II-. Si
522 LES ouvr.iEHS
— Je comprends maintenant, nous sommes tombés dans un piège.
— Fuyons cette maison.
— Oui... si elle n'estpas environnée de nos ennemis. Oh ! Henriette , pourquoi m*as-tu aimé! je suis maudit, je porte partout avec moi le malheur et le désespoir.
— Donatien, vous m'effrayez!...
— Viens... que je te sauve, s'il en est temps encore. Oh ! je donnerais mon sang pour que tu ne sois pas ici, sous la main d'un monstre que tu ne connais pas, et qui veut le broyer dans ses griffes ! — Douce et sainte créature, voilà donc la récompense de tout le bien que tu m'as fait ; tu as effeuillé les fleurs de ta jeunesse et de ta beauté sur le sentier noir de ma vie ; tes lèvres m'ont apporté le parfum du ciel ; et moi ce sont des terreurs et des souHrances que je te donne en échange. — Henriette,
DE i»Ai;is. 32.*>
tiens, ici est le hoiiheiir, ici est Taniour ; passé le seuil de celle porte, le désespoir nous attend. Cet instant est paisible et pur; le moment qui va suivre sera hideux. Brisons en cet endroit, maintenant, la chaîne qui retient nos âmes à la terre; n'attendons pas Tavenir : il est affreux ; j'en ai peur!
Les grands malheurs ont leur grondement lointain, leurs éclairs précurseurs comme les orages, surtout pour les gens doués de cette seconde vue morale que donne Thabitude de souffrir. Sulpice se voyait déjà, lui et Henriette, enlacés dans une catastrophe inévitable, et ses pressentiments ne lui donnaient d'autre courage que celui du suicide.
Chacune de ses dernières paroles avait meurtri le cœur d'Henriette. Cette malheureuse enfant se débattait sous les
frayeurs que lui causait le désespoir de Donatien et les mystères cruels dont il ne dévoilait qu'une partie.
— Donatien, par pitié, ne parlez pas ainsi, murmurait-elle ; sauvons-nous d'ici puisque vous dites que nous y courons un danger. Voilà que je n'ai plus la force de marcher, à présent.
— ,1e le porterai.
— Mais vous chancelez vous-même.
— Oui, parce que je vois cette ombre .* là!.... s'écria Sulpice t^n jetant un cri d'effroi.
Et il montrait à Henriette une silhouette noire qui se découpait dans un entrebâillement de la porte.
— C'est mon père, dit la coloriste d'une voix altérée.
Périllon parut. Il était seul. Il alla droit à Sulpice.
— Monsieur, lui dil-il, j'ai le droit de savoir voire nom et votre adresse. Je ne vous demande que cela en ce moment.
Ce fut à peine si Périllon donna un regard à Henriette, tombée à sa place plus morte que vive.
— Voici mon nom, je n'ai pas le droit de vous le cacher, dit Sulpice en remet- , tant sa carte à Périllon ; ma vie est à vous, monsieur.
Mais l'armurier lui rendit son morceau de porcelaine, et lui dit :
— Je ne croirai que ce que je verrai. Vous avez trompé ma tille, vous pourriez me tromper moi aussi. Je vous accompagnerai chez vous.
— Vous pouvez me suivre !
Sulpice sortit de la maisonnette. 11 n'avait plus le sentiment de ses actes. Les fibres de son cerveau s'étaient amortis comme
52(î ILS oivniEKs
les cordes d'un piano sur lequel on a frappé trop fort.
Du haut de Tun des talus qui dominent la maisonnette, une fename élégamment vêtue de noir avait semblé suivre d'un regard plongeant toutes les péripéties de ce drame. On eût dit le génie du mal debout sur un nuage contemplant une de ses œuvres de destruction. Au moment où Sulpice sortait accompagné de Périllon , cette femme poussa un éclat de rire et se retourna.
C'était Reine.
Mais, sur un autre talus, elle aperçut debout comme elle un homme pâle drapé dans un manteau ; cet homme paraissait «avoir pris, lui aussi, un vif intérêt à ce qui venait de se passer : il dis|)arut comme par enchantement. Heine demeura glacée les yeux attachés sur le sommet du talus.
i)K PAiïs. 527
— J'ai eu une vision, prononça-t-elle ; une vision qui m*a failli tuer !...
Une l'ois arrivé à riiôtel de Prérnouran ; Sul|)iceavait(Jit à Périllon :
— Voici ma demeure, monsieur.
