‹ Les ouvriers européens (volume 2)Chapitre 126 sur 159 · F. — RÉSUMÉ DES COMPTES DES BÉNÉFICES RÉSULTANT DES INDUSTRIES · texte numérisé non relu

F. — RÉSUMÉ DES COMPTES DES BÉNÉFICES RÉSULTANT DES INDUSTRIES

RECETTES TOTALES

Produits employés pour la nourriture de la famille (15, S»» I)

Recettes employées en nature pour les récréations de la famille. . (15, S»" IV) Produits en nature et recettes en argent à employer de nouveau par les industries elles-mêmes (691*48)

Recettes en argent appliquées aux dépenses du ménage

Totaux

DÉPENSES TOTALES

Intérêts des propriétés possédées par la famille et employées par elle aux industries (14, S"» I)

Salaires afférents aux travaux exécutés par la famille pour les industries (14, son III)

Produits des industries dépensés en nature et dépenses en argent qui doivent être remboursés par des recettes résultant des industries (691 ''48)

Totaux des dépenses (734*95)

BÉNÉFICE TOTAL résultant des industries (14, S»" IV)

Totaux comme ci-dessus

SECTION II

COMPTES RELATIFS AUX SUBVENTIONS

Nota. — Les subventions reçues par la famille étant d'une nature trèssimple, les comptes qui s'y rapportent ont pu être établis dans le budget même (14, S»»» H).

SECTION TII

COMPTES DIVERS

G. — Préparation d'une boisson fermentée appblée treaclebeer.

Pour préparer 13I5 de Treaclebeer on emploie :

Eau ■ • 131500

Mêlasse [Ireacle) O^egO à 0^69...

Poivre rouge 0 042

Barm ou ferment enlevé de la surface des tonneaux d'ale. 0U20

Frais totaux pour 13' 5 de Treaclebeer.

VALEURS

en nature

en

FAITS IMPORTANTS D'ORGANISATION SOCIALE

PARTICULARITÉS REMARQUABLES

APPRÉCIATIONS GÉNÉRALES; CONCLUSIONS

SUR LA TRANSFORMATION OP:ÉRÉE DEPUIS LE MOYEN AGE DANS LES RAPPORTS SOCIAUX DE l'ANGLETERRE.

Lorsque Taction irrésistib le du temps eut apaisé les haine suscitées par la conquête, lorsque notamment l'habile gouvernement d'Edouard III (1327-1377) eut rapproché, par la communauté du succès, les archers anglo-saxons et la chevalerie normande, l'Angleterre posséda, sous le régime féodal, les éléments de paix et de bien-être que ce même régime procure aujourd'hui aux provinces européennes de l'empire russe (II, In. 4 ; ii à v) . Beaucoup d'intérêts communs unissaient les classes extrêmes de la population rurale. Les grands propriétaires, qui avaient encore des forêts et divers autres sols à défricher, ne craignaient pas de s'attacher les rejetons des paysans et des bordiers qui n'avaient plus l'emploi de leurs bras sur les domaines déjà constitués. Ils trouvaient avantage à lier indissolublement, par la coutume, l'avenir de leur propre famille aux générations successives de leurs tenanciers. Sous ce régime, grâce aux établissements nouveaux, les seigneurs voyaient se multiplier à chaque génération les redevances en nature et en services personnels, payées pour l'usufruit du sol attribué aux paysans. Quant à ceux-ci, ils trouvaient d'amj)les moyens d'existence dans la culture de leur héritage (II, ii, 9, 11,13); et ils envisageaient avec une sécurité complète le sort de leurs descendants.

Cet état de paix et de bien-être, entretenu par l'intérêt

commun des seigneurs et des paysans, avait pour cause première l'abondance du sol disponible. Il s'altéra peu à peu lorsque le spl commença à faire défaut ; et, de proche en proche, une transformation profonde se produisit dans les rapports sociaux. Les changements commencèrent à s'opérer dans les plus fertiles régions de l'Angleterre vers la fin du xiv^ siècle; et, pendant le siècle suivant, il s'étendit à la majeure partie du royaume. A partir de cette époque, les idées qui présidaient à l'administration des biens ruraux se modifièrent complètement. Les propriétaires ne s'autorisèrent plus de la coutume pour tenir les jeunes générations attachées au sol natal. Loin de là, ils s'appliquèrent à les éloigner pour se soustraire aux obligations d'assistance que cette même coutume leur imposait et que l'occupation complète du sol rendait désormais fort onéreuses. Dès lors, toutes les influences sociales se réunirent pour créer sur le territoire de nouveaux centres d'activité. Sous le règne des Tudors, les fabriques de tissus importées au milieu du xiv"* siècle par les Flamands prirent des développements considérables. La découverte des hauts fourneaux et des grands souftlets mis en action par des roues hydrauliques introduisit, dans la majeure partie des forêts du royaume, les procédés qui étaient appliqués sur le Continent à la fabrication de la fonte et du fer. Plusieurs actes du Protectorat, des lettres patentes et des chartes royales atténuèrent les entraves que les corporations d'arts et métiers opposaient au développement de l'industrie et favorisèrent l'importation de certaines manufactures qui prospéraient dans les pays étrangers. Sous cette impulsion, la ville de Londres et les autres ports voués au commerce des matières premières et des produits prirent une extension proportionnée à celle de l'industrie nationale.

