DEUXIÈME GROUPE : LA PLAINE SAXONNE ET LA NÉERLANDE
Le Hanovre, l'Oldenbourg et la Westphalie, c'est-à-dire les trois provinces de la plaine saxonne (iv, 17), ont subi les changements accomplis depuis 1855 dans l'organisation politique des États allemands; mais, en ce qui touche
la vie privée, les éléments fondamentaux de la constitution sociale n'ont subi aucun ébranlement. Les régions rurales de la plaine n'ont pas même ressenti le contrecoup des mauvais exemples donnés par l'Angleterre et par l'Occident.
L'Exposition universelle de Paris, en 1867, m'a offert une occasion favorable pour constater cet état de stabilité et de bien-être. J'ai été chargé, comme commissaire général de cette exposition, de coordonner, pour le grand jury international, les documents relatifs au « nouvel ordre de récompenses » organisé en faveur des localités qui offrent les plus beaux exemples de paix sociale. Les communications adressées au jury et les contrôles organisés pour en vérifier l'exactitude se sont accordés pour démontrer la supériorité exceptionnelle de la plaine saxonne et notamment celle du Lunebourg hanovrien. Une souscommission de sept jurés, chargée de faire au grand jury une proposition touchant la localité à laquelle pouvait être décerné le grand prix unique de 100,000 francs, a con^ du en faveur de l'organisation rurale du Lunebourg. Cette proposition a été écartée par des motifs étrangers au fond de la question; mais la supériorité du Lunebourg n'a été contestée par personne ; et il a été résolu que le « grand prix social » ne serait décerné à aucune autre localité \
Le bien-être et la stabilité ne se sont pas aussi bien conservés dans la région manufacturière de la Westphalie.
4. M. Monnier, auditeur au Conseil d'État, clief du secrétariat de l'Exposition, a été chargé, sur la demande du jury, par le commissaire général d'aller sur les lieux faire un rapport à ce sujet. Plus tard, en mai 4 868,^1 a présenté à la Société d'économie sociale un excellent exposé sur les faits qu'il avait personnellement observés. (Voir Bulletin de la Société internationale des éludes pratiques d'économie sociale^ t. lî, p. 6i8.)
Les prévisions que me suggérait Ja richesse houillère du bassin de la Ruhr se réalisent peu à peu (iv, 21). Chaque année a fait découvrir de nouveaux champs d'exploitation. L'étendue fertile reconnue par les travaux exécutés jusqu'au mois de mars 1877 est triple de celle qui a été indiquée pour l'année 1855. On peut distinguer aujourd'hui trois subdivisions principales avec les étendues suivantes: celle de l'ouest, contigué à la rive droite du Rhin, recouverte par de minces alluvions, 25,000 hectares ; celle du centre, où le terrain houillerest à découvert, 60,000 hectares; celle de l'est, recouverte par une épaisseur croissante de terrains crétacés, 150,000 hectares ; total 235,000 hectares. Les prévisions émises en 1855 (iv, 21), touchant l'avenir du bassin se trouvent ainsi fortifiées. Selon toute apparence, ces régions ne sont qu'une petite fraction d'un ensemble qui s'étend vers l'ouest jusqu'à Aix-la-Chapelle, vers l'est jusqu'à Osnabruck. La production des mines a augmenté plus rapidement encore que Je champ des découvertes : de 1851 à 1875, elle a été portée de 2 millions à 17 millions de tonnes npétriques. Je suis donc autorisé plus que jamais à croire que le bassin houiller de la Ruhr est appelé à devenir en Europe un des principaux centres de l'activité manufacturière.
Ces faits considérés en eux-mêmes, indépendamment de ceux qui se préparent dans la vie politique de l'Europe, annoncent de grands changements dans la constitution sociale de la plaine saxonne. Si les exploitants et les fabricants de la Westphalie ne se montrent pas plus prévoyants qu'ils ne l'ont été depuis 1855, ils déchaîneront sur leur pays les maux qui désolent maintenant les agglomérations manufacturières de l'Angleterre, de la Belgique et de la France : les patrons seront envahis par l'abus de la richesse et les ouvriers par le paupérisme
héréditaire. Déjà même on peut observer quelques symptômes de la désorganisation sociale qui se produit visiblement chez ces trois nations. Sur les houillères de la Ruhr, comme à Elberfeld et à Solingen, les anciens rapports des patrons avec les ouvriers se relâchent ou se brisent. Les ouvriers reçoivent à loyer leurs habitations, de propriétaires étrangers; ils échangent pour un salaire instable leurs subventions traditionnelles; ils commencent à s'inquiéter de leur avenir; enfin, lors des élections politiques de janvier 1877, ils ont montré leurs sympathies pour des hommes qui prêchent ouvertement la rupture des anciens rapports sociaux. Puisse l'esprit traditionnel de la plaine saxonne conjurer le développement de ces dangereuses nouveautés!
