SUR LE RÉGIME DE COMMUNAUTÉ DES PAYSANS DU IIAOURAN
Dans chaque communauté de paysans les biens sont, pour la plupart, en commun ; les travaux et les produits sont en commun aussi, mais certains revenus appartiennent en propre aux divers membres de la communauté et constituent un pécule que chacun emploie suivant ses goûts et à sa volonté. Si la famille a besoin d'un travail étranger, elle s'adjoint comme aides des domestiques qui ne sont pas rétribués par un salaire, mais au moyen d'une part dans les produits. A la tête de la communauté se trouve le chef de la maison (Cheikh el beit), appelé aussi le grand, l'aîné [el Kebir), qui a la direction de ses intérêts et la responsabilité de ses actes sociaux. Aucun règlement administratif, aucune intervention de l'autorité ne contribuent à maintenir l'association ; elle repose entièrement sur la coutume.
Cet exposé montre que le régime de communauté est établi parmi les paysans arabes sur les mêmes bases essentielles que dans les différentes parties de l'Europe orientale, et même de la France où il a été observé (i, ii, v) ; mais ici cependant se présentent certaines particularités importantes à signaler. Le fait le plus saillant, c'est que la personnalité de chacun des membres paraît être moins effacée qu'en Russie et même en France dans les cas analogues, sans que, pourtant, le concours de tous soit moins complet. Parmi les raisons qui peuvent être données pour expliquer ce fait, la première se trouve dans l'état de guerre presque constant où les familles en communauté sont obligées de vivre en l'absence d'un pouvoir central protecteur. 11 arrive naturellement que la part d'initiative attribuée à cha-
cun est plus grande que dans un milieu toujours paisible. Une des conséquences de ce fait, c'est que, dans le cas où le chef de famille vient à manquer, la communauté possède habituellement quelque membre préparé pour le remplacer.
La facilité avec laquelle les communautés arabes peuvent se dissoudre établit encore une différence entre elles et celles de l'Occident. Celte instabilité delà communauté arabe a aussi pour causes les perturbations violentes qui menacent sans cesse les existences dans un tel milieu : chaque jour il peut arriver qu'un membre d'une famille, compromis dans une lutte, doive s'isoler et chercher en d'autres lieux des moyens d'existence. Il arrive aussi que, à la suite d'une guerre ou d'un brusque changement des conditions économiques, une famille doive quitter le village où elle résidait d'abord : dans ce cas, ses membres ne peuvent pas toujours trouver un nouvel asile dans le même lieu. Enfin l'absence de propriété foncière est encore une cause d'instabilité : chacun peut emporter avec lui sur un mulet ou un cheval la totalité de son avoir, et il est sûr de trouver partout une maison où habiter et une terre à cultiver.
D'autres causes, agissant en sens contraire de celles qui viennent d'être signalées, déterminent le maintien du régime de communauté. On doit citer d'abord la tendance traditionnelle qui porte les individus de race arabe à s'associer et à se placer sous l'autorité d'un Cheikh. Le choix de ce Cheikh est le premier acte accompli par des personnes associées dans un but commun, ne fussent-elles que deux ensemble. L'organisation de la tribu nomade des Bédouins, la puissance des liens de famille parmi eux reposent sur cette tendance, nécessairement liée aux conditions de la vie nomade. Mais le défaut de sécurité publique est le principal motif qui pousse à vivre en commun les familles de paysans du Haourân. L'individu isolé ne peut lutter efficacement contre les ravages des Bédouins qui menacent sans cesse ses récoltes ; il est moins protégé encore contre la rapacité d'un Cheikh prévaricateur ; enfin il est sans défense contre les intrigues des chefs de famille les plus puissants qui s'appliquent toujours à lui faire supporter la plus lourde part des charges communes.
