DOMESTIQUE DES VÊTEMENTS ET DO LINGE DE MAISON
Art. 1«'. — Dépense pour le ménage tout entier.
Travaux d'une couturière : 12 jours à 1^25 et nourriture, valant par jour 0^73
Travaux de tricotage exécutés par la femme : 15 journées évaluées à 0' 42
Totaux
Art. 2. — Distribution de la dépense sur les divers emplois auxquels servent les objets de confection domestique.
Entretien du mobilier
Vêtements de l'ouvrier
— de la femme
— de la petite fille
Totaux comme ci-dessus
DÉPENSE
comprise
en
on
15,SonI.
nature.
argent.
ISfOO
D. — Compte de la dépense faite pendant l'an.véb pour les
MATÉRIAUX (DE MENUISERIE ET DE CHARPENTE) DE LA MAISON QUE l'ouvrier SE PROPOSE DE BATIR.
Achat de bois, colle, pointes, fiches, etc
Main-d'œuvre : 15 journées do l'ouvrier évaluées à 3^13 (14, S"» IIJ)
Frais du matériel spécial :
Intérêt (5 p. 100) de la valeur des établis et outils (400' 00) (6)
Entretien de ces objets
Totaux
valburs
^ - Il — .
eu nataro.
en argent.
388 cil. vni. — MENUISIER de la ville de sheffield.
FAITS IMPORTANTS D'ORGANISATION SOCIALE
PARTICULARITÉS REMARQUABLES
APPRÉCIATIONS GÉNÉRALES; CONCLUSIONS
SUR LA PART d' ACTIVITÉ QUI A ÉTÉ ACQUISE A LA PETITE INDUSTRIE , AU MILIEU DES TRANSFORMATIONS SURVENUES DANS LA CONSTITUTION SOCIALE DE L' ANGLETERRE.
La petite industrie comprend les innombrables métiers qui sont exercés par un chef d'atelier travaillant avec l'aide de sa famille ou avec le concours d'un compagnon et d'un apprenti. Au premier rang de ces professions figure le paysan, propriétaire ou tenancier de son domaine; puis viennent celles qui ont pour objet la construction et l'entretien des habitations, la fabrication des fils et des tissus, la confection des vêlements, la préparation des aliments, enfin la fabrication d'une foule d'objets destinés à l'ameublement des habitations, au service des personnes et à l'exercice de tous les métiers.
La petite industrie qui vient d'être définie, c'est-à-dire celle qui constitue pour chaque famille une spécialité distincte, n'a point été en Angleterre plus qu'ailleurs le point de départ de l'organisation du travail. Presque partout, il a existé un régime antérieur qu'on peut appeler « l'industrie domestique » . C'est celui dans lequel chaque famille, demandant exclusivement ses moyens d'alimentation à la chasse, à la pêche, aux cueillettes, au pâturage ou à l'agriculture, façonnait directement de ses propres mains les objets peu nombreux que réclamaient l'habitation, le mobilier et le vêtement, réduits aux éléments les plus simples. Dès que les premiers germes de prospérité se sont
montrés chez une race d'hommes, on a vu se produire successivement, dans le régime du travail, deux substitutions partielles, savoir : celle de la petite industrie à l'industrie domestique, puis celle de la grande industrie à la petite. Mais ces trois éléments restent partout essentiels à une bonne organisation du travail. Pour un développement donné de la grande industrie, le bienêtre des populations et par suite le règne de la paix sociale sont d'autant mieux assurés que la petite industrie et surtout l'industrie domestique conservent plus d'importance. C'est ce qui est parfaitement compris en Suède, où les institutions ayant pour but l'encouragement de l'industrie domestique sont de vrais modèles (i: 8, 14, 18, 20). C'est d'ailleurs ce qui est démontré par la comparaison des budgets domestiques relatifs à toutes les familles décrites dans cet ouvrage.
L'industrie domestique a été la forme prépondérante du travail manufacturier chez les premiers Bretons, au milieu des transformations qui les portèrent successivement à demander leur principal moyen de subsistance à la chasse ou à la pêche, au pâturage et à l'agriculture. Cet état de choses ne fut guère modifié, après la retraite des Romains, ni par la conquête des Saxons, ni par celle des Normands (de Neustrie). Mais l'industrie domestique n'a pas cessé de s'amoindrir pendant les trois époques suivantes. Celles-ci ont eu pour caractères distinctifs trois organisations nouvelles du travail, savoir : la petite industrie urbaine ou rurale; la grande industrie fondée sur l'exploitation des forêts et l'emploi des moteurs hydrauliques; les grandes usines alimentées par la houille et mises en action par les machines à vapeur.