Depuis sa grande époque de prospérité, la Néerlande a subi un affaiblissement dont la responsabilité pèse moins sur elle-même que sur ses puissants voisins (v, 2 6). Toute proportion gardée touchant l'étendue relative des territoires, elle reste cependant une des régions les plus peuplées et les plus riches de l'Europe : elle a donc participé aux progrès matériels accomplis en Angleterre et dans l'Occident; et, à cet égard, elle recherche surtout les conquêtes de territoire faites, à l'intérieur, par le dessèchement de sols inondés. La Néerlande s'est également associée aux nouveautés introduites par les peuples initiateurs dans le domaine des idées. Toutefois, dans l'ordre matériel comme dans l'ordre moral, elle se montre souvent fidèle à la tradition; et la population spécialement décrite dans ce volume (v, i ) offre un remarquable exemple de cette qualité. Les Néerlandais n'adoptent au surplus qu'avec le calme qui leur est propre les inventions utiles et les nouveautés dangereuses. Les lettrés, en particulier, sont fort réservés en présence des erreurs propagées
§ 5. CHANGEMENTS DANS LE TROISIÈME GROUPE. 49i
aujourd'hui avec un prosélytisme ardent, en Angleterre, en Allemagne et en France, par les trois écoles de Tévolutionisme, du naturalisme et de la révolution.
TROISIÈME GROUPE : LA GRANDE-BRETAGNE ET SES ESSAIMS DE L'AMÉRIQUE DU NORD.
L'étude des deux premiers groupes du Nord confirme un fait déjà démontré au tome II par celle de l'Orient. Elle enseigne que la paix et la stabilité, vrais symptômes du bonheur, sont assurés d'autant mieux que la nature des lieux se prête moins à la production des richesses. L'histoire de ces mêmes contrées fournit un autre enseignement qui se résume en ces termes : quand la frugalité et la vertu ont établi la prospérité et développé la richesse, on peut en conjurer les abus et même y porter remède au moyen de certaines institutions. Ces vérités prennent un plus haut degré d'évidence quand on complète l'étude des deux premiers groupes par celle de la Grande-Bretagne. J'ai commencé à les entrevoir en 1836, dès l'époque de mon premier voyage en ce pays. C'est pour les graver dans mon esprit que j'ai si souvent repassé le détroit. C'est pour les démontrer que j'ai donné, dans ce volume, une place exceptionnelle à la constitution sociale de l'Angleterre.
Le territoire de l'Angleterre et de la Basse-Écosse se prête beaucoup mieux que les autres régions du Nord à la production et à l'accumulation des richesses. Il produit en quantités immenses le fer et la houille * qui sont aujourd'hui
1. La production delà houille, en particulier, a augmenté pendant la période 1869-1873 à raison de 4 millions de tonnes par année: elle a atteint en 1873 un total de 127 millions de tonnes.
492 ' - ÉPILOGUE De 1877. ~ : .
les principaux moyens d'action de l'industrie manufacturière. Placé en trayers et dans la partie centrale duGulfstream, il emprunte une fertilité exceptionnelle à la chaleur et à l'humidité qui émanent de ce courant. Ses vastes rivages constituent d'ailleurs, au nord de l'Atlantique, le centre principal des grandes voies commerciales. Depuis la fondation de l'heptarchie, les Anglais ont donc été plus portés que leurs voisins du Nord (vi, 1 7) à s'enrichir et à se corrompre. Les époques de prospérité de leur histoire ont été le fruit des vertus solides que les Anglo-Saxons avaient substituées aux brillantes qualités des races celtiques. Les époques de corruption qui en ont été la suite ont toujours eu pour remèdes les institutions qui avaient assuré le succès des conquérants. Les Anglais ont eu le bon sens d'en conserver trois, qui ont été dans le passé et qui restent encore aujourd'hui leurs principaux moyens de réforme.
