APERÇU GÉNÉRAL DE LA CONDITION DES OUVRIERS SUÉDOIS
L'étude des ouvriers suédois offie un grand intérêt en ce que leur condition présente, sous plusieurs rapports, la transition du système des engagements forcés de la Russie aux systèmes d'engagements volontaires de l'Occident.
Tous les ouvriers de la Suède ont la libre disposition de leur personne; ils sont, en principe, complètement indépendants des propriétaires et des chefs d'industrie pour le compte desquels ils travaillent. En fait cependant, ils sont, partout où les anciennes mœurs se conservent, liés à ces derniers par la tradition et par un ensemble complexe d'institutions publiques ou privées. Les grands propriétaires maintiennent cette liaison, non-seulement avec leurs tenanciers, mais encore avec les artisans ruraux et les petits propriétaires établis dans le voisinage, qui exécutent presque exclusivement pour leur compte les métiers de forgeron, de charron, etc., ou l'abalage, la carbonisation et le transport du bois. De là, entre les diverses classes, une solidarité qui donne satisfaction à tous les intérêts, qui entretient chez les ouvriers le respect et l'affection pour les maîtres, et qui, en leur assurant le bienfait du patronage, les garantit contre les éventualités provenant des maladies, de la vieillesse, des chômages, des disettes et des autres calamités publiques. La sécurité d'existence, ce premier besoin des populations, que le système russe ne donne qu'au détriment de l'indépendance individuelle, résulte ici naturellement de la force des mœurs. Sous cette impulsion salu-
en. 1. — FOUGIîRON DES USINES A FIÎR DE DAN^EMORA.
taire, les ouvriers suédois se sont élevés à un degré remarquable de moralité. Favorisés par les conditions naturelles, par l'abondance du sol disponible et par les institutions du pays, ils puisent souvent dans le travail et dans l'épargne les moyens de parvenir à la propriété. Ainsi se recrute, entre les maîtres et les ouvriers, une clas.-e de paysans, qui forme l'un des quatre ordres de la constitution suédoise et dont l'influence s'accroît chaque jour. Les paysans suédois, parvenus aux premiers échelons de la propriété, s'associent souvent comme le faisaient les paysans de l'Occident au moyen âge, pour entreprendre des industries (23) qui tendent à devenir ailleurs une sorte de privilège pour les grands capitalistes et les compagnies financières.
Les femmes suédoises appartenant à la classe ouvrière sont, à quelques égards, dans une condition plus remarquable encore que celle des hommes. Elles se distinguent, en général, par la grâce de la démarche, par le bon goût de l'ajustement , par les soins donnés aux cheveux et aux mains \ enfin par l'ensemble des qualités morales et par la considération dont elles jouissent. Cette supériorité des femmes est le résultat d'une longue succession de bonnes mœurs et d'excellentes habitudes sociales. Les ouvriers de plusieurs provinces de la Suède ont pour leurs femmes et leurs filles des prévenances qui ailleurs sont le propre des classes supérieures. Ils les dispensent des travaux pénibles, et en général de ceux qui conviennent le moins à leur sexe. On ne voit guère les femmes porter à dos d'énormes charges comme elles le font souvent en Allemagne et en France. Rarement la femme est éloignée du foyer domestique, du moins dans les industries qui se rattachent au développement national de la Suède. La condition physique et morale des femmes est loin d'être aussi favorable à Stockholm^ et surtout dans les manufactures de tissus récemment établies dans la Suède centrale, sous l'influence de compagnies habituées aux combinaisons financières et aux procédés techni-
1. L'auteur de ces études a trouvé seulement en Suède l'usage des gants adopté en toute saison par les femmes chargées des plus humbles fontions.
2. Certains travaux de force, ceux de la batellerie, par exemple, sont exécutés à Stockholm par des femmes de la Dalécarlie, qui, sous ce rapport, semblent faire exception aux habitudes dominantes de la Suède.
ques de l'industrie anglaise. L'étude de ces nouveaux centres de production est bien propre à signaler le danger du nouveau régime économique qui a pi'is naissance dans les grands Etats de l'Occident, et dans lequel l'Angleterre elle-même a déjà compris la nécessité d'introduire de profondes réformes.
Les familles d'ouvriers suédois exploitent toutes quelques spécialités de l'industrie domestique (is). La majorité s'y adonne exclusivement : tel est le cas pour les paysans qui forment plus de la moitié de la population et possèdent les deux tiers de la propriété foncière appartenant aux particuliers. L'industrie domestique occupe également une place considérable chez tous les ouvriers qui sont spécialement voués aux trois autres branches de travaux. Celles-ci, énumérées selon l'ordre d'importance fixé par le nombre des ouvriers qu'elles emploient, sont les domaines ruraux, les forêts et les mines qui constituent la grande industrie nationale, les corporations d'arts et métiers, et les nouvelles usines à engins mécaniques. Le budget de la présente monographie met en lumière ce trait caractéristique de la constitution sociale de la Suède, bien que l'ouvrier décrit soit attaché en permanence à une grande industrie qui jouit d'une prospérité exceptionnelle.
