vieux Mathurin Soviche, sotte-

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ment leiiié par le désir d'en acquérir la preuve, avait vendu le peu qu'il possédait et était venu, avec sa femme et sa fille, prendre sa part des fallacieux avantages dont jouissait la classe ouvrière depuis la révolution de Février. Au bout de quinze jours, Ninette avait noué des relations, trouvé des protecteurs, grâce à sa beauté fraîche etpiquante.Dericochet en ricochet, elle se hissa d'elle-même jusqu'aux sommités du monde galant. Dans un entr'acte, elle troqua ses vêtements de campagnarde contre ceux que nous lui voyons à cette heure. D'un moment à l'autre, elle pouvait avoir le petit coupé, ou même la voiture à laquais galonnés; mais dam! les temps étaient durs ! la révolution avait mis le luxe et l'amour en grande baisse. Comme on le pense, Soviche ne fut pas long à s'apercevoir que le premier des avantages offerts

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par la ville de Paris aux pauvres ouvriers était la perte de leurs filles. 11 s'en consola avec sa femme, en voyant le faux air de éplendeur sous lequel s'abritait la honte de leur enfant.

L'embrassement de Ninette et de Pas-de- Chance avait duré trois minutes, à la stupéfaction des habitués, qui n'étaient pas accoutumés à voir un accouplement aussi disparate : Ninette, la grâce et la beauté, embrassant un colosse rude , velu , aux mains rugueuses.

— Venez donc, ma chère, lui dit l'élégant en essayant de l'entraîner.

Pas-de-Chance posa la main sur le bras du jeune homme et le repoussa si violemment qu'il alla tendre un groupe voisin et s'asseoir au milieu. Ninclte lit semblant de

ne pas sVHrc apeirtie dn fetic évolution. Le monsieur revint furieux accompaf^aé de plusieurs amis.

— ■ Votre carte ? demanda-t-il à Pas-de- Cliance. Et s'adressant à Ninette : Madame, lui dit-il, je vous défends de rester avec ce rustre.

— Comment! il te défend!... C'est moi qui te défends, n'est-ce pas?

Le monsieur voulut de nouveau entraîner Ninette; mais Pas-de-Chance renvoya une seconde fois rouler à dix pas. Les amis du monsieur s'élancèrent sur le menuisier. Alors imprimant à ses poings un mouvement de va et vient terrible, il se prit à frapper à droite et à gauche. Ses agresseurs tombaient et disparaissaient comme des épis sous la faucille. — Les

femmes s'évanouissaient ; les hommes appelaient : A la garde ! Pas-de-Chance lancé ne s'arrêtait pas. Il y avait si longtemps que le hasard ne lui avait donné si belle occasion ! Ninette essayait vainement de le calmer.

— Allons-nous-en, lui disait-elle.

Mais il se rencontrait toujours un dernier combattant auquel il fallait un coup de poing , et c'était toujours à recommencer ; les employés de l'établissement euxmêmes vinrent se faire pocher les yeux; quatre gardiens de Paris reculèrent épouvantés. Pas-de-Chance aurait bien pu ne sortir de Valentino que pour aller en prison, mais par un étrange bonheur, il sut profiter de la confusion qu'avait semée ses coups de poing et s'évader avec Ninette.

Laïu'c el Paiitaiéon buvaient du cliariipaf;ne. Le menuisier aveufjlé parsesliba* lions innombrables ne s'apercevait pas que sa sœur était horriblement pâle et que son souffle lui rabotait la gorfje.

— J'ai rencontré La-Branche-d'Or, disait-il; c'est un homme à figure nationale que tu ne connais pas. Il s'est fait communiste et vit fort heureux dans une fabrique de bonheur ; j'ai envie d'aller vivre comme lui.

— J'ai rencontré la Mort, répondait Laure; elle m'a dit qu'avant longtemps elle me viendrait prendre ; alors j'ai voulu faire mes adieux à ce joyeux vacarme, à ces lumières, à ces parfums de vin et d'amour, à cette vie qui a été la mienne et qu'il me faudra quitter bientôt.

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Pantaléon poussa un long' éclat de rire.

— Dans quelle pièce as-tu vu ça? demanda-t-il; c'est dans ce drame qu'on a joué au Théâtre-Historique. Il y a une demoiselle assez décidée à se périr, qui dit ce que tu viens de réciter.

Laure vida son verre. Pantaléon emplit le sien et celui de sa sœur.

— Oh ! la belle agonie ! reprit la Lorette en élevant sa coupe de cristal, du Champagne, des ophicléides qui hurlent et des damnés qui dansent. Comme cela vous éteint bien au cœur tout regret de la vie ! Vois ces tlols de velours, de soie et de satin qui se remuent et s'entremêlent comme ceux de la mer. Ah ! si le démon descendait ici à cette heure , s'il prenait une à une ces mantilles et ces robes splendides.

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