La première institution est l'alliance intime de l'Église et de l'État. Elle oblige le souverain à protéger le culte public; et elle contraint moralement les gouvernants à en pratiquer les rites. Ces exemples venus d'en haut contribuent beaucoup à soumettre la société entière à l'empire du Décalogue que la religion signale comme le principe de la paix en ce monde et du bonheur dans la vie future.
La seconde institution est l'autorité paternelle fondée sur la famille-souche et le testament. Il suffit de la voir en action pour s^expliquer le pouvoir qu'elle exerce sur les esprits. Selon l'opinion établie, le gouvernement du père et de la mère est le point de départ de toute constitution sociale^ parce qu'il est soutenu à la fois par le IV" commandement de Dieu et par la plus évidente des lois naturelles : il étend son action sur un groupe de sujets qu'aucune autre autorité humaine ne saurait lui disputer;
§ 5. CHANGEMENTS tfÀMÏË TROISIÈME GROUPE. 493
et enfin il les régit avec une légitimité incontestable, juslifiée par Tamour, le dévouement et l'affection réciproque que l'on ne trouve guère au môme degré en dehors de la famille. Sur tous ces points, les témoignages de l'histoire s'accordent d'ailleurs avec ceux des bons modèles contemporains. Chez les peuples prospères de tous les temps, le père et la mère ont été placés au premier rang des pouvoirs sociaux. En dressant les jeunes générations au respect de Dieu et du souverain, ils ont toujours fourni la force qui unit le mieux les esprits et les cœurs.
La troisième institution est cette ferme organisation de la vie rurale, dont le modèle est offert par la Suède et surtout par la plaine saxonne (iv, 17). C'est celle où la population comprend trois classes principales qui correspondent à la diversité extrême de la nature humaine et des besoins sociaux. Ces classes ont pour types le Gentleman^ rural, le paysan et le bordier. Elles sont attachées au sol par des domaines, d'importance fort inégale, qui sont, en quelque sorte, des étapes permanentes par lesquelles une famille, où se transmettent énergiquement les traditions dérivées du Décalogue, s'élève peu à peu de la condition la plus humble aux sommités de la hiérarchie. Le Gentleman exerce ou dirige les services locaux de la justice, de la force armée et de l'administration. 11 cultive personnellement, au moyen d'ouvriers-domestiques, les terres contigués à son habitation ; et il exploite le surplus de sa propriété avec le concours de paysans et de bordiers atta-
A, J'emploie cette expression à défaut de l'ancien mot français Gentilhomme qui, depuis longtemps, implique l'idée d'une condition toute difîcrcnto : colle d'une classe formée dont le recrutement s'opère par la simple transmission du sang. En Angleterre, le mot Gentleman continue h exprimer l'idée d'une classe ouverte, dont la supériorité repose sur la propriété rurale conquise ou conservée par le talent et la vertu, dont la prépondérance sociale dérive du dévouement à l'intérêt public. . -
chés de père en fils à sa famille, en qualité de tenanciers. Les paysans et les bordiers, propriétaires des domaines qu'ils cultivent, forment le principal fond de la population : ils sont libres de toute dépendance hiérarchique, mais unis en fait au Gentleman voisin par les obligations réciproques de patron et de client. Le paysan, secondé par sa famille, exploite son héritage de ses propres mains. Il travaille beaucoup, vit sobrement et communique à ses enfants les mêmes habitudes : il réalise, par conséquent, chaque année une forte épargne ; mais il ne songe point à s'arrondir, car il est entouré de voisins qui, comme lui, ne céderaient à aucun prix la moindre parcelle du domaine patrimonial. Cette épargne a d'ailleurs un emploi fixé par la coutume et engagé presque toujours à l'avance : elle sert à doter successivement les frères et les sœurs de l'héritier, selon l'ordre établi par le départ des émigrants ; en sorte que ces derniers reçoivent la totalité des produits nets, tandis que le premier garde seulement la propriété du fonds. Dans le cours ordinaire des choses, le paysan met ce personnel convenablement doté, dressé au travail et à la vertu, à la disposition des services publics, des arts usuels, des villes et des colonies. Aux époques malheureuses, où les abus de la richesse accumulée et de la culture intellectuelle dégradent les gouvernants et les autres dirigeants, il doit, à son grand regret, livrer cette jeunesse à des milieux corrompus ; mais il garde à son foyer une réserve inépuisable de bonnes mœurs. Quant au bordier-propriétaire, il fait pénétrer en partie jusqu'aux degrés inférieurs de la hiérarchie rurale les qualités du paysan et les forces sociales qui en émanent. Il a moins de ressources et surtout moins de dépendances autour de sa maison, et il communique moins à ses enfants l'esprit d'initiative; mais il porte jusqu'aux plus extrêmes
limites Tapplication au travail, la frugalité et la simplicité des mœurs. Enfin sa famille et les émigrants qui en sortent sont, pour les foyers ou les ateliers du Gentleman, des paysans et des artisans du voisinage, une source abondante de serviteurs honnêtes et laborieux.
