‹ Les ouvriers européensChapitre 185 sur 196 · DE L'ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

DE L'ÉPILOGUE

§ 1 '■■. Rôle des Épilogues dans les éditions successives des Ouvriers européens. — § 2. Rappel des caractères essentiels à la constitution sociale des races de l'Orient. — § 3. La constitution sociale de l'Orient, en 4855, et les critiques qu'elle soulevait en Occident. — § 4- Les changements principaux survenus, depuis 1855, dans la constitution sociale de l'Orient. — § 5. La coopération de l'Orient à la future réforme de l'Europe.

Exemple

des signes de. renvoi au § 3 de l'Épilogue

employés :

dans le texte même de cet Épilogue 3.

— les Épilogues des 5 autres volumes * des Ouvriers européens. II, Ep. 3.

— les autres ouvrages de la Bibliothèque OE, II, Ep. 3.

1. Le l*"" volume est une préparation à la lecture des 5 autres. Chacun de ces derniers est un tableau de l'oi'dre de choses qu'offrait l'Europe en 1855, et comprend trois parties essentielles, savoir : V Introduction, l'Organisation des Familles et le Précis. Aucune de ces paj'ties invariables ne renvoie aux six Epilogues qui restent étrangers au corps de l'ouvrage, qui ne sont dans chaque volume qu'un complément relatif à l'époque de la dernière édition et qui, par conséquent, varient selon les temps.

ROLE DES ÉPILOGUES, DANSLES ÉDITIONS SUCCESSIVES DES OUVRIERS EUROPÉENS.

Ainsi que je l'ai démontré dans l'Épilogue du tome I" de cet ouvrage, chaque monographie dé familles est un ensemble de faits fort compliqué, qui se modifie rapidement d'une année à l'autre. Le changement survient, dans chaque détail, par la naissance, le progrès de l'âge et la mort des individus, par les variations introduites dans l'emploi du sol ou dans l'organisation des ateliers et, en général, par la transformation de toutes les influences au milieu desquelles les familles sont placées. Il résulte de là que, dans les éditions successives des Ouvriers européens^ on ne saurait introduire, par interpolalion, dans les monographies aucune des modifications qui, depuis J855, se sont produites dans les faits sous l'action du temps. Ces changements, comme les retouches qui seraient faitesià^qu^l^tte détail essentiel d'un ancien pcwtraitf impliqueraient '■ là destruction môme de l'œuvre. Les monographies ne conserveront leur valeur que sf elles sont la reproduction exacte de la première édition.- Cette valeur croîtra même rapidement avec le cours desî siècles, par les monographies garderont seules la connais^ sance d'une multitude de faits sociaux que les historiens^

futurs ne pourront trouver dans aucune autre source d'information.

Toutefois, en reproduisant exactement ci-dessus les monographies de la première édition, j'ai compris qu'il * fallait y ajouter un complément. La plupart des lecteurs, ' après avoir trouvé, dans l'Introduction, les traits principaux qu'offrait, en 1855, la constitution sociale des races de l'Orient, désireront connaître les changements qui y sont, depuis lors, survenus. J'ai essayé de répondre à ce désir par le présent Épilogue.

RAPPEL DES CARACTÈRES ESSENTIELS A LA CONSTITUTION SOCIALE DES RACES DE L'ORIENT.

Toutes les bonnes constitutions ont un principe commun, l'autorité de Dieu servie par deux ministres, savoir : un pontife préposé au gouvernement spirituel, inculquant aux âmes la distinction du bien et du mal établie parle Décalogue; un souverain préposé au gouvernement temporel, tenant la société en paix, en la gouvernant selon la coutume créée par la pratique du Décalogue et la nature des lieux. Le pontife et le souverain ont des caractères très-différents, selon l'état du corps social, mais ils ont toujours, l'un et l'autre, un principal auxiliaire : le père de famille, chef de la vraie unité sociale.

Les meilleures sociétés de l'Orient ont pris les caractères spéciaux de leur constitution sous une influence qui domine les autres conditions locales. Cet élément constitutionnel est l'étendue des sols disponibles qui offrent, gratuitement et en abondance, aux populations des productions spontanées. Môme pour les races qui sont également

§ 2. CARACTÈRES ESSENTIELS A l'oRIENT, 525

soumises à Dieu, le bien-être varie selon cet état d'abondance. En Orient, depuis les premiers âges de l'histoire, l'organisation des sociétés s'est compliquée, aux dépens du bien-être, à mesure que les familles s'aggloméraient sur un territoire. Aujourd'hui les cas extrêmes de simplicité et de bien-être se conservent surtout dans les pâturages de la frontière orientale ; et il faut même pénétrer à quelque distance en Asie pour trouver les vraies races modèles (In. 3). Les cas extrêmes de complication et de malaise se montrent chez les populations agricoles et urbaines qui commencent à s'agglomérer aux frontières occidentales de la Russie, de la Hongrie, de l'Autriche orientale et de la Turquie; mais il s'en faut de beaucoup que ce malaise atteigne en aucun lieu le degré de souffrance qui désole les régions manufacturières de l'Occident.