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C'est au milieu d'une nombreuse parenté, groupée sous un chef expérimenté, qu'il trouve une protection efficace et les seules garanties de sécurité qu'il puisse s'assurer. L'opinion publique est favorable à la conservation de ce régime et elle réprouve les tendances individuelles à l'isolement. Dans les cas spéciaux où ces tendances prévalent, les intérêts de celui qui s'isole sont sacrifiés en ce sens qu'il n'obtient pas la part à laquelle il aurait droit en cas de partage égal des ressources communes. Il n'a d'ailleurs aucun recours contre la communauté et son chef: car, en supposant qu^il pût obtenir d'un Cadi une décision favorable, ce jugement n'aurait aucune chance d'être exécuté dans le Haouran. Outre les sentiments de respect et d'obéissance, les jeunes gens sont retenus dans le sein de la communauté par les liens de l'intérêt. Le plus souvent, en effet, ils ne pourraient parvenir à se constituer eux-mêmes la dot indispensable pour leur mariage; la communauté, au contraire, leur fournit les moyens de se marier, et d'ordinaire elle y parvient sans avoir à s'imposer pour cela de trop lourds sacrifices. Quelquefois les femmes sont prises parmi les cousines des jeunes gens, dans le sein même de la famille, et plus souvent encore les mariages se font par échange entre deux familles qui, d'un commun accord, réduisent alors au minimum les dots payées par les jeunes gens\
Dans ses résultats, le régime de communauté n'offre ici rien de spécial. En assurant des moyens d'existence aux faibles, aux orphelins, aux vieillards et aux individualités d'ordre inférieur, il prévient le développement de la misère, dans une certaine mesure du moins. Il assouplit les caractères, il dispose enfin à la sociabilité par la pratique des relations qui résultent de la vie en commun ; mais, en débarrassant la plupart des individus des soucis de la responsabilité, il supprime un des principaux mobiles d'activité. Ce régime aussi, tout en laissant ici une assez large part à l'initiative individuelle, entrave l'essor des personnalités
i. Ces mariages par échange étaient aussi en usage dans les anciennes communautés françaises et spécialement dans le Nivernais. Voir à ce sujet une note de M. Dupin aîné sur la communauté des Jault, page 99, d'an recueil intitulé Le Morvan, in-12. Paris, 1853. — Pion frères.
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les plus éminentes au profit des individus moins bien doués. Il contraint les premières à se dévouer au bien de la famille au lieu d'utiliser pour elles seules les heureuses facultés qui leur ont été départies.
SUR LE PRINCIPE DES COMMUNAUTÉS AGRICOLES, CONSIDÉRÉES DANS LE PASSÉ ET DANS LE PRÉSENT.
Les considérations qui précèdent seront ici complétées par quelques observations concernant le régime de communauté envisagé spécialement chez les paysans.
1° Partout la communauté agricole se présente comme ayant pour base essentielle la famille; on cite, il est vrai, dans le passé des exemples de parsontiiers se groupant en communautés sans être parents ; mais ce sont là des faits exceptionnels qui résultent sans doute de circonstances spéciales et qui n'altèrent pas la portée du fait général. L'observation montre d'ailleurs que le maintien de ce régime est intimement lié à la conservation des sentiments moraux qui ont leur source dans l'influence combinée de la vie de famille et de la religion. Tels sont : le dévouement de chacun à l'œuvre commune et le respect de l'autorité directrice. Presque toutes les contrées de l'Occident ont créé au moyen âge, et quelques-unes conservent encore, des communautés de famille où ces sentiments avaient beaucoup d'empire.
2° On peut dire d'une manière générale que l'état d'indivision du sol favorise l'établissement du régime de communauté. Gela même est d'autant plus vrai que le plus souvent, dans la vie nomade par exemple, cet état d'indivision est accompagné de circonstances qui exigent pour ainsi dire le groupement en communautés. Mais les faits prouvent que le régime de communauté est réellement indépendant de l'organisation générale de la propriété dans le milieu où il se produit, car son existence a été constatée aussi bien là où le sol est approprié que là où il est indivis. On pourrait dire que ce régime, en s'établissant, amène
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dans certains cas la division et l'appropriation du sol. Ainsi, ott voit dans le passé que le seigneur, en concédant à des paysans des tractions de son domaine, leur imposait souvent, comme condition, la vie en communauté. Des faits analogues se passent encore aujourd'hui en Russie, où le seigneur emploie d'ordinaire son influence à maintenir ce régime (v, 22). Il n'est donc pas lié au communisme, comme on serait tenté de le croire en constatant son existence chez les nomades et en Russie même, dans des conditions où l'organisation de la propriété est essentiellement communiste.
3*' Le régime de communauté est lié d'une manière intime à Tindivision de l'héritage immobilier. On comprend en effet qu'il ne peut persister longtemps dans un pays où la loi accorde à chacun le droit de réclamer sa part en nature dans le domaine paternel. Il comporte dans une certaine mesure la division de Théritage mobilier quand ce dernier, au lieu de constituer toute la fortune, comme dans la vie nomade, n'a plus qu'une importance peu considérable relativement à la terre.
li° La cause de l'établissement du régime de communauté paraît avoir été la même dans tous les temps et dans tous les lieux, à savoir : l'instabilité des situations entraînant comme conséquence l'impuissance de l'individu isolé. En France, au moyen âge, ce régime se développe au moment où se dissout l'ordre féodal fondé sur le servage, et où s'organise un ordre nouveau fondé sur la liberté du travail, mais quand cet ordre est encore si précaire que tout est trouble et incertitude dans la société. Souvent alors il est imposé par le seigneur, dans la pensée que les paysans^ en l'adoptant, pourront plus facilement acquitter les charges qui leur incombent. Ce fait prouve qu'à cette époque, l'impuissance de l'individu isolé ayant été constatée par l'expérience, l'intérêt du seigneur, aussi bien que celui du paysan, conseillait l'établissement des communautés, qui diminuait les dépenses pour chacun et lui assurait des ressources plus considérables.