Aujourd'hui l'industrie domestique n'offre plus que de faibles vestiges : elle disparaît au grand détriment des populations de l'Angleterre, sous l'influence de plusieurs erreurs dangereuses. Au premier rang de celles-ci, il faut citer : l'importance exagérée attribuée par certains lettrés au principe de « la division du travail » ; la rigueur avec laquelle beaucoup de manufacturiers dépassent, dans l'application du principe, les exagérations de ces lettrés ; la coutume funeste qui transforme les jeunes filjes.
390 cil. VIII. — MENUISIER DE LA VILLE DE SHEFPIELD.
et surtout les femmes mariées, en « ouvrières », qui les exile du foyer domestique, et qui détruit ainsi jusqu'à l'apprentissage des arts modestes qu'on y pratiquait aux époques de paix sociale et de stabilité.
L'importance de l'industrie domestique, hautement appréciée en Suède par les classes dirigeantes (i, 20), clairement démontrée par les budgets de toutes les familles stables du Continent, est une notion presque perdue en Angleterre. Pendant ses voyages en ce pays, l'Auteur l'a rarement rencontrée chez ses hôtes; et, à cet égard, il n'a trouvé que chez son ami M. David Urquhart une conviction énergique fondée sur la connaissance des faits. Aujourd'hui, dans les ménages d'ouvriers, les femmes sont souvent incapables de prendre part à l'entretien des vêtements, même quand elles séjournent au foyer; et si, dans la famille présentement décrite, la femme confectionne quelques bas (s, 14), c'est qu'elle a vu pratiquer, dans le domaine rural où elle a été élevée, certains restes des bonnes traditions du Yorkshire (12). Au milieu des supériorités qui la placent au^ dessus de toutes les nations, l'Angleterre est inférieure aux autres pays du Nord par la perte de cet élément essentiel au bienêtre des populations. Le mal s'aggravera si une prompte réforme ne se produit pas sous l'empire des sentiments qui régnent chez les Suédois (1,20). Un reproche semblable, mais moins grave, peut être adressé à l'Angleterre, en ce qui touche l'amoindrissement opéré dans plusieurs branches de la petite industrie sous l'influence des mœurs et par l'action des usines.
La petite industrie manufacturière, en se substituant à l'industrie domestique, ébranle à quelques égards la stabilité des familles et la sohdité de l'ordre moral. Les familles qui s'y emploient ne subsistent qu'en recourant aux échanges; et elles cèdent alors plus ou moins aux mauvaises tendances émanant du commerce (II, In. 2). Mais cet inconvénient peut être à la rigueur annulé sous l'empire du Décalogue; et, dans tous les cas, il est largement balancé par une foule d'avantages que l'on peut résumer en trois faits évidents. Les arts usuels ne se perfectionnent qu'en se divisant entre les familles. Beaucoup d'arts
libéraux ne se constituent guère que lorsqu'ils deviennent des spécialités exclusives. C'est seulement par ces grandes divisions du travail q\ie se créent la richesse accumulée, la culture intellectuelle et la puissance politique, c'est-à-dire les forces qui donnent la vraie prospérité, tant qu'elles restent soumises à la loi morale. La petite industrie a marqué le début de l'histoire d'Angleterre, car ce sont les petites fonderies d'étain du Gornouailles qui, dans l'antiquité, attirèrent vers ce pays l'attention des peuples commerçants de la Méditerranée. Elle s'est, depuis lors, successivement développée sous la domination des Romains, des Saxons et des Normands. Enfin elle est devenue le trait dominant de rindustrie manufacturière à cette époque du moyen âge où les grands propriétaires ruraux, ne pouvant plus établir sur leurs domaines les rejetons de leurs tenanciers, s'appliquèrent à les diriger vers certaines localités qui offraient d'autres moyens de subsistance. C'est sous cette influence que se formèrent peu a peu les nombreuses corporations d'arts et métiers, qui ont été signalées ci-dessus en Suède (i, is), et dont les vestiges se retrouvent encore, soit en Angleterre, soit dans les diverses régions de l'Occident.
