‹ Les ouvriers de ParisChapitre 11 sur 15 · B LES OUVRIERS · texte numérisé non relu

B LES OUVRIERS

Pauvres jeunes gens! ils appartenaient à cette grande famille de gueux, qui n'a pour vivre qu'une plunae de copiste et des jarrets de commissionnaires; gueux infiniment plus à plaindre que l'ouvrier, car ils ont la misère de la blouse et l'orgueil de riiabit noir. Parfois aussi ce sont des ambitieux déçus qui jettent un regard désespéré sur leur propre incapacité, ou qui accusent la société du peu de place qu'elle a fait à leur génie mort maintenant sous Téteignoir de la faim; — ou bien encore des ambitieux retardés ; mais ceuxci se cabrent et s'agitent sous la nécessité qui les attèle à la charrette d'un huissier. Tôt ou tard, ils savent qu'ils briseront la chaîne. En attendant, ils dévorent leur vavanité blessée, et en font de la joie, joie sarcastique, amère, couronne de fleurs sur un chevalet de torture!

LMiuissier s'était a|)|)roché. 11 salua iiiio deuxième fois.

Le clerc paysan promena un coup-d'œil compatissant sur la personne de Durousseau et puis dans Tatelier comme pour voir si la besogne serait longue ; le clerc à paletot-chemise , déroula gravement un papier timbré et amorça une plume métallique en ressayant sur Tongle de son pouce.

— En vertu d'un jugement du tribunal de première instance, monsieur, dit Thuissier, je viens instrumenter chez vous à la requête de mon honorable client, M. le comte Marcus-Henri de Prémouran.

— Voici ce que je possède, dit Durousseau ; ici est mon atelier, au dessus est ma chambre. Je suis désolé de n'avoir pas de

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plus grandes valeurs à offrir à mes créanciers ; mais je vous assure que c'est un peu la faute de M. le comte. Depuis que mes fournisseurs savent qu'il me poursuit, ils m'ont refusé le crédit dont j'avais besoin. Des commandes importantes ont ainsi été perdues pour moi, et je suis ruiné sans espoir.

— Ecrivez, messieurs, dit l'huissier h ses acolytes. — Six établis... Avez-vous écrit? Douze armoires en bois de chêne, corniches inachevées.

Durousseau remonta dans sa ehamhre, la voix de l'huissier lui perçait le cœur.

En ce moment, le i)ropriétaire de la maison arriva effaré.

— Vous saisissez? s'écria-t-il ; (oui est à

moi, ici. H nr^sl dû trois ternies; j'ai déjà sif^iiilié con[;é avec coinruandeaient.

— Vous ferez opposition lors de la vente.

— Ah ! ce que c'est qu'avoir confiance. Jamais je n'aurais cru cela de M. Durousseau. Lui se laisser saisir, se laisser vendre, c'est infâme!

— Mais il est ruiné, ses affaires n'ont pas été heureuses.

— Que m'importe à moi ! reprit le propriétaire*, je le proclame hautement : les honnêtes gens sont ceux qui ne doivent rien , qui paient leurs termes , les autres devraient être aux galères.

— Alors, monsieur, comment vivrionsnous ? ohjecta naïvement l'huissier.

Le malheureux Uurousseau entendait

cette conversation , car le propriétaire criait comme une clarinette. L'huissier monta dans la chambre pour voir s'il n'y avait rien à inscrire sur son procès-verbal de saisie.

— Consentez-vous à être gardien, monsieur? demanda-t-il. Cela vous évitera des frais de garde.

— Comme vous voudrez, répondit Durousseau.

— Ecrivez, cria l'huissier ; Le saisi s'est constitué gardien des meubles eteffets.— Maintenant, monsieur, voulez-vous avoir la bonté designer?

On porta l'original à Durousseau, qui signa conformément à la loi.

I^'luiissior, les clercs et le propriétaire

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s'en allèrent enseiiihle. Ce dernier profitait (le la présence de rofficier pnhlic pour obtenir gratuitement deux ou trois petites consultations.

Durousseau ne les entendant plus, descendit; il fermait à double tour la porte de Tescalier lorsque Pleurniche se montra à l'un des carreaux d'une fenêtre.

— C'est moi , monsieur Durousseau , dit-il.

Le maître menuisier le laissa entrer, mais il ne put réprimer un mouvement de contrariété mystérieuse.

— Tu as donc déjà terminé tes courses ?

— Oui, patron.

Des gouttes de sueur ruisselaient sur le front de Pleurniche. Il était haletant.

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— Je vous rapporte 84 francs. Deux comptes seulement m'ont été payés.