Près de la frontière d'Asie, on trouve encore des territoires où chaque société ne se compose guère que d'une famille indépendante, isolée au milieu d'une steppe, vivant sur son pâturage des produits de son troupeau. Le chef de famille est à la fois pontife et souverain; Dévoué, par tendance innée, au bonheur de ses descendants, il est plus apte que tout autre pouvoir social à créer parmi eux le règne du bien et de la paix. Les membres de la communauté trouvent, pour la plupart, dans cette organisation primitive, une protection assurée contre les souffrances qu'amèneraient, dans l'état d'isolement, leurs défaillances physiques et morales. C'est la Constitution patriarcale dans tou te sa pureté : c'est celle que, depuis les premiers âges de l'histoire et de nos jours encore, les voyageurs signalent comme le type du bien-être et de la justice.

Aux frontières opposées de la région orientale, l'étendue des territoires disponibles et la quantité des productions spontanées sont fortement réduites par le défriche-

ment du sol. Les familles disséminées au milieu des cultures ne comprennent guère que deux générations. En se fractionnant ainsi et en se mêlant à leurs voisins, elles ont été sujettes à mille conflits ; et elles sont devenues incapables de subvenir seules à tous leurs besoins physiques et moraux. Elles ne trouvent donc la paix que sous la haute direction d'un pontife et d'un souverain; ce qui implique le groupement des familles en nations et l'existence de gouvernenrents compliqués. D'un autre côté, quels que soient l'étendue de son pouvoir et le nombre de ses agents, le souverain d'une nation ne peut plus, comme le père dans la constitution patriarcale, pourvoir au bien-être de tous ses sujets. Ne trouvant les moyens d'existence ni en eux-mêmes, ni dans les productions spontanées, les faibles de corps ou d'esprit, les vicieux et les imprévoyants, n'ont réussi à s'assurer le bien-être qu'en se plaçant, par un échange de services, •sous le patronage de familles puissantes, capables de diriger les ateliers de travail. Dans cette transformation du sol et des rapports sociaux, les chrétiens de l'Orient, imitant leurs coreligionnaires de l'Occident, ont imposé aux générations successives de patrons et d'ouvriers la perpétuité des engagements. Sous ce régime, la famille de l'ouvrier a fourni le travail; le patron a garanti, en toute éventualité, la subsistance de la population entière. Cette organisation des ateliers est d'autant moins onéreuse pour le patron que les productions spontanées s'offrent en plus grande proportion ; elle convient d'autant mieux à l'ouvrier qu'il reste plus imbu de l'esprit patriarcal. Elle donne la sécurité aux deux classes; elle est le caractère distinctif de la Constitution féodale^

§ 3. CRITIQUES SUR LA CONSTITUTION SOCIALE DE l'oHIENT. 527

LA CONSTITUTION SOCIALE DE L'ORIENT, ET LES CRITIQUES QU'ELLE SOULEVAIT EN OCCIDENT EN 1835.

Les détails relatifs à l'état social de l'Orient, en 1855, ont été coordonnés ci-dessus dans les monographies de familles ; et le résumé en a été tracé à deux points de vue : pour l'ensemble, par l'Introduction; pour les particularités principales, par le Précis méthodique. A cette époque, on ne pouvait plus observer, en Europe, la constitution patriarcale que les Grecs, au temps de Strabon (In. 3), admiraient chez les pasteurs nomades des régions baignées par le Danube inférieur, le Pont-Euxin, le Palus- Méotide et le Don. Quelques restes de la vie nomade ne s'étaient conservés avec le Bouddhisme qu'au nord de la Caspienne, dans des steppes situées à l'est du Wolga et envahies chaque jour par le défrichement.

En se substituant ainsi à la vie nomade^ la vie sédentaire avait spontanément développé la constitution féodale dans toutes les régions chrétiennes de l'Orient. Ce régime entretenait partout un état de paix et de stabilité qui contrastait singulièrement avec l'agitation imprimée, à l'autre extrémité de l'Europe, par l'esprit d'antagonisme et de nouveauté. La vue du bien-être et de la quiétude de l'Orient produisit tout d'abord une impression profonde sur mon esprit ; et, pendant les relations intimes que j'ai entretenues, de 1837 à 1855, avec les pays asiatiques considérés comme « les plus arriérés », elle m'a de plus en plus démontré la fausseté des opinions qui prévalaient dans l'Occident sur les rapports sociaux de la région opposée. Je commençai dès lors à entrevoir, pour l'Eu-

rope, un avenir redoutable, car j'entendais chaque jour nos lettrés et nos orateurs accréditer ces opinions en portant sur l'état social de l'Orient des jugements que démentait la simple observation des faits. Il est clair, en effet, que le contentement de toutes les classes est la meilleure base de la comparaison à établir entre les diverses sociétés. Or, à ce point de vue, la supériorité des Orientaux frappe tout voyageur qui parcourt attentivement les régions décrites dans ce volume. Elle devient plus évidente encore pour celui qui pénètre progressivement, par la méthode des monographies de familles, dans les travaux et la vie domestique, puis dans les idées et les sentiments des populations. En résumé, le contraste du contentement et de l'irritation, du bien-être et du malaise, est le fait qu'il faut mettre en première ligne quand on compare l'Orient et l'Occident. C'est celui que j'ai signalé en d855, dès la première phrase, dans l'édition (in-folio) des Ouvriers européens,