Depuis quatorze siècles, les Anglais n'ont jamais abrogé formellement ces trois groupes d'institutions fondamentales; mais, comme les autres peuples du Nord, ils ont prospéré ou souffert selon qu'ils les ont fortifiées ou affaiblies par les idées, les mœurs et les lois écrites. Sous plusieurs rapports, l'affaiblissement de la constitution sociale a marché de front, depuis trois siècles, avec les progrès de la richesse et de la culture intellectuelle ; et il s'est surtout aggravé par les changements qu'a provoqués l'emploi universel de la houille, de la vapeur et des engins mécaniques. Depuis 1836, l'envahissement du mal m'a été surtout signalé, à chaque voyage, par une particularité trèsapparente : par la substitution de l'esprit de nouveauté à l'esprit de tradition. Au début de mes voyages, j'ai toujours constaté l'étonnement, puis le blâme de mes hôtes quand je les consultais sur les idées fausses, alors admises par ceux de mes maîtres qui me semblaient posséder la sagesse. Or ces idées sont dépassées maintenant par beaucoup de lettrés anglais qui ne paraissent pas soulever contre leurs écrits les rigueurs de l'opinion publique. Ces changements s'accélèrent depuis 1855. Les plus dangereux tendent surtout à saper les croyances religieuses et, avec celles-ci, toutes les institutions traditionnelles. L'Angleterre, en effet, possède aujourd'hui les plus célèbres écrivains de l'évolutionisme. Elle devient le foyer principal de l'une de ces trois écoles d'erreur (II, In. 7) qui croient à « la perfection originelle ». L'évolutionisme anglais, en particulier, se flatte de représenter excellemment u la
méthode scientifique »; mais, par une contradietion singulière, il viole tout d'abord cette méthode en adoptant, comme axiomes, des idées préconçues qui ne sont pas démontrées ou qui sont réfutées avec évidence par la nature même de l'homme. ^ :> . ...i Li: : '
Je me garde d'exagérer les conséquences de cette nouveauté; et je vois encore beaucouj) de raisons pour croire que l'Angleterre restera l'un des modèles de l'Europe. Je me rappelle qu'au dernier siècle les classes dirigeantes, après avoir donné dans les erreurs du scepticisme irréligieux, ont été ramenées à la vérité par la réforme de George 111 et surtout par les désastres de la France révolutionnaire. J'ose espérer que les évolutionistes anglais ne pousseront point ma patrie à de nouvelles catastrophes, comme le firent autrefois les déplorables enseignements de Bolingbroke, de David Hume et de Chesterfield. Cet espoir ne sera pas déçu si nos voisins, repoussant par la vraie science certaines idées préconçues, restent pénétrés de l'esprit de réforme qui remédie journellement aux vices évidents de sa constitution sociale (vi, 20; vu, 1 s).
