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SUR LA CONSTITUTION SOCIALE DE LA SUÈDE

Les Suédois, comme les races de l'Orient, possèdent les trois éléments fondamentaux du bien-être (II, In. i). Ils ont en abondance les productions spontanées du sol et des eaux, une forte organisation de la famille, le respect du Décalogue éternel. D'autres nations européennes offrent à un plus haut degré que la Suède la richesse et la puissance politique; quelques-unes l'emportent sur elle par le développement qu'elles ont donné à certaines cultures intellectuelles; aucune ne s'est mieux assuré les trois conditions principales de la prospérité.

L'un des caractères distinctifs du territoire suédois est l'immense proportion du sol et des eaux plus ou moins disponibles, sur lesquels les populations du voisinage peuvent se procurer, à titre gratuit, une grande variété de productions spontanées. Le sol de la Suède se subdivise en effet comme suit :

hectares.

Forêts dont les 8 dixièmes appartiennent aux particuliers iS millions.

Friches à végétaux herbacés et ligneux, ou stériles 17

Lacs, rivières et marais 4

Cultures, comprenant 4 dixièmes de prairies fauchées 5

Total 44

A son extrémité méridionale et à l'Oriont, la Suède a pour limites des rivages maritimes dont la longueur atteint 2,500 kilomètres. Les pêcheurs établis sur ce littoral exploitent avec

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leurs barques une surface de pêche d'environ 2 millions d'hectares : ils ajoutent ainsi un supplément considérable auK ressources alimentaires fournies spontanément par le territoire proprement dit.

La Suède appartient à cette région froide de l'Europe qui, depuis les premiers âges de l'histoire, conserve comme l'Orient les meilleurs éléments de l'ordre moral. Comprise entre 55et 69 degrés de latitude Nord, c'est-à-dire dans ces zones polaires qui, sur les autres parties des deux hémisphères, sont presque toujours glacées, elle est préservée des ardeurs solaires, tout en participant aux productions essentielles de la région tempérée. Gomme les Iles Britanniques, le nord de la France, la Belgique, la Hollande, le Hanovre, le Danemark et la Norvège, elle doit cet avantage aux Ilots et aux vents du Gulf-stream, ces précieux véhicules de chaleur et d'humidité. Toute la Suède est propre à l'élevage du bétail. La partie centrale, formant les deux tiers du territoire, amène à maturité le froment, le seigle, l'avoine et l'orge. A l'extrémité méridionale mûrissent, en outre, les fruits de l'Allemagne du Nord. Même au delà du cercle polaire, les paysans ont avantage à cultiver l'orge, sauf à soumettre souvent leur récolte à une dessiccation artificielle. La côte occidentale reste ouverte toute l'année à la navigation maritime. Pendant deux mois au moins au Midi, pendant six ou sept mois au Nord, une neige ferme couvrant le sol, les lacs et le littoral établit dans toutes les directions ces moyens économiques de transport qui sont signalés pour la Russie (II, tii,i). Pendant l'été, des communications encore plus économiques sont fournies par le littoral maritime, par les lacs et par les fleuves qu'alimente la fonte des neiges.

La Suède n'avait au milieu du xviii^ siècle que 1,800,000 habitants : malgré les épreuves qu'elle a depuis lors subies, ce nombre s'élève aujourd'hui à 3,500,000. L'émigration annuelle porte seulement vers l'Amérique du Nord quelques milliers de personnes. Ce nombre augmentera vraisemblablement, surtout aux époques de mauvaises récoltes ; cependant il est probable qu'à l'avenir la population s'accroîtra à l'intérieur plus rapide-

ment encore que dans le passé. Cette population n'entre qu'en proportion de 10 pour 100 dans la formation des villes. Elle est généralement disséminée dans des habitations isolées, au milieu des champs cultivés, sur la lisière des forêts et sur le bord des fleuves, des lacs et de la mer ; dans ces conditions, elle tire à titre gratuit des sols disponibles et des eaux: une grande quantité de combustibles, de bois d'œuvre, d'herbes, de foins, de gibier^ de poisson, de champignons et de fruits-baies. Ces ressources concourent au bien-être des familles beaucoup plus que ne l'indique la présente monographie. Celle-ci, comme celle qui la suit, appartient, en eflet, à un groupe d'ouvriers qui sont accumulés en grand nombre sur un centre important d'industrie minérale; et cette circonstance exceptionnelle restreint la part de chaque famille. Les populations de la Suède possèdent donc au même degré que celles de l'Orient le bien-être qui est dû à l'abondance de ces produits. Elles ne sont pas inférieures aux races orientales en ce qui touche les deux autres éléments principaux du bonheur des sociétés (II, In. 2). Toutefois, s'il y a analogie entre les trois éléments essentiels de la constitution sociale des deux régions, il n'y a pas identité. Les difl'érences du territoire et du climat entraînent des changements considérables dans la nature des productions et dans l'organisation des familleSc A ces changements correspondent des modifications importantes dans les idées, les mœurs et les institutions.