Une rangée de valets s'était alignée dans un vestibule pour prendre les ordres du comte.
— Comment s'appelle monsieur? avait demandé Périllon aux valets, en leur montrant le faux Donatien.
' Les valets luiavaient répondu :
— Vous avez l'honneur déparier à M. le comte Henri de Prémouran.
Rue de In S!ue(te.
Dans le quartier Popiiieourt près du sommet du faubourg Saint-x\nioine , se trouvent diverses rues peu fréquentées le jour, désertes la nuit, parmi lesquelles la rue de la Muette est une des plus foncées en couleur. Elle est d'une largeur suffisante, mais sa déplorable physionomie provient de la laideur de ses maisons, de
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leur aspect ruiné et si étrangement sombre qu'elles semblent avoir peur de s'appuyer les unes sur les autres. Çà et là, ces maisons ne présentent qu'une muraille en moellons, grossièrement unie par un mortier terreux tombant en poussière et que le vent aime envoyer dans les yeux des passants. La partie supérieure de ces murs est percée de deux ou trois petites fenêtres bâtardes; ici une ronde, là une carrée, garnie de morceaux de bois imitant les barres de fer.
On se demande où est la porte : une recherche laborieuse vous la fait découvrir par derrière ou sur l'un des côtés. Ces bâtisses, dont plusieurs sont placées fort en arrière de l'alignement, offrent quehpiefois celte particuhirité campagnarde, que de la rue on pourrait monter sur le toit, rien qu'en enjambant la distance ; évidem-
!)!• PAnis. 57)1
ment, elles ont été hûties par des jardiniers au temps où tonte cette partie du territoire parisien était cultivée.
Le jour, quelques charrettes viennent à peine troubler le silence de ce quartier, la nuit on n'y voit que les poteaux des réverbères élevés de loin en loin comme des potences.
Dix heures sonnaient aux mille horloges de Paris, qui se renvoyaient leurs vibrations métalliques comme des sentinelles échelonnées se renvoient le cri de garde. Un groupe d'homme, que malgré Tobscurité , on pouvait à leurs vêtements reconnaître pour des ouvriers, s'arrêta devant un mur de dix pieds de haut, vers le milieu de la rue de la Muette. L'un d'eux regarda à droite puis à gauche, et s'approcha d'une porte au-dessns de laquelle on aurait pu voir à quelque dis-
552 LES ODVUIERS
tance la toiture d'une maison peu élevée, 11 fit mouvoir l'anneau d'une sonnette dissimulé. La porte s'ouvrit. Le groupe disparut aussitôt.
Cinq minutes s'étaient à peine écoulées que , dans la même direction , deux hommes arrivèrent encore. L'un, gros et fort, se portait sur le bras de Taulre, maigre et sec. Ils marchaient lentement, et s'approchaient de l'endroit où avait disparu le groupe précédent. - C'étaient JérusardetPérillon.
Arrivé devant la porte, ce dernier s'arrêta, et portant ses mains à son Iront :
— Quelle honte! dit il , quelle honte aux yeux de tous mes anus !
La honte s'efl'ace devant le châtiment, répondit Calixte.
Us pénétrèrent dans une cour au mi-
lieu (le laquelle se dressait un bàlirneiit carré composé d'iiii rez-de-chaussée et d'un élai^e. Les lénèlres étaient i'ermées. Le rez-de-chaussée, éclairé par la flamme fumeuse et rougeàtre d'un quinquet, offrait une salle spacieuse aux parois peintes a la chriux et bigarrées de dessins politiques. Pour meubles il y avait deux tabourets. Une terre battue , lissée luisante, remplaçait le carreau. Cette pièce devait servir à des exercices d'escrime, ainsi que l'attestait un grand nombre de fleurets et de sabres disposés en croix sur les murs ; puis des masques , des plastrons , des gants, et enfin, dissimulés sous un escalier qui montait à Tétage supérieur, des pistolets et d'autres armes plus ou moins prohibées.
^ Tu vas m'attendre ici , dit Calixte
à Périllon,tu monteras si tu veux, mais seulement quand tout sera terminé.
— Va, j'attends, dit l'armurier.
Calixte monta l'escalier , et bientôt il arriva dans une salle garnie d'un cercle de chaises où nous retrouvons Larigette, Denis Lœuf, Etienne Cassaignet, et bon nombre d'autres ouvriers de trente-cinq à quarante ans.