La constitution patriarcale qui subsiste, avec toute sa pureté, dans la grande steppe d'Asie avait pris fin, depuis longtemps, dans l'Europe orientale à mesure que le sol se défrichait ; mais l'esprit patriarcal animait encore, en 1855, toutes les classes de la société. Les propriétaires du sol et les autres chefs d'atelier croyaient avoir charge d'âmes et être moralement tenus de veiller au bien-être de tous leurs subordonnés. Les ouvriers attachés à un même atelier de travail voyaient un père dans le seigneur ou le patron qui le dirigeait; et ils] étaient unis entre eux par des sentiments de solidarité qui rappelaient le lien moral d'une famille. Ceux qui, dans les régions peu fertiles, émigraient périodiquement pour compléter, par diverses sortes de travaux, leurs moyens de subsiy lance étaient tout d'abord portés à se

§ 3. CRITIQUES SUR LA CONSTITUTION SOCIALE DE l'oRIENT. 529

constituer en communautés temporaires : ils confiaient Je pouvoir dirigeant à l'un des « anciens » et lui obéissaient avec une complète soumission (v, 20, 21). L'état d'indépendance et d'isolement, signalé comme l'idéal d'une société, par Adam Smith et Turgot, aux populations de l'Angleterre et de la France, était considéré par les ouvriers de l'Orient comme le plus grand des maux.

Cependant les lettrés de l'Occident fermaient les yeux devant cet état de choses; ou bien ils contestaient que le bien-être évident des populations pût être mis en balance du malaise qui, selon leur opinion préconçue, devait exister à l'état latent dans toute constitution féodale. Quelques-uns niaient l'existence de ce bien-être : ils considéraient comme faits dominants certains abus accidentels dont aucune constitution n'est exempte ; et ils affirmaient que l'essence de ce régime était une oppression cruelle exercée par le maître sur l'ouvrier. Depuis longtemps l'opinion égarée accueillait, avec une faveur spéciale, ces lettrés aux allures tranchantes. Les plus écoutés étaient ceux qui parlaient au nom des faux dogmes de 1789, comme les ministres du culte ont toujours parlé au nom du Décalogue éternel. Les constitutions de l'Orient étaient condamnées, sans qu'il fût besoin de justifier le jugement, par cela seul qu'elles impliquaient contradiction avec « la liberté systématique et l'égalité providentielle » (In. 7). Cet enseignement révolutionnaire conduisait à sa conclusion habituelle : c'était le cas d'appliquer « le droit de révolte ».

Les grands propriétaires de l'Orient qui s'abandonnent aux abus de l'absentéisme, les fonctionnaires publics appelés par l'organisation bureaucratique des gouvernements à intervenir dans les rapports sociaux do la vie privée, et, en général, les personnes étrangères à la

pratique des lourds devoirs qu'impose aux maîtres la constitution féodale, prêtaient l'oreille à cet enseignement révolutionnaire. Beaucoup d'hommes, fidèles jusqu'alors à l'esprit de tradition, s'accoutumaient à la pensée d'une transformation sociale, dans laquelle le patron et l'ouvrier, cessant d'être liés et au besoin contraints par la coutume, deviendraient indépendants l'un de l'autre. Cette tendance était depuis longtemps inculquée à la jeunesse lettrée, dans les Universités locales, par des professeurs habitués à subir l'influence malsaine de l'Occident,* ignorant d'ailleurs les vrais intérêts des foyers, des ateliers et des voisinages dans leur propre pays. Les hommes d'État, à leur tour, penchaient du même côté : ils subissaient souvent, non sans mortification, la réaction des opinions dominantes de l'Europe et ils étaient enclins à s'y soustraire. Toutes ces influences se réunissaient pour provoquer, dans les constitutions sociales de l'Orient, des changements qui n'étaient ni conformes aux besoins, ni réclamés par le vœu des intéressés.

LES CHANGEMENTS PRINCIPAUX SURVENUS, DEPUIS 4855, DANS LA CONSTITUTION SOCIALE DE L'ORIENT.

La pression exercée par les lettrés de l'Occident sur les opinions locales n'aurait pas eu le pouvoir d'abroger la constitution féodale chez les races chrétiennes de l'Orient, si deux événements consiflérables n'avaient pas imprimé à ce changement une impulsion subite.

