DE L'EUROPE
Je puis maintenant résumer, dans ses traits essentiels, la constitution sociale des races de l'Orient et indiquer sommairement la part que les peuples de cette région peuvent prendre à la réforme de l'Europe.
Les races de l'Orient doivent à trois causes princi*. pales le genre de supériorité qui leur est propre. Elleî
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sont profondément soumises à Dieu et au Décalogue éternel qu'il a révélé pour enseigner aux sociétés la distinction du bien et du mal. Elles voient dans la pratique du bien, c'est-à-dire dans l'ordre moral, les sources de la paix et de la stabilité, qui sont les principales manifestations du bonheur : elles jouissent de ses bienfaits parce que chaque individu obéit à ses père et mère, selon le IV' commandement du Décalogue; elles considèrent tous les autres pouvoirs sociaux comme délégués de cette autorité, et comme obligés de la prendre pour modèle. Enfin, dans l'ordre matériel, elles sont mieux constituées que les races de l'Occident pour intéresser toutes les classes à la conservation de la paix sociale : dans ce but, elles assurent gratuitement aux familles pauvres, soit la jouissance des territoires incultes et de leurs productions spontanées, soit certains produits, livrés, sous divers régimes, par les territoires défrichés. Depuis plusieurs siècles, l'existence des populations russes, hongroises ou autrichiennes était en outre assurée par l'organisation féodale. Le maître et le serviteur étaient liés indissolublement l'un à l'autre par la coutume : le premier était tenu de pourvoir en toute éventualité, sur son domaine, au bien-être de tous; le second devait fournir le travail manuel nécessaire à la subsistance de la communauté. Ainsi se continuaient, chez les populations devenues sédentaires, les traditions patriarcales * de la vie nomade des steppes (In. 3). Cet état de dépendance mutuelle a été abrogé par les lois d'émancipation, depuis iShS en Hongrie et dans les provinces orientales de l'Autriche, puis
4. En Russie, avant l'émancipation, los serviteurs attachés à un domaine tutoyaient toujours leur maître et l'appelaient familièrement « Balioucku, (petit père) « . Je soupçonne qu'en beaucoup de lieux cette tradition aura été conservée par la première génération des affranchis.
en Russie depuis 1863. Ces changements brusques ont produit un mélange de bien et de mal; mais le mal prévaudrait si les classes dirigeantes ne se mettaient pas en garde contre les faux dogmes qui ont trop pesé sur les promoteurs de l'émancipation.
En effet, pour apporter leur coopération à la réforme de l'Europe, les sociétés de l'Orient doivent se préserver elles-mêmes des désordres qui désolent aujourd'hui celles de l'Occident. Dans l'action réciproque des deux régions (In. 7), les Orientaux garderont momentanément le rôle d'imitateurs, pour regagner l'avance qu'ils ont laissé prendre à leurs émules, touchant les principales branches de l'activité matérielle; mais ils peuvent combattre l'enseignement des trois écoles (In. 7) qui sapent les fondements de l'ordre moral, et qui sont condamnées à la fois par les traditions locales de paix sociale et par l'antagonisme actuel des Occidentaux. Ils seraient bientôt exposés aux calamités (qui pèsent sur ces derniers si, comme eux, ils prétendaient asseoir les nouveaux rapports sociaux sur « la liberté systématique et l'égalité providentielle ».
Les gouvernants qui, par les motifs politiques indiqués ci-dessus (4), ont été conduits à prescrire l'émancipation, ceux mêmes qui commencent à en apercevoir les dangers, ne peuvent guère songer à un retour partiel vers l'ancien état de choses. Ils ont d'ailleurs un moyen sûr de s'épargner les dures épreuves qu'a subies l'Occident; ils n'ont qu'à se reporter à l'histoire du bien et du mal dans les rapports sociaux de cette région.
Depuis le xi^ siècle, les propriétaires fonciers de l'Occident transforment peu à peu, selon les impulsions de leur propre intérêt, l'état obligé de dépendance mutuelle que les gouvernants chrétiens de l'Orient viennent d'abroger brusquement par la contrainte des lois.
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Eq procédant à cette transformation, les maîtres voulaient se soustraire aux devoirs formels d'assistance que le défrichement progressif du sol rendait onéreux ; les serviteurs, passifs plutôt qu'actifs, obéissaient à celte impulsion en cédant à l'attrait que leur offrirent successivement les nouveautés des communes urbaines, les profits du régime manufacturier, puis les perspectives de l'émigration coloniale. Les familles fécondes de métayers et de bordiers, qui occupaient la totalité du sol, entretenaient au moyen de leurs rejetons ces mouvements de population ; mais les souches restaient attachées au sol par la coutume et au propriétaire par les rapports spontanés d'intérêt et d'affection. Ces mêmes rapports s'établirent tout naturellement, sous l'empire des traditions rurales de la population, dans les ateliers de la grande et de la petite industrie manufacturière. Partout, sous la haute influence du Décalogue, du pouvoir paternel et de la coutume qui en dérive, ces rapports volontaires ont été presque aussi efficaces que l'avaient été* précédemment les rapports obligatoires, pour conserver la paix et la stabilité. Partout, au contraire, où cette coutume a été violée on a vu naître l'instabilité et l'antagonisme social. Telle fut, en France, la cause de ce débordement de calamités sociales qui commença, puis s'aggrava, et enfin domina par la violence, à trois dates que l'histoire flétrira également : en 1661, lorsque les grands propriétaires abandonnèrent leurs résidences rurales et renoncèrent à leurs devoirs traditionnels pour s'accumuler à la cour d'un roi fastueux et adultère ; en 1776, quand Turgot abusa de la confiance d'un roi jeune et inexpérimenté pour abolir par des moyens révolutionnaires la coutume nationale des ateliers; enfin, en 1789, quand les assemblées révolutionnaires procédèrent à la des-
truction des autres éléments de la constitution française.
