SUR LA CONSTITUTION SOCIALE DE LA NORVEGE
La Norvège l'emporte sur les deux autres États Scandinaves par l'étendue des sols disponibles, comme par l'abondance absolue des productions spontanées; et elle ne leur est inférieure ni par l'empire dont jouit le Décalogue, ni par l'obéissance qui est accordée au pouvoir paternel.
La Norvège complète à l'ouest la presqu'île Scandinave dont la région orieptale est occupée par la Suède (r, 1 7). Au midi, elle aboutit à la petite péninsule qui est séparée de la Suède par le golfe dit Skager-rack; et c'est dans cette péninsule, dans la partie la moins stérile de la Norvège, que se trouve la fonderie de cobalt habitée par l'ouvrier décrit dans la présente monographie. A son extrémité nord-est, comme la Suède au nord du golfe de Bothnie, elle est limitée par l'empire de Russie.
Mesurée du midi au nord, la Norvège a la même longueur que la Suède : elle s'étend du 57' degré au 71'; elle est par conséquent comparativement reculée de deux degrés vers le pôle. Les montagnes, dont quelques-unes s'élèvent à 2,f|.00 mètres, occupent une étendue plus considérable qu'en Suède. Les plateaux s'élèvent généralement à une plus grande hauteur. Quand le niveau du sol dépasse 300 mètres, dans la région centrale, ils se prêtent rarement à la vie sédentaire et même à l'entretien de prairies propres à la récolte des foins. Une partie considérable du sol y est couverte de glaciers immenses et de neiges éternelles. Toutefois, comme en Suède, les flots du Gulf-stream
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viennent réchauffer le sol au-dessus du degré observé ailleurs aux latitudes analogues. Sous celte influence, à la hauteur du cercle polaire, la température ne descend guère en hiver à 15 degrés au-dessous de zéro, tandis que dans l'intérieur des terres au même niveau et à la même latitude elle tombe à 45 degrés. La température s'élève comparativement, suivant une proportion semblable, pendant l'été près du littoral ; et, par ce motif, on y voit mûrir les céréales encore mieux qu'en Suède, sous le même parallèle, au nord du golfe de Bothnie (i, 17).
La neige est épaisse, ferme et permanente dans toutes les régions habitées de la Norvège. Pendant la majeure partie de l'année, le traînage procure d'excellents moyens de transport au commerce des denrées alimentaires et surtout des bois et des métaux qui sont les productions principales du pays.
La surface totale de la Norvège comprend 32 millions d'hectares subdivisés ainsi qu'il suit :
hectares.
Forêts appartenant pour les neuf dixièmes aux particuliers... 7 millions.
Friches à végétaux herbacés et ligneux, ou stériles 19 —
Sols éternellement glacés ou neigeux 3 —
Lacs et marécages ^. 2 —
Cultures comprenant sept dixièmes de prairies fauchées 1 —
Total 32 millions.
La population n'excède pas, en 1855, 1 million 600,000 habitants, parmi lesquels 150,000 à peine, soit 10 pour 100, sont groupés dans Christiania, Drontheim, Bergen et quelques petites agglomérations urbaines. Le surplus de la population n'a pas seulement un caractère exclusivement rural : sauf dans quelques districts méridionaux, où les cultures de seigle ou de froment (de mars) sont peu éloignées l'une de l'autre, les fermes sont complètement isolées au milieu des forêts et des friches; et, dans beaucoup de régions du Centre et du Nord elles ont dû s'établir loin de tout lieu habité. Ces créations isolées mettent à profit des lambeaux de terre propres à la production des céréales, surtout de l'orge qui, de même qu'en Suède sous ce rude climat, n'arrive pas toujours à maturité. Il est donc aisé de comprendre que 31 mil-
lions d'hectares de forêts, de friches, de lacs et de marécages doivent fournir à une population si rare et si disséminée une immense quantité de productions spontanées. Parmi les productions les plus utiles, on doit citer en première ligne les herbes broutées par les animaux domestiques, les bois d' œuvre ou de chauffage, les gibiers de terre et d'eau, les champignons, les fruits des vacciniées, des ronces, des fraisiers et les autres baies, qui, comme celle de la ronce arctique, ont un goût d'autant plus exquis qu'elles croissent plus près du cercle polaire. En Norvège, encore plus que dans les deux autres États Scandinaves, les poissons de mer et d'eau douce l'emportent par leur utilité sur toutes les autres productions spontanées. Parmi ceux qui fournissent les plus abondantes ressources, on peut citer les harengs et les morues sur une surface de pêche de 2 millions d'hectares* notamment dans les Fiords, sorte de golfes étroits qui pénètrent dans l'intérieur du pays avec une grande profondeur d'eau et un développement considérable. La principale ressource des familles éloignées du rivage maritime et des Fiords est, comme dans toute la région du Nord, le saumon qui remonte au printemps les rivières et se prend lui-même dans les pièges étabh's partout à proximité des habitations permanentes ou des stations d'été. Les produits de la pêche, de la chasse et des cueillettes ne fournissent que des ressources peu importantes au Fondeur de Modum qui habite une région cultivée, au milieu d'une agglomération d'ouvriers. Ils constituent, au contraire, le principal moyen d'existence sur la majeure partie du territoire. Ils sont parfois un motif déterminant pour la création des exploitations minérales, des pêcheries, des exploitations forestières et des défrichements, loin de tout lieu habité.
