‹ Les ouvriers du textile dans la Champagne troyenne: 1730-1852Chapitre 24 sur 80 · SECTION I. — LES SALAIRES · texte numérisé non relu

SECTION I. — LES SALAIRES

En général, les salaires sont faibles et insuffisants. « Les ouvriers qui n’ont pour vivre que le travail des mains, queique laborieux qu’ils soient, restent toujours dans la misère et languissent véritablement plus qu’ils ne vivent (6). » Selon Arthur Young, le salaire moyen, en 1789, était de 26 sols pour les hommes et de 45 sols pour les femmes travaillant dans les manufactures (7). Ces chiffres paraissent manifestement exagérés, selon M. Dolléans (8), mous en aurons d’ailleurs la confirmation par l’examen des salaires de la région troyenne. Ceux-ci restent toujours trop bas pour que l’ouvrier se suffise et ne tiennent pas comipte du chômage et de la maladie.

Les ouvriers sont obligés de vivre au jour le jour du produit de leur travail quotidien, « sans épargne, sans lende-

(4) Lettre de Calonne,® contrôleur général des finances à Rouilé d’Orfeuil, intendant de Champagne,"fen. date du 17 septembre 1784. Archives de l’Aube, C 1924.

(5) Archives de l’Aube, C 1924. « Notre industrie était tellement prospère après 1755 que les nations se disputaient à l’envi les plus habiles de nos artisans. Elles s’adressaient aux jeunes hommes qui, outre les avantages pécuniers, voyaient parfois dans le séjour à l’étranger un moyen d’échapper aux exigences du service dans la milice.» Germain-Martin, La Grande Industrie en France de 1715 à 1774, p. 294.

(6) Cité par Germain-Martin, id, p. 272.

(7) Voyages en France, t. II, ch. xx1, cité par A. Babeau, Artisans et Domestiques d’autrefois. |

(8) Ed. Dolléans, Histoire du Travail et de la Législation industrielle (Cours de Doctorat : année 1940-1941), p. 120.

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main, sous la menace toujours constante d’une diminution ou d’une cessation du travail, c’est-à-dire d’une privation du pain quotidien (9). »

À Troyes, c’est la catégorie des tisserands et des fileuses qui fournit la classe la plus misérable, à laquelle l’incertitude du lendemain cause les plus grandes souffrances. Ils se trouvent à la merci de, l’arrêt du travaïl provoqué par la crise ou la maladie, comme des variations du prix du blé. Autant d’’éléments qui se jouent d'eux parce qu'ils ne peuvent les prévoir et dont pourtant dépend leur subsistance quotidienne.

Les bonnetiers sont, au contraire, les plus favorisés, ce qui n’est pas sans contribuer, nous l'avons expliqué, à assurer la prospérité de cette industrie, en même temps que le déclin de la tisseranderie.

Durant l’année 1786 qui fut une année de prospérité industrielle, le salaire moyen de la population ouvrière troyenne, estimée à 12.000 individus, est de 9 sols 8 deniers par jour, calculé pour les manufactures de toile (laine et coton), la bonneterie et les fileuses qui vendent le coton filé aux manufacturiers des environs, sur 300 jours de travail par an (10).

Le gain des ouvriers les pius habiles atteint 12 à 145 sols (11). Celui des femmes, par contre, n’est que de 3 ou 4 sols, et de 8 à 10 au moment de la baisse du prix des cotons (12). Le tisserand reçoit un salaire bien supérieur, de 20 à 30 sols. À la même époque, pour établir un terme

. «de comparaison, la livre de pain blanc vaut 4 sol 9 deniers

et la livre de second pain, 1 sol & deniers (13). Au plus fort de la crise industrielle, en 1788, des mil-

(9) Levasseur, ouvrage cité, 1. VII, ch. vin.

(10) Discours de J. C. Beugnot à la séance du 3 novembre 1790 de l’Assemblée Administrative du département de l’Aube. Cf. également Emile Chaudron, ouvrage cité, p. 11.

(11) Lettre adressée le 30 janvier 1788 par le subdélégué à l’Intendant de Champagne. Archives de l’Aube, C 1926.

(12) Archives de l’Aube, E 1144.

(13) J. Ricommard, La lieutenance générale de police de Troyes au

xvitre siècle,

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liers d'ouvriers sont contraints de vendre leur travail à un prix si bas qu'il ne leur permet pas de se procurer les produits de première nécessité (14) : les ouvriers fileurs les plus habiles ne gagnent plus que 4 à 5 sols par jour, tandis que les autres reçoivent à peine 5 à 6 sols par semaine (15).

Les ouvriers en chômage, employés aux travaux de charité des officiers municipaux, gagnent 12 sols par jour. Le 13 janvier 1789, ils se plaignent à l’Hôtel-de-Ville « qu'ils voulaient que l’on leur donne davantage et que l’on diminue le prix du pain (16). »

Pour ajouter encore à la détresse des pauvres gens, la stabilité des salaires s'oppose à l’augmentation du coût de la vie. Dans les dernières années de l'Ancien Régime, le loyer des artisans double de prix, ainsi que toutes les denrées de consommation à l'exception du vin et du pain (47), lequel est taxé chaque semaine « dans la Chambre du Conseil du Palais de Justice en présence des commissaires de police, des mesureurs et des gardes-boulangers (18). »

Il arrive même fréquemment dans les périodes d'enchérissement des denrées, que les revenus du travail diminuent : « … toutes les fois que le prix des denrées augmente à raison d'une plus grande quantité de numéraire, ou de tout autre signe représentatif, le travail de l'artisan suit cette progression et ne tarde pas à se mettre en équilibre avec le prix des objets nécessaires à ses besoins ; mais, au contraire, lorsque le numéraire restant le même, la pénurie de ces mêmes objets se fait sentir, la classe qui occupe l'autre devient plus parcimonieuse à raison des privations qu'elle éprouve, et l'artisan n'étant plus autant occupé reçoit

(14) Archives de l’Aube, C 1926.

(5) Lettre adressée le 30 janvier 1788 par le subdélégué à l’Intendant de Champagne. Archives de l’Aube, C 1926.

(16) Journal de l’abbé Tremet. Archives Municipales de Troyes, manuscrit no 2322. En mars de la même année, le pain vaut 4 sols la livre.

(17) Archives de l’Aube, E 1144.

(18) A. Babeau, La Ville sous l’Ancien Régime, I. V, ch. 1. En 1788, le pain blanc vaut cependant 42 deniers et le pain bis 28 Fee (Archives de l’Aube, C 1909).

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