La soumission au Décalogue et le respect de l'autorité paternelle ont été affaiblis par les idées et les mœurs sinon par les institutions. Le mal s'est d'abord fait sentir dans la vie rurale qui, pendant douze siècles, avait été le vrai siège de l'esprit anglo-saxon. Les paysans et les bordiers^ qui étaient les grandes réserves du travail, de la frugalité et de la vertu, ont été remplacés par des fermiers placés dans la dépendance des grands propriétaires et par de simples manœuvres ayant le salaire journalier pour unique moyen d'existence (vm, 17). Les villes se multiplient et s'accroissent avec une rapidité inouïe : elles sont déjà plus peuplées que les campagnes; en sorte que la prépondé^ rance arrive de plus en plus aux hommes qui sont le moins
capables de diriger la société. Les types nombreux de la classe dirigeante qui conservent encore les meilleures traditions ne les transmettent guère à leur héritier : renseignement du foyer patrimonial ne se continue pas dans l'habitation séparée qu'exigent maintenant les jeunes ménages; et il manque complètement aux petits-enfants, élevés loin du grand-père qui garde, dans la solitude, les tombeaux, les images et les traditions des ancêtres (In. s). Des changements considérables ont eu lieu, depuis la renaissance, dans l'organisation religieuse des Iles-Britanniques. Ils continuent à se produire de nos jours, notamment depuis 1855, en donnant au monde d'utiles enseignements. Depuis les catastrophes amenées par les erreurs de Charles I" et par les guerres de religion, l'Angleterre a modifié l'esprit qui présidait à ses anciennes réformes. Dans cette transformation progressive, les gouvernants admettent l'existence simultanée des divers cultes. Ils se préoccupent moins de favoriser celui qui, selon leur croyance personnelle, pourvoit le mieux au besoins intimes des âmes et aux intérêts de la vie présente. Ils ont même des égards particuliers pour les cultes dissidents qui appuient efficacement le règne de la paix sociale, en inculquant à leurs fidèles le respect de l'autorité paternelle et la soumission au Décalogue. L'alliance intime de l'Église et de l'État a toujours été considérée comme un principe d'ordre supérieur, mais qui se modifie dans l'application. En 1688, après de longues discordes, le culte presbytérien a été définitivement institué en Ecosse comme religion d'État, quoique placé sous la protection de souverains anglicans. Depuis 1813, après un schisme intérieur, une partie des presbytériens continue à former l'église nationale de l'Ecosse, bien qu'elle ne comprenne plus la majorité absolue de la population. En 1869, les m. 32
anglicans d'Irlande, qui sont en nombre inférieur à celui des catholiques, ont cessé de constituer une église nationale dans ce royaume. Inspirée au parlement britannique par un sentiment d'équité et de bienveillance, celte nouveauté ne semble pas, jusqu'à ce jour, avoir apporté un avantage positif au culte de la majorité. J'ai entendu des catholiques s'unir aux protestants pour émettre à ce sujet des opinions fort opposées. Les uns pensent qu'on a affaibli les deux cultes en abandonnant le principe salutaire d'une religion d État; et qu'en conséquence il faudrait revenir au passé. Les autres se persuadent que la vraie réforme serait celle qui constituerait sur ses bases naturelles le culte officiel de la majorité, en inculquant aux catholiques d'Irlande les sentiments de loyauté que les presbytériens d'Ecosse accordent maintenant au souverain de l'empire britannique. Si ces questions délicates amènent de nouveaux changements, le parlement continuera, selon toute apparence, à voir, dans l'état de paix sociale, le principal critérium de ses résolutions.
Depuis 1855, des changements considérables, qui datent des premières années de ce siècle, mais dont on ne soupçonnait pas l'existence, se sont manifestés dans la constitution sociale des États-Unis de l'Amérique du Nord. Ils lèvent certains doutes que la méthode d'observation laissait dans beaucoup d'esprits. Ils mettent en lumière l'excellence des trois institutions qui s'ébranlent en Angleterre, mais qui conservent toute leur solidité dans la plaine saxonne. Pour démontrer la force de cet enseignement, il suffit de rappeler en quelques mots les circonstances dans lesquelles se sont créés, puis transformés, les essaims qui apportèrent les premiers rudiments de population aux États-Unis de l'Amérique du Nord.
Les colons anglais, qui vers la fin du xvi^ siècle débarquèrent en Virginie, y amenèrent les trois institutions fondamentales de la mère patrie. Les premiers émigrants établirent l'union intime de l'église anglicane et de l'État, la famille-souche assise sur le testament et le domaine patrimonial, les hiérarchies de voisinage formées par le Gentleman, les paysans et les bordiers; puis, dès le commencement du siècle suivant, ils substituèrent aux engagements volontaires des bordiers européens les engagements forcés des serviteurs nègres venus d'Afrique. Les autres États du Sud furent successivement fondés dans des conditions analogues. Il en fut de même au Centre et au Nord, sauf deux modifications principales qui se produisirent, surtout dans les États de la Nouvelle-Angleterre. Les puritains, chassés d'Angleterre par les persécutions religieuses dirigées contre leur propre culte, érigèrent tout d'abord ce culte en religion d'État; et ils atteignirent ce but par une combinaison qui leur ofi'rait toute garantie. Pour composer le petit groupe qui gouvernait l'État, ils choisirent exclusivement les hommes qui donnaient des témoignages spéciaux d'attachement à leur petite église ; ils n'accordèrent aucun pouvoir aux fidèles peu fervents ; souvent même, ils infligèrent aux anglicans et aux autres dissidents l'ostracisme qu'ils avaient eux-mêmes subi dans la mère patrie. Ils conservèrent intacte la famille-souche et même la hiérarchie rurale, telle que les mœurs l'avaient établie depuis un siècle en Virginie ; seulement ils employèrent les serviteurs nègres en proportion d'autant moindre que la latitude du pays était plus élevée.
