‹ Les ouvriers européens (volume 2)Chapitre 118 sur 159 · SAXONS · texte numérisé non relu

SAXONS

Si, au milieu du v^ siècle, un auteur avait entrepris de classer les États européens d'après la constitution sociale de leurs habitants, il serait arrivé, en ce qui touche l'Angleterre, à un résultat différent de celui que présente cet ouvrage. Il eût rattaché ce pays, non aux contrées du Nord ci-dessus décrites, mais à la région occidentale du Continent.

A cette époque, en effet, les races qui habitaient les Iles-Britanniques tranchaient, à certains égards, avec celles qui peuplaient, au midi de la Manche, les territoires compris entre la Néerlande et l'océan Atlantique ; mais elles s'en rapprochaient par certains caractères qui forment les éléments fondamentaux de toute constitution. Ce rapprochement aurait été fondé, nonseulement sur les analogies que présentent encore, sur les deux rivages de la Manche, les territoires, les climats ou les productions spontanées du sol, de l'air et des eaux, mais surtout sur l'identité ou tout au moins sur la ressemblance qu'offraient alors les idées, les mœurs et les institutions.

Les races celtiques de la France et de l'Angleterre se procuraient en abondance des poissons d'espèces variées près des rivages maritimes et le saumon sur les rivières qui y débouchaient. Des forêts, composées d'essences feuillues parmi lesquelles le chêne dominait, couvraient la majeure partie du territoire : elles

300 en. VI. — COUTELIER DE LA FABRIQUE URBAINE DE LONDRES.

fournissaient aux populations éparses beaucoup de gibier, une abondante glandée pour la nourriture des porcs, et divers matériaux employés pour la construction des habitations, des clôtures ou des ouvrages de défense. Depuis longtemps les populations ne demandaient plus à la chasse leurs principaux moyens de subsistance. Elles s'adonnaient à l'élevage des chevaux, des bœufs et des moutons; et, pour opérer cette transformation de leurs habitudes, elles avaient commencé à éclaircir leurs massifs boisés. A l'exemple de ce qui se produit maintenant dans les nouveaux centres de population des monts Oural (II : m, e; iv, o, 19), elles avaient transformé en clairières fertiles les régions de forêt qui étaient le plus aptes à donner des herbes de bonne qualité. Dans les vallées contiguës aux montagnes de l'ouest et du centre, ces clairières étaient devenues de vastes prairies. L'industrie pastorale commençait à devenir sédentaire et à se compléter par le travail agricole. Pendant trois siècles, la domination romaine avait eu pour effet de donner des habitudes sédentaires à une partie de la population : aussi la production des céréales avaitelle pris un certain développement autour des cités qui avaient adopté les moeurs romaines, près des localités où s'exploitaient les mines de fer ou d'étain et dans le voisinage des ports qui expédiaient au dehors les productions de l'île. Les troupeaux de moutons trouvaient de précieux compléments de nourriture, en hiver et au premier printemps sur les collines sèches du midi, pendant l'été sur les montagnes tourbeuses (Moors) de l'ouest, du centre et du nord.

Les traits fondamentaux de la constitution sociale des Bretons étaient les coutumes qui réglaient la jouissance des surfaces de pêche, des forêts de chasse et des pâturages, c'est-à-dire des principaux moyens de subsistance. Gomme les Indiens de l'Amérique du Nord, comme tous les peuples chasseurs des deux mondes, les premiers habitants des Iles-Britanniques se réunirent spontanément en petits groupes, nommés clans ou tribus, qui se garantissaient la jouissance exclusive d'un territoire déterminé. Toutes les familles étaient tenues de repousser par la force des armes le clan voisin qui envahissait, contrairement aux usages

établis,une partie de ce territoire. Toutes, en revanche, y exerçaient, selon leurs besoins, les droits de pêche, de chasse et de pâturage. La coutume n'attribuait spécialement à aucune famille une fraction de territoire : mais elle en conférait à toutes la jouissance indivise. Cependant, à mesure que les populations s'aggloméraient, le droit de parcours des bestiaux tendait à s'organiser, comme il l'est généralement aujourd'hui dans les communautés rurales de la France, de l'Espagne et des Etats allemands. Les pâturages d'un district restaient affectés en fait aux familles qui pouvaient commodément y envoyer leurs bestiaux ; mais les droits de chasse et de pêche gardaient partout un caractère plus indivis.