Au milieu des splendides herbages qui, aux frontières de l'Asie, forment les Steppes de a terre noire » (II, i, 17), le chef de famille n'est attaché à aucun point spécial de ces plaines uniformes. Il peut augmenter à volonté ses moyens de subsistance ; et, pour atteindre ce but, il lui suflit de laisser croître ses troupeaux et de donner plus d'étendue au circuit qu'ils parcourent de proche en proche. C'est ainsi que chaque patriarche, parvenu au terme de sa vie, est habituellement entouré de quatre générations qu'il a gouvernées, avec une autorité absolue, selon la tradition qu'il avait reçue des ancêtres, et qu'il a tenues soumises aux prescriptions du Décalogue éternel. Sous ce régime patriarcal, rien n'encourage l'esprit de nouveauté qui anime, chez

toutes les races, les femmes et les jeunes gens. La mort du chef de famille ne trouble même en rien la continuité des traditions, car le commandement passe successivement aux frères survivants du défunt, avant d'être attribué à l'ainé de ses fils : dans ces conditions, l'autorité permanente de la vieillesse arrête l'essor de toute innovation. Les essaims qui se détachent des familles prospères se placent eux-mêmes sous la direction des vieillards expérimentés : ils ne sont qu'un dédoublement de la communauté où ils ont grandi ; et ils en propagent la coutume dans les régions dépeuplées accidentellement par les abus de l'esprit de nouveauté ou par le ravage des fléaux naturels (II, In. 5). En présence de pâturages et de pérégrinations invariables comme le sol et le climat, l'attachement à la tradition ne saurait être appelé « routine » : c'est un témoignage de sagesse. Les historiens de l'antiquité ont justement signalé comme « modèles » les races qui vivaient dans ces conditions depuis les premiers âges. Les voyageurs admirent encore ceux de leurs descendants qui ont perpétué jusqu'à nos jours les plus pures traditions de la famille patriarcale (II, In. 3).

Dans les régions du Nord, et en particulier dans la grande presqu'île Scandinave, la nature des productions spontanées et le régime des travaux fixent chaque famille sur une localité très-circonscrite. C'est ainsi que le pêcheurest attaché au rivage, maritime ou lacustre, où se trouve l'abri de sa barque et de ses engins; l'agriculteur, à son champ, à sa prairie et à son pâturage; le bûcheron ou le charbonnier, à une section de forêt; le mineur, à son filon métalUfère; le fondeur, à son fourneau. Tous ont pour propriété caractéristique des habitations fixes dont la répartition est souvent subordonnée à celle de la principale production spontanée. C'est ce qui arrive, par exemple, pour le poisson, qui joue, dans les constitutions sociales du Nord, le même rôle que l'herbe dans celles de l'Orient. Sous ce rapport, la pêche du saumon exerce une influence de premier ordre parmi les races du Nord décrites dans ce volume. Depuis un temps immémorial, les Suédois et les Norvégiens tiennent grand compte de cette précieuse ressource dans la direction imprimée au défrichement du

territoire. Ils construisent de préférence leurs habitations à proximité des nombreuses rivières et surtout des cascades où le saumon vient, de lui-même, se prendre dans des pièges simples et ingénieux. Il n'est pas rare de rencontrer, dans les charmantes clairières des forets, une famille qui récolle chaque année, sans effort, 20,000 kilogrammes de celte excellente nourriture. Les sédentaires du Nord reçoivent ainsi directement, de la libéralité des agents naturels, la nourriture que les Nomades de l'Orient doivent recueillir par des pérégrinations continuelles, avec le concours de leurs troupeaux.

Dans ces conditions, les moyens de subsistance ne peuvent s'étendre avec autant d'élasticité que dans la vie nomade. La famille a une existence d'autant plus facile qu'elle demande moins d'aliments à la localité où elle est fixée. Elle est donc comparativement fort réduite en nombre. Elle ne dispose plus d'une génération de vieillards pour perpétuer les traditions de l'ordre moral et pour conjurer parmi les jeunes gens les exagérations de l'esprit de nouveauté. Toutefois, à défaut de la famille patriarcale, «la famille-souche» pourvoit admirablement à cette nécessité qui s'impose à toutes les races prospères. Sous l'empire de conditions invariables comme la nature des lieux, cette partie du problème social est résolue, dans la péninsule Scandinave, depuis une haute antiquité : les anciens Grecs, qui avaient des rapports suivis avec « les Hyperboréens », voyaient en eux, comme chez les pasteurs nomadesde l'Orient (II, In. 3), une des sources de la vertu. Les peuples du Nord n'ont jamais perdu ces traditions ; et, dans l'ère moderne, ils ont fondé par l'émigration de leurs rejetons les plus solides constitutions sociales de l'Europe.

Aujourd'hui, sous le régime de la famille-souche, le développement de la population est dû encore, en partie, au défrichement des forêts. Les jeunes ménages, suédois ou norvégiens, sortant des anciennes maisons, se chargent ordinairement de ce dur labeur. Ils s'établissent, autant que possible, à proximité d'une rivière poissonneuse, d'une clairière offrant les premiers rudiments d'une prairie, et des grands arbres qui doivent fournir