La révolte des colonies en 1776 et les événements qui en furent la suite ne changèrent rien en apparence aux trois institutions qui n'étaient que l'expression des idées et des mœurs de tous les États; mais ils semèrent les
germes d'où commence à sortir la désorganisation des États-Unis. Quelques hommes imbus des idées fausses de l'Europe, et à leur tête Franklin et JefFerson, déposèrent ces germes dans leurs actes et dans leurs écrits. Ils jouirent d'une grande popularité; ils exercèrent même sur la direction des affaires une influence prépondérante, parce qu'ils servaient les passions imprudemment soulevées par le roi d'Angleterre et par son ministre; mais, au fond, en ce qui touche la religion, la famille, la hiérarchie sociale et même la souveraineté, ils étaient en contradiction formelle avec l'esprit national que représentait admirablement Washington ^ Ils profitèrent de la confiance qui leur était accordée pour introduire dans les législations locales, et même dans les actes du congrès % des changements et des déclarations contraires à l'opinion de leurs concitoyens. C'est ainsi que, sous l'influence de Jefferson, la législature de la Virginie adopta deux nouveautés sans exemple chez les races anglo-saxonnes : la séparation de TÉglise et de l'État, le partage égal des immeubles dans la succession ab intestat^ c'est-à-dire la négation indirecte du principe fondamental de la famille-souche. C'est ainsi également que la déclaration de 1776 nia le principe de la hiérarchie sociale, et proclama les trois faux dogmes (II, In. 7) que la révolution française a affirmés plus explicitement.
Ces nouveautés dangereuses furent fortifiées pendant les huit années (1801-1809) du gouvernement de Jefferson;
\ . Jefferson était, comme Franklin, un esprit très-perspicace, vicié par les erreurs qui, en 1776, avaient envahi l'Angleterre, l'Allemagne et la France. La décadence actuelle des États-Unis réfute les erreurs et justifie les vérités qu'il a omises. [Voir la Réforme sociale, 5« édition (1874) : 12, iv; 22, v; 50, xvii; 62, XIV ; 65, xxiii; 67, xvi; 67, xviii; 697, m.]
2. Voir le texte cité par M. Claudio Jannet, dans Les Étals-Unis contemporains, S" édition (1877), t. I", p. 28.
mais, chez une race fortement attachée aux traditions anglo-saxonnes, elles ne portèrent point d'abord les fruits qu'elles devaient produire. En 1832, Tocqueville, qui, en vertu de ses idées préconçues, se dispensa de visiter la Virginie où se conservaient le mieux ces. traditions, aperçut à peine le mal qui rongeait déjà la constitution sociale des États-Unis ; et, à ce point de vue, il publia de bonne foi sa Démocratie en Amérique, Il put ainsi pervertir l'opinion de nos classes dirigeantes, et faire naître les fléaux qu'ont déchaînés les révolutions de 18/|8etde 1870. Les erreurs de Tocqueville ne sont reproduites , de nos jours, par aucun écrivain. Depuis 1855 notamment, il ne peut rester aucun doute sur la décadence morale qui a pour symptômes évidents l'abandon rapide des croyances religieuses, la désorganisation des familles, l'antagonisme mutuel des États, la violence des partis politiques, la destruction de toute hiérarchie sociale, la corruption des mœurs publiques et privées. L'œuvre funeste de Franklin et de Jefferson peut donc être jugée aujourd'hui par ces résultats.
