SYRIE. - EMPIRE OTTOMAN
(Ovrvriers - propriétaires dans le système du travail sans engagements),
d'apeês les RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN DÉCEMBRE 1857,
PAR
M. E. DELBET, d. m.
définissant la CONDITION DES DIVERS MEMBRES DE LA FAMILLE.
Dëflnition du lieu y de l'organisation indastrielle et de la famille.
ÉTAT DU SOL, DE l'INDUSTRIE ET DE LA POPULATION.
La communauté de paysans qui va être décrite, habite le village de Bousrah sur la lisière même du grand désert de Syrie, par 32° 33' de latitude nord et par 33" 43' de longitude est du
i. Pour tous les mots arabes cités dans ce travail, l'auteur s'est attaché surtout à rendre la prononciation usitée dans le pays observe, sans s'occuper de savoir si cette prononciation est conforme aux règles. Cette observation s'applique aussi aux noms propres et en particulier à celui de Bousrah, qu'on trouve écrit de diverses manières {Bosrah, Busrah) ; ou l'a écrit ici comme on le prononce dans la localité même.
méridien de Paris. Ce village est situé dans une vaste plaine qui se continue au sud avec le désert et s'étend à l'ouest jusqu'à la chaîne de montagnes formant l'escarpement oriental de la vallée du Jourdain. Au nord-est et à l'est, cette plaine est limitée parle massif volcanique du Djebel-Haourân ou par les cônes isolés qui l'entourent. Au point de vue géologique, la localité se rattache à ce massif, composé de volcans éteints, qui présente une remarquable analogie avec la chaîne des Puys en Auvergne ; les roches basaltiques y affleurent encore sur beaucoup de points, et les débris de ces roches se montrent partout sur le sol cultivable. Ce sol, léger et d'un aspect noirâtre, est très-fertile quand il peut être arrosé (21). L'eau nécessaire aux irrigations est fournie par les Wadys ou torrents qui descendent en hiver du Djebel- Haourân. Tous ces torrents, coulant à l'ouest, se réunissent pour former le Chercat el Mandhour (ancien Hieromax), rivière assez importante qui va se jeter dans le Jourdain, un peu au-dessous du lac de Tibériade.
Le territoire de Bousrah étant élevé de 1,100 mètres environ au-dessus du niveau de la mer, le climat présente déjà ces températures extrêmes qu'on rencontre à un si haut degré sur les plateaux de l'intérieur de l'Asie : en hiver, la neige séjourne quelquefois sur le sol pendant vingt jours dans les mois de janvier et de février; en été et surtout au printemps, sous l'influence des vents du désert, la chaleur devient excessive. Cette chaleur, cependant, ne fait pas tarir plusieurs sources légèrement thermales, qui sortent de terre aux environs du village, et qui fournissent de l'eau potable à ses habitants.
Au point de vue administratif, Bousrah se rattache au Pachalilc de Damas ; il se trouve au sud de cette ville, à une dislance de trois journées de marche (130 kilomètres environ). Le pays de Haourân, dans lequel le village est situé, est l'ancienne Auranitis, partie de la province romaine de Perea ; au temps de la domination juive, le Haourân était compris dans l'Idumée orientale.
Le site de Bousrah, offrant un territoire fertile et des sources abondantes à l'entrée du désert qui sépare la Syrie de la vallée
de l'Euphrate, paraît avoir été habité depuis les temps les plus reculés. La Bible en fait mention sous le nom de Bozrah ; à l'époque gréco-romaine, la ville, appelée Bosra, Bostra et Boctra, acquit une haute importance; devenue colonie et métropole de l'Arabie romaine, elle fut, à cette époque, le siège d'un commerce considérable, comme l'attestent la grandeur de ses ruines et les restes d'une voie qui l'unissait d'un côté avec Damas et les côtes de la Syrie, de l'autre avec Bassorah près du golfe Persique. Sans doute elle était alors, comme Damas l'est aujourd'hui, l'aboutissant des caravanes venues de ces régions lointaines : c'est là, du moins, la tradition répandue parmi les gens du pays et parmi les Bédouins qui l'appellent encore vieux Damas [Esky Cham) . Sa décadence commença avec l'invasion musulmane en Syrie ; florissante encore à l'époque des khalifes, elle fut successivement ruinée : au xii* siècle, par le feu volcanique; au xiv% par les conquérants qui ravagèrent l'Asie ; puis par les incursions périodiques des Arabes nomades. Le passage annuel des Hadj, c'està-dire de la caravane des pèlerins de la Mecque, lui assurait encore une certaine importance; mais, vers le milieu du XVIII* siècle, pour se soustraire aux attaques des Arabes nomades, les pèlerins prirent une route plus à l'ouest ; dès lors, l'industrie et le commerce disparurent complètement de la contrée.