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les matériaux de l'habitation. La majeure partie de la dot est eniployée à rassembler les vivres et à rétribuer les auxiliaires qui aident le ménage à abattre ces arbres et à les transporter. Les blocs ont un diamètre qui dépasse 35 centimètres; ils sont superposés, après un léger équarrissage sous forme de rectangle, et assemblés à mi-bois par leurs extrémités. Le toit, formé d'une charpente fort simple, est couvert habituellement, selon la nature de la forêt, soit en bardeaux de bois résineux, soit en écorce de bouleau, c'est-à-dire en matériaux fournis par le défrichement. A partir du moment où le premier abri est créé, le jeune colon (Nybygge) commence les travaux qui doivent être accomplis en proportions croissantes, par ses propres bras et à l'aide des ressources tirées du sol ou fournies par les bestiaux. Les travaux de premier établissement continuent, pendant une longue suite d'années, aux moments que ne réclament pas impérieusement l'élevage du bétail, les soins de l'assolement ou de la fenaison et le transport des produits. Parmi ces travaux figurent successivement la construction des étables et des autres dépendances de la ferme, la confection des clôtures qui défendent les champs et les prairies contre la dent des bestiaux lâchés dans la forêt ou les friches, la lente et pénible extraction des racines et des pierres qui gênent l'action de la charrue ou de la faux, l'amélioration progressive des chemins d'été qui mettent en communication la ferme avec l'église et le marché, l'achat successif ou la confection des objets de mobilier, a mesure que s'étendent les besoins et les ressources de la famille. Plus tard, le colon, solidement attaché au sol, songe à construire près de l'église une petite maison ou un simple abri, où il peut tout au moins remiser sa voiture, les jours où la famille assiste au service divin.

Vingt années environ sont employées a compléter cette créalion du foyer domestique et de l'atelier rural. Pendant ce temps, les époux ont rempli une tâche non moins essentielle : ils ont élevé de nombreux enfants soumis au Décalogue éternel et pénétrés des sentiments que font éclore la crainte de Dieu, le respect des parents et le dévouement à la patrie. Il ont alors le devoir d'assurer la perpétuité de leur œuvre en instituant un

ÉLÉMENTS DIVERS DE LA CONSTITinON SOCIALE. M

héritier qui, après les avoir secondés dans la dernière moitié de leur vie, leur fermera les yeux et transmettra à une nouvelle génération les bonnes coulumes du foyer avec les traditions de la race. Ce choix, à défaut d'un acte écrit, est proclamé par le mariage qui établit, à côté des parents, le futur chef de famille. Ce jeune ménage jouira d'un sort bien plus doux que ne Fa été celui du père qui a créé le domaine. Il n'aura plus à surmonter les difficultés du défrichement : il devra simplement féconder par un travail régulier la création qui a imposé aux parents tant de soucis et de fatigues. Cependant l'héritier a en perspective de lourdes charges qui n'ont point pesé sur le fondateur du domaine. Il doit comprimer tout d'abord en lui-même l'esprit d'indépendance naturel à la jeunesse ; puis rester pendant de longues années soumis à ses parents, et les assister dans leur vieillesse. 11 n'a pas seulement à pourvoir à l'éducation et à l'établissement de ses propres enfants : il est tenu de remplir ces devoirs à l'égard de ses frères et de ses sœurs et, même après la mort du père commun, de continuer les fonctions de patronage et d'assistance dévolues par la tradition au chef de famille.

Ainsi constituée selon le meilleur type des races du Nord, la famille-souche diffère des familles patriarcales de l'Orient par des caractères importants. Le pouvoir ne passe pas, d'une génération à l'autre, par degrés insensibles: il saute brusquement du père à rhéritier. Les rejetons ne sortent pas groupés en un essaim compacte qui n'est que le dédoublement de la maison-mère et qui est pénétré du même esprit ; ils émigrent successivement à mesure que les dots, fruits du travail et de la frugalité, sont constituées grâce aux efforts combinés du père, de l'héritier et des futurs émigrants. Les nouvelles familles n'ont pas pour unique élément d'activité l'exploitation d'une Steppe par l'industrie pastorale : elles s'adonnent aux innombrables travaux de la vie rurale et manufacturière. Enfin, ces travaux, loin d'être invariables comme ceux de la vie pastorale, offrent une multitude de procédés dans chaque industrie, et se perfectionnent sous l'influence d'inventions auxquelles l'expérience et le raisonnement n'assignent aucune borne. Sous ces influences

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réunies, la constitution sociale offre moins de garanties à Tesprit de tradition ; mais elle satisfait mieux aux légitimes aspirations de l'esprit de nouveauté. Ces tendances peuvent être exagérées dans les nouvelles maisons; mais elles ont pour contre-poids les échecs infligés parles innovations imprudentes, en même temps que les succès et l'exemple traditionnel des anciennes maisons. Gomme on le voit dans les derniers volumes de cet ouvrage, Tempire de la tradition est plus sérieusement compromis chez les races à familles-souches habitant des climats plus doux, des sols plus fertiles et des rivages plus rapprochés des grandes voies commerciales. L'esprit de nouveauté appliqué aux sciences physiques et à l'exploitation des arts usuels développe tellement la richesse, la culture intellectuelle et la puissance, que la société est, tôt ou tard, envahie par l'orgueil. Le peuple se persuade qu'il n'a plus besoin de Dieu; et, dès lors, il oublie les prescriptions du Décalogue. Chez les nations sédentaires ainsi favorisées par la nature des lieux, une bonne organisation des familles ne suffit pas pour conserver la tradition de la loi morale. L'établissement d'un culte régulier et le concours d'un clergé digne de sa mission sont nécessaires pour assurer parmi elles la paix et la stabilité. Après l'ère de scepticisme, amenée par la prospérité passagère du xvii^ siècle, et à la vue des maux déchaînés par le vice et l'erreur, les classes dirigeantes de la Suède ont senti le besoin de revenir à Dieu. Secondées par un clergé appartenant à la branche luthérienne du christianisme, possédant l'affection et le respect des populations, elles ont rétabli un bienêtre temporel qui se reconnaît à plusieurs traits fort apparents. La paix sociale n'est plus troublée ni par les luttes politiques, ni par les discordes religieuses. L'accord de la foi et de la raison se manifeste dans toutes les parties du corps social. La souveraineté de Dieu, comme celle du roi, est un élément constitutif de la nationalité. Les Suédois jouissent des bienfoits émanant de l'unité de croyance, car le nombre des dissidents n'excède pas parmi eux la proportion d'un millième. L'opinion publique n'admet pas seulement, comme règle générale, que le christianisme fait partie de la constitution du pays : elle ne