Au-dessus des éléments de paix sociale assurés par l'étendue des sols disponibles et par l'abondance des productions spontanées, se place le respect accordé au Décalogue éternel par la population entière. Le dévouement avec lequel le clergé national remplit les devoirs de son ministère est la cause la plus apparente de cet état de paix. Cette situation tranche singulièrement avec la discorde, ouverte ou latente, qui désole, en Occident, la plupart
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des territoires riches et peuplés. L'action bienfaisante des ministres du culte dérive à la fois des institutions, des mœurs et des idées. Elle est secondée par plusieurs prescriptions formelles de la constitution écrite. Ainsi la religion luthérienne est déclarée la religion de l'État; le roi est tenu de la protéger et même d'en faire profession ; et il préside les conseils où se règlent les rites du culte et la discipline du clergé. Le^ fonctionnaires publics doivent professer la religion nationale ; et, dans les campagnes, les curés président de droit les assemblées électorales. La presse jouit d'une grande liberté ; mais, en ce qui concerne la religion, les tribunaux soutenus par l'opinion répriment sévèrement toute manifestation injurieuse. Sous ces divers rapports, les lois se rapprochent beaucoup de celles qui sont en vigueur dans les autres États Scandinaves ; mais les mœurs en réclament plus qu'ailleurs la ferme exécution. L'opinion ne recule même pas devant plusieurs prescriptions qui ne se retouvent guère ailleurs dans le nouveau régime européen : ainsi elle persiste à interdire aux Israélites le séjour de la Norvège. Les parents luthériens sont tenus d'élever leurs enfants dans la religion nationale, de leur donner l'enseignement scolaire qui les initie à la connaissance du Livre saint et de les présenter à l'Église, quand ils sont parvenus à l'âge adulte, pour y recevoir le sacrement de la confirmation. En Norvège, comme en Suède et en Danemark, ce sacrement est l'objet de solennités nationales ; et il est considéré partout comme un des fermes soutiens de la constitution.
L'organisation dé la famille est, en Norvège comme dans l'Orient, le principal complément des deux sources de bien-être fournies par les dons matériels de la nature et par les trésors de la loi morale. Ici, chez des sédentaires où l'unité sociale est limitée par les dimensions des champs et des prairies qui lui fournissent les moyens d'existence, l'habitation est nécessairement fixée au centre de ce petit territoire. Elle réclame une longue suite d'efforts (i, 17), même avec les dimensions les plus restreintes. La communauté ne saurait donc s'étendre^ comme chez les pasteurs nomades, par la multiplication de
tentes, fréquemment déplacées dans un pâturage sans bornes. Avec ces conditions, il y a tout intérêt à réduire la famille aux éléments qui suffisent pour en assurer la perpétuité. C'est donc la famille-souche qui, dans la vie agricole, remplit le rôle réservé, dans la vie pastorale, à la famille patriarcale. Sous ce régime, qui remonte chez les races du Nord aux premiers âges de rhistoire, la tradition du Décalogue et des coutumes qui en dérivent est moins assurée qu'elle ne l'est chez les patriarches de rOrient. Ici, le père a, autant que ces derniers, le pouvoir et le temps nécessaires pour inculquer à l'héritier qu'il choisit la coutume des ancêtres, qu'il a lui-même reçue en dépôt au foyer domestique; mais son action est plus limitée en ce qui touche l'éducation de tous les autres rejetons. Ceux-ci, parvenus à l'âge adulte, doivent sortir du foyer paternel pour conquérir, avec l'aide de leur dot et avec l'appui de la maison-souche, une situation indépendante. En créant au dehors son établissement, chacun de ces jeunes émigrants cède moins à l'esprit de routine que ne le font, dans l'Orient, les essaims sortis des familles patriarcales. Il est mieux disposé à tirer profit des utiles nouveautés que le progrès des sciences physiques et des arts usuels introduit journellement dans le monde matériel. En général, les nouveaux établissements réussissent mieux que les anciens à créer les formes de prospérité qui se manifestent par la richesse, par les cultures intellectuelles et par la puissance commerciale ou politique; mais, en balance de cette supériorité, ils restent presque toujours inférieurs en force morale aux maisons-souches dont ils sont sortis. Parfois même ils réagissent contre la saine tradition de ces dernières par leurs succès de mauvais aloi: et c'est ainsi qu'à certaines époques funestes quelques races du Nord, enorgueillies d'une fausse prospérité, ont été frappées de catastrophes que n*ont jamais subies les races qui sont plus attachées à la tradition, celles notamment qui ont été signalées, dans le précédent volume, comme les modèles de l'Orient (II, In. 3).