En Hongrie, l'émancipation fut le contre-coup immédiat de la révolutioii parisienne du 24 février d848 (vu, 21)

Grâce au concours des étudiants de Pesth, la révôliilioa dominait cette ville dès le mois de mars; et, le 11 avril suivant, elle avait pour sanction à Presbourg le vote des États de Hongrie, confirmé par l'approbation de l'empereur et roi. Le programme des révoltés, qui devint ainsi une loi du royaume, prescrivait, dans l'un de ses articles, l'émancipation des paysans; Au milieu des transformations politiques, qui étaient le principal but des révolutionnaires hongrois et qui offrirent depuis lors tant de vicissitudes, l'émancipation a suivi son cours :^ elle s'est étendue aux régions orientales de l'Autriche qui avaient gardé la constitution féodale. Aujourd'hui, le changement est accompli dans presque tous ses détails.

La constitution féodale qui régnait dans la Hongrie centrale avant ces événements est décrite ci-dessus dans la monographie des lobajjy (vn, i, 5, 6, 7, 8, 13, 17 à 21). Les paysans, qui sont la principale souche de la race hongroise, possédaient, pour la plupart, tous les droits utiles de la propriété. La concession de la terre seigneuriale qui, à l'origine, n'était qu'un usufruit, était devenue, sous la bienfaisante influence de la coutume, une propriété presque complète. Le paysan pouvait la vendre, sous les conditions de jouissance fixées par la coutume, puis se transporter avec son capital dans le lieu où il lui convenait de fonder un nouvel établissement. Tant qu'il occupait son domaine il était tenu de se conformer à certaines règles conçues dans l'intérêt commun du seigneur et du tenancier. Ainsi, il ne pouvait hypothéquer ce domaine, et il échappait par là aux maux de l'usure qui pèsent lourdement sur les régions de l'Europe centrale où la petite propriété n'est point soumise à une telle restriction. Aucun domaine ne pouvait être morcelé au-dessous des limites où la moindre fraction n'aurait pu entretenir

au moins une paire de bœufs de labour. Les artisans et les journaliers ruraux possédaient et transmettaient tous, dans les mêmes conditions, une habitation pourvue de quelques dépendances rurales. La redevance, due comme prix de la concession primitive, était payée soit par une part de la récolte, soit en journées de travail, selon que le seigneur concédait toute sa propriété, ou l'exploitait partiellement en régie. Le seigneur était tenu d'après la coutume et engagé d'ailleurs par son propre intérêt à venir en aide /aux tenanciers frappés par une épidémie, une épizootie ou toute autre calamité publique. Enfin, grâce à l'équilibre ainsi maintenu en chaque localité entre les nécessités du travail et le personnel des ateliers, la race entière était préservée de la corruption que l'emploi des ouvriers nomades introduit dans la constitution sociale des peuples sédentaires. 11 existait en outre en Hongrie des terres libres, plus ou moins enchevêtrées dans les propriétés féodales : elles étaient souvent possédées par les paysans et même par les journaliers. Parfois elles n'étaient pas grevées d'emprunts, et elles donnaient alors la mesure du degré de prévoyance auquel s'était élevée la population. Enfin, les paysans et les journaliers exerçaient habituellement un droit de parcours et d'affouage sur les pâturages et les forêts du seigneur.

En d'autres parties de la Hongrie, en Styrie, en Carinthie, en Garniole, dans la haute et la basse Autriche, en Moravie, en Bohême, etc., le régime féodal se conservait, avant 1848, avec une certaine divei'sité de coutumes locales. Partout la moindre étendue des domaines était fixée par la même condition : l'obligation imposée au tenancier d'entretenir au moins un attelage de labour. La jouissance du domaine se transmettait héréditairement dans la famille à l'aîné, ou au second, ou au dernier des fils, au besoin à un

gendre, selon des coutumes locales, plus ou moins subordonnées au choix du père de famille. En cas d'extinction de la famille entière, le seigneur reprenait la propriété du domaine; mais il ne pouvait le réunir à sa réserve territoriale; et il avait l'obligation de le concéder, aux conditions de la coutume, à un nouveau tenancier de son choix. Le paysan payait à l'église une dîme en nature qui était souvent réglée par un abonnement. Il payait au seigneur une redevance en nature et en journées de travail. Quant au seigneur, il payait l'impôt dû à l'État sur les ressources fournies par les redevances des paysans et par les produits de sa réserve. Il était moralement soumis aux devoirs d'assistance dans les cas de force majeure. Il devait assurer à tout son territoire la sécurité et la paix par des services locaux de police et de justice. Il remplissait personnellement les fonctions de juge; plus habituellement, il les déléguait à un magistrat de son choix.