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classe au nombre des vrais Suédois que les personnes qui, parvenues à l'âge adulte, ont fait preuve de connaissances suffisantes en matière de religion et ont reçu de la main de l'évêque le sacrement de la confirmation. Enfin, on rencontre rarement au sein des classes éclairées le scepticisme irréligieux que les lettrés de la France et des États allemands propagent aujourd'hui dans l'Occident.

LE RÉGIME DU TRAVAIL, EN 1845, DANS LES QUATRE CATÉGORIES d'aTELIERS SUÉDOIS.

Au moment où l'Auteur recueille les matériaux de la présente monographie, les ateliers de travail de la Suède se rattachent à quatre organisations principales, savoir : 1° l'industrie domestique; 2° la grande industrie nationale; 3° les anciennes corporations d'arts et métiers; k"" les nouvelles usines à engins mécaniques.

L'industrie domestique a, pour ouvriers permanents, les membres de la famille, c'est-à-dire les chefs du ménage, les enfants, les parents célibataires et les serviteurs. Elle a, en outre, pour ouvriers auxiliaires, les voisins qui, à certaines époques de travaux urgents, viennent prendre part, à charge de revanche, aux a corvées récréatives ». Chez les familles les moins aisées, dont le chef et l'héritier ont pour occupation principale les travaux exécutés dans l'atelier d'un patron, l'industrie domestique a pour sièges le foyer, ses dépendances et toutes les localités du voisinage où les femmes et les enfants ramassent, cueillent, pèchent ou chassent les productions spontanées (i7). Chez les familles occupant un rang plus élevé, notamment chez les paysans, propriétaires ou tenanciers d'un domaine rural, chez les artisans ruraux ou urbains fabriquant pour une clientèle, l'industrie domestique se confond avec l'industrie principale. L'industrie domestique constitue, en Suède, la principale branche de travail, car elle pourvoit directement aux besoins essentiels III. 3

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des populations les plus nombreuses, notamment à la construction et à l'entretien des habitations et des mobiliers, à l'acquisition et à la préparation des aliments, à la confection des vêtements, à la fabrication et à l'entretien des outils nécessaires à presque toutes les variétés du travail domestique. Les produits de ces branches de travail sont, pour la majeure partie, destinés à la consommation des familles qui les fabriquent; mais ils sont aussi l'objet d'un commerce exercé au moyen du colportage. Au premier rang figurent ces solides étoffes de chanvre, de lin, de coton et de laine qui constituent, dans chaque province, un des traits originaux du vêtement des populations. En 1845, pendant son séjour en Suède, l'Auteur a vu commencer la révolution qui porte les classes inférieures à remplacer ces précieuses étoffes par les produits des nouvelles usines. Mais il y a lieu de penser que les Suédois auront encore moins de motifs que les Occidentaux pour céder, en cette matière, à l'empire de la mode et à Tattrait du bon marché. Les ouvriers européens trouvent avantage, pour la plupart, à conserver l'industrie domestique qui concourt à la confection des vêtements. Ils ont doux raisons principales pour rester, en cette matière, fidèles à la tradition. D'abord ils assurent en tout temps à leurs bras un travail utile que rien ne saurait remplacer. Ensuite, quand on calcule la valeur des anciennes étoffes domestiques d'après celle des étoffes nouvelles de même aunage qui pourraient les remplacer, il semble à la vérité que le salaire gagné par la famille est fort peu élevé, mais il en est autrement dès qu'on fait entrer en ligne de compte la durée et surtout la qualité hygiénique des vêtements.

La grande industrie nationale a une origine fort ancienne. Elle remonte au moins à ces premières époques de l'histoire qui nous montrent les races Scandinaves attachées par petits groupes à des chefs nombreux exploitant des domaines ruraux sur les rivages de la mer du Nord et de la Baltique. On peut se représenter la constitution de ces domaines par celle que les Normands, les Danois, les Jutes, les Angles et les Saxons établirent successivement à partir du v" siècle, en envahissant l'Angleterre, le nord de la France et les rivages où débouchent le Rhin et la

Meuse. La majeure partie du territoire conquis était subdivisée en petits domaines cultivés par le père de famille et son héritier. Le reste, attribué aux chefs des conquérants, était exploité en grands domaines, soit directement avec le concours de serviteurs attachés à la maison, soit sous un régime de concessions permanentes faites à diverses classes de tenanciers. Ces sortes de grands domaines ruraux jouent encore de nos jours un rôle important dans la constitution sociale de la Suède. Ils se transmettent pour la plupart intégralement, sous un régime de substitutions, dans les familles de la noblesse. Les grands domaines forestiers et métallurgiques se conservent dans les mêmes conditions. C'est à un des plus beaux; types de ces derniers domaines qu'est attachée la famille décrite dans la présente monographie.