Dès le milieu du xvf siècle, la population rurale fut ainsi excitée à se soustraire aux influences traditionnelles du lieu natal. Les propriétaires ruraux favorisaient naturellement l'émigration de la partie la moins morale et la moins prévoyante, en sorte que les émigrants, livrés à leurs propres inspirations, étaient précisément ceux qui pouvaient le moins se passer de

direction ou d^assistance. Au milieu des déplacements brusques qui se produisirent de toutes parts, beaucoup d'individus se trouvèrent donc privés de la protection qu'assurait précédemment à leurs pareils l'organisation sociale du moyen âge. De là les désordres de la mendicité et du vagabondage qui donnèrent lieu à tant de lois, draconiennes en apparence, peu efficaces en réalité. Les Anglais ne surent point opposer à ces difficultés l'excellent régime des cautions légales (i, lo), qui, à la même époque, résolvait parfaitement en Suède le problème de la pauvreté. Avec des textes également draconiens, le système suédois assurait mieuK le sort des classes pauvres et vicieuses, parce que les classes dirigeantes étaient formellement intéressées à garantir le bien-être de leurs serviteurs et de leurs ouvriers. Gomme on l'a indiqué ci-dessus (vi, lo), les Anglais ont, à dater de 1601, opposé au fléau de la pauvreté leur régime de la taxe des pauvres. Toutefois, ils ont si mal réussi, ils reconnaissent si bien l'insuffisance de l'institution et la nécessité d'une réforme, que, depuis deux siècles et demi, la loi d'assistance est renouvelée seulement pour un délai de cinq années.

SUR LES ÉLÉMENTS DE DÉSORGANISATION SOCIALE INTRODUITS DEPUIS UN SIECLE, EN ANGLETERRE, PAR l'eXPLOITATION DES BASSINS IIOUILLERS.

Pendant longtemps, la taxe des pauvres n'a point engendré tous les maux que pouvait logiquement amener ce régime en exerçant des contraintes légales, au nom d'un principe vicieux. C'est que les idées, les mœurs et les institutions du moyen âge avaient créé des coutumes plus puissantes et plus respectées que les lois écrites de notre temps. Sous l'influence de ces coutumes, toutes les classes de la société s'étaient unies par l'exercice journalier de devoirs et de droits réciproques. La paix régnait entre tous les éléments du corps social parce qu'un sentiment profond

de solidarité avait pénétré dans tous les cœurs. Cette supériorité qu'offrit, surtout au xiii® siècle, le moyen âge, en Occident, n'eut sa source, ni dans la qualité des doctrines, ni dans la nature des hommes.

Le christianisme, en effet, conserve de nos jours toute la vertu de son principe. Les tendances innées de l'homme vers le mal étaient admirablement neutralisées dans les foyers domestiques, les ateliers de travail et les voisinages; mais, dans les rapports sociaux appartenant à des cercles d'activité plus étendus, les inclinations vicieuses de la nature humaine se manifestaient souvent comme elles le font aujourd'hui dans les moindres parties du mouvement social. L'avantage caractéristique du moyen âge a été indiqué, pour l'Orient européen, au tome II de cet ouvrage (II, In. 2) ; et il sera mis également en pleine lumière par la méthode d'observation dans les autres contrées où la paix sociale règne sous l'influence du régime féodal et de la religion. La source de paix spéciale à cette époque a été l'abondance du sol disponible et la jouissance gratuite d'une foule de productions spontanées. Tant que le sol disponible n'a point fait défaut dans une localité, les hommes y sont restés en paix, même avec une dose médiocre de vertu. Au contraire, dès qu'il a été complètement occupé, les individus qui n'ont pu être pourvus ont dii émigrer du lieu natal, ainsi qu'il a été indiqué ci-dessus (17) ; et alors, même sans intentions perverses, ils ont souvent jeté le trouble dans la société. Il est devenu difficile de conserver la paix, dès que le nécessaire n'a plus été assuré à chacun; et la difficulté du problème social n'a pas cessé de grandir, malgré la conquête de beaucoup d'avantages nouveaux, et même en présence des améliorations qui, chez certaines races, ont été introduites dans les idées et les sentiments.

Cependant, il s'en faut de beaucoup que les souffrances de la pauvreté se soient développées, en Angleterre, dans la même proportion que le nombre des individus arrachés, faute de sol disponible, aux influences traditionnelles du lieu natal. Les sentiments de solidarité affermis par les coutumes du moyen âge se conservèrent longtemps dans les cœurs, malgré les circonstances

