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SUR LES POPULATIONS DES ÉTATS BARBARESQUES

Les Maures, les Arabes, les Berbères et les nègres sont les quatre principales races musulmanes de l'empire marocain. Cet empire est essentiellement une monarchie mauresque ; le sultan est un souverain maure gouvernant un peuple maure. La population mauresque est en effet la plus nombreuse. On peut admettre que le chiffre total des sujets marocains est de 2,750,000; les Maures en forment à peu près la moitié. Ils sont les plus riches, les plus policés, les plus puissants; c'est parmi eux que se recrutent les Ulémas, les Tholbas^ les Kaidsy les pachas, tout ce qui possède. Les autres races ne trouvent accès qu'à titre exceptionnel dans la hiérarchie politique et administrative. Les Maures remplissent les villes ; ils s'y adonnent au né-

goce et ils savent y déployer, malgré des habitudes de paresse, les ressources d'un génie incontestable. Les plaines sont aux Arabes, les montagnes aux Berbères. Pressés de tous côtés par la marée montante des autres races, les Maures ne conservent leur suprématie qu'en les maintenant dans un état constant de division et de haine, par tous les moyens que fournissent l'astuce et la ruse. La plupart des familles mauresques descendent d'anciennes familles grenadines et andalouses. Quelques-unes conservent encore les clefs des villes ou des maisons, aujourd'hui espagnoles, qu'ont possédées leurs ancêtres. Mais, dégénérés et indolents, les Maures actuels du Maroc ignorent à peu près les faits glorieux de leur passé. Il n'en ont gardé qu'un orgueil intraitable et les dehors d'une majesté superbe. Efféminés et corrompus, ils cachent sous ces dehors la mauvaise foi, la poltronnerie et d'autres passions basses.

Les Maures, superstitieux à l'excès, croient à tous les présages, principalement aux plus funestes. Ils sont convaincus que le premier objet qui s'offre, le matin, à leurs regards, aura une influence heureuse ou pernicieuse sur toute la journée : si c'est un objet noir ou un juif, ils s'enferment avec soin et se gardent d'entreprendre quoi que ce soit jusqu'au lendemain. Ce procédé serait offensant pour les nègres ; les casuistes maures ont su concilier la politesse avec le préjugé. S'il advient qu'un nègre se* présente le premier aux yeux d'un Maure, celui-ci, avant de le saluer ou de l'aborder, lui crie de loin : Biôd! (fais-toi blanc!) et le nègre de montrer ses dents d'ivoire en roulant ses gros yeux blancs. Le nègre se venge en disant : « Les blancs sont des raisins mal mûris. »

Les Berbères sont la race la plus antipathique à la race maure. Ils sont fort mauvais musulmans, ne payent tribut aux sultans que lorsqu'ils y sont contraints par la voie des armes, n'ont aucun respect pour les Ghérifs, se gouvernent d'après des lois particulières, et obéissent à des chefs de leur race, qu'ils choisissent eux-mêmes et qui les gouvernent avec un pouvoir absolu. Leurs femmes vont librement et sans voile. Chez eux, le paganisme et le christianisme ont laissé de nombreuses traces.

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Chez certaines peuplades, lorsqu'une femme est dans les douleurs de l'enfantement, ses amies accourent et adressent de longues et ardentes invocations à la vierge Marie, qui a enfanté sans douleur. Quand la délivrance est opérée, elles reconduisent la vierge Marie au ciel en chantant des louanges et des bénédictions. Ils ont aussi, à l'époque où le blé sort en herbe, certaines processions qui se font à la suite de mannequins représentant une sorte de déesse favorable aux moissons. Les Maures ont toutes ces cérémonies en horreur, et les considèrent comme des pratiques d'idolâtrie. Ils affichent un souverain mépris pour la manière dont les femmes berbères sont traitées par leurs maris. Ce sentiment est encore fortifié par les idées qu'ils se font de la ûeauté des femmes. Les femmes berbères, menant une vie libre et active, sont en général de forme svelte et même un peu anguleuse ; or, suivant les idées des Maures, la beauté est en raison directe de l'embonpoint. Leurs femmes passent leur vie au fond de chambres humides et obscures, et s'y développent comme des plantes grasses, n'ayant d'autre souci que de se parer, de manger et de dormir. Lorsqu'une jeune Mauresque est fiancée, on la soumet à une réclusion rigoureuse ; et, outre les repas qu'elle fait d'habitude, on lui fait avaler chaque Jour une énorme quantité de boulettes de pain, qu'elle précipite au moyen de fréquentes égorgées d'eau claire. En quelques semâmes, les parents ont la satisfaction de présenter publiquement une fiancée dont la face, suivant les poètes, « fait rougir la lune de dépit » , et dont la démarche est « gracieuse comme celle du jeune éléphant ».