SUR LE RÉGIME FORESTIER ET SUR l'ORGANISATION DE l'iNDUSTRIE MÉTALLURGIQUE, DANS LES BERGSLAGS SUÉDOIS.
La Suède a conservé, dans son antique organisation dos Bergslags, les relations qui unissaient autrefois, dans la majeure partie de l'Europe, la propriété forestière à l'industrie des mines et des usines métallurgiques.
On nomme Bergslags des circonscriptions tracées autour des grands gîtes minéraux de la Suède : on a compris, en général, dans chacune d'elles, toutes les forêts dont les produits peuvent servir à l'exploitation d'un groupe de gîtes et au traitement métallurgique de leurs minerais. La forge d'Osterby, à laquelle est
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attachée la famille décrite dans la présente monographie, est comprise dans le célèbre Bergslag de Dannemora.
La loi a fixé depuis longtemps la situation et la consistance des usines dépendant de chaque circonscription : on n'y autorise jamais la construction de nouvelles usines. La production des usines autorisées tend en effet à s'accroître par le perfectionnement des méthodes de travail et par l'emploi plus judicieux de moteurs hydrauliques, tandis que le produit annuel des forêts qui leur fournissent le combustible reste stationnaire ou tend à décroître par suite du développement des populations, et surtout par la tendance que montrent ces dernières à augmenter aux dépens des forêts l'étendue de leurs pâturages (II, iv, 19.) Loin d'exciter la concurrence par de nouvelles créations, le système suédois modère la lutte qui s'établit pour l'achat des charbons entre les usines autorisées. Il atteint ce but^ d'une part, en fixant la production maximum des établissements de même nature, de l'autre, en arrêtant l'ordre de préférence qui devrait être observé pour l'attribution des affouages, si la concurrence venait à s'établir entre des établissements consacrés à des branches différentes de métallurgie. C'est ainsi que, le cas échéant, les usines à métaux précieux sont pourvues avant les usines à cuivre, celles-ci avant les usines à fer, etc. Les règlements locaux s'appliquent même, parfois, à prévenir par des mesures plus directes la concurrence que fait naître dans chaque Bergslag l'achat des charbons. Ainsi, par exemple, la loi ou l'usage fixent en certains cas, d'une manière invariable, le rayon d'approvisionnement de chaque fourneau.
Ce système garantit les maîtres de forges contre les baisses de prix qu'entraîne l'exagération temporaire de la production, Il ôte tout prétexte à des rivalités qui se révèlent ailleurs avec des formes blessantes, à tous les degrés de la hiérarchie industrielle. Il maintient d'excellentes relations, soit entre les chefs d'industrie, soit entre ceux-ci et leurs ouvriers.
Les ouvriers, encore plus que leurs chefs, tirent avantage de cette organisation industrielle : la régularité de la production leur assure chaque année des moyens uniformes de subsistance; le
retour périodique des mêmes occupations donne en outre le moyen de répartir à l'avance les travaux en temps convenable. C'est ce qui arrive précisément dans la forge d'Osterby (i), et pour la famille décrite dans la présente monographie. Cette famille abandonne temporairement le travail industriel et se livre aux occupations agricoles, au moment où celles-ci sont particulièrement productives. Ainsi s'établit entre les deux catégories d'occupations un mélange également favorable à l'intelligence et à la moralité, à l'hygiène et à l'économie privée. Les maîtres de forge n'ont point intérêt à débaucher les ouvriers des usines rivales : ceux-ci ne sont donc pas excités par l'appât d'un salaire élevé à se soustraire aux salutaires influences du lieu natal et du foyer domestique. En outre, les populations, moralisées par une succession de bons exemples, ne se trouvent pas exposées au contact pernicieux de ces ouvriers nomades qu'on voit pulluler, en Occident, dans la plupart des groupes manufacturiers alimentés par le combustible minéral. Ces groupes houillers, en effet, ne sont plus limités dans leur production, comme les groupes forestiers, aux époques de prospérité commerciale : ils s'exposent ainsi à de brusques alternances d'activité fiévreuse et de chômages; ils appellent, puis expulsent successivement les ouvriers; ils créent ainsi ces types nomades de la vie sédentaire, qui, au point de vue du bien-être et de la stabilité , offrent un complet contraste avec les pasteurs modèles de TOrient (II, In. 3).
Le régime forestier de la Suède, qui exerce une si heureuse influence sur la condition des ouvriers métallurgistes, n'est pas moins recommandable au point de vue qui préoccupe le plus les économistes de l'Occident. Une concurrence loyale, qui se révèle surtout par l'amélioration de la qualité des produits et des méthodes de travail, met les forges de ce pays en mesure de lutter avec succès contre les établissements rivaux existant dans les pays étrangers, et même contre les forges au charbon de terre de la Grande-Bretagne. Les neuf dixièmes de la production annuelle des forges suédoises se placent aujourd'hui sur les marchés étrangers pour tous les usages qui exigent une fabrication consciencieuse, liée à des habitudes de probité commerciale.