ORIGINE DES CHANGEMENTS SURVENUS EN EUROPE DEPUIS
Dans r Introduction du précédent volume, j'ai indiqué l'influence que l'Occident a exercée, par ses nouveautés dangereuses, sur les contrées de l'Orient (II, In. 7). Cette influence a réagi sur les contrées du Nord d'une manière plus directe, mais aussi avec des circonstances spéciales qu'il importe de mettre en lumière ; et, à cet effet, je me référerai d'abord en peu de mots aux causes qui, dans les rapports internationaux, ont toujours changé, en bien ou en mal, la constitution des sociétés.
Beaucoup de peuples, aux diverses époques de l'histoire, ont exercé une influence prépondérante sur les constitutions sociales de leur temps. Si l'on a égard seulement aux récits des historiens, les changements que ces peuples ont opérés apparaissent tantôt comme un effet sans cause, tantôt comme le résultat de causes fort complexes. Cependant, au fond de ce vide obscur ou de cette diversité apparente est cachée une réalité simple et permanente que met en pleine lumière l'observation des peuples contemporains. L'action réciproque des peuples n'a provoqué de grandes transformations sociales que quand elle a eu pour effet de produire l'un de ces deux résultats :
réformer ou corrompre les mœurs; fortifier ou affaiblir le respect dû au Décalogue, et, par suite, les coutumes qui en dérivent. Les peuples initiateurs ont rarement amené l'un ou l'autre de ces changements par l'enseignement méthodique de la vérité ou de l'erreur. Les origines du pouvoir qu'ils ont exercé sur les âmes se sont presque toujours trouvées dans l'éclat de la prospérité matérielle et surtout dans l'évidence d'une supériorité attestée par des actes utiles. Les peuples conquérants qui ne possédaient pas cette supériorité ont été souvent dominés, à la longue, par les vices ou par les vertus du peuple conquis. Le missionnaire, qui, de nos jours, prêche un progrès moral aux races sauvages, ne se fait guère écouter qu'en leur offrant d'abord certaines satisfactions matérielles.
L'influence prépondérante de l'ordre matériel est un des traits habituels de l'histoire : elle s'est manifestée plus que jamais, depuis un quart de siècle, dans les changements qui sont l'objet de cet Épilogue. Dans l'ère actuelle de la houille, de la vapeur et des engins mécaniques, l'Angleterre et à sa suite la France et les États allemands ont acquis de plus en plus la prépondérance que donne la prééminence des arts utiles; mais, jusqu'en 1855, ils en avaient fait des emplois fort différents, en ce qui touche l'action exercée sur les idées et les sentiments des autres peuples. Les Anglais attribuaient leurs succès à la pratique de la loi morale; et leurs déclarations journalières à cet égard conseillaient à leurs émules de rester euxmêmes fidèles à cette loi. La prospérité matérielle était, au contraire, attribuée par les lettrés français aux conquêtes de leurs révolutions et par les lettrés allemands aux progrès des sciences naturelles. L'influence acquise au dehors par la prospérité matérielle des Français et des Allemands avait donc les conséquences fâcheuses que j'ai
déjà signalées pour l'Orient : elle induisait effectivement les imitateurs à croire que les admirables conquêtes faites dans l'ordre matériel avaient pour origine une transformation préalable des idées, accomplie par la violence des révolutions ou par la culture des sciences. L'influence des Anglais était essentiellement saine : elle affermissait le respect des traditions morales chez les peuples disposés à les prendre pour modèles.
En résumé, depuis 1855, la France et l'Allemagne continuent à suivre l'Angleterre dans la voie des améliorations matérielles. En même temps se produit un fait dont il n'y avait pas eu d'exemple depuis la réforme morale réalisée à la fin du siècle dernier, au temps de Georges III, de Burke et de Samuel Johnson : les lettrés anglais commencent à se joindre à ceux du Continent pour détruire les fondements de la loi morale (5). Les erreurs qui n'ébranlaient guère que l'Occident, à l'époque où je recueillais les matériaux de cet ouvrage, ont maintenant pris racine dans le Nord qui conservait alors, avec l'Orient, les meilleurs principes de paix et de stabilité. Il y a donc lieu de craindre que ce nouveau foyer d'erreur n'aggrave la désorganisation qui s'accomplit dans la constitution sociale des nations riches et lettrées de l'Europe.