Les montagnards qui peuplent la côte du Maroc, entre Tanger et la frontière algérienne, appartiennent à la race berbère. Toute cette partie de la côte d'Afrique est connue sous le nom de Riffj, et ses habitants, sous celui de Riffmi ou Riffains. Les Riffains se distinguent par leur caractère belliqueux et agressif. Ils font surtout le métier de chasseurs et de pirates ; mais ils ne trouvent, ni dans leurs ressources, ni dans leurs connaissances maritimes, le moyen d'exercer la piraterie dans des proportions qui rappellent les entreprises des anciens corsaires africains, entreprises qui ont nécessité et légitimé l'occupation française en

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Afrique. Il n'y a plus de marine marocaine; il n'y eut jamais de marine riffaine. On ne saurait donner ce nom à quelques centaines de grosses barques mal construites, mal gréées et incapables de tenir la «ler. Tout ce qu'ils peuvent tenter, avec de pareils moyens, c'est d'aborder les navires marchands que les courants ont entraînés vers la côte, et que le calme empêche de regagner la haute mer. Lorsqu'ils voient un bâtiment dans cette situation, ils sortent en foule de leurs villages, se jettent dans leurs embarcations, dont chacune peut porter de 20 à 30 hommes, et du fond des Innombrables criques rocheuses qui les recèlent, se pressent à force d'avirons, quelquefois avec le secours de lambeaux de toile, vers une proie qu'ils savent incapable d'opposer aucune résistance. Ils entourent le navire, sautent à l'abordage, le plus souvent sans tirer un coup de fusil, et font immédiatement passer la cargaison par-dessus le bord, pour la conduire dans leurs retraites, où elle est reçue aux acclamations d'une multitude impatiente. On peut évaluer à 5 ou 6, en moyenne, le nombre de navires que les Riffains pillent chaque année de cette manière. Le dommage est donc peu considérable quant aux Ijiens; pour les corps, il est rare que les pillards, s'en préoccupent, à moins qu'ils ne veuillent se ménager des otages, en prévision de quelque revers ; mais, le plus souvent, ils laissent les équipages attendre sur Jeurs navires dévalisés l'instant propice où ils pourront rallier de meilleurs parages. Les derniers actes de piraterie exercés par les Riffains, et dont les journaux ont publié les détails, ont été accompagnés du massacre des équipages. Il faut attribuer ces cruautés inusitées aux leçons sévères, mais incomplètes, qu'on avait précédemment infligées à ces bandits.

Les Nègres libres ou esclaves sont tous musulmans ; néanmoins ils conservent certaines croyances propres à leur race. Ils ont leurs sorciers, leurs amulettes et leurs légendes. Ils célèbrent leurs fêtes nationales avec des danses bizarres, qu'accompagne une musique assourdissante. Ces fêtes durent parfois trois jours et trois nuits saris que danse ni musique soit interrompue. Chacun s'arrête à son tour pour reprendre des forces en se gorgeant de mets assaisonnés d'huile, de beurre rance et de piment.