De cette organisation communale de la propriété résultait naturellement une organisation spéciale de la famille. Tout jeune adulte, capable de prendre part à la défense commune, n'était nullement gêné dans l'expansion des désirs d'indépendance naturels à la jeunesse. Il n'avait rien à attendre de ses parents : c'était du clan, et non de son père, qu'il recevait les droits indivis de jouissance, sur lesquels reposait la subsistance de son jeune ménage. Dans les clans des Iles-Britanniques, comme dans ceux de la Belgique et de la Gaule, les nouveaux ménages n'avaient d'autre nom traditionnel que celui du clan : ils ne portaient point le nom de leur père ; et le nom spécial par lequel ils étaient désignés ne se transmettait pas à leurs descendants. Dans ces groupes de petites familles morcelées, instables et indépendantes, les jeunes gens, riches d'avenir, avaient naturellement la prépondérance sur les vieillards, appelés à mourir bientôt dans l'abandon. De là l'infériorité que montrèrent toujours les races issues de ces chasseurs instables devant les races issues des familles patriarcales de l'Orient ou des familles-souches du Nord. Les entreprises des clans étaient conçues par l'esprit de nouveauté plus que par les conseils de la raison. Elles étaient commencées avec des manifestations brillantes d'impétuosité et d'héroïsme. Elles étaient rarement suivies avec persévérance quand les rivaux résistaient au premier choc ; et, presque toujours, ces initiatives imprudentes avaient pour conclusion do terribles revers.

Tels furent les caractères des luttes qui se prolongèrent pendant neuf siècles sur le sol de l'Angleterre, depuis l'arrivée des Saxons jusqu'à l'avènement de la dynastie des Tudors. Au début de ces luttes, après la retraite des Romains, la plupart des clans ne vivaient plus exclusivement de la pêche et de la chasse. Le pâturage s'était multiplié dans les clairières des forêts. Des établissements fixes s'étaient formés pour exploiter l'agriculture dans la zone méridionale, les métaux dans les montagnes du sud-ouest, le commerce et certains métiers dans plusieurs agglomérations urbaines. Malheureusement, les hommes moraux et ingénieux, qui créaient ces moyens perfectionnés de subsistance, n'avaient pas le pouvoir de fixer chez un de leurs fils les traditions de talent et de vertu qui, en s'accumulant d'âge en âge dans les mêmes familles, constituent à la longue les fortes races. Les habitudes de transmission adoptées par les ancêtres chasseurs restaient la règle de ceux qui établissaient les nouveaux métiers. Les bestiaux, les mines, les fonderies, les prés, les champs et les fonds de commerce se partageaient également entre les fils, comme les armes et les engins de chasse, selon la coutume du Gavelkind; et, de nos jours encore, on a vu ce mode de succession pratiqué, dans le comté de Kent, par certaines familles, contrairement à la coutume presque universellement suivie dans le reste de la Grande-Bretagne.

Les trois siècles de domination romaine, qui prirent fin en l'an 408 par la retraite des fonctionnaires et des légions de l'empire, accélérèrent ces innovations dans les habitudes de travail des Bretons; mais ils n'introduisirent aucune force nouvelle dans la constitution de ces peuples. Ils avaient même produit le résultat opposé. Les établissements de l'agriculture et des autres arts usuels n'offraient point à la race ces solides points d'appui que créent seules les familles fixées au sol par des attaches inébranlables. Les Romains, qui avaient perdu les vertus de leurs ancêtres, n'avaient point eu le pouvoir de les inculquer à leurs sujets. Ils avaient détruit par la violence l'enseignement religieux des Druides; et ils avaient entravé plutôt que favorisé celui des missionnaires chrétiens. L'enseignement littéraire donné dans

les cités n'avait point amélioré la culture intellectuelle des Bretons. Loin de là, les rhéteurs venus de l'Italie et de la Gaule avaient propagé autour d'eux leurs stériles habitudes de discussion. Sous ces influences, les Bretons convertis avaient été entraînés vers le schisme de Pélasge ; et, pour la plupart, ils ne pratiquaient qu'un christianisme grossier. Les affinités de mœurs qui existaient autrefois entre les clans celtiques, aux deux extrémités de la Grande-Bretagne, avaient été détruites par ces nouveautés. Les hommes du nord avaient gardé l'énergie des clans chasseurs; et leur esprit d'entreprise était surexcité par les richesses' accumulées au sud de la Severn et de la Trent. Les hommes du midi offraient, à beaucoup d'égards, l'état de choses opposé. Partout ils avaient été amollis par les arts de la vie sédentaire ; et ceux qui s'adonnaient à l'agriculture étaient sans cesse désorganisés par un régime vicieux de succession, car, en relâchant les liens du clan, ils n'avaient point acquis les forces émanant des familles stables attachées au sol. En résumé, les clans du midi avaient perdu en partie leur vieille constitution sociale ; et ils étaient devenus incapables de résister aux fréquentes agressions de leurs fougueux voisins de l'Ecosse.