Les Orientaux peuvent être éclairés sur le danger qui les menace, non-seulement par l'histoire du passé, mais par l'observation du présent; et c'est encore la France qui donne aux autres peuples les plus utiles avertissements. Aux trois datés signalées ci-dessus, ont succédé, avec une rapidité menaçante, celles de 1830, de i8/i8, de 1870 et de 1871. Les classes dirigeantes qui, avant 1789, s'unissaient pour détruire l'ordre social, se divisent, depuis lors, en quatre partis hostiles dans leurs projets de restauration. Paralysés par ces discordes, les hommes de tradition abandonnent aux hommes de nouveauté, appuyés sur les faux dogmes révolutionnaires, la haute direction des esprits. Privés, par l'attentat de Turgot, du patronage de leurs chefs, les ouvriers ne peuvent s'appuyer sur les supériorités naturelles qui naissent dans leur sein. En effet, dans une société exempte de privilèges, ces supériorités s'élèvent, tout d'abord, par la vertu, le talent et l'épargne, parmi ces maîtres que les faux dogmes signalent comme ennemis*.
Les sociétés commerçantes et manufacturières de l'Occident s'engagent toutes plus ou moins dans les mômes voies d'erreur et d'antagonisme. Toutefois, le danger est si évident qu'une impulsion nouvelle ne saurait tarder à se produire. C'est aux hommes de tradition qu'il appartient de la donner. Pour être écoutés et reprendre peu à peu la direction des esprits, ils ont à suivre une première règle : redire chaque jour, dans
1 . Les individualités inférieures ont partout le spectacle do ces élévations rapides; mais elles s'irritent à cette vue, au lieu d'admirer le principe d'émancipation de leur postérité : ils en déduisent l'axiome suivant qui condamnerait la race entière à la plus dure des dépendances, à l'esclavage de la faim : « l'ouvrier qui épargne trahit ses frères ».
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leurs discours et leurs écrits, leur meâ culpâ au sujet du passé. Pour assurer un avenir meilleur, ils ont à remplir successivement trois devoirs principaux : i* Substituer dans les esprits les vérités du Décalogue éternel au faux principe* et aux trois faux dogmes de 1789; employer, à cet effet, les démonstrations fournies par la méthode expérimentale. 2° Diriger, vers la réforme, les esprits arrachés à ces erreurs et ramenés à ces vérités ; commencer la réforme dans la vie privée par la restauration du pouvoir paternel ; la continuer dans la vie publique, en organisant les pouvoirs recommandés par la coutume nationale des temps de prospérité et par la pratique actuelle des peuples prospères. 8° Remplacer les ressources matérielles que le sol inculte et les productions spontanées n'offrent plus, dans l'Occident, aux classes ouvrières; recourir, à cet effet, aux innombrables équivalents, créés, selon l'enseignement des monographies de familles, par la sollicitude des patrons et la prévoyance des pères de famille. Employer cette influence pour rendre, à ceux qui souffrent en Occident, les satisfactions qui, en Orient, sont jugées indispensables, savoir : aux femmes, la dignité inséparable de la résidence constante au foyer domestique; aux jeunes filles, les garanties contre la séduction instituées par tous les peuples chastes; aux enfants, les libertés que réclame leur âge et que signale souvent, dans ce volume, le paragraphe 12 des monographies ; à chaque famille enfin, la propriété complète ou, tout au moins, l'usufruit de l'habitation et de ses dépendances.
Égarées par des préoccupations politiques, les classes dirigeantes de l'Orient n'ont pas montré, dans les chan-
^. La Réforme en Europe et le salut en France, ch. 1, § i"", ou (RE, I, 1).
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gements que j'ai indiqués (4), la sagesse dont les Occidentaux ont fait preuve au moyen âge. Elles n'ont pas laissé aux maîtres et aux serviteurs le soin de substituer, dans leurs rapports mutuels, la libre volonté à la contrainte. Pour conjurer les inconvénients de l'émancipation imposée par leurs gouvernants, elles seront, je l'espère, mieux avisées que ne le sont leurs émules de l'Occident, depuis les lois oppressives, édictées également sous prétexte d'émancipation, par Turgot et par les assemblées révolutionnaires. Les esprits restent, pour la plupart, attachés aux deux principaux éléments d'ordre moral; et le sol, peu défriché en beaucoup de lieux, offre encore aux ouvriers de grandes ressources matérielles. Les patrons de l'Orient jouissent donc des trois causes de bien-être (In. 2) que les faux dogmes de la révolution et le défrichement du sol tarissent sans cesse pour ceux de l'Occident.
Dans ces conditions, les classes dirigeantes de l'Orient sont plus aptes que celles des autres régions à résoudre le problème que n'a pas même entrevu l'école révolutionnaire d'Adam Smith et de Turgot. Depuis vingt-cinq ans, elles désarment, par l'émancipation, les préjugés des hommes de nouveauté; mais c'est au détriment des classes nécessiteuses et imprévoyantes. Elles ont maintenant le devoir de rendre à celles-ci, par le patronage volontaire, les institutions protectrices que leur assurait le patronage forcé du régime féodal. Par ce concours spécial, comme par leurs admirables traditions de paix et de stabilité, elles pourraient jouer un rôle prépondérant dans la réforme sociale de l'Europe.