AVANT-PROPOS
« Dépouiller le fait économique de sa dépendance vis-àvis des autres faits sociaux, c'est l’isoler de son contact avec la réalité elle-même. »
Edouard DOLLÉANS.
Troyes est actuellement la capitale incontestée de la bonneterie, mais l’activité industrielle de la Champagne troyenne ne date pas d'aujourd'hui. Sous l’Ancien Régime, la Capitale de la Champagne se classait déjà au nombre des principaux centres textiles du Royaume ; elle était réputée particulièrement pour ses fabriques de toiles et de draps.
Le développement de la bonneterie, dont on peut fixer le point de départ à l’année 1730, date de l'introduction des premiers métiers à bas, est dû beaucoup plus à des facteurs humains qu’à des faits éconcmiques. Les premiers per-mettent seuls d'expliquer la prodigieuse extension de l’industrie rurale dans les dernières années de l'Ancien Régime, et les perfectionnements techniques qui assurèrent à fa bonneterie une place de premier plan et une avance considérable au milieu du x1x° siècle.
Cela tendrait à prouver une fois de plus que l’histoire économique ne doit rien délaisser des faits sociaux parce qu’ « elle est étroitement liée aux autres sciences sociales (1). » |
Dans un centre industriel comme celui qui fait l’objet de la présente étude, on na peut méconnaître la situation, au cœur de l’écanomie, de la classe ouvrière qui, selon Henri de Saint-Simon, occupe dans la nation une place éminente
(1) Ed. Dolléans, Histoire du Travail et de la Législation industrielle (Cours de Doctorat : année 1940-1941), p. 5.
semer
parce qu’elle y représente les forces de travail et d’invention, c’est-à-dire les véritables richesses (2).
C'est cette population travailleuse de a Champagne troyenne que nous avons essayé de faire revivre dans sa vie de labeur, à une époque où, tout en travaillant beaucoup pour gagner peu, elle restait toujours à la merci d’un arrêt du travail ou d'une disette de grains.
La Loi Le Chapeier qui consacre les principes de l’individualisme révolutionnaire, ayant coïncidé à quelques années près avec les conséquences de la première révolution industrielle dans la Champagne troyemne, nous avons été amené à diviser notre étude en deux parties, avant et après la période révoiutionnaire.
Dans la première, nous suivons l'évolution de l’industrie textile et les variations parallèles qu'elle entraîne sur la condition ouvrière ; nous assistons aux réactions des ouvriers qui essayent de se rapprocher de leurs compagnons de travail pour remédier à l'isolement qu'ils ressentent lorsque la discipline familiale de l'atelier fait piace à la police ouvrièra.
Après la Révolution, s'opèrent les premiers phénomènes de concentration industrielle ; les pouvoirs publics pratiquent à l'égard des problèmes sociaux qui se posent, une politiqua de désintéressement qui laisse se développer les abus tant en matière de salaire qu'en matière de durée du travail. Ceux-ci aboutiront d'ailleurs au vote de la loi de IS4t qui constitue la première intervention du législateur dans le domaine de la réglementation du travail.
(2) « Qu'adviendrait-il à la France si elle avait le malheur de perdre tous les grands officiers de la Couronne, tous les ministres d'Etat, tous ses maréchaux, tous les cardinaux, tous les préfets. Cet accident afiliferait certainement les Français parce qu'ils sont bons, mais il existe un grand nombre de Français en état d'exercer ces fonctions, tandis quesi lescinquante premiers maçons, menuisiers, charpentiers, mécaniciens, les premiefs physieiens, chimistes, physiologistes, les premiers banquiers, négociants, cultivateurs et cent artisans venaient à disparaître, comme ces hommes sont les Français les plus essentiellement producteurs, réellement la fleur &e Ia Société française, la nation, deviendrait un corps sans âme à l’instant où elle les perdrait. » Henri de Saint-Simon (cité par Edouard Dolléans, Histoire du Travail et de la Législation industrielle, Cours de Doctorat : année 1940-1941), p. 14.
CAT É eme
Pour soulager les souffrances de la classe ouvrière, quetiques hommes conscients de la solidarité qui devrait unir tous les travailleurs, s'efforcent de développer en eux l’idée mutualiste. Mais ces tentatives sont difficiles et ne rencontrent même pas toujours l’approbation des intéressés.
Notre examen s'arrêtera avec le Second Empire, au cours duquel les milieux ouvriers verront satisfaites leurs premières revendications.
Cette étude, en nous permettant de suivre un instant l’histoire de l’industrie textile dans la Champagne troyenne, nous fera saisir les difficultés d'existence de ces hommes qui sont à l’origine du développement actuel de a ville de Troyes et pour lesquels, comme pour tous ceux de leur époque, « il y avait un honneur incroyable du travail, le plus beau de tous les honneurs... Nous avons connu ce soin poussé jusqu’à la perfection, égal dans l’ensemble, égal dans le plus infime détail. Nous avons connu cette piété de l’ouvrage bien faite, poussée, maintenue jusqu’à ses plus extrêmes exigences. (3) »
(3) Charles Péguy, L'argent, Paris, 1932, p. 15.