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A toutes les époques, les peuples rapprochés l'un de l'autre par leurs frontières ou par des voies commerciales ont été conduits à se rapprocher aussi par les idées, les mœurs et les institutions. Dans cette action réciproque , le rôle prépondérant a presque toujours appartenu à celui qui l'emportait sur ses voisins par la force des armes, l'activité matérielle ou la richesse, rarement à celui qui lirait exclusivement de la soumission à la loi morale les éléments de sa prospérité.

En 1855, lorsque je publiai, dans la première édition (in-folio) des Ouvriers européens, les faits que reproduit ce volume, les Occidentaux connaissaient peu la Russie, la Hongrie, l'Autriche orientale et la Turquie. Ignorant la langue de ces contrées, ils ne pouvaient môme pénétrer, à l'aide des littératures locales, dans la connaissance des populations qui ont conservé, mieux que les autres races européennes, les antiques traditions de l'Orient (3). Cependant ils réagissaient déjà d'une manière indirecte sur les moeurs de ces populations; et ils avaient pour intermédiaires les classes dirigeantes, qui, en Orient plus qu'ailleurs, maintenaient leur ascendant personnel sur la classe ouvrière. Tel était le cas pour les grands proprié-

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taires de la Russie. Depuis le voyage de Pierre le Grand, ils visitaient en grand nombre les États allemands, la France et l'Angleterre; et ils étaient devenus les principaux propagateurs de l'influence occidentale. Cette propagande a souvent justifié par ses conséquences fâcheuses le principe indiqué ci-dessus : elle a favorisé l'activité matérielle de la Russie ; mais elle y a nui souvent à la conservation de l'ordre moral.

La méthode d'observation, dite des monographies de familles, et l'accomplissement de plusieurs missions industrielles et scientifiques m'ont fourni le moyen d'acquérir personnellement la connaissance intime de ces populations fidèles à l'esprit de l'Orient. En outre, dans le cours de mes longs voyages, j'ai contracté des rapports d'amitié avec plusieurs Autorités sociales de l'Orient, qui, après avoir acquis une connaissance approfondie de l'Occident, gouvernaient de grands ateliers de travail dans leurs pays, ou bien y exerçaient de hautes fonctions publiques. Enfin la direction constante de mes travaux m'avait intimement lié à quelques amis occidentaux, voués, comme je l'étais moi-même, à l'étude de l'Orient.

Au moment de publier la première édition (in-folio) des Ouvriers européens, j'eus soin de soumettre à des amis si compétents les faits que j'avais recueillis et que j'avais déjà groupés sous forme de monographies. Nous nous trouvâmes alors conduits à rechercher le genre d'influence qu'exerçaient l'une sur l'autre les deux régions extrêmes de l'Europe. Nous fûmes unanimes à penser que la force d'expansion de l'Occident avait été jusque-là peu favorable à la paix et à la stabilité de la Russie et de la Turquie. Il nous sembla surtout que cette force devenait décidément menaçante, au moment même où le réseau des chemins de fer s'avançait rapidement vers la frontière de ces

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deux grands empires. A ce sujet, ceux de mes amis qui connaissaient les régions clirétiennes de l'Orient résumaient ainsi, avec moi, leur opinion.

Les classes populaires avaient peu subi jusqu'alors l'influence des Occidentaux ; mais elles étaient menacées de perdre le bien-être qu'elles conservent sous la triple protection des croyances religieuses, de l'autorité paternelle et du régime féodal. Sans doute, elles resteront longtemps inaccessibles aux aberrations du scepticisme; mais, sous l'empire des excitations émanant du nouveau régime commercial et manufacturier, elles voudront bientôt se détacher de leurs familles patriarcales, de leurs seigneurs et même de leurs communes. D'un autre côté, l'esprit de prévoyance ne se développera point, chez les nouveaux affranchis, aus^i vite que les appétits matériels; et, tôt ou tard, le paupérisme héréditaire succédera à l'état traditionnel de bien-être.

Les personnes de la classe dirigeante ont été, au contraire, fréquemment exposées au contact des Occidentaux. La plupart ont cédé à l'influence des nouveautés qui ont leur principale source chez les nations les plus « civilisées » ; mais, par compensation, celles qui ont résisté aux nouveautés dangereuses, offrent plus de ressources que les classes populaires pour défendre la constitution de leur pays contre l'invasion du mal. Au premier rang des influences pernicieuses de l'Occident, figurent les fausses doctrines propagées par diverses sortes de lettrés. Ceuxci, au milieu de l'ébranlement général produit par les innovations matérielles de notre époque (i), visent à renverser l'ordre traditionnel des sociétés. Ils aspirent surtout à remplacer les autorités religieuses qui, jusqu'à ces derniers temps, exerçaient la haute direction des esprits. Les erreurs redoutables qui ont déjà pénétré en

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Orient ont toutes pour point de départ la croyance à la perfection originelle de l'enfant. Beaucoup d'adeptes orientaux se complaisent dans l'orgueilleuse pensée que les individus ont en eux-mêmes toutes les conditions d'un progrès indéfini, et qu'en conséquence les sociétés peuvent prospérer sans l'aide de Dieu. Comme leurs maîtres de l'Occident, ils se divisent en trois écoles principales.