Ils causaient tous à voix basse. A l'aspect de Calixte, on fit silence, et les mains se tendirent à 1 encontre de la sienne. Larigette se tint à l'écart, transperçant d'un regard oblique le cordonnier de la rue Geoffroy Lasnier.
— La séance est ouverte, prononça Calixte Jérusard, en allant prendre possession d'une chaise laissée vacante au milieu du demi-cercle.
hv: PAuis. 5r>5
Qu'était cotte séance ? qu'était cette assemblée mystérieuse?
Plusieurs ouvriers , pères de famille, s'étaient associés pour protéger l'honneur de leurs tilles et le ven{;er au besoin. Ils formaient une sorte de tribunal sans appel qui ju[>eait les séducteurs et les mettait aux pieds de ce terrible dilemme : Le mariage ou la mort.
Cette procé 'ure s'instruisait avec la promptitude qui fit l'horrible célébrité de la vieille justice vénitienne, elle s'exécutait de même, et par tous les moyens possibles : d'abord une manière de duel où toutes les chances du trépas étaient habilement tournées contre le condamné ; si c'était un lâche, une de ces natures marbrées, à l'épreuve du soufflet et de l'injure, l'assassinat devait revêtir contre lui les formes de Taccident. Hàtons-nous
556 LES ouVniERS
de le dire : depuis Texistence de cette association qui remontait à cinq ou six ans, il n'y avait eu que deux condamnations prononcées : deux duels avaient envoyé deux cercueils au Père-Lachaise.
Une des lois de cette société interdisait au père offensé le droit de se venger luimême. Ce n'était pas son affaire personnelle , mais bien celle de tous les membres réunis. Le sort désignait cclni qui devait agir. S'il était blessé ou tué , sa l'amille restait à la charge et sous la protection de la société, lia autre poursuivait son œuvre.
Cette solidarité , si étrange en apparence , cette loi , qui rejetait sur tous le malheur d'un seul , était la force de l'association. Exposé sans cesse , aucun de ses jnembres ne pouvait se dispenser d'acquérir, au maniement des armes, l'adresse (|ue donnent de constants exercices. L'ùge
seul — cin(|iian(e-ciii([ ans — cxoinplail de participation active. Dnc i'aihle rétrihiitioii mensuelle, réjjulièreinent payée par chaque associé, défrayait le loyer de la maison affectée aux séances, que chacun présidait à tour de rôle.
Ces hommes se voyaient donc détenteurs d'une puissance qui à leur gré pouvait frapper de mort. C'était un sentiment loyal et généreux en apparence qui les avait réunis pour défendre ou venger le plus saint des droits paternels. Mais quels avaient été jusqu'à présent les résultats de cette association? L'un des associés, ami intime de Larigette, s'était débarrassé d'un jeune homme à qui il devait une forte rente viagère. Il accusa ce malheureux d'avoir séduit sa fille. Le jeune fou ne vit pas le guet-apens. Les membres de la société ne le virent pas non plus ; justice fut
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faite. Etienne Cassaignet crut obéir aux ordres de Dieu en mettant très honorablement une balle dans le front du créancier. — Peu de temps après, Calixte Jérusard avait eu à déplorer la séduction de Laure. On se rua sur Tamant , on l'insulta avant de lui demander quelles étaient ses intentions ; on le tua , et il emporta son amour au ciel. Amour qu'il eût réellement légitimé. — Ensuite était venu Larigette, pleurant, suppliant qu'on le vengeât de Toutrage fait à l'honneur de sa famille ; mais Jérusard , chargé d'examiner l'affaire, n'avait pas reconnu l'exactitude des faits allégués. Malgré son esprit astucieux, le plaignant ne put prouver qu'il y eût eu le moindre scandale dans sa maison; depuis six mois on n'avait pas vu le prétendu séducteur.
Grâce h l'équité de Calixte , la demande
DE PAIUS. 559
de Lnriffctte fut considérée comme dé- {)Ourvue de preuves suffisantes ; on n'eut pas un nouveau meurtre à accomplir, mais Jérusard s'était placé sous le poids d'une haine occulte qui, tôt ou tard , devait essayer de l'atteindre.
Maintenant disons notre opinion sur cette association redoutable ! Etait-elle juste? Evidemment non. Qu'un père défende l'honneur de sa famille et lave avec du sangla tache qu'on y a faite, il est dans la limite de son droit; mais qu'il arme un bras étranger et lui confie sa vengeance , ce n'esf plus un acte de rigueur, c'est presque un crime.