Depuis la retraite des Romains, les Bretons se trouvaient d'ailleurs en présence d'autres ennemis non moins redoutables. Chaque année, les Saxons établis près des rivages de la mer du Nord, entre l'Elbe et le Rhin (m, 17 ; iv, i7 ; v, 2g), pourvoyaient à l'établissement des rejetons de leurs familles-souches en équipant de petites flottes qui venaient ravager ou mettre à contribution les côtes méridionales. Après avoir constaté pendant quarante années leur état d'impuissance devant ces deux séries d'agressions, les Bretons d'Angleterre conçurent la pensée de faire alliance avec les pirates saxons pour résister aux invasions des clans écossais. En kk9, en eff'et, les célèbres frères Hengist et Horsa vinrent, avec une armée, refouler en Ecosse les Scots et les Pietés; mais les Bretons s'aperçurent bientôt que ce remède était pire que le mal. Aucune récompense ne fut jugée digne du service rendu; et, au milieu du conflit, les Saxons furent conduits à refouler leurs alliés de la veille dans les montagnes de

304 en. VI. — COUTELIER DE LA FABRIQUE URBAINE DE LONDRES.

l'ouest, puis à se fixer définitivement sur le territoire qu'ils avaient délivré. Les inclinations professionnelles des paysans qui composaient les invasions saxonnes, non moins que les intérêts politiques des chefs, ne tardèrent pas à amener cette solution.

Les rejetons des familles-souches qui ne trouvaient guère occasion de s'établir sur la plaine saxonne, complètement occupée par les domaines patrimoniaux des nobles, des paysans et des bordiers, étaient attirés par un attrait irrésistible vers les campagnes de l'Angleterre. La comparaison des deux pays était tout à l'avantage de celui qu'ils convoitaient : les splendides forêts de chênes offraient plus de ressources que les maigres bois de pins ; les terres arables calcaires et surtout les prairies argileuses de l'Angleterre donnaient des produits bien supérieurs à ceux des sablesde la plaine saxonne (iv, 1 7); les flots qui entouraient l'île et les vents d'ouest qui la prenaient en travers fécondaient mieux toutes les régions du territoire par la chaleur et l'humidité du Gulf-stream; enfin les fleuves étaient plus riches en saumon et le poisson de mer abondait davantage sous une surface de pêche plus considérable.

Séduits par ces avantages, les nobles, les paysans et les bordiers affluèrent en Angleterre avec leurs femmes et leurs enfants. En peu de temps, ils établirent dans le pays conquis les idées, les mœurs et les institutions qui avaient préparé la conquête. La hiérarchie sociale fut, en quelque sorte, incorporée au sol par la fondation des trois sortes de domaines ruraux. La continuité des traditions morales et matérielles fut assurée à la fois par deux principes : l'indivisibilité des domaines patrimoniaux de tout rang; l'autorité paternelle recommandée au respect de tous par le Décalogue, et sanctionnée par le testament. Les influences malsaines établies par les Romains dans les cités disparurent peu à peu ; et les vrais pouvoirs dirigeants se constituèrent dans les campagnes. L'organisation des communes, de la justice et des services de la paix publique sortit spontanément de cette solide hiérarchie rurale. Bientôt le christianisme vint compléter l'institution de la commune par celle de la paroisse; et, à partir de ce moment, le gouvernement local de l'Angleterre fut fondé sur le