A une époque où la stabilité était considérée comme le premier besoin des familles, les populations manufacturières songèrent d'abord à se procurer, autant que possible, la sécurité qu'elles ne pouvaient plus demander à la vie rurale. A cet effet, les maîtres de chaque profession se constituèrent, dans chaque localité, en une corporation fermée, nommée Guilde^ c'est-à-dire qu'ils s'y réservèrent la vente exclusive de leurs produits. Les Guildes se liaient intimement, dans chaque bourg ou cité, à la corporation municipale qui présidait à l'administration des intérêts locaux, en déléguant son autorité à un conseil élu. Cette corporation se composait de citoyens communaux^ [Freemen), Ceux-ci acqué-
1, On emploie cette dénomination à défaut d'une expression plus précise, qui fait complètement défaut à la langue française, parce que, dans la constitution sociale de la France, il n'existe aucune classe d'habitants circonscrite d'une manière aussi nette que les Vecinos de l'Espagne, les Freemen de l'Angleterre et les Gemeinde Burger de l'Allemagne occidentale.
392 cil. VIII. — MENUISIER DE L\ VILLE DE SriEFFIELD.
raient cette qualité par divers moyens, savoir : par la naissance dans la commune; par un apprentissage de 7 années chez un citoyen communal; par l'acquisition d'immeubles nommés Freehold; au moyen d'une somme d'argent payée à la corporatioîi, à l'exemple de ce qui se fait encore habituellement en Allemagne, et par octroi gratuit conféré par certaines autorités. Les prérogatives attachées à ce titre étaient souvent considérables : les plus importantes se rattachaient au droit d'usufruit sur les biens communaux, à la jouissance de revenus provenant de péagçs établis dans les marchés, ou perçus au passage des ponts et des bacs. Dans les communes riches, la qualité de citoyen communal s'achetait au delà de 500 francs ; parfois, ce prix atteignait 7,000 francs.
Dans beaucoup de localités, la commune était liée à un patron ou protecteur nommé High steward ou Recorder^ qu'elle choisissait ordinairement parmi les familles éminentes de la contrée. Le seigneur du lieu (Lord of the manor) exerçait souvent cet honorable office : il remplissait le rôle de défenseur officieux de la commune, lorsque celle-ci se trouvait en présence de l'aulorité centrale; et il venait ordinairement en aide aux infortunes privées, dans tous les cas où le recours à la taxe des pauvres (vi, 19) n'était pas suffisamment efficace. Ainsi se complétait un vaste système d'institutions protectrices, dérivant de la grande propriété, des biens en mainmorte, et des corporations urbaines d'arts et métiers.
Sous ce régime, on écartait autant que possible la difficulté qui se dresse devant toute société prospère, dès que le sol est complètement défriché. Les grands propriétaires continuaient à résider suï*"leurs domaines ; et ils y entretenaient de bons rapports avec les divers tenanciers. Tls suppléaient par des dons ou des legs confiés à la sollicitude du clergé, et par le haut patronage des agglomérations urbaines, aux moyens de subsistance que les émigrants de leurs domaines ne trouvaient plus dans les productions spontanées des friches et des forêts. Une race nombreuse de paysans et de bordiers propriétaires était disséminée par hameaux ou par enclaves isolées parmi les grands domaines.
Elle participait souvent au patronage dont jouissaient les tenanciers; elle avait cependant une situation plus indépendante, et son bien-être était principalement assuré par les productions spontanées des terrains communaux.