Les premiers, les révolutionnaires, tirent de leur faux principe les déductions suivantes : il est utile que l'homme, né bon, ne subisse aucune contrainte fondée sur une distinction entre le bien et le mal ; il est juste que tous les hommes, nés parfaits, soient classés au même rang dans la société; enfin chacun a le devoir de se révolter contre les institutions traditionnelles qui empêchent les hommes d'être libres et égaux. Ces conséquences logiques, fausses comme le principe d'où elles découlent, aboutissent à trois dogmes révolutionnaires : « la liberté systématique, l'égalité providentielle et le droit de révolte ». Cette première forme de l'erreur s'était fort développée en Russie et en Hongrie depuis la fin du xvnf siècle ; m lis elle n'y était pas professée et restait, en quelque sort 3, à l'état latent. En 1855, elle était même partiellement discréditée par les déplorables résultats des révolutions occidentales : toutefois elle y conservait encore des partisans convaincus.

Les seconds, nommés positivistes ou évolutionnistes, ont, au fond, le même principe et les mêmes aspirations que les précédents; mais, dans l'application, ils s'en distinguent par des nuances assez tranchées. Ils sont plus modérés ou moins impatients, et ils ne font point appela la révolte. Cette modération ressemble, chez eux, au calme de la science, et ils la puisent dans l'assimilation qu'ils établissent entre l'ordre matériel et l'ordre moral. En voyant les transformations qui se produisent

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dans les métiers et les arts, ils se persuadent qu'il existe « un progrès continu » , force mystérieuse qui préside, indépendamment de toute prescription morale, à la transformation des âmes. A leur point de vue, ces prescriptions traditionnelles de l'humanité sont des institutions surannées; elles disparaîtront devant des institutions meilleures, comme le fuseau, chez les peuples avancés, a disparu devant la machine à filer. Toutefois, cette distinction entre l'évolutionnisme et la révolution est plus apparente que réelle. Les adeptes de l'Orient, comme leurs maîtres de l'Occident, ceux surtout qui sont énergiquement dévoués « au progrès », ne se résignent guère à laisser les institjitions traditionnelles mourir peu à peu de leur belle mort, pendant une longue suite de siècles. Les plus zélés encouragent volontiers les révolutionnaires qui hâtent, par leurs violences, « les progrès de l'évolution ».

Les adeptes de la troisième école se nomment euxmêmes naturalistes, matérialistes ou nihilistes. Ils croient, comme les précédents, que l'homme possède en lui-même tous les éléments de sa destinée et qu'il n'a rien à demander à Dieu. Ils en diffèrent par l'assimilation qu'ils établissent entre l'homme et les animaux sociables. Dans leur opinion, ces derniers devraient être l'exemple des sociétés humaines. Chez l'homme comme chez l'abeille, l'ordre régulier devrait être une simple conséquence des instincts que développe l'organisation physique. Cet ordre est troublé par les institutions traditionnelles imposées jusqu'à ce jour aux hommes, au nom des fausses lois de la morale, de l'utilité et de la raison. Dans l'avenir, les sociétés doivent renoncer à leurs vulgaires préoccupations du bonheur, pour se soumettre aux enseignements propagés par la connaissance du monde matériel. Avant 1855, j'ai entendu des hommes élevés dans les universités de

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l'Orient, énoncer ces erreurs avec passion ; et nous nous demandions parfois, mes amis et moi, si le mouvement de l'erreur ne s'établirait pas bientôt d'Orient en Occident, comme celui de la lumière du jour.

En 1855, les classes populaires de la Turquie n'étaient pas touchées par les nouveautés occidentales. Les classes dirigeantes elles-mêmes ressentaient à peine l'influence des dangereuses erreurs que je viens d'indiquer. Quelques musulmans établis dans les grandes capitales de l'Occident recevaient l'impression des idées fausses, en s'abandonnant à l'attrait des mauvaises mœurs. Chargé alors de la direction d'une haute école scientifique, j'ai souvent déploré les effets de cette influence corruptrice sur les jeunes musulmans qui venaient s'initier chez nous aux « progrès de la civilisation » .

Plaise à Dieu qu'une prompte réforme sociale permette à l'Occident de mieux employer les admirables éléments de supériorité qui lui sont propres. Puisse l'action réciproque des deux régions extrêmes concilier, dans l'Europe entière, l'esprit de tradition avec l'esprit de nouveauté !

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