Les anciennes corporations d'arts et métiers appartiennent presque exclusivement aux agglomérations urbaines. Elles ont surtout pour objet les industries manufacturières qui fournissent les produits destinés au vêtement, à l'ameublement et à l'habitation. Elles comprennent, dans toute l'étendue de la Suède, environ 20,000 ateliers. Le maître qui est à la tête de chaque atelier travaille de ses propres mains, et parfois sans le concours d'aucun autre ouvrier. Dans chaque ville, les maîtres d'une même profession forment une corporation fermée, où le nombre des membres est souvent limité par une coutume qui remonte au moyen âge et qui se modifie, sous ce rapport, par l'accord de la corporation et de la municipalité. Cette limitation du nombre des maîtres est instituée à la fois pour prévenir les exagérations de la concurrence et les inconvénients d'une fabrication défectueuse. Les maîtres, avant d'être admis, ont dû faire preuve d'aptitude devant des juges délégués par la corporation, et ils ne peuvent entrer en exercice que quand ils ont obtenu d'un ancien titulaire la cession d'une maîtrise.

Dans certaines professions, notamment dans celles qui ont pour objet la ferronnerie et, en général, le travail des métaux, le maître est secondé par un compagnon ou un apprenti, souvent par l'un et l'autre. Ces auxiliaires sont souvent choisis parmi les

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enfants ou les neveux du maître; mais, alors même qu'il en est autrement, ils sont logés à son foyer et admis à sa table; ils font réellement partie de la famille, comme tous les « serviteurs de la maison », dans les deux précédentes catégories d'ateliers. Après un temps d'épreuve qui peut s'élever à cinq années, l'apprenti est admis au grade de compagnon quand il en a été jugé digne par les délégués de la corporation, ou quand le maître lui a délivré un certificat d'aptitude. Selon l'usage, le jeune compagnon entreprend alors le a tour de Suède, de Danemark ou d'Allemagne », afin d'apprendre les finesses du métier chez les maîtres renommés de ces régions. Avant de partir, il s'affilie à une association distincte de la corporation des maîtres et constituée comme les « compagnonnages » qui subsistent encore en France pour le même but, c'est-à-dire pour assister les compagnons de certains métiers pendant leur séjour dans les villes où ils vont chercher un complément d'instruction. Revenu en Suède, le compagnon peut encore demander divers services, et notamment des moyens de placement, à l'association; mais il cesse d'en faire partie dès qu'il entre en ménage.

Les corporations d'arts et métiers introduites en Suède au moyen âge, à l'imitation des exemples donnés par les États allemands et les villes hanséatiques, se sont graduellement fortifiées par les coutumes locales jusqu'en 1669, où elles devinrent l'objet d'une loi édictée pour l'ensemble du royaume. Dans la seconde moitié du xvnf siècle et surtout depuis 1815, elles déclinent sous diverses influences, appuyées par les intérêts généraux de la société. Les services qu'elles rendaient autrefois sont, en effet, balancés par des inconvénients qui deviennent chaque jour plus sensibles. Au moyen âge, lorsque les villes devaient pourvoir seules aux services de la paix sociale, les corporations étaient nécessaires pour prévenir les imprudentes agglomérations d'ouvriers à existence précaire qui l'auraient troublée : mais cette nécessité est moins sentie, à mesure que les gouvernants de l'État se montrent plus enclins à se charger de ce soin. A l'origine, les corporations étaient le seul moyen de fournir au commerce certains produits utiles : il en est autrement

de nos jours. Les nouvelles usines d'Angleterre, de France et des États allemands modifient cette situation : elles livrent les mêmes produits à des prix moins élevés. Les corporations se trouvent ainsi amenées à réclamer la protection de lois fiscales, et elles se mettent en contradiction avec l'intérêt public. De tout temps, les corporations ont importuné le gouvernement central, pour la garantie de leurs monopoles. Elles voient avec jalousie les concurrences que la force des choses crée hors de leur sein pour les besoins spéciaux des campagnes et des grandes industries nationales; et les réclamations se multiplient depuis que le gouvernement central autorise l'établissement des usines à engins mécaniques, car celles-ci envahissent de toutes parts le domaine que la coutume avait institué en faveur des corporations urbaines. Dans ces conditions, le gouvernement central ne peut guère conserver le régime établi par la coutume : celle-ci est constamment battue en brèche par des influences prépondérantes; et les corporations elles-mêmes n'ont point un intérêt réel à demander que l'autorité publique se compromette pour maintenir le monopole qui leur échappe (i9 et 20).