qui séparaient les hommes et divisaient les intérêts que Tabondance du sol tenait précédemment réunis. Les patrons des agglomérations urbaines et manufacturières, qui employaient dans leurs foyers ou leurs ateliers les individus éloignés du lieu natal, ou qui en provoquaient l'émigration, croyaient avoir contracté envers eux des obligations de patronage, dès qu'ils les avaient engagés à leur service. Selon l'opinion qui régna jusqu'au milieu du xviii* siècle, les maîtres étaient tenus de garder les serviteurs fidèles à leurs devoirs, de remplacer le serviteur décédé par un de ses enfants, et de concourir à l'établissement des autres par des conseils et de bons offices. Ces habitudes de protection se rencontrent encore de nos jours chez les familles placées hors du courant des nouveautés contemporaines; mais, à ces exceptions près, elles tombent rapidement en désuétude, au milieu des excitations produites par les nouveaux procédés de travail, auxquels la houille fournit des sourcesillimitées de chaleur et de force motrice. Ainsi, par exemple, les hauts fourneaux et les forges de l'Angleterre produisaient, à la fin du siècle dernier, des quantités de fonte et de fer rigoureusement limitées par l'approvisionnement annuel de combustible qui était exploité dans les forêts environnantes et par la force des cours d'eau qui donnaient le mouvement aux soufflets et aux marteaux. En présence de ce travail constant, les maîtres de forges n'avaient aucun intérêt à modifier le personnel de leurs établissements : ils n'engageaient point de nouveaux ouvriers, et ils conservaient les familles qu'ils s'étaient une fois attachées. Il leur était donc facile, dans ces conditions, de pratiquer les devoirs du patronage. Il en a été autrement depuis que la houille fournit exclusivement aux usines à fer la chaleur et la force. La production de ces usines a été rapidement centuplée ; et, pour suffire à cet accroissement inouï de travail, les maîtres de forges ont été excités à arracher les ouvriers, par l'appât de salaires excessifs, aux situations modestes, mais sûres, que leur procuraient l'agriculture et les industries traditionnelles. D'un autre côté, cet accroissement, quoique rapide, n'a point été continu : la production des usines a excédé périodiquement la consommation des produits. De là

3Ô0 cil. VII. — COUTELIER DE LA FABRIQUE URBAINE DE SHEFFIELD.

des chômages forcés, pendant lesquels les ouvriers furent momentanément privés de tout moyen d'existence. Ces alternances de salaires exagérés et de dénûment absolu se sont reproduites dans les innombrables industries que l'emploi de la houille a transformées ; et il en est résulté des désordres sociaux que l'humanité n'avait jamais connus.

Jusqu'alors, en effet, les populations ne s'étaient multipliées que dans les localités où la nourriture de l'âme, comme celle du corps, était assurée par des coutumes traditionnelles appuyées sur des institutions séculaires. Chaque famille pouvait compter sur le pain quotidien, à la condition de pratiquer certains devoirs dont l'efficacité était garantie par un long usage. Les mœurs et les institutions avaient principalement pour objet de soumettre les jeunes générations à l'accomplissement de ces devoirs. Dans chaque foyer, le père et la mère, initiés par les formules claires et simples du Décalogue à la distinction positive du bien et du mal, avaient tout le loisir nécessaire pour réprimer chez leurs enfants, dès qu'elles se manifestaient, les tendances innées du vice originel. Dans cette tâche suprême de l'enseignement moral, ils étaient successivement secondés par le ministre du culte, par l'instituteur, par le maître auquel était confié l'apprentissage de la profession ; et ces parties fondamen^ taies de l'éducation étaient complétées par les épreuves sévères et efficaces auxquelles les jeunes gens des deux sexes, dominés par l'attrait du mariage, étaient soumis par l'institution des fiançailles (v, 3). Fondées sous ces influences, les nouvelles familles continuaient spontanément les traditions d'ordre et de paix transmises par les ancêtres. La constitution physique de la race trouvait dans ces coutumes les mêmes garanties que l'ordre moral : les enfants n'étaient point soumis à des travaux pénibles ; et, souvent, ils se développaient en toute liberté au milieu des jeux de leur âge (II : i, 1 2 ; v, 1 1 . III : i, 1 2 ; 11, 1 2 .) .

L'ère actuelle de la houille et des engins mécaniques plaça d'abord les populations dans des conditions toutes différentes. Les ouvriers furent accumulés brusquement dans de vastes usines, improvisées loin de toutes les ressources matérielles et morales

