LES RAGES MODÈLES DE L'ORIENT
Les Steppes qui constituent les plaines de l'Europe orientale et la plupart des plateaux de l'Asie centrale
XIV COXSTITCïION SOCIALE DES RACES DE l'oRIEXT.
sont les lieux du monde les plus favorables à la formation des races modèles. On donne ce nom, en Russie, à des territoires qui se distinguent de tous les autres par deux caractères : ils produisent spontanément des herbes propres à l'élevage des chevaux, des bœufs, des chameaux et des moutons ; ils résistent à la croissance des arbres, alors même qu'ils reçoivent en abondance et font germer au printemps les semences forestières transportées par l'action des vents. La fertilité des steppes européennes et asiatiques est parfois si grande qu'elles peuvent nourrir des quantités de bétail supérieures à celles qu'offrent en Occident, sur la même surface, les cultures les plus perfectionnées ^
Un jeune ménage, doté par ses parents de tentes, de chariots et d'un troupeau, est toujours assuré de trouver sur l'une de ces steppes inoccupées tous les moyens de subsistance. Il n'est tenu à aucune dépense de premier établissement ^ ; et une simple surveillance suffit pour assurer la multiplication rapide du bétail. Dans ces conditions, la famille elle-même croît aussi vite que les ressources fournies par les troupeaux; et, lorsque naît la quatrième génération, le chef de la famille règne sur une
1. En pénétrant pour la première fois, en juin 1837, dans les steppes situées au nord de la mer Noire, j'ai été frappé de l'admirable spectacle qu'elles offraient à cette époque, notamment dans la région du Dnieper. Les herbes, composées surtout de graminées et de légumineuses, s'élevaient parfois à une telle hauteur que nos chevaux y étaient engloutis. (Voir la Description des terrains carbonifères du Donetz^ par F. Le Play; in-8°, Paris, 1842.) — Les auteurs anciens ont exprimé la même impression. « Le Borysthène (Dnieper) fournit « au bétail de beaux et d'excellents pâturages. L'herbe y vient fort haute et en « abondance. » (Hérodote, IV, 53.)
2. Aujourd'hui, comme aux premiers temps de l'histoire, ils se déplacent avec leur troupeau et leur mobilier dès que l'herbe d'une station est épuisée. Quelquefois l'habitation est un chariot couvert d'un feutre. — « Les tentes des « nomades, faites de feutre, sont fixées sur les chariots mêmes dans lesquels ils « passent leur vie. » (Strabon, VII, m, H.)
§ 3. LES RACES MODÈLES DE l'oRIENT. XV
petite tribu, avec une autorité consacrée, sous l'action du temps, par des habitudes journalières.
Cet avenir est assuré aux émigrants, jeunes ou vieux, qui emportent, outre la tente et le troupeau, la plus précieuse richesse des pasteurs de la steppe, c'est-à-dire la connaissance de Dieu et la soumission à ses dix commandements. Ils trouvent, en effet, dans les longs loisirs de la vie pastorale, tout le temps nécessaire pour transmettre à leurs descendants l'enseignement de la vérité suprême et la vraie tradition du bonheur. En s'appuyant sur l'autorité qui leur est déléguée par le iv" commandement du Décalogue, ils créent autour d'eux les coutumes d'où sortent, sans recours à la contrainte, la paix et la stabilité. La famille pourvoit sans secours étranger à tous ses besoins physiques et moraux. Eloignée des voies parcourues par les autres races, elle ne ressent pas l'attrait des besoins factices; elle redoute surtout les vices que propagent souvent les commerçants \ Elle n'a point le genre de prospérité que donnent à l'Occident les richesses accumulées et les cultures intellectuelles ; mais elle est exempte de la souffrance que développe presque partout l'abus de ces biens si vantés. Elle donne à son bonheur des fondements plus solides ; elle conserve les vraies sources de la vertu et reste à l'abri de la corruption \
Les races patriarcales se perpétuent avec ces carac-
i . « Les Scythes ont un prodigieux éloigneràent pour les coutumes étran- « gères. Mais il n'en est point dont ils aient plusd'éloignenient que decellesdes « Grecs.» (Hérodote, IV, 76.)
2. Les poètes et les géographes de la Grèce ont souvent signalé la supériorité morale des pasteurs nomades. — « Jupiter tourna ses yeux étincelants vers « la terre des cavaliers Ihraces, des Mysiens terribles dans la mêlée et des fiers <i Hippemolges qui se nourrissent de lait, pauvres, mais les plus justes des a hommes. » (Homère, Iliade, XHI, 3, 6.) — « Il existe des Scythes nomades qui « se nourrissent de lait de jument, et qui se distinguent de tous les autres par « l'amour de la justice. » (Éphore cité par Strabon, VIII, m, 7.) — « Les Saces
XVI CONSTITUTION SOCIALE DES RACES DE l'ORIENT.
tères depuis les premiers âges de l'histoire. Aujourd'hui, comme aux temps d'Hérodote et de Strabon, elles fonj; l'admiration de tous les voyageurs qui pénètrent dans la steppe ^ Elles restent jusqu'à présent les vrais modèles de l'humanité ; et c'est bien à tort que ce caractère a été successivement attribué aux brillantes cités de l'Asie méridionale qui se sont abîmées dans leur propre corruption, puis à celles de l'Occident qui semblent préluder sous nos yeux aux mêmes catastrophes. Comme Babylone et Ninive, les villes fameuses de notre temps, après avoir prospéré sous l'empire de la loi divine, commencent à se révolter contre elle. Enorgueillis par la richesse et la culture intellectuelle, les plus célèbres lettrés des capitales de l'Occident enseignent que l'homme possède en lui-même la source du bien ; et, de ce faux principe, ils déduisent trois faux dogmes qui, substitués aux institutions traditionnelles, entraînent nécessairement la ruine de tout ordre social (7). Les pasteurs nomades de la steppe sont à l'abri de ces deux causes de corruption. Ils vivent dans l'abondance sans avoir le moyen d'accumuler la richesse ^ Les chefs de famille qui ont élevé autour d'eux trois générations ont constaté l'existence du vice originel chez chacun de leurs descendants ; ils n'ont réussi à combattre le mal qu'à l'aide du Décalogue ; ils n'ont donc
« habitent, au cœur même de l'Asie, de riches campagnes fertiles en blé ;mais « leur vraie patrie est lO lointain désert où errent les nomades, ces hommes ver- « tueux et justes. » (Chœrilus, cité par Strabon, liv. VII, ch. m, 7.)
1. « Ces bons Mongols ont l'âme essentiellement religieuse; la vie future « les occupe sans cesse, les choses d'ici-bas ne sont rien à leurs yeux; aussi « vivent-ils dans ce monde comme n'y vivant pas. » (L'abbé Hue, Voyage en Tartarie, 1. 1", p. 48.)
2. « Ils mènent une vie très-frugale et ne se soucient point d'amasser des « richesses. » (Éphore, cité par Strabon, VII, m, 7.) — « Ils n'ont ni villes, ni « forteresses. Ils ne vivent que de bétail et n'ont point d'autres maisons que leurs « chariots. Comment ne seraient-ils pas invincibles? » (Hérodote, IV, 47.)