CHAPITRE IV
Le compagnonnage.
Au début du régime corporatif, l’organisation dü C0rps de métier ne laisse pas place à une opposition de classes : le compagnon, l’apprenti travaillent dans le même atelier aux côtés du maître qui a sur eux l'autorité du chef de famille, Ils vivent de la même vie ; ce contact crée entre eux des intérêts communs et une intimité telle que la question sociale ne se pose pas. Le compagnon habile, travailleur, conserve toujours la perspective de pouvoir accéder à la maîtrise, car « les trois échelons de la hiérarchie sont plus des états successifs, par lesquels passent les mêmes personnes, que des catégories composées d’un personnel distinct (1). »
Cette situation se modifie au fur et à mesure qu’évoluent l’organisation corporative et l’organisation du travail. Le métier devient un monopole familial ; le maître est désormais un personnage moins accessible et l’on ne trouve plus entre maîtres et compagnons cette intimité qui résultait du travail fait en commun, dans les mêmes conditions.
La séparation des producteurs et des ouvriers en deux olasses distinctes est acceptée comme une conséquence naturelle des choses. Toute entreprise, selon Turgot, nécessite le concours de deux espèces d'individus : les entrepreneurs qui avancent la matière première et l’outillage, et les « simples ouvriers qui travaillent pour le compte des premiers moyennant un salaire convenu (2). »
En même temps se multiplient les mesures de police destinées à remplacer la discipline familiale qu'ils subissaient autrefois à l'atelier.
(1) Germain-Martin, ouvrage cité, p. 121.
(2) Emile Cornaert, ouvrage cité, p. 176.
EST. EN à
L'ouviier prend conscience de son isolement et se laissé « enrégimenñter dans les mystériéuses associations du compaghonhâge (8), » lesquelles reprentient uñe activité nouvellé au moment où se relâche la solidarité des maîtres et des compagñons.
Fmpreint de rites secrets, souvent effantins, qui n'ont d'autre but que de « grandir par lé syrnbole le geste laborieux et dé lé poétiser (4), » le compagnonnage confère aux otivriers uné vie nouvéille 8t même un changement d’iden: tité (5) qui n’est pas sans susciter des entraves à l'exercice dé la police ouvrière.
Ils forment en marge dés associations légales des groupements modelés sur les commünautés d'arts et métiers dont ils copient les pratiques (lé nouvel arrivant doit payer une cotisation d'entrée et se plier à des épreuves qui rappellent lé chef-d'œuvre). Ils héritéront même de leurs défauts, puisqué nouûs verrons les fils de compagnons y jouir de pri: Vilèges spéciaux et lés membres du compagnonhage frappés dé multiples redevances à l’occasion dé leurs déplacements, dé fiancailles, d'épousailles, d'eñterrements (6)...
BECTION I. == LA LUTTE DES POUVOIRS PUBLICS CONTRE LÉ COMPAGNONNAGE : LA POLICE OUVRIÈRE,
Les associations de compagnons, sous quelque nom qu'elles sé formerit, sont interdites dans « l'intérêt du grand public et afin d'assurer la défeñse du consommateur (7), »
Les ouvriers profitent, en effet, de la force que leur proêuüre l'association pour faire « la loi à leurs maîtres en leur
(3) Leévasseur, ouvrage cité, 1 VII, ch. 1.
(4) Extrait d’un appel de la Fédération inter-compagnonnique de la Seine, inséré dans un numéro du journal Le Temps de 1905, dont nous #’avohs pu retrouver la date exacte (Document communiqué par M. Louis Morin).
(5) Les initiés né sont désormais plus cohnus que sous leur nom compagnonhique de « Bourguignon la Fidélité, Parisien aimé des Dames, Là Fleur, La Douceur, Va-de-bon-cœur, Sans chagrin, Pleine lune: », Emile Cornaert, ouvrage cité, p. 237.
(6) Cf. Emile Corhaërt, ouvrage cité, p. 240.
(7) Ed. Dolléans, Cours d'Histoire du Travail et de la Législation industrielle (Doctorat : 1940-1941), p. 78.
RTE PE
donnant à leur gré ou les privant d'ouvriers, et les empèêchant de prendre ceux qui pourraient leur convenir (8). » Ils quittent fabriques et manufactures sans avoir pris Congé par écrit, sans achever les ouvrages commentés et sans rembourser les avances faites sur leur travail (9).
Les maîtres réagissent contre le compagnonnage et particulièrement contre le placement des ouvriers organisé par ses soins, Car ils craignent qu’un tel monopole entre les mains des compagnons ne leur laisse plus la liberté de l’embauchage.
Les mesures de police et les condamnations sont inopérantes et malgré l'interdiction prescrite par l’ordonnance de Villers-Cotterets (1539), confirmée par l'arrêt du Conseil du Roi du 2 janvier 1749 qui fait défense à « tous compagnons et ouvriers de s’assembler en corps sous prétexte de confrairie ou autrement, de cabaler entre eux pour se placer les ‘uns les autres chez des maîtres ou pour en sortir, ni d'empêcher, de quelque manière que ce soit, les dits maîtres de choisir eux-mêmes leurs ouvriers », les associations se multiplient, en même temps que les interdictions.
La ville de Troyes n’en est pas exempte et au fur et à mesure que l’on avance dans le xvin° siècle, le nombre des ordonnances du lieutenant général de police relatives aux attroupements et aux coalitions ouvrières, prouve l’activité des associations illégales de compagnons. Les maîtres Gardes, Jurés et Syndics de la Communauté des Tisserands, s’en plaignent dans une lettre qu’ils envoient, le 6 juin 1773, à M. Gauthier, procureur à Châlons : « il faut être sur les lieux et dans une ville de manufactures aussi considérable que Troyes pour bien voir comment quatre ou cinq mil compagnons s’assemblent, se réunissent aux ordres d’un
(8) Arrêt du Conseil du 2 janvier 1749. Archives Municipales de Troyes, série J, n° 26.
(9) Les ouvriers papetiers troyens semblent avoir été particulièrement remuants à la veille de la Révolution : on les voit s’ériger « en tyrans de leurs maîtres », leur imposer des amendes, mettre à l’interdit les ateliers qui leur déplaisent. Babeau (Artisans et Domestiques d’autrefois) cite même qu’en 1781, « un fabricant papetier a été mis à une amende de 300 livres par ses ouvriers et qu’en outre il a été obligé par eux de payer 12 sous à chaque ouvrier passant ».