DES CAMPAGNES
L'accroissement excessif de la population des villes est l'un des principaux éléments de la transformation rapide qui s'accomplit à notre époque dans l'ancienne constitution sociale de l'Angleterre. G*est peut-être celui qui compromettra le plus l'avenir de ce grand peuple, si celui-ci ne s'empresse pas d'y opposer les contre-poids devenus nécessaires.
Les Saxons et les Angles, lorsqu'ils eurent refoulé les Bretons à Touest et constitué l'Heptarchie, s'étaient disséminés, en Angleterre, comme l'est encore aujourd'hui la race primitive au pays d'origine, sur les plaines sableuses qui longent les rivages de la mer du Nord, entre le Rhin et la Baltique (iv, 17). Les rois et les nobles qui présidaient au gouvernement des sept royaumes s'étaient bien gardés d'établir leurs résidences dans les villes qui avaient été créées par les Romains et qui se trouvaient alors déchues. Chacun d'eux résidait au centre d'un grand domaine entouré par les paysans et les bordiers, qui formaient le corps de la nation et qui demeuraient eux-mêmes au centre de leurs moyens et petits domaines. Les Normands (de Neustrie) ne modifièrent point cet état de choses; et ils se bornèrent à s'approprier en partie les résidences de la noblesse saxonne. En 1086, vingt ans après la conquête, le recensement, dont le résultat est consigné dans le Domesday hook^ indique que !a population était presque exclusivement rurale, comme l'est aujourd'hui celle de la Norvège (11, 17). Les villes ne groupaient que 100,000 habitants, soit le vingtième de la popuhUion. Avant l'époque des Tudors,la noblesse normande ne faisait point d'établissements dans les villes. Les nouvelles résidences étaient
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Mties de préférence dans les clairières des forêts. Gomme Ta constaté le Poggio, pendant son séjour en Angleterre, les nobles de ce pays continuaient, au commencement du xv^ siècle, à résider dans les campagnes; et ils tenaient pour honteux le séjour des villes (17). Ces sentiments s'atfaiblirent, après la guerre des Deux-Roses, sous l'influence des calamités qui avaient détruit beaucoup de familles anciennes; puis quatre influences principales vinrent modifier successivement le mouvement des populations. Henri VIII, Elisabeth, les Stuarts et tous leurs successeurs fixèrent leur principale résidence à Londres et ils y attirèrent la noblesse. Depuis lors, la cour et les classes dirigeantes ont cru devoir accorder une protection exceptionnelle aux lettrés : or ceux-ci ne prospèrent et ne se plaisent que dans les villes; et ils ont depuis lors travaillé sans relâche à propager, au sein de la nation, le goût et les sentiments de la vie urbaine. Depuis le Protectorat de Cromw^ell, les excitations imprimées à l'activité commerciale ont rapidement développé les ports de mer et les cités manufacturières. Enfin, depuis l'invention de la machine à vapeur et des industries qui en dérivent, les influences qui agglomèrent les populations ont acquis une force presque irrésistible à la vue des richesses créées par les nouvelles méthodes de travail. Sous ces impulsions réunies, le nombre des habitants de Londres s'est élevé successivement : en 1688 à 500,000, en 1783 à 700,000, en 1800 à 900,000, en 1850 à 2,300,000, en 185i à 2,500,000. Pendant les mêmes périodes, les petites villes et les bourgades situées sur les bassins houillers, et à leur tête Sheffield, Liverpool, Newcastle, Manchester et Birmingham, ont reçu un accroissement plus rapide encore. Enfin en 185/j, la population urbaine comprend 9,400,000 habitants.
Quant au chifîre total de la population, il s'est progressivement élevé, de 2,000,000 en 1066, à 6,000,000 en 1688, à 7,000,000 en 1783. L'accroissement est devenu depuis lors plus rapide : le chiffre total s'est élevé, de 9,000,000 en 1800, à 18,300,000 en 1854, bien que, dans cet intervalle, le chiffre total des éraigrants ait dépassé 6,000,000. Ainsi, les villes, qui
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n'avaient en 1066 que le vingtième de la population totale, en agglomèrent aujourd'hui la moitié.