Les lois d'émancipation, édictées sous la pression des idées révolutionnaires de 1848, ont eu pour but de détruire tous ces éléments de la constitution féodale en Hongrie et dans les régions orientales de l'empire autrichien. Ce but a été atteint par des moyens aussi directs qu'efficaces. Les redevances en nature et en journées de travail ont été supprimées : le seigneur a été dédommagé par l'allocation d'une somme d'argent égale à vingt fois la valeur moyenne annuelle des redevances qui lui étaient précédemment fournies; cette somme doit être acquittée graduellement au moyen d'un impôt spécial levé sur la Hongrie et sur les autres régions émancipées.

En ce qui touche le bien-être ou le malaise et les rapports sociaux des diverses classes, le résultat définitif de ce changement ne saurait être encore apprécié sûrement. Les informations générales que je recueille à ce

sujet depuis vingt ans sont différentes, souvent même contradictoires, selon les observateurs, les intéressés et les lieux. Les faits spéciaux qui me sont journellement communiqués ne le sont pas moins. Ils se résument généralement dans les termes suivants. Chez telle famille la situation est meilleure qu'elle ne l'était avant l'émancipation; chez telle autre elle est pire. Dans telle localité les anciens rapports sont brisés; dans telle autre, ils se conservent avec cette nuance que le grand propriétaire paie, en débattant le prix, les journées qu'il recevait à titre gratuit, avant que le rachat en eût été effectué. Il n'y a guère que deux résultats généraux qui soient habituellement signalés : entre les classes extrêmes de la société, les relations semblent devenir moins affectueuses; au sein de la population ouvrière, les inégalités sociales tendent à se multiplier. C'est précisément le contraire du résultat qui avait été prédit par les promoteurs de l'émancipation.

En ce qui touche les intérêts agricoles, forestiers, commerciaux et manufacturiers, l'émancipation a produit un mélange de bien et de mal. Beaucoup de petites cultures s'améliorent sous deux influences principales : le propriétaire emploie plus fructueusement sur son domaine les journées de travail qu'il devait précédemment fournir pour la culture de la réserve seigneuriale; grâce à la suppression des redevances en nature et en journées d'animaux, il concentre sur ce domaine tous les éléments de fertilité qu'il possède. D'autres cultures, au contraire, dépérissent, en l'absence de tout contrôle, entre les mains de propriétaires incapables d'user avec discernement de leur indépendance. Dans les grands massifs boisés, les allocations faites aux usagers, à titre de compensation pour la suppression des anciens droits d'affouage, ont sou-

vent pour conséquence le gaspillage de la richesse forestière. Le morcellement commence à empêcher, en plusieurs localités, le bon emploi du sol, et il provoque la déchéance sociale des paysans qui, depuis des siècles, étaient l'une des grandes forces du pays. Enfin, l'usure, pouvant désormais établir son empire sur le sol, accélère la ruine des petits propriétaires imprévoyants et déchaîne sur le pays tout entier des maux incalculables.

En ce qui touche le régime d'assistance, la direction des voisinages et le gouvernement des localités, l'émancipation n'a guère fait que du mal; et, souvent, elle s'est résumée en une dure servitude. Les vieillards, les veuves, les orphelins, les faibles de corps ou d'esprit et les incapables de toute sorte, tombent de plus sous l'onéreuse tutelle des officiers publics. Le personnel du notariat, des expertises et de l'arpentage pèse de plus en plus sur les propriétaires d'un sol mobilisé et partageable à l'infini. La police et la justice, confiées à des hommes étrangers à la connaissance des personnes et des lieux, soumises à des formalités dispendieuses, provoquant l'intervention des avocats, ne répondent plus aussi bien que sous le gouvernement seigneurial aux besoins des populations. La levée de l'impôt, effectuée précédemment avec douceur par les seigneurs et le clergé, l'est maintenant avec la rigueur que le fisc prescrit à ses agents. Enfin l'esprit révolutionnaire qui a suggéré la plupart de ces transformations matérielles ne se montre pas plus bienfaisant touchant l'ordre moral : dans l'enseignement populaire, comme dans les autres branches de l'activité sociale, il prétend détruire l'autorité que Dieu exerce sur les âmes chez tous les peuples prospères. Sous cette influence, qui prévaut de plus en plus, l'avenir de la Hongrie et de l'Autriche est singulièrement compromis.

En Russie, la cause déterminante de l'émancipation a été tout autre qu'en Hongrie et en Autriche. En 1856, après un échec momentané de leur politique traditionnelle, les gouvernants ont cherché les moyens de relever, aux yeux de l'Europe, le prestige du grand empire d'Orient. Ils ont voulu à tout prix abroger la constitution féodale décrite dans les quatre monographies (ii à v) du présent volume. Or, les rapports du paysan avec la terre n'étaient nulle part définis nettement, comme ils l'étaient en Hongrie : il a donc fallu les inventer de toutes pièces, avec les complications extrêmes qui étaient imposées, sur un si vaste territoire, par la diversité des conditions locales. En omettant le détail des mesures prescrites par le plan primitif (Ukase du 19 février 4861) ou adoptées dans le cours de l'exécution, on peut ramener l'émancipation des paysans russes à cinq traits principaux.