Au XV® siècle, à l'époque où les corporations urbaines d'arts et métiers acquéraient leur plus grand développement, la population surabondante ne se portait pas exclusivement vers les villes. Les grands propriétaires, comme les paysans et les bordiers de toutes catégories, étaient portés, par affection et par intérêt, à retenir près d'eux, outre les héritiers de leurs maisonssouches, tous les rejetons pour lesquels se présentait quelque moyen nouveau de subsistance. Ces tendances aboutirent, en beaucoup de lieux, à constituer « les manufactures rurales », à l'imitation de celles qui avaient alors une grande renommée en Italie et dans les Flandres, et par une extension toute naturelle des traditions de chaque famille. Depuis longtemps, en effet, l'industrie domestique du filage et du tissage procurait à chaque maison les étoffes nécessaires à la confection ou à l'entretien du vêtement et du mobilier. On commença alors à fabriquer, outre la provision du ménage, les produits destinés aux villes voisines ou aux pays étrangers. Pour répondre à ces besoins nouveaux, diverses modifications s'introduisirent dans l'organisation du travail, de la famille et de la propriété foncière. Une division fut établie presque partout dans la fabrication des étoffes : le filage garda le caractère d'une industrie domestique. Le tissage devint une petite industrie distincte qui fut généralement confiée à une classe spéciale de bordiers ruraux, nommés tisserands. Une foule de parcelles incultes leur furent alors attribuées pour créer une habitation entourée de quelques dépendances rurales ; et cellesci complétèrent les moyens d'existence fondés surtout sur le travail manufacturier. L'addition de ce trait nouveau à l'ancienne propriété rurale se produisit surtout dans les régions fertiles où les nouveaux bordiers pouvaient fournir, moyennant un salaire élevé, le supplément de travail qui est toujours réclamé h l'époque des principales récoltes. Les familles-souches de paysans, propriétaires ou tenanciers, trouvèrent, dans cette organisation nou-
velle, le moyen de se fortifier par l'adjonction de ceux de leurs rejetons qui répugnaient le plus à quitter le pays natal. Enfin une profession spéciale se constitua pour relier entre eux les éléments épars delà fabrique; et ce fut aux individus de cette profession qu'on donna le nom de « fabricants ». Il en est encore de même aujourd'hui dans les régions où subsiste cette organisation du travail. Dans chaque subdivision des fabriques rurales de tissus, le fabricant livre au fileur la matière textile, puis le fil au tisseur : il les dispense l'un et l'autre d'acheter la matière première ; et il leur paie le salaire convenu en échange des produits fabriqués. Enfin il appose au besoin sa marque sur ces produits; et il les vend sur les divers lieux de consommation. Moins développées qu'autrefois en ce qui concerne les tissus, les fabriques rurales collectives conservent une grande importance pour l'élaboration de beaucoup de matières et spécialement des métaux (iv, is).
L'ère des usines à moteurs hydrauliques, ouverte dès le xV^ siècle en France et dans le pays wallon, ne commença guère en Angleterre qu'avec le siècle suivant. Les premières usines eurent pour objet la fabrication de la fonte et du fer; elles s'appliquèrent ensuite aux autres métaux et à une foule de produit?. Elles ne jetèrent d'abord aucune perturbation dans l'organisation de la société; et elles n'entravèrent pas même le développement de l'industrie domestique et de la petite industrie. Établies au milieu des forêts ou disséminées sur les cours d'eau au milieu des campagnes, elles agglomérèrent peu les populations; et elles restèrent souvent soumises elles-mêmes au patronage de la grande propriété. Outre la fabrication des métaux, elles prirent successivement pour spécialités les verreries, les poteries, les papiers et divers produits qui jusque-là avaient été importés du Continent. Ces usines augmentèrent plutôt qu'elles n'affaiblirent l'inQuence des propriétaires fonciers ; et elles laissèrent la prépondérance à la vie des champs. Autour de chaque centre rural ou forestier, elles multiplièrent les petits chefs de métier employés comme auxiliaires des grands établissements : tel était le cas notamment pour les voituriers de terre et d'eau, pour les char-
pentiers, les maçons, les menuisiers, et en général pour les ouvriers qui pourvoient aux besoins spéciaux d'une agglomération d'hommes. Jusqu'au milieu du xviii* siècle, les grandes usines rurales et forestières exercèrent, sous plusieurs rapports, une influence heureuse sur l'intelligence et la moralité des classes ouvrières.
Leurs chefs, imbus pour la plupart de l'esprit religieux, dirigés par des vues larges, et animés de sentiments élevés, placèrent naturellement leurs ouvriers dans un milieu préférable à celui des petits ateliers agricoles et des boutiques d'artisans. Le spectacle continuel d'une grande industrie, la pratique de procédés ingénieux fondés sur l'intervention des forces de la mécanique, de la physique et de la chimie, étaient, au reste, indépendamment de toute autre circonstance, une puissante cause de développement intellectuel. Aussi, dans cette période remarquable de l'industrie britannique, vit-on de simples ouvriers, débarrassés des entraves que les corporations opposaient à l'essor des individualités éminentes, parvenir à la plus haute fortune, soit en dirigeant les manufactures auxquelles ils avaient d'abord été attachés dans la situation la plus modeste, soit en créant euxmêmes de nouveaux établissements. Malgré les influences qui depuis lors ont jeté l'industrie anglaise dans une autre direction, plusieurs usines rurales à moteurs hydrauliques, bâties pendant la seconde moitié du xviii^ siècle, subsistent encore aujourd'hui.
