PREMIER GROUPE : LES ÉTATS SCANDINAVES
La presqu'île Scandinave, comprenant la Suède et la Norvège, justifie avec un caractère spécial d'évidence, l'une des vérités que je viens de rappeler. Le sol et le climat s'y prêtent moins que dans toute autre région européenne de même étendue à la production des céréales et des autres, moyens de subsistance. Ils restreignent singulièrement les satisfactions que procure la recherche des biens matériels; mais, en revanche, ils assurent la paix et la stabilité que donne le respect de l'ordre moral. Ces deux éléments essentiels de la vraie prospérité ne sont pas dus seulement à la nature des lieux qui empêche les agglomérations d'hommes, ou à l'éloignement des peuples qui déchaînent habituellement sur leurs voisins les fléaux de l'instabiHté et de la guerre : ils sont, en outre, les fruits de certaines institutions qui, à beaucoup d'égards, peuvent ^tre présentées comme modèles aux autres peuples européens.
En Suède, les institutions et les mœurs que l'on doit particulièrement signaler sont celles qui se rattachent à deux résultats principaux. Le premier, la soumission à Dieu et au m. 31
souverain, est assurée par Talliance intime de l'Église et de l*État, par Fascendant d'un clergé remplissant ses devoirs avec prudence et par les services d'une dynastie de rois dévoués aux intérêts du pays. Le second résultat, le bienêtre des ouvriers et Tassislance des pauvres, est obtenu grâce au règne universel de la famille-souche, par le patronage, par la propriété individuelle, par la libre jouissance des productions spontanées, enfin par le régime traditionnel des cautions légales (i, 19) qui rend les patrons responsables de la sécurité de leurs serviteurs et qui conjure efficacement les maux du paupérisme. Ces excellentes institutions ont permis aux Suédois d'adopter les améliorations introduites en Angleterre et en Occident dans les diverses branches d'activité matérielle; mais elles les ont mis à l'abri des influences qui, dans ces pays initiateurs, ont troublé l'ordre moral.
Ainsi, les usines à engins mécaniques, fondées avec prudence, n'ont point développé l'antagonisme qui désole ailleurs les agglomérations manufacturières. La construction des chemins de fer n'a point introduit, dans les locahtés parcourues, les désordres qui émanent presque partout des ateliers nomades de travaux publics.
Le principal changement qu'on observe dans la situation des ouvriers a été amené par ces progrès matériels : c'est le développement du vice spécial aux populations du Nord, l'abus des boissons alcooliques. En ce qui touche les classes dirigeantes, les changements regrettables provoqués par les nouveautés de l'Occident ont été moins apparents. Ils ont été mieux neutralisés par un clergé qui n'entretient pas seulement les habitudes de piété, mais qui excelle à démontrer l'intime connexion établie, par la nature même de l'homme, entre le règne du Décalogue et la prospérité temporelle des familles; qui, en résumé, fait
constamment appel à la foi religieuse et à la raison humaine pour enseigner que l'obéissance à la loi suprême est à la fois le premier devoir et le principal intérêt de toute société. L'accroissement des fortunes privées s'est pro-^ duit, en Suède comme dans l'Occident, par suite du développement imprimé à toutes les branches d activité sociale ; mais il n'a eu pour conséquences, ni l'introduction du luxe dans la vie domestique ni les exagérations banales d'admiration pour la puissance de h l'esprit moderne ». Dans les rapports politiques, qui restent étrangers à cet ouvrage, la sagesse des Suédois n'a pas été moindre que dans les autres rapports sociaux. En 1866, la Suède a transformé l'ancienne Diète qui attribuait quatre représentations séparées aux nobles, aux membres du clergé, aux bourgeois et aux paysans. Ce changement a réduit la représentation nationale à deux Chambres : il a rapproché quelque peu la Suède de l'Angleterre et de l'Occident; mais il a été opéré en dehors de toute pression venue de l'étranger. Il n'a produit que du bien, parce qu'il est dû à un roi animé d'un sage esprit de nouveauté, qui, après de longues études, a réagi contre une exagération de l'esprit traditionnel cher à son peuple. En résumé, depuis que sa nouvelle dynastie de rois a été instituée en 1809, la Suède offre le rare exemple d'une nation qui s'instruit et s'enrichit rapidement, en conservant ses croyances et ses mœurs.
En Norvège, les institutions et les mœurs ont été aussi efficaces que celles de la Suède pour conserver la paix sociale. L'accroissement de la prospérité générale a été le trait caractéristique des changements survenus depuis 1855. Les causes premières de cette prospérité sont plus exclusivement fondées sur l'ascendant social d'un admirable clergé, sur les familles-souches de paysans et sur les pro-
ductions spontanées qui s'offrent partout à des populations moins ag]^lomérées. Les éléments du progrès matériel n'ont guère été fournis par les inventions de l'Occident : ils se sont trouvés surtout dans l'exploitation des forêts et des gîtes minéi'aux. L'événement le plus considérable a été la hausse extraordinaire du prix des bois pendant les années qui ont suivi la guerre de 1870-1871; et ses effets se sont étendus à la population entière. Les paysans en particulier qni forment le fond de cette population, qui ne produiséni guère que les denrées nécessaires à leur subsistance et qui tirent leur principale ressource des forêts contiguës aiix habitations, ont vu, en beaucoup de lieux, doubler leur revenu. Quant aux simples ouvriers, leur salaire dans ces mêmes circonstances s'est souvent accru de moitié. Enfin, en Norvège comme en Suède, les progrès de l'ordre moral n'ont pas toujours suivi ceux de l'ordre matériel; il est même arrive souvent que l'accroissement des ressources s'est transformé en une prime donnée au commerce des boissons spiritueuses. Même au point de vue matériel, Taccroissement momentané des revenus de la propriété et du travail n'a pas été un bien sans mélange; et il a été suivi de déceptions et de souffrances. En résumé, l'Occident a ébranlé la Norvège par le côntre-coup de ses commotions politiques et de ses déplacements brusques de capitaux, plutôt que par l'introduction de ses arts et de ses idées. Il a successivement enrichi et troublé la vie privée des Norvégiens ; mais il n'a introduit aucun changement dans leur vie publique, ou dans les sentiments qui président à leur organisation religieuse et politique. Depuis 1855, et même depuis 1815, la paix et la stabilité régnent dans ces deux branches essentielles de la constitution sociale. Ce respect des deux groupes de traditions qui sont lé plus ébranlées dans la majeure partie de l'Europe distingue éminemment
la Norvège. Il se perpétue grâce au bon sens d'une race de paysans solidement fondée sur 4a famille-souche et garantie contre les atteintes du vice par un travail opiniâtre. Il est dû surtout à rascendant d'un clergé, préservé de la corruption par la discipline et la nature des lieux, fidèle à ses devoirs, associé intimement, par les institutions et les mœurs, à tous les intérêts de la société.