qui étaient précédemment jugées indispensables à Texistence de toute société. Recrutés en grande partie parmi les types imprévoyants ou vicieux que ne retenaient pas à tout prix les anciens patrons, ils étaient peu aptes à faire l'éducation de leurs enfants ; et, bien que pourvus de forts salaires, ils ne purent même pas disposer de foyers domestiques compatibles avec la conservation de l'ordre moral. Les chapelles et les écoles manquaient; en sorte que les ministres du culte et les instituteurs ne pouvaient suppléer à l'insufiisance des parents. Plus tard, il est vrai, ces lacunes purent être comblées ; mais alors le fléau des chômages commença ses ravages périodiques. A chaque crise, on fit de grands efforts pour conserver du travail aux ouvriers ; et on fut amené à opérer, dans le taux des salaires, une réduction proportionnelle à l'avilissement de la valeur des produits. Ce palliatif ne procura aux familles que des ressources insuffisantes : on fut donc conduit peu à peu à des nouveautés sans exemple; les femmes furent arrachées à leurs occupations domestiques et les jeunes enfants a leurs jeux ; ils durent s'employer aux travaux des mines de houille ou dés usines et devenir « des ouvriers » . Ainsi séparés pendant de longues journées, le père, la mère et l'enfant cessèrent de constituer une famille; et cette désorganisation de la vraie unité sociale entraîna celle de la population entière. Ces désordres sociaux atteignirent leur plus grand développement vers l'année 1830. La catastrophe qui ébranla, en France, la société entière eut, en Angleterre, son contre-coup dans les esprits. S'inspirant de leur sagesse accoutumée, les hommes d'État de ce pays comprirent que le moment était venu de constater la nature du mal, afin d'en chercher le remède. Des enquêtes parlementaires, continuées avec fermeté malgré leurs résultats douloureux, apprirent au monde que la société anglaise était frappée de calamités sans nom et que plusieurs de ses agglomérations urbaines et manufacturières tombaient dans une dégradation, à laquelle le langage officiel appliqua parfois le mot ((bestialité». C'est à partir de cetle époque que le gouvernement commença à intervenir par des lois écrites dans les branches d'activité sociale qui jusque-là appar-

tenaient exclusivement au domaine de la vie privée. Ces lois subsistent et s'aggravent annuellement (22) telles sont imposées par une nécessité impérieuse ; mais elles n'apportent au mal que des palliatifs, puisque l'antagonisme des intérêts et des sentiments continue à s'accroître. La [paix sociale reste troublée dans sa source chez le peuple du Nord le plus riche et « le plus avanèé » , tandis qu'elle se conserve intacte, dans cette même région, chez les peuples « les plus arriérés » et les plus pauvres.

SUR LES ERREURS RÉPANDUES DEPUIS UN SIÈCLE, EN ANGLE- TERRE, TOUCHANT LE PRINCIPE DES RAPPORTS SOCIAUX QUI DOIVENT EXISTER ENTRE LES MAITRES ET LES SERVITEURS.

Les calamités qui désorganisent la famille, parmi les ouvriers attachés aux mines de houille et aux usines à engins mécaniques qui en tirent la chaleur ou la force motrice, n'ont point sévi avec des symptômes aussi visibles sur la famille des patrons anglais. Ceux-ci conservent, dans l'ère de la houille et de la vapeur, les mœurs qui honorent les autres parties de la classe dirigeante. Ils se recommandent, en général, par le respect des institutions traditionnelles ; et cette circonstance fait naître tout d'abord une question délicate. Gomment des hommes soumis à la religion ont -ils pu oublier à ce point la loi chrétienne qui leur enjoint de pratiquer envers leurs ouvriers, comme envers leurs enfants, sept devoirs principaux, savoir : « l'amour, la vigilance, l'instruction, la protection, l'assistance, le bon exemple et la prière » ? Ce texte fut donné, au xvi* siècle, par le concile de Trente; mais il se fonde sur les plus vieilles traditions de l'Église et il engage, par conséquent, tous les membres de la famille chrétienne. Or, en cherchant l'origine de cet oubli coupable, on la trouve dans certaines erreurs que propagent les lettrés de l'Angleterre et de l'Occident depuis la seconde moitié du xviir siècle. Ces erreurs ne font au reste que reproduire sous

une forme particulière à notre temps, le désordre qui a troublé ou détruit les sociétés à tous les âges de l'histoire.

Ce désordre a pour point de départ la corruption qu'engendre souvent la prospérité créée par la soumission à la loi suprême formulée dans le Décalogue. Les gouvernants prennent toujours l'initiative du mal : ils cèdent aux impulsions de l'orgueil et des appétits sensuels ou, en d'autres termes, ils violent euxmêmes la loi qui leur est donnée en garde. Si le mal n'est point réprimé par le jeu régulier des institutions, on voit tôt ou lard commencer le règne des égarés et des méchants. Ceux-ci s'interposent entre les gouvernants et le peuple; et ils ont habituellement recours au même moyen de succès. Ils attaquent les prescriptions du Décalogue pour obtenir deux résultats : exciter chez le peuple l'esprit de révolte afin de substituer leur propre influence à celle des autorités traditionnelles; discréditer peu à peu les gouvernants en insinuant que leur fonction perpiHue, en fait, un régime vicieux et suranné.

Une de ces époques de corruption commença au temps des Tudors, s'aggrava sous les Stuarts et continua sous leurs trois premiers successeurs. Pendant la révolution qui, en faussant les institutions, empêcha momentanément la réforme, on vit les lettrés jouer le rôle précédemment indiqué. Ils détruisirent dans les cœurs les trois premiers commandements du Décalogue, el ils y substituèrent un faux principe qui attribuait à la nature humaine deux qualités dont elle est dépourvue, savoir : aux nouveau-nés, la perfection originelle; aux hommes faits, la souveraine puissance de la raison. Ce faux principe contenait en germe la ruine de la société; mais, heureusement pour l'Angleterre, les plus graves conséquences furent conjurées, avant la fin du xviu^ siècle, par trois causes principales : les réflexions salutaires suscitées par les revers de la guerre d'Améri(jue ; l'action réformatrice de deux hommes éminents et soumis à Dieu, Edmund Burke et Samuel Johnson ; enfin et surtout le bon exemple que George III donna, pendant un long règne, à la cour corrompue par ses prédécesseurs. Sous ces influences fut restaurée l'admirable société que l'Auteur de cet ouvrage observa pour la III. 23