Le seigneur et le paysan sont tenus d'abroger, dans un délai de deux années, leur état traditionnel de dépendance mutuelle. Les conditions générales de la séparation des intérêts sont prescrites aux deux parties par r Ukase. Quant aux détails spéciaux, les parties doivent s'accorder à l'amiable ou se soumettre à la décision de magistrats institués pour cet office.

Aussi longtemps que la séparation n'est pas accomplie, le paysan est tenu de remplir, pour la terre qu'il occupe, les obligations de la corvée (ii, i7, 14, 15) ou de l'Abrok (11, 1 7 ; m, 1 7; V, 14,15). Seulement, la corvée est payée en argent comme l'Abrok; et, à défaut d'une convention amiable, le prix en est fixé par des arbitres.

Le paysan est reconnu propriétaire de son habitation, de ses bâtiments ruraux, de ses bestiaux, de son jardin potager, de sa chènevière et, en général, de toutes les autres dépendances dont il jouit à titre exclusif (v, e).

Dans le cas où il se contente de cette allocation, il reste libre de toute obligation envers le seigneur.

Partout le paysan peut, en outre, exiger de son seigneur une cession de terre, en quantité et à des prix fixés par un tarif fort compliqué, annexé à l'Ukase. En principe, chaque paysan peut traiter directement avec le seigneur; mais cet accord direct ne se produit que dans des cas exceptionnels, notamment quand le paysan peut payer lui-même le prix de la terre cédée. En fait, les négociations fort difficiles auxquelles donne lieu le partage de la terre sont confiées à la commune rurale ^ traitant en sa personnalité civile et se substituant aux familles qui en forment les éléments. La commune rurale, constituée depuis longtemps avec une autorité énergique par les coutumes de l'Abrok (m, i7, lo; v, 25, 26), fortifiée ou établie par le nouveau régime dans les localités précédemment soumises à la corvée, devient ainsi propriétaire de la terre cédée par le seigneur. Selon l'usage établi depuis longtemps dans toutes les propriétés, elle en répartit périodiquement (11, o) la jouissance entre les familles, en raison des ressources qu'oifre chacune d'elles, soit pour la culture du sol, soit pour la contribution aux dépenses annuelles de la communauté.

Une partie du prix de cession fixé pour la terre doit être directement payée par la commune au seigneur dépossédé ; le reste est remis à ce dernier au moyen de combinaisons financières, fort complexes, organisées sous le patronage du gouvernement. L'État, après diverses combinaisons temporaires, solde définitivement le propriétaire par le paiement de trente-sept annuités fixes : le droit à ces annuités est établi par un titre négociable, dont la valeur nominale est vingtuple du taux de l'annuité. Il se rembourse de la somme ainsi payée au moyen

de quarante-neuf annuités fixes prélevées sur la commune, en même temps que l'impôt foncier, qui est désormais à la charge de celle-ci. Quelques milliers de communes, en raison de difficultés spéciales, restent encore dans l'état provisoire. Celles mêmes qui, dès 1863, ont conclu leur arrangement ne seront donc réellement propriétaires de leur sol qu'en l'an 1912, si, d'ici là, elles n'ont pas devancé le paiement de leurs annuités.

Les résultats de l'émancipation en Russie sont inégaux et contradictoires, encore plus que ceux qui ont été précédemment cités pour la Hongrie et l'Autriche. Le caractère général du changement est que le bien et le mal prennent partout, dans le régime nouveau, des traits plus prononcés, selon les lieux et les personnes.

Parmi les exemples du bien, on signale surtout : l'application au travail et les sentiments de prévoyance développés, au sein de la population ouvrière, chez les familles les mieux douées; les habitudes de résidence sur le domaine, devenues plus ordinaires chez les maîtres; et, dans ce dernier cas, un contact plus intime établi entre les deux classes, à leur commun avantage. On s'accorde généralement à reconnaître que dans les régions de « terre noire » (ii, i), c'est-à-dire sur les sols les plus fertiles, l'aisance s'est parfois accrue chez les anciens comme chez les nouveaux propriétaires.

Malheureusement les exemples du mal viennent souvent démentir plutôt que confirmer les espérances conçues par les promoteurs de l'émancipation. Des familles ouvrières, faibles de corps et d'esprit, ont perdu leur état traditionnel de bien-être. Les mécomptes ont été plus sensibles pour cette partie nombreuse de la petite noblesse qui a dû affecter l'indemnité reçue, pour les terres cédées, au remboursement des hypothèques anté-