Situés sur les cours d'eau des comtés de Derby, de Lancastre, de Ghester et de Lanark, ces établissements ont souvent été cités avec éloge par les économistes anglais, et, d'après eux, par les écrivains du Continent. La condition des ouvriers y offre encore beaucoup d'analogie avec l'état de choses existant dans plusieurs fabriques analogues de France et d'Allemagne. Tout en maintenant l'esprit de patronage au môme degré que ces dernières, elles ont pourvu au confort et aux exigences diverses de la dignité humaine plus complètement qu'on ne l'a fait en général sur le Continent. Il y a un grand enseignement à tirer de l'observation de ces manufactures exceptionnelles : elles prouvent, en effet, que les habitudes de solidarité de l'ancien régime sont
parfaitement compatibles avec un juste développement de la liberté individuelle, et, en général, avec les besoins les plus délicats des sociétés contemporaines.
Ces avantages de la grande industrie furent balancés peu à peu par de graves inconvénients pendant la seconde moitié du XVIII* siècle. A cette époque s'opéra, dans le travail manufacturier, la transformation qui a été précédemment signalée pour la Suède (i, 19). Les engins mécaniques, mis en action par les moteurs hydrauliques, commencèrent à s'appliquer à la fabrication des articles de quincaillerie, des outils, des ustensiles domestiques et des objets variés qui, jusqu'alors, avaient été une spécialité pour les corporations urbaines d'arts et métiers. Ces nouveaux produits, en se présentant sur les marchés réservés antérieurement à ces corporations, firent naître les luttes qui se terminèrent, comme en Suède, par l'abolition de l'ancien régime manufacturier.
Cette révolution, opérée par l'introduction des engins mécaniques dans le régime du travail, porta une atteinte funeste à la petite industrie, non-seulement dans les villes, mais encore dans les fabriques collectives des campagnes. Elle commença à jeter le trouble et l'instabilité dans une foule d'existences. A la même époque, d'autres circonstances vinrent aggraver le mal. Les éléments de stabilité et de vertu, que la petite industrie rurale perpétuait dans la constitution sociale de l'Angleterre, furent désorganisés par l'aliénation des biens communaux ou par les efforts que firent les grands propriétaires pour réunir à leurs terres les petits domaines et pour convertir leurs propriétaires en fermiers. L'un des écrivains les plus perspicaces de l'Angleterre, le poëte Goldsmith, a parfaitement signalé en 1769 le dommage que causerait un jour à son pays cette destruction d'une forte race de paysans*.
1. Goldsmith a particulièrement exprimé ses craintes et ses regrets dans une charmante poésie ayant pour titre : Le Village abandonné:
m fares the land, to hastening ills a prey, "Where wealth iiccumulatcs, and men decay : Princes and lords may flourish, or may fade ; A breath can make Ihem, as a breath has made, But a bold peasantry, their country's pride, When once destroy'd, can never be supplied. « Malheur au pays où, à mesure que la richesse augmente, la vie humaine
Depuis lors, comme on Ta indiqué précédemment, des ébranlements encore plus graves ont été opérés dans l'ancienne consîitution britannique. Les inventions combinées d'Arkright et de Watt (vu, 19) ont détruit le filage au fuseau, c'est-à-dire la branche d'industrie domestique que rien n'a pu encore remplacer. L'ère de la houille est venue aggraver sans relâche l'ébranlement commencé par les grandes usines hydrauliques. Chaque jour, cette révolution manufacturière est complétée par les engins mécaniques qui se substituent au travail des bras dans presque toutes les spécialités du travail (vu, is).
SUR LA PROPRIÉTÉ DU FOYER DOMESTIQUE CONSIDÉRÉE COMME MOYEN INDISPENSABLE DE BIEN-ÊTRE MORAL ET MATÉRIEL ; EFFORTS FAITS EN ANGLETERRE POUR SOUSTRAIRE LES OUVRIERS AUX MAUX ENGENDRÉS PAR LE RÉGIME DES LOCATIONS.