comté et ses subdivisions, à peu près comme il Test encore aujourd'hui. De 455 à 526, les Saxons complètent cette organisation dans le midi de l'Angleterre et ils y instituent les quatre premiers royaumes de l'Heptarchie. Les Angles, venus des plaines sableuses comprises entre l'Elbe et la Baltique, créent de 517 à 584 les trois autres royaumes, avec des institutions semblables, au nord-est de l'Angleterre. Enfin, après de nombreuses vicissitudes amenées par les luttes intestines de l'Heptarchie, par la corruption des grands et par les invasions des Danois, trois grands princes réussissent momentanément (de 827 à 937) à maintenir en paix sous leur autorité les sept éléments de la monarchie anglo-saxonne. Plusieurs écrivains du Continent ont dit que les Normands (de Neustrie) qui envahirent l'Angleterre en 1066 ont été les vrais fondateurs de la monarchie anglaise. Ces assertions ont fort exagéré le rôle des derniers conquérants. L'invasion normande n'a pas, comme celles des Anglo-Saxons, substitué une race à une autre. Les compagnons de Guillaume le Conquérant s'attribuèrent par voie de spoliation ou d'alliance les domaines et l'autorité d'une grande partie de l'ancienne noblesse saxonne; mais, après avoir été entraînés à quelques exactions momentanées, ils apportèrent peu de changements au corps de la nation. Sous la domination des rois normands, celle-ci resta composée de moyens et de petits propriétaires ruraux qui cultivaient leurs domaines et conservaient, avec leurs caractères "essentiels, les coutumes de leurs ancêtres, c'est-à-dire des paysans et des bordiers originaires de la plaine saxonne (iv, 1 7) . Ces classes rurales constituaient l'ancienne hiérarchie fondée sur l'importance relative des domaines; mais chaque famille, en s'enrichissant par le travail sous le fertile climat de l'Angleterre, s'y était élevée à un niveau supérieur. La noblesse normande réussit elle-même, pendant longtemps, à se maintenir aux sommets de celte hiérarchie sur la surface entière du pays. La prédilection exclusive que chaque famille noble montra toujours pour sa résidence rurale*

1. « Chez les Anglais, il est tenu pour hontoux que les nobles habitent dans les villes. Ils vivent retirés à lu campagne au milieu des forêts et des pâturages. Ils estiment la noblesse d'un homme d'après son revenu. Ils se livrent aux soins de III. 20

eut partout pour effet d'assurer à ce classement social les sympathies de la population du voisinage. Cependant la noblesse ne put se soustraire aussi bien que le corps de la nation aux causes de corruption qui se développent surtout au sein des classes parmi lesquelles régnent au plus haut degré la richesse, la culture intellectuelle et la puissance politique. Le mal eut pour origine la funeste détermination qui attribua la succession d'Edouard III, non à la maison d'York que désignait la sage coutume de primogéniture introduite par les Normands, mais à la maison de Lancastre dont le prétendant se recommandait par la supériorité des talents. Profondément troublée dans ses sentiments de patriotisme et de loyauté, quand l'incapacité de l'infortuné Henri VI eut reporté l'attention publique sur les droits de la maison d'York, la noblesse déchaîna sur le pays, pendant la guerre des Deux-Roses, une foule de maux qui ne prirent fin que par l'avènement de la dynastie des Tudors. Toutefois, elle puisa, dans le spectacle de ces calamités, une utile leçon. Au milieu de la défaillance de tous les pouvoirs, les petits propriétaires, appuyés sur le testament, avaient généralement réussi à perpétuer dans leurs familles les traditions d'honneur et de vertu. Les nobles, au contraire, soumis, depuis la conquête, à la coutume d'aînesse des Normands, avaient vu souvent leurs héritiers rebelles aux bonnes traditions de famille. Ils furent donc conduits à supprimer la plus fâcheuse innovation que les Normands eussent introduite dans la coutume des Anglo -Saxons. Sous le règne de Henri VIII, les nobles furent remis en possession de la précieuse liberté que les petits propriétaires n'avaient jamais perdue. Depuis lors, toutes les classes de la société anglaise ont pour assiette la famille-souche fondée sur le testament, c'est-à-dire l'institution fondamentale des Anglo-Saxons.

En résumé, ce furent les Anglo-Saxons partis des plaines sableuses comprises de la Baltique jusqu'au Rhin, et non les Normands de la Neustrie, qui transformèrent en une constitution

l'agi-iculture, vendant la laine et le croît des troupeaux; et ils ne Orouvent rien d'inconvenant à prendre part aux profits agricoles. » {Poggii opéra; De nohUitate, Bâle, 1538; in-folio, p. 09.)

solide les mœurs instables créées par les Bretons, puis affaiblies plutôt que fortifiées par les Romains de la décadence.

SUR LA PRÉPONDÉRANCE QUE PRENNENT DE PLUS EN PLUS, EN ANGLETERRE, LES POPULATIONS DES VILLES SUR CELLES

Page 1