L'Auteur a pu constater que les exemples de paix sociale offerts en 1845 par la Norvège ne se retrouvaient nulle part, en Occident, ni sur un territoire aussi étendu, ni avec la même per- III. 6
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fection. Il est donc conduit à rechercher, depuis dix ans, si les trois causes indiquées ci-dessus fournissent une explication complète de cette supériorité exceptionnelle. Il a poursuivi son enquête, dans l'Occident comme dans le Nord, auprès de tous ceux qui semblaient être en situation de résoudre ce problème avec une compétence spéciale ; mais, en cette matière délicate, il n'a guère trouvé que des contradictions. Les Autorités sociales de tous les pays, qui interprètent avec une grande sûreté de jugement les faits spéciaux à leur localité, qui, par ce motif, sont les vrais maîtres delà science des sociétés, échouent elles-mêmes souvent dans leurs réponses. La difficulté augmente quand on leur demande de faire entrer dans ces jugements les comparaisons à établir avec les faits analogues qui se rapportent aux autres localités, aux autres races, aux autres institutions. Partout les hommes, qui sur d'autres matières se montrent justes et clairvoyants, cèdent à leur insu à l'esprit d'orgueil et d'antagonisme que suscitent les préjugés religieux, politiques et nationaux. Ainsi, par exemple, l'Auteur a entendu citer souvent, comme causes de la supériorité spéciale des Norvégiens, le principe du luthérianisme, la constitution démocratique en vigueur depuis 1815, la nature du sang et l'organisme physique transmis dans la race par la génération . Mais il a souvent constaté, par l'observation directe des hommes et des lieux, l'inexactitude de ces indications systématiques; et il croit utile de mettre le lecteur en garde contre ces sortes d'erreurs.
Le christianisme est assurément l'institution qui, fécondée par la famille-souche, assure le mieux le règne de la paix parmi les Norvégiens et au sein de leur admirable clergé. Mais l'histoire et les faits contemporains n'autorisent nullement les luthériens à réclamer, sous ce rapport, pour leur communion une supériorité absolue. Le prestige acquis au luthérianisme par le génie de Gustave-Adolphe a été le précurseur des désordres sociaux qui ont désolé la Suède au xv!!!*" siècle et qui n'ont pris fin qu'à l'avènement de la dynastie régnante. On ne saurait d'ailleurs alléguer comme preuve de la supériorité sociale du protestantisme, ni les succès extraordinaires des Anglais ou des Allemands
du Nord, ni la décadence rapide qu'ont subie depuis trois siècles les peuples catholiques de l'Italie, du Portugal, de l'Espagne, de la Pologne, de. l'Autriche et delà France. D'une part, en eiïet, les Anglais et les Allemands ont donné momentanément au dernier siècle des exemples déplorables de discorde et de corruption ; de l'autre, trois petits peuples catholiques, les six cantons suisses de l'Oberland, les provinces basques et le Canada français donnent depuis un siècle des témoignages de vertu et de paix sociale qui ne le cèdent en rien à ceux qu'oiïre la Norvège.