Cependant, la prépondérance des villes ne s'exerce point encore, en Angleterre, d'une manière aussi absolue que dans les régions de l'Occident où a prévalu la législation des Romains de la décadence. Deux motifs principaux expliquent pourquoi l'Angleterre glisse moins rapidement que ces régions sur une pente funeste. En premier lieu, les propriétaires ruraux tiennent encore pour malséant, sinon pour honteux (17), le séjour permanent dans les villes; et ils donnent, en général, peu d'importance aux établissements qu'ils sont forcés d'y faire pour soigner leurs intérêts ou diriger les affaires publiques. Le séjour dans les villes est accidentel quand il n'est pas nécessaire ; aussi est-ce dans les résidences rurales qu'ont lieu presque toujours les naissances, les mariages, les décès et les autres événements mémorables de la vie de famille. En second lieu, les propriétaires qui résident dans les campagnes exercent seuls le gouvernement local. Les habitants d'une cité, quelle qu'en soit l'importance, n'ont rien à gouverner au delà des limites du petit îlot que cette cité forme à la surface du comté; en sorte que, malgré les changements énormes survenus dans la distribution des populations, l'autonomie des campagnes reste à peu près intacte, comme elle l'était au temps d'Alfred le Grand.
SUR l'extension continuelle du paupérisme ; ET SUR LE CONTRASTE QUI s'ÉTABLIT DE PLUS EN PLUS, TOUCHANT l'ASSIS- TANCE DES PAUVRES, ENTRE LES ANGLAIS ET LES AUTRES PEUPLES
DU NORD
La mer du Nord, qui n'est qu'un golfe ouvert au septentrion sur l'océan Atlantique, offre sur ses trois rivages, touchant le langage, les idées, les mœurs et les institutions, beaucoup de ressemblances que ce volume met souvent en lumière. Au moyen âge, ces ressemblances ont été plus marquées qu'elles ne le sont
aujourd'hui ; et elles tendent à se modifier de plus en plus, sous diverses influences. Les diiïérences deviennent des contrastes sur certains points fondamentaux de toute constitution sociale ; tel est, par exemple, le cas des circonstances au milieu desquelles se multiplient les pauvres et des moyens employés pour les assister. A l'orient, près des rivages des États Scandinaves, des duchés danois ou allemands et de la plaine saxonne (m, 17), la pauvreté est une exception rare; et chaque .localité tient à honneur d'y porter remède sans aucune coopération des pouvoirs publics. Au midi, près des rivages compris entre les embouchures del'Ems et de l'Escaut, la pauvreté commence à apparaître, comme fait habituel, au milieu des populations manufacturières de la Westphalie et des agglomérations urbaines de la Néerlande. Cette apparition du mal coïncide généralement avec celle des habitations occupées parles ouvriers sous le régime des locations. Cependant le nombre des pauvres reste compris entre d'étroites limites ; et les particuliers les assistent aisément, de concert avec les pouvoirs publics locaux, sans aucune intervention du gouvernement central. Il n'en est plus de même à l'occident de la mer du Nord, en Angleterre et en Ecosse. Sous les influences décrites ci-après (vu, 17, is), la pauvreté est devenue, en quelque sorte, un fait normal et héréditaire. Ce désordre social viole les plus constantes traditions du genre humain, au point que, pour exprimer un fait sans précédents, il a fallu modifier le langage et créer le moi paupérisme. Mais le changement principal s'est opéré dans les idées qui, à toutes les époques de prospérité, avaient attribué aux riches la responsabilité du bienêtre des pauvres (vu, 19).
C'est grâce à cet ensemble de causes qu'a été constitué d'abord comme palliatif temporaire, et que se maintient encore comme institution permanente, le régime légal d'assistance fondé sur la taxe des pauvres (Poor-rate),
La législation assez complexe qui régit la taxe des pauvres a pour origine une loi de 1601, qui oblige, dans chaque paroisse, les propriétaires et les tenanciers des immeubles à assurer des moyen's d'existence aux individus hors d'état de s'en procurer
eux-mêmes. Interprétée dans son sens littéral, cette législation attribue aux classes pauvres un véritable droit au travail et à l'assistance. Toutefois, en confiant l'administration de la taxe aux personnes qui en supportent directement les charges, elle portait en elle-même le correctif qui, au milieu de nombreuses modifications, en a maintenu, depuis deux siècles, les bases fondamentales.
La taxe des pauvres, de même que le principal impôt direct des États du Continent, est prélevée sur les revenus de la propriété immobilière. Elle est perçue, dans chaque paroisse, sous la direction d'un comité spécial constitué au scrutin par la majorité des contribuables. Chaque électeur a un nombre de voix proportionnel au montant de sa contribution; mais ce nombre ne peut excéder un maximum de six. Une administration centrale, instituée depuis 1834 et siégeant à Londres, exerce un contrôle sur toutes les administrations paroissiales. Elle peut obliger des paroisses contiguës à s'associer pour administrer la taxe en commun, et pour faire ainsi disparaître certains abus locaux. Le montant de la taxe change selon les lieux et les circonstances commerciales : dans certains groupes manufacturiers, elle a varié de 8 à 50 pour 100 du taux des loyers. A une époque de prospérité, l'ouvrier décrit au chapitre viii payait, pour un loyer annuel de 168 francs, une taxe de 15 francs. Dans les districts exclusivement agricoles où se perpétuent les traditions de patronage, la taxe est moins forte et les variations en sont moins marquées : elle se maintient, en général, entre 5 et 12 pour 100 du prix des locations et des fermages.