On peut encore mieux apprécier le dommage que les États-Unis se sont infligé en abrogeant les trois institutions que l'Angleterre a conservées : il suffit de se reporter à un siècle avant l'époque où la propagation des erreurs de Tocqueville préparait la révolution de 18/i8. Envahie par l'une de ces perturbations momentanées, qu'amène l'abus de la prospérité matérielle, l'Angleterre, en 1745, était désolée par la guerre civile , par le scepticisme irréligieux et par la corruption des mœurs publiques ou privées. Depuis lors elle a retrouvé la paix, les croyances et les bonnes mœurs, grâce à la salutaire émulation de l'Église officielle et des cultes dissidents, grâce surtout à l'exemple donné par un roi honnête homme, à une forte
hiérarchie sociale, fondée sur la famille-souche *. Pendant la même période, les États-Unis offrent au monde le spectacle opposé. Après avoir joui, au point de départ, du bien-élre qu'ils devaient au respect des coutumes de leurs ancêtres, ils sont arrivés, en les abrogeant, à un état de maladie que la mère patrie n'a point subi depuis deux siècles. A la vue d'un contraste si extraordinaire, imprimé à deux fractions de la même race par la pratique ou l'abandon de trois grandes institutions anglo-saxonnes, aucun esprit droit ne saurait plus, en cette matière, rester indécis sur la distinction du bien et du mal.
ENSEIGNEMENTS OFFERTS PAR LE NORD POUR CONJURER LA DÉSORGANISATION DE L'EUROPE
En résumé, le règne du mal, repoussé à l'est et au midi de la mer du Nord, commence à envahir l'Angleterre. Il y apparaît sous deux formes principales, aux deux niveaux extrêmes du corps social. En bas, il crée le paupérisme en détruisant la petite propriété rurale, et surtout en exagérant le régime manufacturier; en haut, il entretient le trouble jeté dans les esprits par une fausse science que l'on prétend substituer aux enseignements de la tradition nationale. Ces souffrances matérielles et morales proviennent de causes complexes qui se ramènent à une seule : les classes dirigeantes ne font pas tout leur devoir.
En Angleterre, cette défaillance des classes dirigeantes a simplement ébranlé la constitution sociale. En Occident,
4- La Réforme sociale, 5« édition (1874) , 34, xxv; 63, ix. La Constitution de l'Angleterre, i, 9i\ n, %M,
§ 6. ENSEIGNEMENTS SUR LA RÉFORME DE l'EUROPE. 503
au contraire, comme l'indique le dernier volume de cet ouvrage, elle a souvent amené une véritable désorganisation. Au point de vue de la paix sociale, les Anglais deviennent inférieurs aux peuples chez lesquels le bienêtre persiste sous l'empire du Décalogue et des coutumes qui en dérivent ; mais ils restent au-dessus de ceux qui l'ont perdu en se révoltant contre la loi suprême, sous l'inspiration de l'esprit de nouveauté. Dans cette situation intermédiaire, ils peuvent voir l'abîme que l'erreur creuse de plus en plus, sans être encore exposés à y tomber. Pour arrêter l'Europe sur la pente où elle glisse, ils sont donc mieux placés que ne le sont les races trop confiantes dans leur état de santé ou trop annulées par la maladie. Les faits que j'observe depuis 1855 justifient cette prévision ; et, à ce sujet, je me borne à citer deux exemples qui me sont personnellement connus.
En 1867, à l'Exposition universelle de Paris, un nouvel ordre de récompenses a été institué en faveur des localités qui conservent le mieux l'harmonie entre les diverses classes de la société, et notamment entre les patrons et les ouvriers des manufactures. Des agriculteurs et des manufacturiers établis dans toutes les contrées, se sont présentés au nombre de six cents à ce grand concours; et les prix y ont été délivrés conformément aux décisions d'un haut jury international. Les manufacturiers anglais se sont distingués, entre tous, par l'approbation énergique qu'ils ont accordée à la nouvelle institution. Ils devanceront ceux des autres pays dans les voies de la réforme, quand l'opinion publique imprimera l'impulsion aux hommes de tradition qui songent à rétablir les coutumes du patronage.
En 1871, il s'est produit en Angleterre une agitation tendant à restaurer la classe des petits propriétaires
ruraux, dont la destruction a été consommée au dernier siècle (viii, 17). Un membre du cabinet se mit à la tête de ce mouvement, en publiant dans le journal le Times une lettre que feu Richard Gobden avait écrite dix ans plus tôt. Dans cette lettre, le célèbre économiste exprimait l'opinion que la France avait, dans plusieurs millions de petits propriétaires, une de ses principales forces; et il admettait implicitement que cette organisation de la propriété était due à la loi révolutionnaire qui a prescrit, en 1793, le partage forcé des héritages. Lés agitateurs concluaient, avec feu Gobden, qu'une loi analogue devait réagir contre les coutumes de transmission intégrale qui prévalent en Angleterre. Consulté sur ce point par un noble pair qui ne repoussait nullement la restauration des petits propriétaires anglais, je n'eus pas de mal à démontrer que la petite propriété, établie sur de solides bases par l'ancien régime français S avait été affaiblie et non fortifiée par le nouveau code; qu'en Angleterre comme en France une loi de partage forcé détruirait la grande propriété, sans créer une petite propriété stable. Ma réponse, traduite par le noble pair, fut publiée dans le Ternes en janvier 1873. Elle provoqua un assentiment qui me fut témoigné par de nombreux correspondants. Je conclus des sentiments exprimés à cette occasion que, quand l'opinion publique sera mieux éclairée, la restauration des petits propriétaires s'accomplira sans qu'il soit nécessaire de rien changer aux excellentes coutumes de succession. Dès à présent, les Land Societies seraient en mesure de rétablir la petite propriété dans les campagnes, comme elles le font aujourd'hui dans les banlieues urbaines (viii, is).
