‹ Les ouvriers européensChapitre 164 sur 196 · SUR LE RÉGIME DE POLYGAMIE DES PAYSANS DU HAOURAN · texte numérisé non relu

SUR LE RÉGIME DE POLYGAMIE DES PAYSANS DU HAOURAN

C'est une opinion universellement accréditée dans l'Occident que la polygamie, autorisée chez les musulmans par la loi religieuse, a pour raison d'être l'ardeur du tempérament des Orientaux. Celte opinion, admise à la fois par les adversaires de la polygamie et par ceux qui ont* cherché à la justifier, s'appuie sur des observations faites dans les grandes villes d'Orient; là, en effet, les femmes, enfermées dans les Harîms, semblent uniquement destinées à plaire au maître et à lui appartenir. Mais il est en dehors des villes une population rurale beaucoup plus nombreuse où l'esprit des institutions se conserve mieux. Là, les faits concernant la polygamie se présentent sous un autre jour. L'exposé des raisons qui ont engagé le chef de la famille ici décrite à prendre successivement trois femmes permettra de fixer sur ce point la pensée du lecteur.

Le Cheikh Mohammed s'est marié pour la première fois à dix-sept ans avec une femme du même âge dont il a eu sept enfants (2) ; il n'occupait pas alors la première place dans la communauté, son père d'abord, puis son frère aîné Daoud, ayant été avant lui Cheikhs du village et chefs de la famille (12). Quand Mohammed fut substitué à son frère en cette double qualité, sa femme Sarah devint par cela même maîtresse de la maison : les jeunes frères de son mari n'étant pas encore mariés, elle resta seule avec l'esclave Bahérié pour pourvoir aux travaux de ménage (s) dont elle partageait auparavant la charge avec ses deux belles-sœurs, femmes de Daoud. Sa tâche se trouva ainsi tellement accrue qu'elle ne pouvait l'accomplir et donner en même temps à ses jeunes enfants les soins dont ils avaient besoin ; elle demanda alors à son mari de lui donner une compagne pour l'aider dans ses travaux, et ce fut pour répondre à cette invitation que Mohammed épousa Ouatha, sa seconde femme (2). Il demeura ensuite pendant plusieurs années sans songer à un nouveau mariage, mais il y a deux ans, à la suite

d'une querelle des habitants de Bousrah avec une tribu de Bédouins, il se décida, pour sceller la réconciliation, à épouser une des filles du Cheikh de cette tribu, Salkah la Bédouine. Cette dernière alliance a donc été évidemment contractée dans un but politique; tout -porte même à croire que, sans les circonstances qui l'ont amenée, Mohammed se serait contenté de ses deux premières femmes, car il parle avec un certain regret des dépenses qu'il a fallu faire pour ces mariages successifs.

D'après cet exemple, on voit que ce n'est pas seulement par caprice ou par libertinage que les paysans épousent plusieurs femmes. Dans les communautés du Haourân, c'est d'ordinaire le chef de famille seul qui use du droit d'être polygame, et presque toujours il a, pour le faire, quelque raison analogue à celles qui viennent d'être citées. Comme les aînés des familles se marient très-jeunes en général, leur première femme, mère d'une nombreuse famille, se trouve déjà vieille quand ils sont euxmêmes encore dans la force de l'âge. Ces hommes contractent alors un nouveau mariage, souvent à la prière et presque toujours avec le consentement de la première femme. Les plus jeunes fils de chaque famille se marient, au contraire, assez tard, en général après leur vingtième année (12) ;*jls épousent des femmes beaucoup plus jeunes et n'ont plus, à ce point de vue, les mêmes raisons que les aînés pour en prendre de nouvelles. Les chefs de famille eux-mêmes n'ont pas tous plusieurs femmes, et, dans le village de Bousrah, il n'y a parmi eux que cinq cas de polygamie (1, 2).

C'est aux riches seulement qu'il est possible d'épouser plusieurs femmes, car, outre les dépenses du mariage qui sont souvent considérables, le mari doit fournir à chacune de ses femmes un entretien convenable. S'il n'accomplit pas celte obligation, la femme peut demander le divorce, et rarement elle manque de le faire. Il y a donc là une véritable entrave au développement de la polygamie, surtout parmi les classes inférieures. Les paysans, qui sont économes et qui aiment à accumuler leurs épargnes, sont souvent arrêtés dans leurs désirs de mariage par des considérations d'intérêt. Il faut, pour les y décider, des raisons im-