Les nouvelles usines à engins mécaniques ont acquis en Suède un assez grand développement. Elles ont surtout pour objet la fabrication des tissus de laine, de coton et de lin ; et elles pourvoient, dans une proportion considérable, aux besoins des populations. Le progrès de ces branches d'industrie est dû en partie aux préoccupations qui portent les gouvernements européens à provoquer l'introduction des nouvelles méthodes de travail adoptées dans les pays étrangers dès le xviF siècle. C'est ainsi, par exemple, que les gouvernants de la Suède favorisèrent par des primes l'élaboration et même la production de la soie. La Suède n'extrait de son territoire que des quantités insignifiantes de houille, et elle tire de la Grande-Bretagne celle qui est nécessaire à ses besoins. Les nouvelles usines se sont donc développées dans des conditions fort différentes de celles qui régnent en Angleterre ctdansles régions contiguës de l'Occident. Elles ne demandent qu'exceptionnellement la force motrice aux machines à vapeur : elles la trouvent dans les chutes d'eau

réparties avec une abondance extrême sur le territoire, notamment sur les rivières du Centre et du Nord. Il s'en faut de beaucoup cependant que les engins mécaniques aient remplacé partout le travail des bras. Même dans le voisinage des plus belles chutes d'eau, dans les provinces septentrionales, le filage et le tissage du lin et des autres matières textiles continuent à pourvoir aux besoins des populations. L'industrie domestique garde, malgré la concurrence des machines, une solidité à toute épreuve : elle contribue dans une large mesure à l'aisance et à la stabilité des familles- souches.

SUR LA RÉFORME, ACCOMPLIE EN 18l6, POUR CONCILIER LA PAIX DES PATRONS AVEC LA SÉCURITÉ DES OUVRIERS.

Sous l'inspiration des idées importées de la Grande-Bretagne et de l'Occident, une partie de la classe dirigeante réclamait depuis longtemps l'abolition des corporations d'arts et métiers : elle appuyait surtout ces réclamations sur « le principe de la liberté du travail » . Les partisans du régime établi répliquaient justement que le prétendu principe de liberté doit être subordonné, pour le travail comme pour les autres intérêts sociaux, à des principes d'ordre supérieur. Ils appuyaient cette résistance sur les droits créés par la coutume et sur le devoir d'assurer la paix publique; mais, s'ils étaient irréprochables dans l'énoncé de leur doctrine, ils en faisaient, dans l'espèce, une fausse application.

En 1845, à l'époque où l'Auteur étudiait, dans les villes suédoises, les corporations d'arts et métiers, ces institutions étaient condamnées par l'expérience et la raison. Il convenait de les abolir par les motifs mêmes que leurs défenseurs alléguaient pour les c( nserver.

En effet, on ne pouvait repousser la réforme en invoquant l'autorité de la coutume, car celle-ci était détruite, dans son essence uême, par les inventions mémorables qui donneront,

dans rhîstoiredu travail, une place exceptionnelle au xix* siècle. Les méthodes de fabrication étaient changées, dans les métiers les plus importants, par Tintervention simultanée des engins qui façonnent les matières brutes, et des machines à moteurs inanimés qui mettent ces engins en action. Le prix de revient des produils fabriqués par les machines était beaucoup moindre que celui des produits similaires livrés par les ateliers à bras. Le gouvernement fermait donc le débouché des corporations, quand il autorisait la création des nouvelles usines; et, d'un autre côté, il ne pouvait refuser cette autorisation sans priver le public des avantages que lui apportait une transformation féconde de l'ordre matériel.

On ne pouvait davantage conserver le monopole des corporations en le signalant comme indispensable au règne de la paix publique. Le régime établi avait, à la vérité, conjuré pour le passé les désordres qu'aurait pu engendrer, dans les villes de fabrique, l'agglomération exagérée des populations ouvrières. La paix régnait dans ces villes; mais la guerre se déchaînait et mettait en lutte les diverses régions du territoire, à mesure que se multipliaient les nouveaux ateliers dont la nécessité était démontrée par les succès de la Grande-Bretagne et de l'Occident. Chaque jour le gouvernement se trouvait en présence de questions insolubles : il était requis d'accorder aux nouvelles usines des autorisations qui avaient le double caractère de l'arbitraire et de la nécessité; et il devait en outre remplir la fonction essentielle à toute autorité publique, c'est-à-dire apaiser, en l'absence de toute règle, les conflits qu'il faisait naître lui-même par ces autorisations. Dans cette situation, le gouvernement suédois prit les mesures qui pouvaient mettre fin à la difficulté avec la moindre somme d'inconvénients : il supprima légalement, par les mesures suivantes, le monopole que l'irruption forcée des machines avait en fait aboli.

Sous le régime établi par le décret royal du 22 décembre 1846, l'industrie domestique (i 8) peut être exercée au foyer de chaque famille, non-seulement quand les produits y sont consommés, mais encore quand ils sont l'objet d'un commerce au dehors de

cil. I. — FORGERON DES USINES A FER DE DANNEMORA.

ce foyer. En outre, tous les Suédois ont désormais le droit d'établir les usines à engins mécaniques, comme les ateliers à bras, dans les villes et dans les campagnes, sans être tenus préalablement de s'affilier à une corporation ou de réclamer une autorisation. Ceux qui veulent fonder leur établissement dans une ville ou dans la banlieue circonscrite par un cercle ayant 5 kilomètres de rayon sont d'ailleurs tenus d'y acquérir le droit de bourgeoisie. Le décret donne, en outre, une satisfaction nominale à ceux qui prétendaient que, sous l'ancien régime, le certificat d'aptitude technique était une garantie pour l'intérêt public : il prescrit que les municipalités n'accorderont ce droit de bourgeoisie qu'aux maîtres dont la capacité aura été constatée par une autorité compétente; mais, en fait, depuis 1846, la délivrance du diplôme de maître devient de plus en plus une simple formalité.