première fois en 1836. A cette époque, l'erreur n'avait plus droit de cité que dans le régime du travail ; et elle s'y était conservée par les enseignements d'un lettré entièrement étranger à la pratique des ateliers. Adam Smith produisit son principal ouvrage en 1776, au moment où commençait la réforme de George III; mais il restait imbu du faux principe de liberté qui avait cours depuis un siècle. Il enseigna que le travail est une simple marchandise qui doit être vendue à un prix librement débattu ; que, dans cette vente, l'ouvrier qui livre le travail et le patron qui paie le salaire sont dans les conditions d'une complète égalité ; qu'enfin les deux parties redeviennent indépendantes l'une de l'autre chaque fois que le travail et le salaire ont été échangés. Cette doctrine était réfutée par tous les faits observés jusque-là dans les ateliers où plusieurs ouvriers vivaient contents et en paix sous l'autorité d'un patron. Elle aurait donc pu être tout d'abord condamnée au nom de la religion, de la raison et de Texpérience. Mais elle s'offrait au public dans des circonstances favorables à l'erreur. Elle était mêlée à une analyse exacte de faits économiques que l'auteur présentait mieux que ne l'avaient fait ses devanciers; en sorte que le talent du lettré devint le véhicule de l'erreur. Le faux principe dont les esprits étaient imbus semblait justifier une nouveauté qui apportait aux ouvriers -comme aux patrons les bienfaits de l'égaHté et de la liberté. En élevant son édifice au culte de la richesse, Adam Smith n'était guère porté, par la nature de son sujet, à mettre en œuvre les matériaux fournis parles traditions de l'ordre moral. Sous ce rapport d'ailleurs, il ne fut point ramené au vrai par le milieu social où il était placé. Pendant dix ans (1766-1776), il élabora son nouveau système de rapports sociaux sur le riche bassin houiller de la Basse- Écosse, précisément à l'époque où les découvertes combinées de Watt (l'S65) et d'Arkwright (1769) ouvraient sur ce bassin aux filateurs de coton leurs brillantes destinées. En apercevant cet avenir, les intéressés furent naturellement enclins à prôner une théorie sociale qui leur permettait de se préoccuper exclusivement du soin de leur fortune, en les dispensant des soucis et des charges qu'entraîne le devoir d'assurer le bien-être des ouvriers.

Pendant un demi-siècle, d'immenses fortunes ont été créées sous ce régime; mais, depuis 1830, on commence à comprendre que ces créations ont été plus rapides que solides. Depuis lors, mille combinaisons ont été essayées et mille recherches ont été faites pour remédier aux maux intolérables qu'impose aux ouvriers des grandes manufactures le régime de l'égalité et de la liberté. Pendant ce même temps, toutes les enquêtes ont démontré que le contentement et la paix continuent à régner dans les grands ateliers où les maîtres et les serviteurs restent unis par l'éternelle tradition des peuples prospères. En résumé, les cent années qui se sont écoulées depuis la déplorable invention d'Adam Smith confirment la réfutation qu'on aurait pu d'abord lui opposer ; et, jusqu'à ce jour, la grande industrie ne nous a offert aucune organisation qui puisse rendre aux populations ébranlées de l'Angleterre et de l'Occident « la paix du patronage » .

SUR LES SOCIÉTÉS d'ASSURANCES MUTUELLES ORGANISÉES EN FAVEUR DES OUVRIERS ANGLAIS.

Depuis longtemps l'organisation rurale du moyen âge a été détruite par le défrichement du sol ; et elle n'est plus pour les ouvriers une garantie de sécurité (17). Dans la petite industrie, sous le régime des corporations d'arts et métiers (r, is), les compagnons ont senti le besoin de chercher en eux-mêmes cette garantie; et ce besoin devient encore plus marqué dans les grands ateliers oîi les bienfaits du patronage leur sont refusés (is).

Les ouvriers anglais apprécient donc la nécessité d'assurer Texistence de leurs familles contre plusieurs éventualités et surtout contre les conséquences fâcheuses de l'imprévoyance individuelle.

Plusieurs des institutions créées dans ce but datent même d'une époque reculée : leur origine est parfois inconnue ; et quelques-unes d'entre elles ont conservé, avec des formes surannées, une organisation occulte, qui les rapproche de plusieurs

corporations analogues existant sur le Continent. Les sociétés d'assurances mutuelles sont cependant; pour la plupart, de création récente : elles se sont développées, par la force des choses, à mesure que l'adoption de nouvelles mœurs privait les populations ouvrières des garanties de sécurité qu'elles trouvaient autrefois dans l'organisation de la famille, des communautés et du patronage, dans l'exploitation de petites cultures et dans l'exercice d'une multitude d'industries domestiques (i, 18, 20) ; à mesure, en d'autres termes, que l'Angleterre s'écartait de l'ordre de choses qui règne encore dans le nord et dans l'orient de l'Europe (i et 11, 1 3 ; II, 1 à vu, 1 3) .