ï. Bibliothèque de la paix sociale. L'organisation de la famille, 2* édition; Iconographie des paysans du Lavedan, Liv. ii. —Arthur Young: Voyage m France pendant les années 1787-1789 (2 vol. in-12, 1860), t. P>-, p. 72.
§ 6 ENSEIGNEMENTS SUR LA RÉFORME DE l' EUROPE. 505
Au surplus, il faut l'espérer, l'Occident n'attendra pas que les Anglais aient terminé leur réforme, pour se mettre en mesure de commencer la sienne. Sur le Continent, la restauration de la paix sociale, au sein de chaque nation, ne devrait être d'ailleurs que le prélude de celle qui rétablira Tharmonie dans les rapports internationaux. Selon les voyageurs qui connaissent le mieux l'extrême Orient, les fécondes populations de ces contrées s'assimilent maintenant, avec une rapidité inouïe, les inventions matérielles et l'organisation militaire de l'Occident. Elles débordent maintenant sur les continents voisins ; elles envahissent, par les travaux de la paix, le Nord de l'Amérique ; elles sont déjà représentées par des disciples studieux dans les écoles où sont enseignés les arts et les sciences de l'Occident. Ces mouvements extraordinaires ont été imprimés, depuis 1855, au grand empire qui est deux fois plus peuplé que l'Europe entière, et qui jusque-là était cité comme le type de l'immobilité. Ils ont été provoqués par quelques milliers de soldats européens, transportés par la vapeur, pourvus d'armes irrésistibles, triomphant de populations innombrables qui ignoraient les nouveaux moyens de transport et conservaient l'usage de la flèche. Mais il est dans la nature des choses que l'impulsion communiquée aux Orientaux reproduise un jour, en sens inverse, les invasions qui marquèrent la chute de l'empire romain. Qui pourrait assurer que des millions de Mongols et de Chinois, amenés par les chemins de fer et munis de quelque nouveau moyen de destruction, ne ravageront pas avant un demisiècle l'Occident, affaibli par la corruption et la discorde? On peut prévoir du moins que ce délai, même secondé par la paix, ne serait pas trop long pour préparer les moyens de résistance, c'est-à-dire pour amortir les haines
qui se développent chaque jour au sein de nos petites nations par l'oubli des lois divines et humaines.
Au milieu des fléaux déchaînés par la violation du Décalogue, quelques milliers d'hommes dévoués, au bonheur de leurs semblables, commencent à ressentir le besoin de remédier aux souffrances actuelles et de conjurer les dangers de l'avenir. Ils voudraient restaurer, dans l'Europe entière, sans distinction de races, les sentiments de solidarité que fit naître momentanément, parmi les chrétiens, l'invasion progressive des musulmans. Pour rétablir la concorde, ils ne prétendent point substituer leurs propres moyens d'action aux institutions traditionnelles qui, en d'autres temps, se montrèrent si fécondes. En fondant leurs Unions de la paix sociale j, ils aspirent seylement à seconder individuellement, sans sortir de leur foyer, de leur atelier et de leur voisinage, les pouvoirs publics qui seront préposés, sous tous les régimes politiques, au règne de la paix. Leur tâche se réduit à enseigner la connaissance des sages coutumes qui défendent jusqu'à ce jour l'Orient et le Nord contre l'antagonisme social développé en Occident. Conformément à leur principe, les Unions resteront un élément imperceptible de la vie privée. Elles rempliront cependant une utile mission au milieu de la confusion actuelle des esprits, si elles attirent l'attention des clergés et des gouvernants sur l'idée juste qu'elles s'efforcent de propager.