Aujourd'hui Bousrah, comme toutes les villes du Haourân, ne présente plus que des ruines couvrant une étendue de 500 hectares environ. Sur ces ruines sont établis 300 habitants musulmans connus sous le nom arabe de Fellahin Haourânié^ c'est-àdire paysans haourâniens ou du Haourân. Ces paysans, comme tous ceux de la contrée, se groupent en communautés (i 7) réunissant d'ordinaire plusieurs générations de parents, sous l'autorité patriarcale d'un chef de famille. Des chrétiens grecs et latins, reste de l'ancienne population gréco-romaine, qu'on retrouve mêlés aux musulmans et aux Druses dans la plupart des villages du Haourân, ont vécu à Bousrah jusqu'à ces dernières années; mais, éloignés par les exactions des Arabes nomades ou Bédouins, ils sont allés s'établir dans d'autres centres moins voisins du désert. De nombreuses tribus bédouines
viennent chaque année camper autour des sources de Bousrah : elles y arrivent vers le milieu de mars et s'en éloignent seulement à l'approche de l'hiver pour aller s'établir dans la Mésopotamie ou dans la vallée du Jourdain. Les habitants de Bousrah vivent ainsi dans des rapports continuels avec ces Bédouins, contre les envahissements desquels ils sont sans cesse contraints de défendre leurs propriétés. Ils paient une redevance annuelle appelée Khoui (23) à chaque chef de tribu pour prévenir le ravage de leurs récoltes. Néanmoins celles-ci sont souvent dévastées ; les troupeaux mêmes sont exposés aux vols; les paysans sont donc obligés de renfermer chaque soir leurs animaux dans un immense château-fort construit au temps des khalifes, et servant aujourd'hui à ce seul usage. A une époque encore peu éloignée, les pachas de Damas y envoyaient tous les ans quelques soldats irréguliers dont la présence suffisait pour tenir en respect les Bédouins et prévenir en partie leurs dévastations.
Les paysans de Bousrah sont tous agriculteurs, mais, en raison de leur petit nombre, ils ne peuvent cultiver qu'une faible partie de l'immense territoire au milieu duquel ils sont établis. La propriété de ce territoire est indivise (is), et chacun en cultive une étendue proportionnée au nombre de paires de bœufs qu'il possède ; aussi la paire de bœufs ou Fedhlan est-elle l'unité généralement employée pour apprécier la richesse des paysans. La terre produit en abondance des céréales (froment, orge, millet) et des légumineuses (vesces, fèves, pois) employées surtout pour la nourriture des chameaux et des bœufs. Les troupeaux de chèvres, de brebis et de vaches sont nourris au pâturage sous la garde d'une classe particulière d'Arabes nomades qui les prennent à cheptel. L'excédant des produits du sol sur la consommation locale est vendu aux Arabes du désert ou à des marchands de Damas dont le Haourân est le grenier. Depuis la guerre d'Orient, une partie de ces produits a été conduite par caravanes sur la côte de Syrie aux ports de Saint-Jean-d'Acre et de Gaïpha pour être exportée en Europe.
Les vignes et les cultures arborescentes qui couvrirent autrefois les alentours de Bousrah ont complètement disparu; on n'y
voit plus que deux chênes verts et une dizaine de chétifs figuiers sauvages poussant au milieu des ruines ; mais les forêts de chênes verts se sont conservées dans le Djebel- Haourân, à une distance de liO kilomètres du village, et, quoique cette montagne soit habitée par les Druses, c'est là que les paysans musulmans de la plaine vont chercher le bois dont ils ont besoin (7). La flore naturelle comprend de nombreuses espèces appartenant surtout aux familles des synanthérées, des ombellifères et des graminées. Ce sont ces plantes qui forment au printemps de riches pâturages au milieu desquels se distinguent de belles espèces de liliacées (lis, tulipes, hyacinthes). Le gibier sédentaire consiste surtout en lièvres, perdrix rouges et pigeons vivant dans les ruines : le gibier de passage comprend les cailles, plusieurs espèces d'oiseaux aquatiques et une espèce particulière d'oiseaux, appelés KaUas, qui volent en bandes très-nombreuses. Malgré l'abondance du gibier, les paysans chassent très-peu en général, mais les Arabes nomades, gardiens des troupeaux, recherchent cet exercice quand ils peuvent se procurer de la poudre et du plomb. Les animaux nuisibles les plus répandus sont les chacals et les hyènes qui attaquent les troupeaux, et les souris qui ravagent les récoltes (21).