Les mœurs qu'on observe au Maroc, dans toutes les classes de la société, sont plus dignes du paganisme que des sectateurs d'une religion monothéiste. La chasteté y est une vertu à peu près inconnue. C'est à peine si le sentiment 'de la pudeur apparaît chez les femmes ; elles montrent surtout une pudeur de convention et de préjugé : ainsi, la plupart d'entre elles découvriront sans hésiter toutes les parties de leur corps, à l'exception du visage. Elles n'ont que fort peu d'influence sur les mœurs publiques ou privées. Les hommes les traitent en général avec dédain et s'adonnent, dès leur jeunesse, à des vices révoltants. On assure que la bestialité est la plaie des Arabes campagnards.

Les derviches, les ministres de la religion, donnent l'exemple public de la plus grande corruption. Bon nombre de ceux qu'on vénère comme saints restent des heures entières, sur quelque tertre avoisinant les portes des villes, dans un état complet de nudité et dans des attitudes inconvenantes. Les pères s'estiment honorés quand certains saints accordent leurs faveurs à leurs filles. Les maris ne se montrent pas plus scrupuleux.

Les Maures marocains sont étrangers à ce que nous appelons les idées de castes, d'aristocratie, de privilèges attachés à la naissance. Les Chérifs, ou descendants de la famille du prophète, ne constituent pas, à proprement parler, une noblesse héréditaire, puisqu'ils n'ont aucun privilège qui les élève au-dessus des autres musulmans. Il y a, parmi les Maures, un véritable esprit d'égalité : un musulman vaut un autre musulman ; et il n'en saurait être autrement, puisque, chez eux, la loi religieuse qui consacre ce principe domine toutes les institutions politiques et nationales.

Cet état de choses n'empêche pas que certaines familles, traditionnellement connues par leur amour du bien, par leurs travaux religieux ou scientifiques, ne soient en possession d'une estime et d'une vénération universelles qui leur assurent une grande influence. Mais ces familles se distinguent entre toutes par leur politesse, par leur modestie, et, dans certaines circonstances données, ne jugeront aucune autre famille, quelque obscure qu'elle soit, indigne de leur alliance.

D'autres familles sont aussi plus influentes dans le pays parce que, depuis un certain nombre de générations, elles ont fourni des dignitaires et de hauts fonctionnaires publics. Mais cet éclat est absolument éphémère : que les faveurs impériales se retirent, et ces familles rentreront dans l'obscurité, tandis que d'autres arriveront aux premiers honneurs.

Ainsi, les rapports des sujets marocains entre eux sont tels qu'on les rencontrerait dans un État démocratique. Il n'en est pas de même pour les Arabes des tribus, où l'on retrouve tout le système» féodal tel qu'il fut en vigueur dans notre moyen âge.

Les Juifs forment une portion notable de la population des villes marocaines. Leur condition, au milieu des autres races indigènes, est semblable à celle qui leur fut faite, au moyen âge, parmi les populations de l'Europe chrétienne.

Les juifs, au Maroc, sont rangés parmi les animaux immondes. Si les musulmans appliquent aujourd'hui aux chrétiens l'épithète d'impurs et de maudits, c'est un effet de l'ignorance où sont la plupart d'entre eux des enseignements réels du Koran : car Mahomet déclare, en plusieurs endroits, que les Nazaréens pourront être sauvés, et il ne défend pas le commerce avec eux ; mais il s'exprime, au sujet des juifs, en des termes qui excluent jusqu'aux sentiments naturels de Fhumanité. Il les déclare maudits de Dieu s'ils persistent dans leur voie, et tous destinés aux flammes inextinguibles; et cela, ajoule-t-il, parce qu'ils ont mis à mort Jésus, le souffle de Dieu {Rouli Allah) . Les musulmans agissent donc avec eux comme avec des ennemis de Dieu, irrévocablement livrés à Chîtan (Satan) ; s'ils ne les exterminent pas, ils allèguent pour raison les services qu'ils en tirent; et comme, en ce monde, les vrais croyants peuvent user de tout pour leur profit, la tolérance des princes musulmans consiste à laisser vivre les juifs comme on laisse vivre un troupeau d'animaux utiles.