En principe, chaque paroisse est tenue seulement de pourvoir aux besoins de ses habitants pauvres; elle n'a aucune obligation envers les indigents, appartenant à d'autres paroisses, qui peuvent se trouver sur son territoire. On comprend donc que les administrations paroissiales aient intérêt à constater régulièrement, sous ce rapport, leurs obligations et leurs droits. La qualité d'habitant ayant droit aux secours est d'abord conférée par la naissance dans la paroisse; elle est, en outre, acquise à toute personne qui, ayant contribué elle-même pendant une
année à la taxe pour le loyer d'une maison ou d'un terrain, a résidé dans la paroisse pendant quarante jours au naoins. Depuis i8/|6, on comprend, parmi les personnes ayant le droit de réclamer l'assistance dans une paroisse, celles qui y habitent depuis cinq ans, sans avoir jamais réclamé des secours.
L'exagération du régime manufacturier enlève incessamment des ouvriers à leur lieu natal, et couvre l'Angleterre d'une population errante qui décèle un mouvement rétrograde de la société, et qu'on pourrait nommer les nomades de l' industrie, 11 en résulte qu'aux époques de crises commerciales certaines paroisses se trouvent en présence d'indigents que la loi ne met point à leur charge. En principe, ces indigents sont régis par un système analogue à celui qui règne dans plusieurs parties des États allemands ou Scandinaves (i, 19).* Ils sont renvoyés, après un avis préalable et un délai de 21 jours, dans la paroisse à laquelle ils appartiennent, à moins que cette dernière n'exprime le désir de voir accélérer leur retour. La paroisse où l'indigent est momentanément réfugié lui fournit, à titre d'avance, des aliments et un subside de voyage; les avances faites à dater du jour delà notification sont d'ailleurs remboursées par les paroisses ayant charge des indigents dont il s'agit. Quant aux pauvres d'Ecosse et d'Irlande, qui réclament des secours dans une paroisse d'Angleterre, ils peuvent être immédiatement dirigés sur la frontière, sans notification préalable, si cette mesure est réclamée par une paroisse anglaise et ordonnée par deux magistrats.
Les individus qui ne sont point en état de subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille adressent leur demande aux inspecteurs délégués par le comité local. Après avoir examiné la situation des réclamants, ces inspecteurs décident s'il y a lieu d'allouer des secours et sous quelle forme l'allocation doit être faite. Les principes d'après lesquels ces décisions sont rendues, et qui donnent au fond à l'institution son véritable caractère, ont subi, depuis 1601, de nombreuses modifications. Dès l'origine, les personnes chargées de payer la taxe et d'en diriger la répartition comprirent que le principe de l'assistance publique entraînerait bientôt la destruction de la propriété et la ruine de l'État,
si le droit des pauvres n'était pas prudemment tempéré dans l'application. Pour écarter de la catégorie des indigents les individus qui s'y faisaient inscrire par supercherie, on reconnut bientôt qu'il fallait, en beaucoup de cas, renoncer à distribuer des secours à domicile. On dut mettre peu à peu les indigents en demeure de renoncera l'assistance ou de travailler, soit dans des ateliers ruraux organisés à cet effet, soit dans des établissements spéciaux dits Workhouses, L'expérience ayant démontré que ce système était le contre-poids indispensable du principe absolu posé par la loi, le régime des Workhouses fut généralisé, en 1723, par un statut qui réduisit dans une proportion considérable les charges des paroisses.
Cependant, comme en pareille matière il est difficile de se tenir exactement entre les limites tracées à la fois par l'humanité et par l'intérêt public, les administrations locales furent souvent conduites à exagérer le principe conservateur de 1723. Appliqué avec rigueur, ce principe donnait, en effet, aux inspecteurs des paroisses le pouvoir de laisser périr les membres d'une même famille qu'un peu d'assistance eût sauvés, mais qui, voulant avant tout rester unis, repoussaient la pensée de se séparer pour être soumis isolément au régime des Workhouses.