— Tu es allé les présenter tous, mon ami?

— Tous.

— Un liacre à deux chevaux n'aurait pas été si lestement que toi.

— Dam ! j'ai trotté.

— Je ne t'avais pas dit de tant te liàter ; vois comme tu sues.

— Ce n'est rien, je vais allumer des copeaux.

— Oui, tu as raison, chauffe-toi un peu.

Quicou((ue eut vu IMeurniche au mo-

iiicnl où eu courant il arrivait à la maison de sou maître, eùl été f'rap[)é de Tair inquiet de cet enfant; maintenant il souriait et semblait entièrement rassuré. Cette remarque n'avait pas échappé à Durousseau.

— Comment se fait-il que tu aies couru de la sorte? Dis-moi la vérité, mon garçon.

— J'ai couru pour aller vite. Voilà tout.

— Qu'avais-tu besoin d'aller si vite?

— Je voulais être de retour à présent.

— Pourquoi cela ?

— Ah! pourquoi... pourquoi...

Une pomme àiie jolie- fille n'a jamais eu des couleurs aussi vives que celles qui en ce moment couvraient les joues de Pleurniche.

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— Eh bien! tu ne peux pas dire pourquoi?

Je n'en sais rien. Ou plutôt. . . je le savais en partant, mais je l'ai oublié en revenant.

— Pleurniche, tu me trompes.

— Si je vous dis la vérité, ça vous fâchera, et je ne voudrais pas vous fâcher.

— C'est égal, ne me cache rien, mon enfant.

— Eh ! parbleu ! c est pas moi qui cache quelque chose.

— Qui donc est-ce ?

— C'est vous.

La voix de Pleurniche était émue, une larme pendait à ses cils. Il se tourna vers

la cbcniincc où il venait d'alfumer des copeaux. Durousseaii, éfjalemcnt troublé par la brusque déclaration de l'apprenti, s'éloigna lentement jusqu'au fond de Tatelier, et revint une seconde après en disant :

— Explique-toi , si tu tiens à être compris.

— Depuis quinze jours, reprit Pleurniche, vous êtes triste, patron, mais triste à réjouir un croquemort.

— Jamais tu ne m'as vu bien gai...

— Et puis ça a été en augmentant. Hier soir, quand vous êtes entré, et ce matin donc! ce n'est pas naturel d'avoir une figure comme ça. Alors je me suis imaginé que vous étiez malade... que vous aviez be-

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soin de rfioi, et... c'est pour cela que j'ai couru.

Si Durousseau eût obéi à rimpulsion de son cœur, il eût ouvert ses bras à cet enfant, et il l'eût pressé sur sa poitrine, mais l'homme réellement malheureux aime à se cloîtrer dans sa douleur ; refuser toute consolation est une des voluptés du désespoir. Le maître menuisier étouffa le mouvement de tendresse que rattachement de Pleurniche soulevait en lui.

— Je te remercie, mon enfant, dit-il, tu le vois, je me porte bien.

Néanmoins, redoutant sa sensibilité, et ne voulant pas s'exposer à une scène douloureuse qui eût peut-être ébranlé ses résolutions, il remonta dans sa chambre et s'y enferrïia.

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(iràce à la concicr/jc, honnête fenime îu'ec laquelle ilrlaiien i)onne intellifjence, I^leurniche n'i[înorait pas la visite que riuiissier, aecompagné de ses deux clercs, avait rendue à M. Durousseau.

En entendant fermer en dedans la porte de la chambre, l'apprenti, qui prêtait une oreille attentive, tressaillit et devint pâle. I.éger comme un rat, il s'approcha de l'escalier et se hissa au sommet. Par le trou de la serrure il vit Durousseau qui écrivait. Mais sur sa table , auprès de Técritoire, était un pistolet. Pleurniche reconnut cette arme dont il avait parlé à Pas- -^ de-Chance.

— J'en étais sûr, murmura-t-il.

11 frappa violemment à la porte. Au même instant il entendit l'explosion d'une

capsule. Alors, avec cette force incalculable que donne la volonté, il fit sauter la serrure et entra.

Durousseau livide , assis sur Tunique chaise de sa chambre, tenait le pistolet sur son front, se demandant pourquoi la mort n'était pas venue.

— Au secours! s'écria Pleurniche. Et saisissant Tarme, il l'arracha des mains de son maître.

— Ne t'effraie pas, mon enfant; j'ai voulu ôter cette capsule, et elle a fait feu...

— Vous avez voulu vous tuer, mais heureusement je m'en doutais !

— Tu avais déchargé ce pistolet?

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