Aujourd'hui, cette tolérance, grâce à la honteuse paresse des races musulmanes, est plus que jamais imposée par la nécessité. Si les juifs étaient tout à coup retranchés du corps social marocain, la plus extrême misère envahirait les populations. Les

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juifs, en effet, exercent à peu près seuls tous les arts de l'industrie que les Maures ont en suprême dédain. Ils sont serruriers, orfèvres, maçons, fondeurs de métaux, potiers, monnayeurs. Le sultan confie même aux plus instruits la perception des impôts dans les villes et les emploie dans les négociations avec les chrétiens. Esclaves en apparence, ils exercent en réalité l'ascendant que leur assure une intelligence souple et déliée.

Chaque soir, au coucher du soleil, les juifs rentrent dans un quartier séparé, entouré d'un mur d'enceinte, et ils n'en peuvent sortir que le lendemain pour se rendre dans la ville Tnusulmane où ils ont leurs boutiques. Les Maures désignent ce quartier, où ils parquent les juifs, du nom de Mellah (terre salée, maudite) . Chaque ville, à l'exception de Tanger, possède son Mellah. Cette exception en faveur des juifs de Tanger se fonde sur ce que la ville tout entière a été livrée à la souillure des consuls chrétiens qui y résident.

Les juifs sont condamnés à ne porter que des vêtements noirs, cette couleur étant l'emblème du malheur et de la malédiction. Il leur est interdit de monter à cheval ; s'ils passent devant une mosquée, une Zaouïa (chapelle), un saint, un Marabout^, un Chérif, ils doivent ôter leur chaussure et la porter à la main jusqu'à ce qu'ils aient passé. Ils ne peuvent traverser les cimetières musulmans ; leurs femmes, sous le moindre prétexte, sont fouettées en place publique par YAhrifa, musulmane spécialement chargée de cette fonction. Si un musulman les frappe, il leur est interdit, sous peine de mort, de se défendre autrement que par la fuite ou par adresse. On voit fréquemment des enfants de sept ou huit ans lapider de vigoureux jeunes gens, les frapper à coups de bâton, les souffleter, les mordre, les déchirer de leurs ongles. Ces hommes sont des juifs : ils se courbent, se tordent, font des efforts pour se dégager; mais tous leurs mouvements trahissent la préoccupation de ne frapper ou blesser aucun des assaillants.

Lorsque le sultan, ou quelque prince de sa famille, traverse une des villes de l'empire, les juifs sont tenus de faire aux voyageurs de magnifiques cadeaux. Ils ont la plus large part dans le lot de la misère commune. Le fardeau de leur servitude est tel,

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qu'on imagine à peine comment cette race étonnante peut le porter sans perdre jusqu'au souvenir de la foi antique qui lui vaut tant de persécutions. Il est à remarquer que peu de ces malheureuK apostasient, quels que soient d'ailleurs le dérèglement de leurs moeurs et les ténèbres de leurs consciences. Le pharisaïsme est plus que jamais florissant parmi eux ; les cérémonies du culte extérieur absorbent une bonne partie de leur existence. Il est facile d'imaginer combien une telle persécution, pratiquée depuis bien des générations, a dû altérer les caractères et les coutumes de cette race malheureuse, mais laborieuse, tenace et prévoyante. Elle a toutefois une compensation : elle tient dans ses mains tous les ressorts matériels d'une société dont tous les membres s'unissent pour la faire souffrir.

SUR QUELQUES RÉCRÉATIONS FAVORITES DES POPULATIONS BARBARÎîSQUES.

Les divers indigènes du Maroc ont un goût prononcé pour les récits que font, sur tes places publiques des villes ou dans les Douars, les improvisateurs ambulants vivant exclusivement du métier de conteurs. Ces conteurs sont très-nombreux. Leurs femmes sont devineresses et vont de maison en maison prédire l'avenir moyennant rétribution.