Les détails donnés dans la note précédente ont montré que dans le milieu spécialement décrit ici le régime de communauté
a aussi pour cause le besoin d'assurer la sécurité des personnes et la jouissance des fruits du travail.
5" Quand la difficulté des temps ou des lieux n'impose plus comme une nécessité le régime de communauté, ce dernier tend naturellement à disparaître ou à se transformer. En effet, le goût de l'indépendance naturel à l'homme, le désir qu'ont les personnalités éminentes de s'isoler pour travailler à leur propre élévation, enfin les suggestions de l'intérêt individuel sous ses différentes formes ne tardent pas à affaiblir les liens qui maintenaient les communautés. L'opinion publique cesse alors de soutenir leur existence, et elles disparaissent peu à peu. Il peut arriver, comme cela eut lieu dans le Nivernais, chez les Jault, que quelques communautés, grâce à des conditions spécialement favorables, conservent leurs institutions intactes ; mais, en général, ces institutions se modifient graduellement, et la communauté se rapproche de plus en plus de la famille proprement dite, comprenant tout au plus les époux, les vieux parents, l'héritier du foyer et les enfants de tout âge qui ne sont pas mariés.
Les communautés, qui subsistent encore aujourd'hui dans la plus grande partie de l'Occident et, en particulier, en France, présentent ce dernier caractère. En les comparant aux anciennes communautés, on est porté à les considérer plutôt comme des familles nombreuses qui, grâce à des mœurs excellentes et à la transmission intégrale des propriétés, se succèdent pendant plusieurs générations sur la même terre et y vivent dans des conditions d'aisance relative.
6° Ces considérations et les faits sur lesquels elles s'appuient permettent de juger les théories qui présentent, comme un progrès pour notre société; l'établissement systématique du régime de communauté en dehors de la famille. Ce qui précède tend au contraire à faire considérer ce régime comme un état transitoire qui, entravant l'essor des individus, est accepté seulement sous l'influence de mœurs spéciales, à cause des garanties qu'il offre pour les personnes et pour les propriétés, quand ces garanties ne peuvent être obtenues d'une autre manière.
Si, conformément aux théories dont il vient d'être question.
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l'opinion publique se montrait parmi nous disposée à favoriser de telles tendances, il faudrait peut-être en conclure que notre organisation sociale actuelle a cessé d'offrir des garanties suffisantes aux existences isolées. Ce retour au régime de communauté a été sérieusement proposé pour parer aux inconvénients du morcellement des terres. On peut donc craindre que ce morcellement, loin de donner à tous l'indépendance et la sécurité personnelle, ne ramène parmi nous les conditions précaires qui ont habituellement entraîné l'établissement d'un tel régime.
En effet, l'affaiblissement des sentiments religieux et des liens de famille d'un côté, et de l'autre nos lois de succession qui empêchent, chez les paysans encore plus- que chez les grands propriétaires, la conservation des biens patrimoniaux, ont exagéré dans notre société les tendances individuelles à l'isolement. Il en est résulté un état de choses où la situation des personnes devient si incertaine et si gênée, que des esprits sérieux ont pu envisager comme un progrès le retour au régime des communautés agricoles. Quelques-uns même se sont rapprochés du communisme en proposant de réunir toutes les parcelles d'une même commune pour les faire cultiver en commun, les fruits devant être répartis proportionnellement à l'apport de chacun en terre et en travail. L'établissement de telles institutions serait au fond un retour vers un passé oîi la personnalité de chacun était entravée comme elle a depuis longtemps cessé de l'être. En aucun cas, elles ne devraient être acceptées quand l'exemple offert d'une part par certaines de nos provinces, de l'autre par les Anglais et les Américains du nord, montre comment l'indépendance individuelle {self government) peut créer des conditions propres de bien-être et d'harmonie sociale. En s'inspirant de ces exemples et des traditions de notre race, on ne tardera pas à reconnaître que le progrès ne consiste pas pour nous k revenir vers des institutions du passé, mais à concilier l'essor de l'indépendance personnelle avec le développement des sentiments religieux qui compriment l'égoïsme, avec le maintien de l'autorité paternelle et avec la conservation des biens de famille.
372 cil. VIII. —• PAYSAJÎS EN COMMUNAUTÉ DE COUSRAII.