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portantes, parmi lesquelles doojine en général le désir de laisser une nombreuse postérité. A leurs yeux, la privation d'enfant est le plus grand malheur dont un homme puisse être frappé ; ceux même qui n'en ont que quelques-uns veulent en avoir un plus grand nombre, et ils épousent successivement plusieurs femmes dans cette seule intention : c'est aussi pour cela qu'on voit assez souvent des vieillards épouser des femmes très-jeunes, mais il arrive alors souvent que ces unions restent infécondes. Cette remarque conduit à l'examen d'une question très-controversée : à savoir, si la polygamie contribue à accroître la population. L'auteur ne juge pas qu'on puisse répondre à cette question dans l'un ou l'autre sens d'une manière absolue ; il pense que, pour arriver à la résoudre, il faut bien distinguer deux cas très-différents. Dans les villes, où les Harîms sont presque un mode particulier de prostitution, dans les campagnes même, quand il s'agit de vieillards qui prennent plusieurs femmes pour obtenir une postérité que la nature leur refuse, la polygamie n'accroît pas le nombre des enfants ; mais si, en dehors de ces cas, on examine ce qui a lieu chez les paysans et chez les nomades polygames, on arrivera sans doute à constater qu'ils laissent de nombreuses postérités. C'est là, d'ailleurs, ce qui s'observe dans le Haourân, où les chefs de famille polygames ont ordinairement plus d'enfants que les autres hommes de la communauté mariés à une seule femme (2).

On s'étonnera peut-être qu'une femme puisse engager ellemême son mari à contracter un second mariage. Mais il faut se rappeler que, dans les familles musulmanes, les femmes de la maison doivent exécuter tous les travaux de ménage, quelque difficiles et pénibles qu'ils puissent être. La domesticité féminine étant inconnue chez les paysans, les femmes ne peuvent avoir pour aides que des esclaves ou des parentes vivant dans la même communauté. On voit, par l'exemple de la famille, que les parentes peuvent faire défaut; plus souvent encore, l'occasion manque pour acheter des femmes esclaves. Celles-ci, d'ailleurs, deviennent le plus souvent concubines du chef de la famille où elles sont introduites, et rivales de la première femme qui n'a ainsi aucune

raison de les préférer à d'autres femmes légitimes. On conçoit que, dans ces circonstances, une femme conseille son mari de contracter un nouveau mariage, surtout si on réfléchit que déjà elle commence à vieillir et quelle est absorbée par les devoirs de la maternité. Du reste, les cas où une seule femme ne peut suffire aux travaux du ménage sont assez rares; ils ne se présentent guère que chez les paysans les plus riches, qui tiennent à honneur de recevoir beaucoup d'étrangers comme hôtes de leur maison. A ce point de vue, on peut dire que, si la polygamie suppose toujours la richesse, il arrive aussi chez les paysans que la richesse entraîne presque nécessairement la polygamie.

Tout d'abord on est disposé à croire que la jalousie et les rivalités de ces femmes entretiennent une cause permanente de désordres dans la maison. Sans doute il en doit être ainsi dans les Harîms où les femmes vivent en odalisques, dans une oisiveté à peu près complète. Chez les paysans, au contraire, elles ont à remplir des devoirs qui leur laissent peu de loisirs pour se livrer aux intrigues ; chacune d'elles doit avant tout s'occuper d'accomplir sa tâche journalière et se résigner à obéir à la plus âgée des femmes, qui est chargée de la direction du ménage (s). Dans les communautés où, par la force même des choses, plusieurs femmes se trouvent naturellement réunies, aucune différence n'est faite entre les diverses femmes du chef de famille et celles des autres membres; toutes sont égales, toutes ont les mêmes devoirs à remplir, et, si le mari polygame a une favorite, il ne peut guère manifester sa préférence en lui faisant une situation spéciale, car il serait condamné par l'opinion. Là, en effet, la vie intérieure n'est pas murée comme dans les villes et chacun est responsable de sa conduite devant le public. En fait, il arrive rarement, à ce qu'il paraît, que des désordres surviennent dans les familles par suite de discussions entre les diverses femmes d'un même mari ; à défaut d'un autre sentiment, les femmes sont retenues par la crainte qu'elles ont d'être répudiées, si elles venaient à troubler le ménage par leurs rivalités.

Il est néanmoins incontestable que, chez les paysans eux-

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mêmes, la polygamie place les femmes dans une situation qui compromet leur dignité comme épouses et leur influence comme mères ; il est évident aussi que, malgré tous les correctifs résultant de l'habitude et des mœurs établies, elle introduit dans la famille un élément de trouble et tend à diminuer les délicatesses de la pudeur chez les femmes. Mais on comprend, en étudiant les faits cités ici, le rôle qu'elle a joué depuis la plus haute antiquité parmi les peuples de l'Orient et en particulier chez ceux des temps bibliques ; on constate aussi qu'elle est parmi les populations musulmanes beaucoup moins générale qu'on ne pourrait le supposer et qu'elle n'exerce pas dans les sociétés fondées sur l'islamisme une influence aussi considérable que le pensent Ja plupart des Occidentaux. •

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