C'est au déclin du jour que le conteur, au son du tambour de basque, rassemble autour de lui hommes et enfants. Les auditeurs se placent en 'cercle, tous accroupis; lui seul est debout. Il commence par une longue prière religieusement écoutée, puis il aborde le récit. Tantôt c'est un chant guerrier, tantôt un hymne ou une légende religieuse, tantôt un récit merveilleux, tantôt un apologue ; toujours une pantomime simple et expressive donne à l'improvisation tout son relief. Le conteur est vêtu d'une longue draperie blanche serrée autour de la tête par une corde en poils de chameau. Un orchestre, composé de tambours de basque et de hautbois, soutient sa voix. A la fin de la séance les musiciens recueillent le salaire, bien mérité, de leur peine.

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Souvent les conteurs, lorsqu'il y a quelque intérêt actuel, traitent des faits de l'histoire contemporaine et des événements politiques. C'est par leur entremise qu'Abd-el-Kader a fomenté contre les Français, au Maroc, les haines qui ont éclaté naguère avec tant de violence.

Les saltimbanques sont aussi en grand nombre au Maroc. Presque tous viennent de la province de Sous. Ils voyagent par troupes de cinq, six, et quelquefois douze hommes et enfants. Leurs excursions s'étendent dans toute l'Afrique septentrionale.

Leurs exercices sont à peu près les mêmes que nous voyons dans toutes nos foires. Leur condition sociale parmi les musulmans a beaucoup d'analogie avec celle des comédiens ambulants qui parcouraient l'occident de l'Europe au xvii*^ siècle.

Les divertissements publics ne sont guère en usage à Tunis que pendant le mois de Rhamadan. Chaque année, à cette époque, les places et carrefours sont encombrés de curieux qui se pressent autour de chanteurs, de danseurs de corde, de saltimbanques, d'escamoteurs et de mangeurs de serpents.

iJn certain nombre d'érudits, se fondant sur les anciens monuments écrits, voient dans ces mangeurs de serpents, connus dans toute l'Afrique sous le nom d'Aïssaoui^ le reste de cette peuplade d'ophiophages qui habitait, au dire des poètes, un canton de l'Afrique. Mais les musulmans leur attribuent une origine beaucoup plus récente. Ils disent qu'un saint, nommé Sidi Aïssa, attirait, par ses prédications, une foule de disciples qui le suivaient dans les lieux déserts. Un jour, cette multitude affamée demanda du pain. On était alors dans une immense plaine aride et inculte. Le saint, saisi d'un transport soudain, leur cria : Mangez les scorpions et les reptiles ! et tous aussitôt soulevèrent les pierres, dévorant à belles dents les serpents et les scorpions venimeux. Dès lors, le miracle s'est perpétué. Les Aïssaouï, ou disciples de Sidi Aïssa, ont toujours le privilège de manier et de dévorer impunément les plus dangereux reptiles.

Il est très-difficile d'expliquer le spectacle qu'on a sous les yeux, lorsqu'on voit les Aïssaouï plonger les mains dans des sacs, Gû. tirer des aspics, des cobra capello^ des vipères noires, tous

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serpents dont la morsure est redoutable. Si quelque incrédule présente un chien, une poule ou tout autre animal, à la piqûre des reptiles, la victime enfle presque subitement, tournoie quelques instants sur elle-même, et meurt. Cette expérience a été cent fois renouvelée par nos officiers en Algérie. Or, les Aïssaouï se font mordre au visage par ces mêmes reptiles qu'ils excitent. Ils les dévorent tout vifs en commençant par la queue : alors les morsures se multiplient ; les Aïssaouï sont inondés de sang ; chacun peut voir et toucher les blessures. Au Maroc, le fils d'un consul général d'Angleterre, M. Drummond-Hay, persuadé que ces blessures étaient faites par des reptiles non venimeux, voulut offrir son bras, comme le faisait un Aïssaoua, à un cobra capello. « Si tu n'es pas un Aïssaoua, tu es mort », lui dit le psylle. M. Drummond-Hay fit l'essai .sur une pouje, qui tomba foudroyée, et il ne poussa pas plus loin l'expérience. Il ne put que constater l'effet de la morsure sur la poule, et l'innocuité de cette même morsure pour l' Aïssaoua.