Beaucoup de lois ont été rendues, en Angleterre, en vue de favoriser le développement des sociétés de secours mutuels qui consentent à soumettre leurs statuts au contrôle de l'autorité supérieure; elles ont toutes été amendées et coordonnées j)ar une dernière loi, promulguée le 15 août 1850. A cette occasion. Ton a constaté qu'il existait dans le Royaume-Uni 33,000 sociétés, réunissant 3 millions de membres, disposant d'un revenu annuel de 100 millions de francs, et d'un capital accumulé de 285 millions. Sur ce nombre, 1/|,000 sociétés ont rempU les formalités nécessaires pour avoir une existence légale. Parmi celles qui n'ont point recherché l'autorisation du Gouvernement et qui tiennent à conserver leurs rites secrets, on distingue surtout Tùnion des Odd-fellows,, dont le grand-maître réside à Manchester, et qui, d'après l'enquête officielle publiée en 1849, se composait de 3,500 loges ou sociétés locales, comprenant un nombre total de 231,000 membres. C'est à cette dernière société qu'est affilié l'ouvrier décrit dans^ la précédente monographie.

Les innombrables tentatives qu'ont faites les ouvriers anglais pour trouver, dans le principe de l'association et de la mutualité, les garanties que ne leur offrait plus désormais l'organisation même de l'industrie, n'ont pas toutes été également heureuses. On a réussi, en général, à conjurer les principaux inconyénients de la maladie et des autres éventualités fâcheuses qui n'entraînent que des charges momentanées ; on a souvent échoué, au contraire, quand on a voulu pourvoir à des éventualités qui ne se

réalisent que dans un avenir éloigné, ou à celles qui entraînent des charges permanentes, dont la gravité ne peut être exactement calculée. Ces deux difficultés se sont surtout présentées aux sociétés qui se proposaient d'assurer des secours, soit aux ouvriers sans ouvrage, soit aux vieillards, aux veuves et aux orphelins privés de leurs protecteurs naturels.

Cependant le Gouvernement anglais n'a refusé son patronage à aucune société se proposant un but moral et utile; mais il ne garantit aucunement qu'une société autorisée par lui atteindra le but promis aux associés : il laisse à ces derniers le soin d'apprécier la solidité de ces promesses. Le Gouvernement reconnaît comme établissement d'utilité publique ceux qui se proposent l'un des six objets désignés ci-après.

1" Assurer, à la mort d'un sociétaire, le paiement d'une somme n'excédant pas 2,500 francs à l'époux survivant et aux enfants ; pourvoir aux frais des funérailles du sociétaire ou des divers membres de sa famille.

2° Assurer des secours, des frais d'entretien ou une pension, au sociétaire ou aux membres de sa famille en cas de maladie, dans la vieillesse, dans l'enfance et dans toutes les situations dont la probabilité peut se calculer sur les bases d'une moyenne ; toutefois les sommes payées dans ces diverses éventualités ne peuvent excéder 25 francs par semaine ou 750 francs par année.

3" Constituer une assurance contre la perte du bétail, des produits agricoles, des instruments de travail, des objets mobiliers et des marchandises, par suite d'incendie, d'inondation, de naufrage et de toute autre circonstance dont la probabilité peut être indiquée par une moyenne.

ù-*' Assurer le placement productif des épargnes faites pendant la période d'activité des travaux; et mettre, par cette accumulation, le sociétaire à même d'acquérir, à des conditions ftivorables, les aliments, les combustibles, les vêtements, les outils et les matières nécessaires à l'exercice de l'industrie ; ou encore de pourvoir à l'éducation de ses enfants ou de ses parents.

5" Fournir au sociétaire, à sa famille, ou aux personnes expressément désignées par lui, les moyens d'cmigrer.

6" Pourvoir à toute autre destination jugée utile par le procureur général d'Angleterre et d'Irlande, ou par le lord avocat d'Ecosse.

Les magistrats donnent, dans l'application, une extension très-libérale à ce dernier article : ils accordent une faveur particulière aux tentatives faites en vue de remédier aux effets des chômages, d'initier les ouvriers à la propriété privée, et, en général, à toutes les sociétés qui veulent atteindre un but utile en respectant les lois générales du pays. Les institutions dites Land societies (viii, i s) et les Unions spéciales dont il est question ci-après (21) rentrent dans cette catégorie.

SUR LES CARACTÈRES SPÉCIAUX DES UNIONS ÉTABLIES POUR LES OUVRIERS DE LA FABRIQUE DE SHEFFIELD.

Les sociétés d'assurances mutuelles, qui jouent un si grand rôle dans la constitution sociale de l'Angleterre (20), n'ont pas toutes, tant s'en faut, une existence légale : la loi spéciale qui régit ces associations énumère toutes les sociétés dont l'existence ne peut être empêchée ; mais elle laisse en outre aux magistrats une grande latitude pour autoriser toutes les conceptions nouvelles que peuvent faire surgir certaines nécessités locales. L'administration publique, dans son respect pour la liberté individuelle, va plus loin encore : elle tolère beaucoup de sociétés qui cherchent à d'obtenir un but utile par des moyens contraires, on principe, aux lois générales du pays, pourvu que, dans l'application, ces sociétés ne provoquent aucun conflit, et agissent avec assez de discernement pour se concilier l'opinion publique.