Aucune industrie proprement dite n'existe à Bousrah : les femmes de paysans filent à peine de petites quantités de laine, et elles ne tissent pas d'étoffes en poil de chèvre, comme le font les femmes des Arabes nomades (5). Les familles achètent ces étoffes aux Bédouins ou aux négociants de Damas, qui leur vendent aussi tous les autres articles dont elles peuvent avoir besoin. A certaines époques de l'année, il vient dans le pays des colporteurs de Damas qui parcourent les villages du Haourân et les campements d'Arabes pour vendre ou échanger, contre les produits du sol et des troupeaux, les objets de consommation usuelle (5). Ce sont aussi des ouvriers émigrants de Damas ou des environs qui viennent dans le Haourân fabriquer des couvertures en laine et des matelas de même matière.
La communauté qui va être décrite est une des plus nombreuses parmi celles de Bousrah ; elle est aussi une des plus
riches et des plus considérées, son chef étant en même temps Cheikh du village : son organisation d'ailleurs et ses conditions d'existence sont exactement les mêmes que celles des autres communautés de toute cette contrée (3, 17).
ÉTAT CIVIL DE LA FAMILLE
La famille décrite dans la présente monographie est liée par des rapports de parenté avec presque tous les habitants du village, ce qui paraît indiquer entre eux une origine commune. En raison d'une généalogie qui les relie à Mogdad, l'un des premiers compagnons du prophète Mohammed, tous ses membres peuvent porter comme nom commun celui de cet aïeul illustre. C'est là un fait exceptionnel dans le pays oii les noms de famille sont très-rares.
En effet, le régime de communauté réunissant un grand nombre de personnes sous un même toit, un nom commun employé seul ne pourrait pas désigner clairement les individus ; on y joint celui du père (11, 2) et l'on dit alors un tel, fils d'un tel. Quand la personne désignée, homme ou femme, a ellemême un fils, on dit encore : un tel, père d'un tel, ou une telle, mère d'un tel; souvent même, dans ce dernier cas, on dit simplement le père d'un tel ou là mère d'un tel, sans prononcer le nom propre de la personne dont il s'agit; mais si, parmi les enfants, il n'y a pas de garçons, on n'emploie jamais ce mode de désignation, car ce serait faire injure à un homme que lui rappeler qu'il n'a pas d'enfant mâle. Les noms de famille existent seulement pour ceux dont un ancêtre a acquis une renommée glorieuse dont puissent s'honorer ses descendants. Ce nom de la famille n'est d'ailleurs habituellement donné qu'à son chef, bien qu'il appartienne à tous ses membres.
La communauté comprend cinq ménages, avec plusieurs personnes isolées faisant partie de la famille et dix domestiques qui s'y rattachent d'une manière intime; en tout 32 personnes. Le
nom, l'âge et les relations de parenté ou de domesticité qui relient ces diverses personnes sont indiqués dans le tableau suivant :
1. Chef de famille, Mohammed el Khalil, Aboo Kassem, ben Mog-
DAD : Cheikh el Bellad, Cheikh el Deit (Mohammed l'ami de Dieu, père de Kassem, descendant de Mogdad : Cheikh du village, Cheikh de la maison) 41 ans.
2. Sarah bente Kiiawaldé oum el Voliîd (Sarah, fille de Khavvaldé,
dite mère des enfants), sa 1'* femme, mariée depuis 25 ans. ... 39 —
3. OuATiiA BENTE Kmedad, dite femme de fantaisie, sa 2" femme,
mariée depuis 8 ans 24 —
4. Salkah BENTE Tahan EL Bedaodié (Salkah, fille de Tahan, dite
la Bédouine), sa 3" femme, mariée depuis 2 ans 18 —