CHAPITRE V
La condition ouvrière,
La condition ouvrière fut particulièrement douloureuse dans les dernières années de l'Ancien Régime. Les difficultés industrielles, en contraignant les travailleurs au chômage ou en ne leur accordant qu'un salaire insuffisant, créèrent en ville un véritable prolétariat (1), d’autant plus que le fait pour les compagnons de pouvoir accomplir leur temps d'apprentissage en dehors de leur résidence va permettre l’accumulation de la main-d'œuvre dans certains centres, main-d'œuvre d’ailéeurs très mobile qui n'hésitera pas à quitter la ville dès que la misère se fera trop sentir.
C’est ainsi qu’en juillet 1788, Picards, Flamands, Comtois et étrangers quittent Troyes où ils ne trouvent plus à s’employer dans les manufactures de toiles, pour s’en retourner dans leur pays. Cette émigration est considérable puisqu'elle porte sur environ 6.000 individus (2).
D'autres, qui ne peuvent plus lutter contre la faim « abandonnent une famille expirante dont ils ne peuvent soutenir le spectacle (3) », cherchent à s’expatrier en dehors des frontières du Royaume pour aller chercher du travail à l'étranger, notamment en Espagne et au Portugal. Afin d’enrayer ce mouvement, Calonne adresse des instructions à
(1) « Qu’un grand nombre d'individus vivent du labeur manufacturier agglomérés autour des fabriques, suspendus au salaire de chaque jour, sans épargne, sans lendemain, sous la menace toujours constante d’une diminution ou d’une cessation de travail, c’est-à-dire d’une privation de pain quotidien, sans qu'ils puissent régler ni même prévoir les fluctuations du marché d’où dépend leur existence ; voilà ce que l’on désigne ordinairement sous le nom de prolétariat. » Levasseur, La France industrielle de 1789.
(2) Archives de l’Aube, C 1926.
(3) Lettre des députés de la Commission intermédiaire de Champagne au contrôleur général du 18 janvier 1788. Archives de l’Aube, C 1924.