Les sociétés qui ne sont point autorisées par l'administration publique et qui n'existent même que par tolérance, nonobstant les prescriptions de la loi, se proposent pour la plupart de rétablir, autant que le comportent les nouvelles mœurs industrielles, le principe qui servait de base aux anciennes corporations d'arts et métiers, et qui est encore en vigueur dans plusieurs compa-

gnonnages français, par exemple chez les charpentiers de Paris. Elles veulent surtout empêcher l'extension trop subite des ateliers industriels et garantir par là les ouvriers contre les effets d'une concurrence exagérée. Les Unions formées dans ce but par plusieurs catégories d'ouvriers, fabriquant à Sheffield les objets d'acier, peuvent être citées parmi les institutions les plus remarquables qu'ait fait naître l'antagonisme qui divise aujourd'hui, dans la nouvelle organisation manufacturière, les chefs et les ouvriers. Ce trait des mœurs anglaises est peut-être celui qui peut le mieux révéler à un étranger la déférence de l'administration pour l'initiative individuelle, le respect de tous pour la loi et l'opinion publique, le degré de discernement auquel se sont élevés les ouvriers anglais, enfin l'esprit de conciliation qui, au milieu du choc direct des intérêts, distingue toutes les classes de la société.

L'organisation des Unions de ShefField repose sur deux principes essentiels.

Le nombre des ouvriers ne peut être augmenté au gré des chefs d'industrie : il est strictement limité par une disposition que les ouvriers ont fait prévaloir et qui est intimement liée aux règles de l'apprentissage, encore en vigueur en Angleterre. Il est d'usage que les apprentis ne puissent être recrutés que parmi les enfants des ouvriers de la fabrique : et, pour sanctionner ce principe, ceux-ci sont toujours préparés à déserter en masse les ateliers des chefs d'industrie qui tenteraient de l'enfreindre.

Le salaire est invariablement fixé, pour tous les détails de la fabrication, par un tarif, véritable charte de chaque profession, qui ne peut être modifié que du consentement mutuel des deux parties intéressées, réunies en assemblées générales. Ainsi, par exemple, le tarif qui règle, sous ce rapport, les relations des chefs et des ouvriers, dans l'une des subdivisions de l'industrie des limes, consiste en un document, imprime à Shelfield, avec le titre suivant :

Aune conférence de fabricants et d'ouvriers,, tenue à r hôtel des couteliers y le iS octobre 18^8 y la liste suivante de prioOy

concernant la taille des limes et des râpes, a été adoptée unanimement.

Eli cas de ralentissement des travaux, les chefs ont le droit de renvoyer des ateliers les ouvriers qu'Us ne peuvent utilement employer; mais ils sont tenus de payer à ceux qu'ils conservent la totalité du salaire fixé par le règlement. D'un autre côté, il est interdit aux ouvriers de réclamer aucune augmentation de salaire, aux époques d'activité extraordinaire où les bras manquent au travail.

L'établissement de ces deux règles fondamentales pouvait seul rendre applicable le principe de mutualité qui forme la base des Unions de Sheffield. Chaque ouvrier pourvu d'ouvrage laisse prélever sur son salaire une contribution, dont le produit, accumulé aux époques de prospérité commerciale, fournit, en temps de crise, aux ouvriers sans travail des subsides qui leur assurent les plus indispensables moyens d'existence. L'administration de chaque Union a pour fonction principale de conserver le fonds social, et d'en effectuer le revirement. Ce service est contié à un petit nombre d'ouvriers qui y consacrent tout leur temps, et qui en général s'acquittent de leurs fonctions avec une prudence et une habileté qu'il est rare de rencontrer sur le Continent, pour l'administration des intérêts collectifs, même chez les classes supérieures de la société. Le succès des Unions repose surtout sur cette prudence des administrateurs. Les catégories d'ouvriers qui n'ont pu réussir encore à se constituer sur les mêmes bases, ou à se maintenir après une tentative d'établissement, ont surtout échoué par l'insuffisance des chefs dont elles pouvaient disposer.

La tâche qu'ont à remplir les chefs d'Union est en effet fort délicate : il faut défendre l'association contre le danger toujours menaçant des dissensions intestines; et, sous ce rapport, il faut le reconnaître, leur principal moyen d'action doit être puisé dans un esprit systématique d'antagonisme contre la classe des fabricants. Mais, en même temps, il faut contenir cet esprit dans des limites telles, que l'Union ne soit jamais conduite à abuser du pouvoir illégal qu'elle s'est arrogé, avec le consentement tacite