Quoi qu'il en soit des moyens employés par les Aïssaouï pour échapper au venin, il est probable que ces moyens remontent à la plus haute antiquité. La légende de Sidi Aïssa est évidemment un grossier travestissement du miracle de la multiplication des pains. Notre-Seigneur Aïça, Sidna-Aïça : tel est le nom donné par les musulmans à Jésus-Christ. Le nom de l'auteur du prodige n'a donc pas même été changé. Quant au privilège de la secte, il rappelle involontairement ces paroles de Jésus-Christ, parlant des prodiges que devaient accomplir ceux qui auraient foi en lui : « serpentes tollent, et si mortiferum quid hiberint^ non eis nocebit. » (S. Marc, Évang., ch. XVI, m, 18.)

Les Aïssaouï forment une confrérie très-puissante et répandue dans toute l'Afrique. Ils ont des sanctuaires privilégiés et se réunissent à certains jours pour fêter leur saint. Leur dévotion consiste à se ranger en cercle autour du Mukaddem, ou supérieur de la confrérie, et à murmurer d'une voix sourde, saccadée, des invocations rhythmées, accompagnées de flexions d.e tête, de soubresauts, puis de sauts prodigieux, puis de bonds et de contorsions frénétiques. Ils entrent peu à peu en fureur; l'écume à

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la bouche, les yeux injectés, ils se jettent sur les reptiles dont on a fait provision, et les dévorent. Ces frénétiques sont très-dangereux alors pour les spectateurs juifs ou chrétiens. Quand on les a vus se ruer sur un âne, sur un mouton, les mettre en lambeaux, les dévorer tout vifs avec leur poil et leur toison, on comprend que la retraite est prudente, et que tous les écarts sont à redouter de ces dévots estomacs.

Les spectacles publics sont, à différents titres, d'une révoltante immoralité. Sans parler des représentations connues sous le nom de KarageuZj, et que l'autorité française a dû par convenance supprimer en Algérie, on voit fréquemment des femmes se livrer en public à des danses qui feraient rougir de honte l'Européenne la plus dépravée. Ces danseuses sont désignées en Egypte sous le nom d'AléméhSj,.et les idées toutes gracieuses et poétiques que nous y attachons en Europe n'ont assurément aucun fondement. Il est aisé de voir que de telles femmes appartiennent à la classe des prostituées. Leurs exercices, leurs chants, sont le délassement favori des musulmans. Le sens mural paraît complètement éteint, sous ce rapport, parmi les musulmans. Les pères laissent se presser en foule leurs enfants, garçons et petites filles, aux représentations de Karageuz, qui ne peuvent que leur enlever toute innocence.

SUR LES RELATIONS DES CHRÉTIRNS AVEC LES POPULATIONS BARBARESQUES, EN 1850.

Par différents traités actuellement en vigueur, les consuls des nations chrétiennes ont le droit d'accorder leur protection aux sujets marocains qui sont à leur service. Ce droit de protection s'étend, dans la pratique, sur des indigènes dont les services sont purement accidentels. La protection des puissances chrétiennes e^ fort recherchée au Maroc, car elle soustrait les protégés au régime de violence et de spoliation en vigueur dans tout l'empire, et les place entièrement sous la juridiction du

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consul chrétien. Quel que soit le délit imputé à un indigène, s'il est protégé, l'autorité locale ne peut le frapper dans sa personne ou dans ses biens sans le consentement du consul protecteur. On comprend quel prix attachent à la protection d'un pavillon chrétien des hommes sans cesse menacés de la bastonnade, de la prison et des exactions les plus arbitraires. Quelques indigènes donnent encore l'exemple d'une aversion farouche pour les infidèles : ils aiment mieux encourir toutes les disgrâces que de demander leur appui; mais ils restent isolés au milieu du mouvement général. Leur sombre attitude ne fait que rendre plus sensibles la confiance et l'entraînement qui portent un grand nombre de leurs frères à profiter des bienfaits de notre protection . On peut calculer les progrès de cet heureux esprit en voyant, chaque année en plus grand nombre, des pèlerins se rendre à Tanger pour s'embarquer sur des paquebots français et anglais qui les transportent en dix jours à Alexandrie, alors que les fanatiques accomplissent péniblement leur pèlerinage par l'intérieur, au risque de se voir dévalisés et d'endurer des privations et des fatigues mortelles. On peut évaluer à 8 ou 10,000 le nombre des pèlerins qui s'embarquent annuellement à Tanger.

