‹ Les ouvriers du textile dans la Champagne troyenne: 1730-1852Chapitre 1 sur 80 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

On peut se demander si l'étude de M. Colomès sur les ouvriers dw textile dans la Champagne troyenne a véritablement besoin d’une introduction. De fait, son titre est suffisamment explicite, la tabie des matières assez bien charpentée pour qu'on saisisse, en quelque sorte, d’un seul coup d'œil, l’objet et la méthode de cette étude.

Je voudrais simplement noter ici le caractère éminemment social des recherches dont ce livre est Le résultat. Dans les investigations muitiples et loualbles auxquelles l’auteur s’est livré pour ne laisser aucune source inexplorée, aucune question sans réponse, il n’a, à coup sûr, rencontré ni événements catastrophiques, ni personnalités éminentes, pas de grands gestes, ni de grands mots. Pas de « victoire des obscurs » dans ces pages qui exposent simplement la vie de ces obscurs, en l’observant cependant, à des instants particulièrament émouvants de l’histoire nationale. Les dates de 1730-1852 enferment, en effet, les résultats de l'enquête de M. Colomès qui, certes, n’a pas négligé de déterminer, de mesurer l'effet des grands mouvements de 1789, 1830, 1848, sur la classe ouvrière de Troyes. Mais, en fait, ces dates, qui, sur d’autres plans, ont une signification si fuigurante, ici n’ont guère de valeur, et ce sont les lentes transformations des conditions du travail qu'a suivies M. Colomès depuis le moment où le machinisme commence à dominer la production de la bonneterie champenoise jusqu’à l'avènement du Second Empire, dont, peutêtre avec un optimisme excessif, M. Colomès considère qu’il réalisera les premières revendications ouvrières.

Cette lente ascension vers le mieux-être, cette poussée anonyme vers un standard de vie un peu plus digne d’humains, on aurait aimé que l’auteur pût en déterminer avec précision les causalités multiples. Elles résultent, sans doute, de

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l'évolution même de l'industrie, en liaison avec une transformation de la technique et une extension du marché national et international. Elles résultent aussi de la bonne volonté de quelques entrepreneurs, mais aussi de l'effort persévérant de ceux qui, dans des instants pius critiques, ou dans des corporations plus énergiques ou plus romantiques, ont été qualifiés de meneurs. Cette bonne volonté, ces efforts, à leur tour, proviennent de notions, de sentiments, que nous supposons, sans les apercevoir nettement, et nous espérons seulement qu’un souci de la charité chrétienne, ou une influence des systèmes socialistes a pu, par des canaux inconnus, arriver jusqu'à l'esprit de ceux qui accorderont ou obliendront queiques adoucissements dans la dure tâche quotidienne, C’est que M. Colamès a parfaitement mis l'accent sur l'incertitude de l’existence ouvrière, traversée non seulement par les misères inhérentes à la condition humaine, mais aussi par les crises, dont les lointaines et complexes origines ne diminuent point la rigueur. Des crises, l’auteur de ce livre s’est préoccupé sans d’ailleurs retrouver les effets de toutes sur les ouvriers troyens : ie silence des textes n’exprime pas dans tous les cas l’absence de tout geste ou de toute pensée, et alors que tant de documents illustrent les sottises des grands et les prétendues gloires des maîtres de l'heure, nous sommes plus souvent acculés à des hypothèses pour comprendre dans toute son ampleur et dans toute sa dureté la réalité grise et lourde du labeur humain.

M. Colomès rend parfaitement bien les aspects essentiels de celui-ci et aussi l'effort du législateur pour en modifier relativement les conditions. Ainsi sommes-nous conviés à considérer les effets du décret Le Chapelier où de la loi sur le travail des enfants. Ceux aussi de la création des Conseils de Prud'hommes ou de la législation de 1848. Mais plus que les textes élaborés par les assemblées et les bureaux, vaut, pour l’explication de ia vie ouvrière, l'ambiance rurale où elle plonge encore : elle y plonge par ie recrutement même de la main-d'œuvre, par le mécanisme de l’industrie, dont ies salaires faibles ne purent être initialement que des sa-

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laïres de complément, elle y plonge par les nécessités de la nourriture ouvrière, car les disettes de céréales agissent immédiatement sur la sensibilité des compagnons. L’historien russe Tarlé avait naguère remarquablement pénétré cet aspect des choses pour la France du xvin° siècle. M. Colomès trace, dans son livre, d’analogues sillons.

Et puis, dans ce livre, il y a des fragments utiles pour une étude d'ensemble de l'association ouvrière. Celle-ci part du compagnonnage pour arriver, par l'intermédiaire de formations variées, au syndicat moderne. Il n’est pas encore question de syndicat, dans l’étude de M. Colomès, et cela va de soi, puisqu'elle ne dépasse pas l’année 1852, Mais les caractéristiques de l’action ouvrière collective sont indiœuées ici avec une sobre exactitude, et si nous n’atteignons pas les individualités marquantes, comme je l’ai noté tout à l'heure, dont ces masses ont écouté peut-être les appels, du moins nous apprécions avec une certaine exactitude les sentiments et les réactions de l’âme plurale où se fondent toutes les aspirations personnelies.

Ainsi, sans le vouloir, ou, du moins, sans le dire, M. Colomès associe-t-il parfaitement l'existence faiblement mouvementée des bonnetiers troyens au cadre géographique où elle s’est développée. C’est dans cette Champagne sans horizons, où les rivières coulent plates, qu’ont vécu ces hommes sans histoire, et dont l’histoire pourtant est faite de lents écoulements et d’ondulations à peine sensibles. Et Troyes a été leur centre, ville de faible originalité, mais dont les églises, de calcaire usé, montrent l’obstination à vivre contre les injures du temps.

Georges BOURGIN.

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