Vivement émue des scandales auxquels donnait lieu cet état de choses, l'opinion publique provoqua, en 1782, une nouvelle réforme, qui, sans détruire le principe tutélaire de 1723, tendait à rétablir sur une plus grande échelle l'octroi temporaire des secours à domicile. On ouvrit, en outre, aux indigents de chaque paroisse un recours régulier auprès du magistrat, qui, par sa position personnelle, exerce ordinairement, en Angleterre, une influence considérable. Aux termes de la nouvelle loi, ce magistrat fut autorisé, sous sa propre responsabilité, à délivrer des secours d'office jusqu'à ce que l'administration paroissiale y pourvût elle-même convenablement.
Il paraît que les abus dont le législateur s'était préoccupé en 1782 ne sont pas encore détruits : l'opinion publique proteste constamment contre la dureté avec laquelle certaines paroisses remplissent leurs obligations. Les écrivains populaires critiquent
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journellement, clans leurs écrits, le régime en vigueur, et surtout l'organisation des Workhouses. Et c'est à la suite d'une enquête, poursuivie sous cette direction d'idées, que fut établi à Londres, en I80/1, le nouveau rouage administratif qui, sous le nom de Poor law commissioners, contrôle le service de l'assistance qui, depuis lors, est organisé dans les unions de paroisses.
L'institution de la taxe des pauvres a été vivement attaquée par la plupart des écrivains du Continent; mais on ne trouve pas qu'aucun d'eux ait indiqué un autre moyen de remédier aux conséquences amenées forcément, en Angleterre, par les données premières de l'économie sociale, c'est-à-dire par la liberté de l'industrie et par l'indépendance réciproque du maître et de l'ouvrier. Personne n'a démontré, jusqu'à ce jour, que, dans les contrées où ces mêmes données se propagent de plus en plus, la charité privée puisse neutraliser l'effet des crises industrielles sur les populations qui perdent avec le salaire leur unique moyen d'existence. On n'a pas démontré non plus que le principe de l'assistance, tel qu'il est organisé sur le Continent, soit moins nuisible que celui de la taxe anglaise au maintien des sentiments de dignité et de moralité chez les populations ouvrières.
Au reste, en Angleterre même, on ne voit généralement, dans cette institution, qu'une regrettable nécessité; et il s'en faut de beaucoup que les résultats obtenus à la suite de tant d'efforts donnent satisfaction au chrétien ou à l'homme d'État. Le montant de la taxe qui, au commencement du xviii^ siècle, ne dépassait pas 25 millions de francs, qui, en 1776, montait à 43 millions, atteignait, en 18/|7, le chiffre de 132 millions. Il est notoire cependant que, malgré cet accroissement des charges publiques, la partie la plus intéressante de la population ouvrière ne reçoit aucune assistance. La famille décrite dans la présente monographie s'est plusieurs fois trouvée dans l'impossibilité d'obtenir des secours, bien qu'elle fût tombée, faute de travail, dans un complet dénûment (12).
On signale plus loin (vu, 2 1 ; ix, 1 s) les solutions qui sont en voie de se produire en Angleterre, et dans lesquelles les ouvriers et les hommes d'État de ce pays aperçoivent le terme des diffi-
cultes qui les préoccupent. Si la taxe des pauvres a dû prendre de grandes proportions pour conjurer les conséquences extrêmes d'un régime caractérisé par l'antagonisme des classes et l'isolement des populations imprévoyantes, on comprend qu'il en serait autrement dans un ordre de choses où ces mêmes populations, maintenues dans un juste état d'équilibre par un bon système d'émigration et par de sages tempéraments apportés au régime actuel des manufactures, seraient protégées, selon le génie propre de chaque localité, ici, par un ensemble complet d'institutions de prévoyance, là, par une puissante organisation du patronage.
SUR l'insuffisance de l'éducation religieuse donnée AUX ouvriers anglais.
La constitution anglaise oITre cette double particularité que les individus y franchissent facilement, par leurs vertus et leurs talents, tous les degrés de la hiérarchie sociale, et que cependant les mœurs et l'opinion maintiennent une distinction très-nette entre les classes extrêmes de la société. L'inégalité avec laquelle le sentiment religieux est répandu est peut-être la circonstance qui contribue le plus à maintenir cette distinction ; et, lorsqu'on étudie, dans leurs détails, la vie publique et les existences privées, on ne tarde pas à comprendre que la classe supérieure tire sa force et son ascendant de la religion et de l'ordre moral (21) encore plus que de la richesse et de l'intelligence.