rieurement contractées, ou qui s'est empressée de vendre à des cours onéreux les titres représentant cette indemnité. On a vu, dans ces conditions, des familles réduites tout à coup à l'indigence et contraintes de rechercher les fonctions de la domesticité. Ces souffrances imméritées se sont surtout produites sur les territoires peu fertiles du Centre et du Nord, où l'Abrok était en partie payé au moyen des pécules qu'apportaient annuellement au village natal les ouvriers émigrants (v, i4, 15, 17 à 21). Toutefois la solidarité établie par la coutume entre la petite noblesse rurale et les paysans avait de tels avantages (v, 22) que, même dans ces circonstances, la ruine du patron a eu rarement pour compensation la prospérité de l'ouvrier. Sur tous les territoires, stériles ou féconds, où résidaient habituellement les maîtres de médiocre fortune, la suppression forcée de l'autorité seigneuriale a porté une atteinte sensible à la nationalité russe : elle a déjà notablement affaibli Tensemble des influences morales qui conservaient, parmi les populations, les croyances de la religion et le respect de l'autorité publique; elle a particulièrement lâché la bride à la passion du peuple russe pour les boissons spiritueuses. Depuis dix ans, des jugements contradictoires me sont communiqués sur certaines conséquences de l'émancipation, mais tous les renseignements s'accordent sur un point : c'est que la classe des cabaretiers est celle qui a le plus profité de l'ébranlement imprimé, par cette nouveauté subite, à toutes les existences. L'affaissement moral, produit au sein des classes ouvrières par l'exagération d'un appétit dangereux, est complété parmi les classes lettrées par l'abus des cultures intellectuelles. Sous ce rapport le mal que j'avais observé dès J 855 (In. 7) a pris, m'assure-t-on, de nouveaux développements.

L'avenir de la Russie, comme celui de l'Europe entière, ne peut être assuré que par les efforts qui se font en ce moment pour restaurer les traditions éternelles, c'està-dire pour démontrer à la fois l'erreur et le danger des nouveautés révolutionnaires, positivistes ou nihilistes. Heureusement l'inégalité des tendances innées, qui crée dans l'ordre matériel deux maux également redoutables, les termes extrêmes de richesse et de pauvreté, nous vient en aide pour la restauration de l'ordre moral : le spectacle des fléaux déchaînés par les hommes enclins à l'erreur suscite de chauds amis à la vérité. Je vois, chez toutes les nations européennes, des esprits droits s'indigner enfin contre ces fausses doctrines qui, sous le nom de progrès, sèment la haine et la révolte, précurseurs habituels de la décadence. Ces vrais savants n'invoquent pas les vérités traditionnelles dont l'autorité est déclarée nulle par leurs adversaires : ils emploient comme moyen de démonstration ia méthode expérimentale dont ceux-ci prétendent tirer leur fausse science. Egarées, depuis le xvni' siècle, par les lettrés, les classes dirigeantes reviennent sous ces influences au sentiment de leurs devoirs. En les pratiquant avec fermeté, elles peuvent conserver à l'Orient et restaurer bientôt en Occident la stabilité et la paix. Si ces tendances se fortifient et se propagent, les chrétiens de l'Orient trouveront un solide point d'appui dans les mœurs féodales que l'émancipation n'a pas encore complètement détruites.

Les Russes peuvent, en outre, s'appuyer sur une institution féconde que la sagesse du gouvernement leur a conservée, qui a été même fortifiée par l'émancipation. Ils trouveront, dans la commune rurale, un excellent moyen d'acheminer graduellement les populations émancipées vers les bienfaits de la propriété libre et indivi-

duelle. Toutefois, ces bienfaits ne seront acquis aux paysans, devenus réellement propriétaires, que s'ils jouissent du droit le plus précieux des familles libres : si le père a le pouvoir de conserver intacte, dans sa descendance, la propriété du domaine patrimonial, unie au nom de l'ancêtre qui l'a constitué. Les gouvernants de la Russie ruineront l'avenir de leur patrie si, après lui avoir imposé une liberté prématurée, ils lui refusent la liberté par excellence, celle qui est indispensable à. la conservation d'une forte race de paysans.

Les musulmans, en ce qui touche le bien-être des populations ouvrières, restent jusqu'à ce jour à peu près à l'abri des redoutables erreurs de l'Occident. Ils conservent, dans toute leur pureté, les admirables institutions qui, chez eux, ont toujours fait régner la paix entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur. On ne saurait trop le redire, le peuple que les Occidentaux prétendent réformer est précisément celui qui, sur ce point essentiel, donne le meilleur exemple. Il en est autrement en ce qui touche les idées et les mœurs des classes dirigeantes. L'esprit de l'Occident continue l'œuvre pernicieuse qui était commencée avant 1855 (In. 7) : elle s'accomplit dans tous les lieux qui en reçoivent les manifestations matérielles. Le changement survenu sous ce rapport à Constantinople ne saurait être trop déploré. Les traductions de livres licencieux ou révolutionnaires, les exhibitions des théâtres et des cafés chantants, le commerce des prostituées, l'institution des loteries, les maisons de jeu, l'organisation des grèves et une ioule d'autres nouveautés scandaleuses ont maintenant droit de cité. Chaque jour est marqué par une nouvelle irruption du mal : ainsi, par exemple, au moment où j'écris ces lignes, j'apprends que des ouvriers grecs introduisent,

clans les grandes villes de la Turquie, des idées d'antagonisme social dont les ouvriers musulmans ne conçoivent pas même la pensée. Ces formes de corruption sont toutes importées de l'Occident : elles n'existent, à l'état de produit indigène, que chez une partie des gouvernants. Toutefois ce mauvais exemple des grands de la Turquie est moins contagieux et plus guérissable que ne le furent, au dernier siècle, les débordements des cours de l'Occident. Les classes dirigeantes de l'Orient se réformeront aisément et reprendront leur ancienne grandeur si, tout en demandant la lumière aux vrais savants de l'Occident, elles repoussent le faux enseignement de ses lettrés.