Les membres de l'association , au milieu de laquelle nous avons introduit le lecteur, n'avaient pas approfondi la ques* tion au point de vue de la morale publique, mais bien deleur morale particulière.
ô^O LES OrVRïEUS
— Us s'étaient dit : les filles des ouvriers sont la proie des libertins, malheur à eux s'ils viennent sous nos toits porter la séduction , ils y trouveront la mort !
Franchement, en face d'un argument semblable , et malgré tous les abus qui peuvent en découler, on est tenté de fermer les yeux comme un sous-diacre qui sert la messe et de répondre : Amen,
Or, Jérusard venait de prononcer la formule : la séance est ouverte.
Il se leva.
— Un homme riche, dit-il, qui avait tous les plaisirs de la vie , a déshonoré la famille de notre ami Périllon , l'un des membres de notre société. Son crime est d'autant plus {;rand qu'il a employé pour l'accomplir toutes sortes de mensonges et de bassesses contre une entant naïve et vertueuse. Les lois de notre pays n'allei-
};nenl pas k\s lâchetés de ce {jenre^ c'est poiii'quoi Porillon vient demander vengeance à notre justice qui a la générosité d*exposer un de ses membres toutes les fois qu'elle veut frapper. C'est l'espoir et le bonheur d'un honnête homme qui a été ravi, c'est la paix d'une famille qui a été détruite. Il faut une expiation pour apprendre aux misérables qui se jouent de Thonneur du pauvre , qu'à défaut de la loi qui protège , il y a la main de Dieu qui châtie. C'est sur cette question que vous êtes appelés à vous prononcer.
Etienne Cassaignet se leva à son tour et lut un rapport où l'histoire de la séduction d'Henriette était racontée avec impartialité. Ce rapport n'était, du reste, qu'une reproduction des aveux qu'ÎIenriette avait faits à son père après la scène de la maisonnette à volets rou<;es. Périllon l'avait
LKS OUVRIEUS
dicté à Cassaignet, en y ajoutant des renseignements sur la position du comte de Prémouran.
Un sourd rugissement accueillit le fitre de comte quand il fut prononcé pour la première fois. Puis lorsque Etienne Cassaignet dit que le séducteur était marié et que par conséquent sa faute était irréparable, des poings s'élevèrent au-dessus des têtes grimaçantes.
Les griefs sur lesquels le comte devait être jugé furent ainsi formulés. Ce fut comme une grêle de malédictions.
— 11 est riche !
— 11 a des courtisanes !
— • 11 est marié !
— Il est heureux !
- Il prend le sang du |)auvre et il le boit !
i)t i»AUis. 545
A rniianiniité, le comte Henri de Prémouran fui, condamné à mort.
Un silence solennel suivit la prononciation de cet arrêt. Chacun des membres de l'assemblée écrivait son nom sur une carte qu'il roulait et venait déposer dans un chapeau. Une fois cette formalité remplie, Jérusard présenta l'urne improvisée à son voisin de droite. Celui-ci y plon[>ea la main.
En ce moment , on n'entendait pas un souffle dans la salle.
Le président déploya le fatal papier.
D'une voix fermement accentuée , il prononça ce nom : Calixte Jékusàrd.
Un éclair sinistre passa imperceptiblement sur les traits de Larigette.
— - Je m'otfre , dit-il , comme premier témoin.
544 LKS OUVKIBHS
— Je uroffre en qualité de deuxième témoin , dit une autre voix.
— Merci , répondit Calixte , j'accepte.
— Sont-ils pressés! murmura Etienne Cassaignet , réellement contrarié.
— Eh! mais, répliqua Denis -Lœuf, quand il s'a{>it de tuer un comte chacun en veut sa part.
— A moins que Calixte ne nous révoque , reprit Lariyette , nous devons , aux termes du règlement , lui servir de témoins comme nous étant présentés les premiers.
— Je ne vous révoque pas, répondit Jérusard , votre empressement est un témoignage de sympathie qui me fait plaisir.
— Bonne chance ! dirent tous les assistants.
OK l'AI\l>. •"> '•>
— Dans trois jours , prononça JcrusartI, le comte de Préniouran sera mort !
A ces mots Périllon entra , il marcha vers le cordonnier et lui serrant la main:
— A toi mon meilleur ami, dit-il, appartenait le soin de me venger.
niV DU TROISIEME VOLUMK.