des chefs d'industrie. Les ouvriers peuvent, en fait, ruiner le chef d'industrie dont les ateliers seraient mis à l'index des Unions. La fabrique ainsi condamnée serait immédiatement désorganisée si cette mesure extrême, au lieu d'être tenue en réserve, comme la sanction de l'accord tacite établi au sujet des apprentis, était appliquée, même exceptionnellement, pour satisfaire les nombreux griefs qu'une telle situation soulève naturellement. Certains fabricants sont connus, en effet, par leur hostilité personnelle contre le principe des Unions, ou par leur dureté envers les ouvriers qu'ils emploient. Quelques autres, sans avoir jamais donné prise à un reproche de ce genre, peuvent être l'objet d'une animadversion injuste. La principale préoccupation des chefs d'Union est d'amortir les effets de ces rancunes populaires et de maintenir de convenables relations entre les deux classes. Leurs moyens d'action se trouvent surtout dans les relations confidentielles qui s'établissent entre eux et les fabricants les plus riches et les plus honorables. A Sheffield, comme dans tous les grands centres de fabrication, les véritables fléaux de l'industrie manufacturière sont les promoteurs de la mauvaise concurrence. On doit signaler sous ce nom les fabricants peu scrupuleux et en général dénués de ressources, qui tendent sans cesse à envahir le champ d'activité des maisons honorables. iPour atteindre leur but, ils emploient deux moyens principaux : ils livrent au rabais des produits défectueux; ils provoquent en secret les ouvriers les moins honnêtes à se procurer du travail moyennant un salaire réduit, c'est-à-dire à enfreindre, aux époques de détresse commerciale, la loi fondamentale des Unions.

Les maisons recommandables, dès qu'elles sont informées de ces manœuvres par des baisses exagérées sur le prix des articles rivaux, dénoncent la contravention aux chefs d'Union. Ceux-ci soumettent aussitôt à une surveillance sévère les ouvriers attachés aux fabriques suspectes; et ils ne tardent pas à couper court à la fraude.

Les limites d'une simple note ne permettent pas de décrire dans tous ses détails essentiels l'administration des Unions de

Sheffield : les indications qu'on vient de donner suffiront cependant pour donner une idée nette de ces remarquables institutions.

Comme la taxe des pauvres (vi, 19), cette organisation industrielle peut donner lieu aux appréciations les plus inexactes, si on la juge d'après les conséquences fâcheuses qui en peuvent logiquement sortir, et non d'après les résultats qu'elle donne eff'ectivement. Assurément, les ouvriers pourraient abuser du pouvoir illégal qu'ils se sont arrogé ; mais ils n'ont jamais commis cette faute. Ils sont éclairés par les échecs que d'autres Unions ont subis : ils savent qu'en cas de conflit violent force resterait à la loi, avec perte de tous les avantages qu'ils ont déjà acquis; et ils comprennent que leur force réside dans l'opinion publique, qui est depuis longtemps émue du tableau de leurs souiïrances. Leur politique est de s'unir autant que possible aux fabricants les plus recommandables, et de prévenir, de concert avec eux, les abus d'une concurrence illimitée, également funeste aux chefs d'industrie et aux ouvriers.

En résumé, le succès des Unions de Sheffield est obtenu par une infraction à la loi, et contrairement aux indications de la logique : il est dû à la modération, à l'intelligence et au bon sens pratique des deux classes rivales; et il sera compromis dès que l'une d'elles cessera de subordonner au grand intérêt de la paix sociale le pouvoir illégal qu'elle s'est acquis. Le câline dont jouit aujourd'hui la fabrique, après une guerre déclarée, est un enseignement précieux pour les gouvernants qui exercent leur pénible mission à une époque troublée par quelque oubli de la vérité suprême : il prouve que c'est en conservant la paix sociale qu'on ramène le mieux au vrai les peuples égarés. Ce procédé des Unions a souvent été employé dans la plus célèbre région du Nord ; et il reproduit en quelque sorte, dans un détail, l'histoire de la société anglaise. On ne peut assurément citer ces Unions comme le terme des difficultés qui entravent la prospérité de l'Angleterre, et troublent souvent la paix. Les passions humaines pourront quelque jour en compromettre le succès : cependant on y entrevoit au moins le germe d'une solution. Comparées aux institutions des siècles passés et à plusieurs de celles qui

subsistent encore dans les autres sociétés européennes, les Unions de Sheffield sont à la fois un progrès et une décadence : elles sont préférables au réginje du patronage, en ce qu'elles garantissent mieux l'ouvrier contre certaines défaillances morales du patron; mais elles lui sont décidément inférieures, en ce qu'elles substituent le principe de l'antagonisme des classes à celui de la solidarité.

Pour juger impartialement les Unions de Sheffield, sous la forme qu'elles avaient, en 1851, à l'époque où elles furent étudiées par l'Auteur, il faut se rappeler avant tout que la cause première du mal auquel on veut remédier est l'oubli de la vérité suprêuie qui enjoint au chef de maison d'aimer et de protéger ses serviteurs (19). Le retour à ces sentiments peut seul donner le remède ; et tous les autres procédés ne sont que des palliatifs. Ainsi, par exemple, la mauvaise concurrence que l'on combat péniblement à Sheffield par des moyens compliqués et illégaux serait évidemment tarie dans sa source si chaque patron restait fidèle au devoir qui lui commande de ne s'attacher jamais un ouvrier auquel il ne saurait assurer des moyens permanents de subsistance.

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