L'absence presque complète du sentiment religieux chez les quatre types d'ouvriers anglais décrits dans cet ouvrage (vi à ix, 3 ) est un fait digne d'attention, et qui ne s'est présenté dans aucun autre État du Nord. L'Auteur n'est point en mesure d'affirmer qu'il y ait lieu de généraliser cette remarque pour tous les groupes manufacturiers; il constate seulement que des recherches persévérantes, concernant la classe des ouvriers métallurgistes qu'il a spécialement étudiée, ne lui ont fait découvrir, à cet égard, qu'un petit nombre d'exceptions; il doit ajouter, d'ailleurs, que
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ces cas de ferveur exceptionnelle concernaient, en général, des ouvriers attachés aux cultes des dissidents. Ce fâcheux résultat peut, en partie, être attribué à l'insuffisance numérique du personnel ecclésiastique; il se révèle dans une multitude de circonstances analogues à celles qui sont signalées précédemment (3). Les parents montrent, en général, une complète indifférence au sujet de la direction religieuse donnée à leurs enfants. Le hasard, qui amène la famille à proximité de telle chapelle et de telle école, est ordinairement la circonstance qui influe le plus sur le choix de la doctrine à laquelle se rattache la famille. On doit également constater que, dans beaucoup de centres de population, il n'existe point, à vrai dire, de place réservée aux ouvriers anglais dans le temple du Seigneur. Ces graves lacunes des institutions religieuses sont fréquentes dans les grandes villes. Elles peuvent être justement reprochées aux classes supérieures de l'Angleterre. Ces classes savent en effet que le sentiment religieux est la base de l'autorité paternelle, le soutien des traditions de famille et la source de toute paix, dans la vie privée comme dans la vie publique.
L'Espagne et la Russie, où le sentiment religieux existe chez le peuple plus vivement peut-être que chez les classes supérieures, où les églises, vierges de toute démarcation systématique, admettent, sur le pied d'une égalité complète, le riche et le pauvre, le maître et le serviteur, ont conservé, sous ce rapport, beaucoup mieux que l'Angleterre, le véritable esprit du christianisme. Les temples musulmans de la Russie et de la Turquie gardent également, dans toute son intégrité, la tradition de l'égalité devant Dieu. En général, cette tradition est plus intacte chez les populations catholiques du Continent que chez les populations protestantes. Sous ce rapport, toutefois, il y a lieu de regretter que l'esprit fiscal commence à s'introduire, avec le goût du confort ou du luxe, dans radministration|de beaucoup d'églises catholiques des grandes villes de l'Occident : pour augmenter les revenus de l'église, on s'y trouve malheureusement conduit à se rapprocher des habitudes anglaises, et à restreindre incessamment l'espace réservé à la partie la plus pauvre de la population.
GOMMENT, EN ANGLETERRE, l'eSPRTT DE NOUVEAUTÉ, QUI PERFECTIONNE l'ORDRE MATÉRIliL, CÈDE A l'eSIMUT DE TRADITION QUI CONSERVE l'ORDRE MORAL.
La négligence avec laquelle les classes dirigeantes pourvoient aujourd'hui à l'éducation religieuse des classes ouvrières (20) est un fait spécial à certaines agglomérations d'ouvriers qui se sont produites brusquement, depuis 1815, sous les influences combinées de la houille, de la vapeur et des engins mécaniques (vu, 18). L'Angleterre a été prise au dépourvu par la rapidité avec laquelle ces nouvelles forces se sont développées. Selon toute probabilité, l'opinion publique réagira tôt ou tard contre cette grave défaillance des mœurs et des institutions. Elle condamne la confusion d'idées qui, sur le Continent, porte des lettrés influents et beaucoup d'esprits inattentifs à croire que les progrès extraordinaires accomplis de nos jours dans l'ordre matériel impliquent nécessairement une transformation de l'ordre moral.
Dès l'année 1836, l'Auteur fut éclairé sur cet état de l'opinion, en assistant aux séances du congrès scientifique tenu à Bristol. Il remarqua que les personnes vouées à l'observation des phénomènes du monde physique se plaisaient à glorifier, en toute occasion, l'alliance intime de la religion et de la science. En fréquentant pendant six mois les plus habiles promoteurs des nouveautés manufacturières, l'Auteur constata, en outre, que ces hommes ne voyaient point dans leurs découvertes un motif pour modifier les traditions morales. Les classes dirigeantes se montraient même persuadées que la stabilité do ces traditions importe plus à la prospérité de la race que le progrès des sciences et le perfectionnement des arts. Pénétrés de ces vérités et convaincus qu^m ordre moral immuable est le principe suprême d'une bonne constitution, les hommes d'État n'accueillaient qu'avec réserve tout projet tendant à modifier une vieille coutume pour favoriser un intérêt iiKitériel.