L'abolition du monopole des corporations d'arts et métiers avait été réclamée du roi, dès 1810, par les quatre ordres composant la Diète. Les six années qui s'écoulèrent entre l'émission de ce vœu et la promulgation du décret royal ci-dessus indiqué furent employées à résoudre la grave difficulté que soulevait la réforme demandée. Les conseillers du roi virent bien tout d'abord qu'il était nécessaire de mettre fin à la guerre qui régnait entre les diverses classes de patrons ; mais ils ne voulurent point devoir cette amélioration à un palliatif qui n'aurait eu qu'un effet momentané. Ils prévirent que la liberté accordée aux patrons dans l'intérêt de la paix publique amènerait un jour, si l'on n'y prenait garde, une guerre plus redoutable, celle qu'entreprendraient, contre la société, des agglomérations manufacturières qui ne pourraient plus compter sur des moyens réguliers de subsistance. Éclairé par ces conseils, le roi ne procéda à l'abolition des corporations qu'après avoir rendu le décret du 29 mai 1846, qui donnait à la paix publique les garanties désirables contre les abus de la liberté du travail. Les mesures préventives édictées par ce décret n'avaient point un caractère de rigueur ou de nouveauté : elles n'étaient, au contraire, que l'adoucissement du régime réglementaire qui fut inauguré à l'époque de la Renais-

sance, lorsque les institutions protectrices de la constitution féodale du moyen âge tonobèrent en désuétude. Ce régime avait été jugé nécessaire, malgré les garanties données par les corporations; et on avait senti le besoin de le fortifier, en J833, quand les inconvénients des nouvelles méthodes manufacturières commencèrent à se manifester en Grande-Bretagne et dans l'Occident. Les institutions qui assurent en Suède la paix sociale ne sauraient être décrites ici avec leurs nombreux détails ; mais le principe en peut être signalé en peu de mots.

En Suède, les individus offrent encore de grandes différences, en ce qui touche les garanties offertes à la paix sociale. Quand on a égard, non au texte des règlements ou aux formules officielles, mais a la nature des choses ou à la condition des hommes, ceux-ci forment trois catégories que l'on pourrait nommer : « les citoyens, les pauvres et les dangereux » .

Les « citoyens » , de beaucoup les plus nombreux, trouvent des moyens assurés d'existence dans les revenus de leur propriété, dans l'exercice des fonctions publiques ou dans les travaux de leur profession. Ils supportent seuls le poids des impôts; et ils ne l'ont jamais aggravé, soit en réclamant des secours, soit en troublant la paix sociale par l'infraction aux lois. Les citoyens ont seuls la plénitude des droits et des devoirs civils. Les mœurs et les institutions maintiennent à ce niveau les familles qui s'y sont élevées par le talent et la vertu : les principales sont celles qui soumettent la jeunesse à l'autorité paternelle, et qui lui imposent un enseignement scolaire fondé sur la religion et la tradition nationale. Aucun adulte ne peut prendre dans la société une situation honorable sans avoir prouvé qu'il était digne de recevoir le sacrement de la confirmation. Cette obligation morale contribue encore beaucoup à rendre stables les familles de citoyens. Le clergé suédois montre, dans tous ses actes, une vive préoccupation pour le bien-être temporel de ses ouailles. 11 assure ainsi le succès de sa mission surnaturelle. Par son tact et son dévouement, il maintient, à la satisfaction de tous, un sacrement au premier rang des coutumes constitutionnelles. 11 fait rechercher, comme moyen nécessaire de bonheur, une institution

42 en. I. — FORGERON DES USINES A FER DE DATV'NEMORA.

qui serait blâmée comme une oppression intolérable parles lettrés sceptiques et par les populations désorganisées de l'Occident.

Les « pauvres » comprennent les individus qui n'offrent point de garanties pour le paiement des impôts, et plus spécialement ceux qui reçoivent des secours dans la localité qu'ils habitent. Ils no peuvent quitter, sans une autorisation donnée par les pouvoirs locaux, leur domicile de secours; mais l'un des devoirs des citoyens est de tirer autant que possible les pauvres de cet état do dépendance, sans rejeter sur d'autres localités le fardeau de l'assistance. Le principal moyen est fourni par un régime de c<i ition s légales en vertu duquel les chefs de maison, qui engagent des ouvriers ou des domestiques, garantissent au prix d'une somme d'argent que leurs serviteurs ne tomberont point à la charge des localités. Le clergé est toujours écouté quand il recommande, en chaire, les individus sans emploi appartenant à cette classe; et son intervention contribue souvent à relever les familles déchues au rang des citoyens.

Les « dangereux » sont ceux qui ont commis des délits ou des crimes constatés par les arrêts de la justice. Tous les citoyens et surtout les autorités locales ont le devoir d'améliorer leur sort par le système des cautions légales ou par les régimes pénitentiaires. On ne saurait trop recommander l'étude des moyens employés dans les États du Nord pour atteindre ce but. Cette recommandation s'applique à l'ensemble des institutions et des ni(eurs qui pourvoient en Suède au bien-être et à la sécurité des classes ouvrières. Elle s'adresse surtout aux sociétés de l'Occident qui, en s'inspirant d'une fausse notion de la liberté, marchent rapidement vers un état de désorganisation.