Gomme les deux autres États Scandinaves, le Danemark offre un utile exemple à l'Europe, en conservant les coutumes essentielles à une bonne constitution sociale. L'obéissance aux préceptes du Décalogue éternel demeure partout assurée par l'alliance intime de l'Église et de l'État, parles traditions de la famille-souche, par le pouvoir presque souverain dont jouit le père de famille, par l'existence d'une nombreuse et forte race de paysans, par les coutumes et les lois écrites qui prescrivent l'indivisibilité des domaines patrimoniaux de tout rang. Comme en Suède et en Norvège, le clergé apporte son concours à tous les éléments de la constitution sociale. Il est, selon les cas, un conseiller perspicace et toujours prudent, un auxiliaire actif, un guide universellement accepté. Il s'associe aux événements mémorables qui s'accomplissent à chaque foyer; et il seconde les familles dans l'œuvre de protection ou d'assistance nécessaire à leurs membres. Il dirige ou contrôle tous les degrés d'un enseignement scolaire, dans lequel on concilie l'initiation à toutes les vérités historiques, littéraires ou scientifiques, avec la soumission aux prescriptions de Dieu et du souverain. Enfin, après avoir constaté par le sacrement de la Confirmation que les jeunes adultes sont dignes d'entrer dans la vie civile, il les suit avec une sollicitude affectueuse dans le cours de leur carrière. Pendant les loisirs que lui laisse le service du culte, il est toujours prêta leur donner, jusqu'à la fin de
cette vie, des conseils, des encouragements et des consolations. Placés sous un climat doux, possesseurs d'un sol fertile et d'une grande étendue de côtes poissonneuses, guidés d'ailleurs par un bon système d'enseignement, les Danois marchent de front avec l'Occident en ce qui touche le progrès de la richesse et de la culture intellectuelle. D'un autre côté, restant soumis à la loi morale, ils n'ont pas été conduits à abuser de ces dons : les riches demeurent pour la plupart fidèles aux habitudes simples de leurs ancêtres; les classes populaires restent plus sobres que celles de leurs voisins du Nord; les lettrés ne s'associent point aux erreurs propagées, avec un prosélytisme acharné, par certains écrivains en renom des Iles-Britanniques, de la France et des États allemands. La constitution sociale du Danemark offrirait donc l'alliance rare de l'esprit progressif et des sentiments conservateurs si les passions politiques déchaînées par le régime parlementaire n'avaient pas converti en un antagonisme dangereux les sentiments qui, en 1855, tendaient déjà à détruire l'équilibre établi parla tradition, dans les diverses parties du royaume, entre les grands propriétaires et les paysans. Le plan de cet ouvrage ne comportant point l'exposé des luttes politiques, je me borne à signaler le résultat qui, depuis 1848, trouble l'ancien état de paix sociale. Beaucoup de grands propriétaires s'inquiètent de la loi qui les autorise à vendre cette partie de leurs majorats fonciers qui doit être concédée à des tenanciers à vie, appartenant à la classe des paysans (ii, 20). A la vue des appétits manifestés dans le parlement, ils craignent que cette autorisation ne soit un jour convertie, par une nouvelle loi, en obligation formelle. Ils prévoient que, ce cas échéant, le prix de leurs domaines serait avili ; et cette perspective amène des aliénations immédiates qui sont loin d'être volon-
taires. Cette atteinte portée à la tradition et au droit de propriété affaiblit les sentiments d'union qui forment en quelque sorte le ciment de tout édifice social, et qui sont particulièrement nécessaires à un petit État, placé au contact de races fortes et envahissantes. Les événements accomplis dans le Slesvig devraient être un utile avertissement pour les paysans novateurs. Dans le nord de ce duché, peuplé exclusivement de Danois, comme dans le midi où abondent les Allemands, toutes les familles restent unies dans chaque voisinage. Les grands propriétaires, les paysans et les bordiers conservent les excellents rapports sociaux que j'ai décrits pour la plaine saxonne ( iv , 17). Tous restent également attachés aux coutumes qui assurent, aux trois degrés de la hiérarchie rurale, la stabilité des patrimoines. Elles voient donc avec inquiétude les passions qui se développent à Copenhague parmi les députés de la Chambre basse. Dans de telles circonstances, le Danemark ne doit point aggraver, par une crise sociale, ses embarras politiques. A l'esprit de discorde importé de l'Occident avec les nouveautés parlementaires, il doit substituer l'esprit de paix que la tradition a maintenu dans les deux autres États Scandinaves.