Chaque jour aussi voit s'accroître le nombre de ceux qui viennent de tous les points de l'empire consulter les médecins français. Ce qui frappe surtout l'imagination des indigènes, c'est la quantité de fioles et de bocaux rangés dans l'officine du pharmacien de Tanger. Cet aspect leur donne la plus haute idée de la médecine chrétienne. Ils ont d'ailleurs, à ce sujet, les idées les plus erronées : le signe, surtout, est considéré parmi eux au point que des centaines de malades ont avalé l'ordonnance écrite par le médecin chrétien, et se sont ainsi prétendus guéris.

La résistance d'Abd-el-Kader a longtemps paralysé toute influence française au Maroc. Longtemps aussi les Marocains ont pensé que l'Angleterre nous empêcherait d'occuper définitivement l'Algérie. C'était une opinion partout répandue et hautement exprimée. Alors les Anglais étaient tout-puissants ; le consul général d'Angleterre était souverain au Maroc. Mais les choses, depuis dix ans, ont bien changé : on sait que l'Algérie

est décidément terre française; on craint ce redoutable voisinage autant qu'on affectait de le dédaigner. Aujourd'hui l'influence française, augmentée par le prestige du nom de l'empereur, est prépondérante au Maroc. Mais on se tromperait étrangement si on pensait que notre action s'exerce jusque dans la sphère du pouvoir. Le sultan conserve les anciens préjugés contre toutes les puissances chrétiennes. Pour lui, les relations avec l'étranger sont une peste inévitable; son plus cher désir est d'ignorer ce qui se passe sur les points de son territoire livrés à la souillure nazaréenne. Tanger, résidence des consuls chrétiens, lui est particulièrement odieuse. Cette capitale maritime est tellement déconsidérée à ses yeux, que le nom même en est prononcé avec mépris. Il a choisi, pour traiter avec les consuls, un homme du commun que de fréquentes relations de commerce ont, en partie, initié aux habitudes européennes. Cette considération n'était qu'un prétexte, car on eût trouvé facilement, dans un rang plus élevé, un vizir doué des mêmes aptitudes : ce choix a été dicté évidemment par un sentiment de mépris. C'est après des représentations énergiques que les consuls de France et d'Angleterre ont obtenu que le vizir désigné par le sultan cessât de débiter encore publiquement le sucre et le café, après son élévation.

A toutes les réclamations des consuls, répondre par des promesses; différer sans cesse l'accomplissement de ce qui a été promis; gagner du temps; susciter des entraves de toute nature aux réclamants ; faire en sorte que, de guerre lasse, ils se désistent; si le canon intervient, se jeter dans la poussière, et ne céder enfin qu'à la dernière extrémité. Surtout, que le sultan ne sache rien! qu'il n'entende jamais parler des chrétiens. Tel est le programme imposé au vizir Sidi Moharamed-el-Khatib.

Les autres États barbaresques offrent, dans les campagnes, les mêmes races indigènes, et, dans les villes, une grande variété d'Européens. Tunis est la ville où se trouve le plus grand nombre de chrétiens. Français, Anglais, Italiens, Grecs, Maltais, forment une population d'environ 8,000 âmes. Les Mallais, sont de beaucoup les plus nombreux ; ils sont au nombre d'environ 5,000, sous la protection du consul d'Angleterre, qui, n'ayant

