CONCLUSION
L'historique que nous nous sommes efforcé de retracer nous a montré qu'entre le xvi° et la première moitié du xix° siècle, la condition ouvrière n’a guère évolué : l’ouvrier travaille toujours beaucoup pour gagner peu et vit dans la même insécurité du lendemain.
Jusqu’à la Révolution, la question sociale ne se pose pas. C’est le régime de la petite industrie qui prédomine : les travailleurs dispersés en ville et dans la campagne ne peuvent prendre conscience de leurs intérêts collectifs, et leur principale préoccupation concerne les disettes trop fréquentes et la cherté de vivres. « La grande distinction que font les sans-culottes, ce n’est pas ceile de patrons et d’ouvriers, mais bien celle de riches et de pauvres (1) », eb, si au cours de la Révolution, l’action des masses ouvrières fut souvent primordiale, « C’est moins comme ouvriers que comme prolétaires, menacés sans cesse par la famine. »
Cette question sociale commencera seulement à se poser avec le régime de la grande entreprise. Par un curieux contraste, la législation refuse le droit d’association aux travailleurs, au moment même où la civilisation industrielle les contraint à se concentrer dans les agglomérations. Perdus dans la masse, dans leur travail et en dehors de leur travail, les ouvriers, devenus des êtres anonymes, ne découvrent pas encore leurs intérêts collectifs.
Alors que idans plusieurs villes, les travailleurs prennent conscience de leur « destinée commune », présentent des revendications et des idées de réforme, dans le département de l’Aube, le mouvement ouvrier reste inexistant : les seules
(1) Henri Sée, L'évolution commerciale et industrielle de la France sous l’Ancien Régime, p. 358 et s.
manifestations populaires continuent d’être provoquées par la disette et la cherté des grains, à l'exception de celle de 1847 qui fut le prétexte d’une agitation politique.
Plus tard seulement le travailleur comprendra que ses souffrances sont celles de tous les travailleurs, Il apprendra que tous sont soumis « aux mêmes labeurs et aux mêmes peines, aux mêmes élans et aux mêmes déceptions... C’est ce sentiment d'une destinée commune qui, le premier, groupe ces hommes perdus jusque-là dans leur solitude (2), »
Malgré leur misère et leurs souffrances, les ouvriers qui se consacrent à leur tâche quotidienne et à leur métier en tirent l’orgueil de la production, la satisfaction du travail bien fait, « Travailler était leur joie même et la racine profonde de leur être... Une tradition venue, montée du plus profond de la race, voulait que leur ouvrage fut bien fait. Dans ce bel honneur du métier, convergeaient tous les plus beaux, tous les plus nobles sentiments. Une dignité. Une fierté (3). »
Ce sentiment individuel de la richesse du travail disparut avec le développement du machinisme qui retira aux ouvriers leurs derniers éléments de joie.
Inconscient de la valeur et de la portée de son travail, l’ouvrier continuera de la considérer sans enthousiasme, comme une tâche ingrate et pesante, tant qu'il ne réussira pas à acquérir l'esprit d'équipe, à comprendre « la réalité de l'effort accompli en commun », à sentir que « les progrès de sa condition ne sont pas dissociés du sort de l’entreprise (4). »
Ce n’est que sous le Second Empire, avec la création des grands établissements industriels et le début du plein essor de la bonneterie, que nous assisterons à Troyes aux premiers mouvements ouvriers. A cette époque la question
(2) Ed. Dofléans, Histoire du Travail et de la Législation industrielle (Cours de Doctorat : Année 1940-1941), p. 19.
(3) Charles Péguy, l’Argent.
(4) Ed. Dolléans, Histoire du Travail et de la Législation industrielle (Cours de Doctorat : Année 1940-1941), p. 30.
sociale ne se pose plus seulement devant l’opinion publique, mais également devant les pouvoirs publics. La population ouvrière renaît à l'espoir et dans les dernières années de l’Empire un ardent défenseur du catholicisme libéral, Montalembert, pouvait manifester sa confiance : « Notre siècle vaut bien les siècles passés. Je respecte le passé, je rends justice au présent et je salue l'avenir. »
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