La possession du foyer domestique est l'une des causes spéciales du bien-être dont jouissent , les populations de l'Orient (II, In. 4). Les plus pauvres ouvriers ne comprendraient pas qu'ils pussent fonder une famille dans une habitation prise à loyer. Les rares exceptions qui se présentent à cet égard sont propres à certaines agglomérations urbaines où la constitution sociale est plus ou moins ébranlée (H : ix, 6, 10). Les ouvriers du Nord sont pour la plupart dans le même cas : les familles imprévoyantes reçoivent, à titre gratuit, du patron l'usufruit perpétuel de l'habitation (i et 11, 7, 14); les familles prévoyantes en ont la nue propriété, même dans les conditions les plus humbles (iv, 17 ; v, 6, 10) ; enfin, quand les ressources nécessaires à l'acquisition font défaut aux familles, la coutume tend à relever leur dignité, en leur attribuant, faute de mieux, une propriété nominale (m, c, 10).
s'amoindrit : il sera bientôt la proie du mal. Il importe peu que les princes et les nobles prospèrent ou disparaissent; un soufllo les a faits; un souffle peut les rétablir. 11 n'en est pas de même des paysans, force et orgueil du pays: quand ils ont disparu, rien ne peut en restaurer la race. »
398 cil. VIII — MENUISIER DE LA VILLE DE SHEFFIELD.
L'une des plus regrettables conséquences de la désorganisation sociale qui se produit en Angleterre, dans Tère de la houille, de la vapeur et des engins mécaniques, est l'oubli des coutumes qui assuraient à l'ouvrier la propriété de son habitation. Les causes d'antagonisme social que développe le régime des locations ont été enfin aperçues par des esprits perspicaces ou des cœurs généreux; et, sous leur influence, il s'est créé des corporations de bien public qui s'efforcent de remédier au mal.
Ces corporations se nomment en Angleterre Land societies. Elles ont pour but de faciliter aux ouvriers l'acquisitioii de leur foyer domestique. Elles procèdent à leur entreprise en se procurant, aux conditions les plus avantageuses, le terrain qui convient le mieux aux classes d'ouvriers dont elles recherchent le patronage. Pour assurer le succès de chaque société spéciale, on doit offrir aux souscripteurs de véritables avantages, et souvent on y parvient avec le concours bienveillant de quelque grand propriétaire, qui consent à aliéner à bas prix, pour un terme de 99 ans, la propriété du fonds, à la condition que la terre et les constructions fassent retour à sa famille à l'expiration de ce délai.
La principale dépense à la charge de la société consiste ordinairement dans les travaux à effectuer pour niveler le sol, pour ouvrir des rues bordées de trottoirs, pour établir les conduites ayant pour objet, soit d'amener le gaz d'éclairage et les eaux pures, soit de donner écoulement aux eaux ménagères ; en un mot, pour créer un village rural ou un quartier urbain dans les conditions les plus convenables.
La société se compose de patrons dont l'intervention est gratuite, et de souscripteurs en nombre égal à celui des emplacements distincts qui peuvent être attribués dans le nouveau quartier. Le montant de la souscription hebdomadaire est établi de telle sorte que, d'une part, la société soit accessible à la classe qu'on a en vue de servir, et que, de l'autre, chacun puisse être pourvu de son terrain dans un délai qui ne soit pas trop éloigné. Les ouvriers sont mis en possession du terrain après qu'ils ont déjà fourni une partie de leur souscription, et l'on s'ar-
range ordinairement pour que l'opération soit entièrement liquidée dans un délai de 10 à 15 années.
Dans la société spéciale à laquelle est affilié l'ouvrier décrit dans la présente monographie, le montant total de chaque souscription est de 1,250 francs. Chaque ouvrier entre en possession de sa parcelle 3 ou /i ans après avoir commencé les versements. Pendant ce temps, il s'occupe de réunir les matériaux de sa construction; et c'est ce que fait le menuisier auquel se rapporte la présente description (e, s). L'annuité à yerser par chaque souscripteur est calculée de telle sorte qu'il soit, en général, libéré après un délai total de 12 à 14 ans.
Les sympathies publiques seraient universellement acquises à ces sociétés, si elles se bornaient à poursuivre le but économique qu'on vient d'indiquer ; mais elles se proposent en outre, du moins dans plusieurs cas que l'Auteur a observés, de développer dans un sens démocratiijue la constitution de la Grande- Bretagne, en multipliant les propriétaires électeurs, et c'est cette préoccupation qui paraît avoir déterminé, pour plusieurs sociétés, la valeur des lots attribués à chaque famille.
On comprend que ces tendances, au milieu de la lutte des partis, soulèvent des controverses sur l'utilité de l'institution. Celle-ci se propagerait, au contraire, avec l'assentiment général, si les promoteurs de l'œuvre ne faisaient point appel aux passions politiques et n'affichaient point la prétention d'attacher à leur cause les nouveaux propriétaires.