On ne saurait découvrir une cause décisive de supériorité morale dans les mœurs démocratiques qui sont traditionnelles en Norvège et qui ont été fortifiées, en 1815, par l'interdiction légale des titres de noblesse. Il est vrai qu'au siècle dernier, lorsque la corruption presque universelle des cours de l'Occident pénétra en Danemark et en Suède, la Norvège a été relativement préservée, en l'absence des courtisans qui étaient ailleurs les principaux véhicules du fléau. Mais aujourd hui, il semble que les noblesses de Suède et de Danemark (20), revenues à la pratique des bonnes mœurs, donnent aux classes populaires de ces deux pays de bons exemples qui manquent à la Norvège. S'il est vrai, par exemple, que les Norvégiens l'emportent au fond sur les autres Scandinaves par les habitudes de tempérance et de chasteté, ils respectent moins les règles de la décence en ce qui touche les rites des fiançailles, du mariage et des solennités annuelles. Quand on parcourt les trois royaumes Scandinaves, on remarque tout d'abord d'autres défectuosités dans la constitution sociale des Norvégiens. Au milieu de l'admiration qu'inspirent les solides qualités de ce peuple, on regrette souvent l'absence d'une classe supérieure, exempte des soucis qu'impose la nécessité d'acquérir le pain quotidien, employant son temps et ses ressources à remplir les devoirs, à cultiver les sentiments délicats et à perpétuer les bonnes manières qui font le charme des sociétés et le lien des nations. Cette infériorité, en ce qui touche les rapports internationaux, serait plus dangereuse si la Norvège avait un climat plus attrayant, si elle confinait à une grande nation oii les classes dirigeantes se préoccupent sans relâche
d'étendre les limites de leur territoire. Enfin, elle compromettrait l'avenir de la race, si, comme il arrive ailleurs, les instincts démocratiques devenaient hostiles à la religion, si le clergé qui est en Norvège la vraie classe supérieure était privé du pouvoir que lui donnent la loi et l'opinion, si le prêtre n'aidait plus le père de famille et l'instituteur à ramener les classes défaillantes et la jeunesse à Dieu qui est la source de tout bien.
Enfin on ne saurait soutenir l'idée d'une supériorité attachée à l'organisme physique, quand on compare la race de la Norvège aux autres races européennes. L'inégalité des tendances innées vers le bien ouïe mal apparaît avec les premières manifestations de la volonté, non-seulement chez les jeunes enfants de chaque race, mais encore chez ceux qui sont issus du même mariage. Des milliers de nourrices et des centaines de ménages, consultés pendant vingt-cinq ans dans l'Europe entière, n'ont laissé aucun doute sur ce point. Partout, l'égalité se montré, dans la répartition originelle du bien et du mal, d'une manière aussi constante et aussi visible que celle des sexes. L'évidence universelle de ce fait condamne implicitement toutes les théories matérialistes qui sont le point de départ commun des désordres révolutionnaires de notre temps (II, In. 7) ; et elle justifie la pratique des peuples prospères qui, dans tous les temps, ont commencé l'éducation de l'enfant dès que se produisent les premiers actes de ses tendances innées. La connaissance de ce même fait explique en outre lès alternances de bien et de mal qui ont existé chez tous les peuples et qui se reproduisent maintenant, en Europe, si rapidement sous nos yeux. Chaque race, sans mêler son sang à aucune autre, s'améliore ou se corrompt quand elle change de lieu ou quand elle modifie ses institutions. Mais elle peut également subir ces transformations^ tout en restant avec les mêmes institutions sur les mêmes lieux : il lui suffit, pour constituer un peuple nouveau, prospère ou souffrant, de renoncer aux idées et aux mœurs transmises par ses ancêtres.
11 était utile de mettre en lumière ces trois séries de faits, au moment où le plan de cet ouvrage offre aux yeux du lecteur le territoire qui présente les meilleurs types de la paix sociale. Ces
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faits peuvent être retrouvés par chaque lecteur aux sources où l'Auteur les a observés. Ils résolvent la question précédemment posée. Pour les trois États luthériens de la race Scandinave, comme pour les trois Etats catholiques de la Haute-Suisse, de la Biscaye et du Canada, la cause spéciale de supériorité morale est le climat sévère qui fortifie la famille-souche et le clergé, puis, par ces deux institutions, la pratique du Décalogue. En effet, l'influence du sol, de l'air et des eaux, en devenant plus rigoureuse, augmente la nécessité du ti'avail et en diminue les produits : elle empêche donc les grandes accumulations de richesse; et, en consécjuence, elle conjure les scandales du luxe et les désordres de l'oisiveté. Elle fournit moins d'aliments à l'orgueil, ce grand fléau de l'humanité, d'où sortent habituellement les principales sources de la discorde, l'abus des cultures intellectuelles chez les lettrés et l'exagération du pouvoir chez les gouvernants.
La Norvège est soumise a ces rigueurs du climat plus que tout autre territoire habitable de l'Europe; et, en revanche, elle jouit au plus haut degré des forces préservatrices qui en émanent et qui, dans l'ordre de la matière, sont le meilleur antidote du vice originel. Tel est le phénomène naturel qui distingue ce royaume entre les autres grands États européens. Telle est la cause spéciale qui le recommande comme un des modèles de la science sociale, en ce qui touche deux éléments fondamentaux du bonheur : la stabilité des existences et le règne de la paix.
SUR LA POPULATION DES ATELIERS AGRICOLES ET DES USINES MANUFACTURIÈRES DU BUSKERUD ET DU RIVAGE ORIENTAL DE