SUR LES CORPORA^TIONS SUÉDOISES VOUÉES A l'eNGOURAGEMBNT DE l'industrie DOMESTIQUE.

Dans les régions contiguës aux bassins houillers de la Grande-Bretagne et de l'Europe occidentale, les idées, les mœur^s

et les institutions portent depuis un siècle l'empreinte d*une tendance dominante. Sous cette impulsion, les forces productives se concentrent dans l'ordre économique, comme les provinces et les petites nations dans l'ordre politique. On considère comme le bien le plus désirable les richesses rapidement accumulées par les sociétés commerciales et par la coopération des machines; tandis que l'on perd de vue les biens plus précieux qui dérivent des forces morales conservées, depuis les premiers âges, par la famille et par l'industrie domestique. Parmi les nations européennes, la Suède paraît être celle qui comprend le mieux l'importance sociale de ces institutions et qui a fait les plus judicieux efforts pour en conserver le bienfait. «

Dès l'année 1767, au moment où les engins mécaniques commençaient à faire sentir leur influence, « la société royale patriotique » a été instituée à Stockholm pour défendre et féconder les champs de travail qui pouvaient être réservés à l'activité salutaire de la famille. Depuis lors, cette corporation a été secondée avec un grand succès par les administrations provinciales et par les sociétés de bien public établies en grand nombre sur tout le territoire. Leurs efSsrts réunis ont singulièrement contribué à maintenir un travail rémunérateur dans les foyers ruraux, pendant les longues soirées d'hiver. Les principaux moyens d'encouragement ont été : l'enseignement théorique et pratique donné dans des écoles spéciales, ou porté en diverses localités par des maîtres ambulants, les publications innombrables qui tendent à propager la connaissance des méthodes de travail et à favoriser la vente des produits, les expositions permanentes ou périodiques qui sont organisées dans le même but et qui signalent à l'attention publique, par des prix ou des médailles, les méthodes avantageuses et les produits recommandables.

Les petits ateliers domestiques ont souvent résisté à la concurrence des grandes usines à engins mécaniques, mis en action par les machines hydrauliques ; parfois même ils ont trouvé en elles des alliés. C'est ce qui est arrivé notamment pour les diverses branches du tissage. Les habiles tisseuses qui, depuis un temps immémorial, fabriquaient des étoffes avec les fils produits à

leur foyer ont pu, en beaucoup de lieux, conserver leur industrie. Ailleurs, elles ont réussi à la développer en mettant en œuvre les fils produits dans les nouvelles usines. Ce dernier cas se présente surtout dans l'industrie cotonnière de la province d'Elfsborg. Les filaleurs de cette région encouragent autant qu'il dépend d'eux le tissage à bras de leurs produits. Ils sont peu enclins à développer le tissage mécanique, alors même qu'ils pourraient en tirer profit. Ils s'inspirent, à cet égard, d'une conviction et d'un sentiment fort répandus parmi les classes dirigeantes de la Suède : ils sont persuadés que la prospérité nationale est moins liée au progrès de leur propre fortune qu'au bien-être et à la sécurité des classes ouvrières. Pendant le cours du long voyage qu'il a exécuté, en 1845, dans les régions du Nord, l'Auteur a souvent entendu l'affirmation de cette vérité chez les Autorités sociales de la Suède, du Danemark, des duchés danois et du Hanovre. L'impression produite sur son esprit par ces témoignages était corroborée par les sentiments d'affection et de reconnaissance que les ouvriers, au milieu d'une existence sévère, accordent à leurs chefs. L'évidence ainsi produite par la vue des faits et par l'enseignement des sage^» a surtout frappé l'Auteur pendant son séjour au foyer de M . le baron de Tamm, le vénérable patron d'Osterby (i), et à Glausthal près de la famille de M. Alberts, directeur général [Oberbergrath) des mines du Hartz (m, 13). Getle évidence a levé tous les doutes qu avaient pu laisser dans l'esprit de l'Auteur cent observations analogues faites dans les seize années précédentes; et c'est à partir de ce moment qu'il prit la résolution de consacrer sa vie à enseigner le vrai principe de la paix dans le régime du travail, savoir : la permanence des rapports du maître et du serviteur, dans les plus grands ateliers comme dans les foyers domestiques. C'est également pour perpétuer ces souvenirs qu'au milieu de vingt études faites dans les régions du Nord, il a choisi, comme spécimens, les monographies relatives aux ouvriers de Dannemora et du Hartz.

On a indiqué précédemment (is) comment les quatre branches principales de l'industrie suédoise diffèrent par les traits les plus apparents de leur constitution. 11 importe d'ajouter

qu'elles se rapprochent par le caractère le plus intime et le plus important d'une bonne organisation du travail : en Suède aujourd'hui, selon la tradition européenne du moyen âge, le personnel des ateliers de tout rang est une vraie famille qui perpétue les sentiments mutuels d'affection et de solidarité entre le maître et le serviteur, entre le patron et l'ouvrier.

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