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que fort peu de nationaux établis à Tunis, jouirait d'une assez paisible existence, sans les devoirs que lui impose le caractère difficile de ses protégés. Les Maltais forment, au milieu de la population franque de Tunis, une véritable caste. Mêlés indistinctement aux Maures, aux juifs, aux chrétiens, ils se plient à toutes les nécessités d'une existence essentiellement mercenaire, et savent, en même temps, garder un indomptable esprit de nationalité et de corporation; ils disent volontiers ce qu'on fait dire plaisamment aux Auvergnats : il n'y a parmi nous ni hommes ni femmes, il n'y a que des Maltais. Leur langue est un singulier mélange de cophte, peut-être de phénicien, d'arabe, avec quelques mots italiens. Ils ont aussi un langage de convention, amalgame formé de différents idiomes, également intelligible ou inintelligible à l'Arabe, au Grec, aux Européens de toutes nations : c'est ce que les Arabes appellent la langue franque. C'est une race énergique, moitié sauvage, moitié civilisée, mais beaucoup plus près de l'état de barbarie que des mœurs policées de l'Europe. Ils sont infatigables, aptes à tous les labeurs, aventuriers par goût ou par habitude, et intrépides. Ils sont trèsredoutés des Arabes, qui les détestent cordialement, mais qui s'accommodent fort bien avec eux. On les assassine traîtreusement; jamais on ne les attaque de front. Ils manient très-bien le couteau qui ne les quitte jamais; la turbulence de leurs habitudes n'a d'égal que le caractère expressif de leur dévotion. On les voit très-assidus à l'église desservie par les capucins. Ils prient à genoux, baisant la terre, gémissant, se frappant violemment la poitrine, levant les mains au ciel ; c'est un concert d'exclamations, d'aspirations; et l'aspect de tous ces rudes visages, baisant des chapelets, des croix, des scapulaires, a quelque chose de naïf et de vraiment bizarre pour le chrétien accoutumé à des pratiques moins bruyantes, moins publiquement expansives. Quand ils se prosternent devant quelque saint, ils semblent le prendre à partie, lui adresser des reproches, le menacer, le prier avec larmes, comme un enfant violent et mutin prierait sa mère de céder à ses caprices. On est d'autant plus surpris que l'état des mœurs privées et même publiques des Maltais n'admet

que très-peu une telle familiarité avec le ciel. En cela, comme en d'autres points, ils ressemblent beaucoup aux musulmans.

Les Maltais sont ^ens de tous métiers. Ils sont pêcheurs, bateliers, portefaix, muletiers, et surtout Carrozzieri. Tous les vieux véhicules de la Sicile semblent réunis aux portes de Tunis, et à la Goulette ; on en voit de toute forme : cabriolets, calèches fermées, calèches découvertes, chars à bancs, coucous; tout cela poudreux, glorieusement enjolivé de rideaux rouges, de coussins à fleurs, de houppes échevelées. Les mules sont dignes de la Carrozza. On n'a garde d'épargner les grelots; tout cela sonne, roule et galope vite et gaiement. C'est leste, hardi, pimpant et triomphant ; ni cailloux, ni pointes de roche, ni crevasses, ni ornières ne comptent pour quoi que ce soit. Quand on part, on arrivera, ou on sera brisé; mais jamais on ne déviera du droit chemin. Le Maltais trotte ou galoppe en flanc, les pieds nus, sautant parfois sur le timon, mais n'y faisant jamais qu'une halte.

Quelques Maltais ont poussé l'esprit d'entreprise jusqu'à faire venir de Marseille trois ou quatre diligences ou omnibus hors de service ; on fait ainsi, à certains jours, des excursions jusqu'à douze ou.quinze lieues aux environs de Tunis. Ces essais sont très-encouragés, et il est probable que, dans dix ans, la partie de la régence qui s'étend autour de la ville, dans un rayon de vingt lieues, sera sillonnée par des voitures faisant un service régulier de voyageurs et de marchandises.

Les coutumes maltaises ont une originalité aussi prononcée que les coutumes arabes. Les cérémonies du baptême ou du mariage, et certaines fêtes religieuses, ne ressemblent à rien de ce qu'on voit chez nous. Les danses ont aussi un caractère particulier, qui rappelle un peu les danses de l'Auvergne.

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