Les Occidentaux reprochent aux Turcs de ne point s'être associés à l'œuvre d'émancipation des Hongrois et des Russes. Ils reproduisent journellement ce grief; et ils disent que la Turquie souille le territoire de l'Europe en y perpétuant l'esclavage. Ce reproche est un de leurs exemples habituels d'ignorance et d'injustice à l'égard des musulmans. Sous ce rapport, en effet, ceux-ci restent partout tidèles à l'esprit du Koran (xxiv, 32, 33), qui signale l'affranchissement des esclaves comme une œuvre agréable à Dieu. Depuis l'institution de l'Islamisme, ils se montrent compatissants pour les esclaves, plus encore que pour les simples pauvres. L'esclavage héréditaire n'existe point sur les territoires de l'Islam : la source en est chez les idolâtres qui, dans les régions chaudes de l'Afrique et "de l'Asie, font exécuter les travaux usuels par des esclaves, comme les Occidentaux le faisaient encore dans leurs colonies, pendant la première moitié de ce siècle. Les bons musulmans croient augmenter leurs chances de bonheur dans la vie future, en émancipant au moins un esclave dans le cours de leur vie présente. Les croyants peu aisés consacrent leur première épargne à

l'achat d'un jeune esclave : ils l'initient, comme leurs propres enfants, à la connaissance de la religion; ils l'attachent à leur foyer domestique tant qu'ils ne peuvent pas lui assurer, en l'affranchissant, un sort plus heureux et plus conforme à ses goûts. Les riches croyants suivent la même coutume en multipliant leurs achats : ils procurent à chaque esclave une carrière en rapport avec ses facultés; et quand, après avoir marié l'un d'eux, ils ne peuvent le garder à leur foyer, ils lui procurent un établissement avec la propriété d'une habitation. Certaines grandes villes de l'Orient offrent un quartier composé surtout d'esclaves ainsi affranchis. Les deux monographies de musulmans, comprises dans ce volume (viii, 6, 8; ix, 6, 8, 18), fournissent des exemples de cette louable coutume. Elles indiquent la situation faite à leur esclave par deux familles d'humble condition.

La constitution sociale de la Turquie souffre beaucoup de « l'action civilisatrice » émanant de l'Occident. La Turquie, il est vrai, n'a point gardé, dans leur ancienne pureté, les mœurs qui firent autrefois sa grandeur. Elle pourrait avec profit suivre certains exemples des autres États européens, si ceux qui prétendent la réformer étaient inspirés par l'amour du bien, si les critiques qu'on lui adresse portaient sur ses défauts véritables, enfin si les remèdes qu'on lui impose par la force, avec des arrièrepensées coupables, n'impliquaient pas une aggravation de ses maux. La constitution ottomane est essentiellement patriarcale (2) : elle garantit encore le bien-ôtre des populations partout où se perpétuent les trois éléments fondamentaux de ce régime (In. 2); mais il y est survenu çà et là de graves défaillances. La soumission au Décalogue s'est altérée parle développement de la vie urbaine, par l'agglomération des familles rurales et par l'envahis-

sèment des nouvelles voies commerciales Les gouvernants, corrompus par les abus de la richesse et par les erreurs de l'Occident, perdent les sentiments d'amour et de dévouement qui justifiaient leur autorité. Les institutions du Koran conjurent depuis longtemps, par le patronage volontaire, les privations que pouvait infliger au peuple le défrichement du sol. Sous cette « constitution patronale », la Turquie a été dispensée de recourir au régime féodal (2) ; mais, sous les influences déjà indiquées (In. 7), elle n'a pu encore réaliser les réformes devenues nécessaires. Les entrepreneurs de plaisirs publics, les commis voyageurs de la mode, les agioteurs de la bourse, les hommes de chicane et les avocats ont envahi les capitales de l'Orient : ils y ont pris la haute direction des esprits. Les classes dirigeantes ont toujours à rechercher les bonnes leçons que l'Occident peut leur donner, mais elles ne sauraient trop se méfier des agents de corruption qu'on leur envoie. C'est à leurs Ulémas (vi, 20), à ceux surtout qui ont pu faire, en Occident, la distinction du bien et du mal dans l'ordre temporel, qu'elles doivent confier l'œuvre de la réforme.

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