LE BIEN-ÊTRE COMPARÉ DES POPULATIONS EN ORIENT ET EN OCCIDENT
En traçant cet aperçu des constitutions sociales de l'Orient, j'ai rendu exactement l'impression qu'a fait naître en moi l'étude attentive d'une centaine de familles au milieu desquelles j'ai souvent vécu, entre 1837 et 1853. Cependant je ne puis oublier que cette impression est le contre-pied de celles que j'avais reçues en Occident depuis mon enfance. Je dois donc admettre que la plupart de mes lecteurs, n'ayant point eu comme moi l'occasion de rectifier leurs idées à la vue des faits, gardent les opinions dans lesquelles j'ai été élevé. C'est donc ici le lieu de les reporter à la remarque déjà faite au début de cette Introduction; et j'ai principalement à les mettre en garde contre deux erreurs fort dangereuses. Il n'est pas vrai que la supériorité relative des races réside dans les institutions qui accumulent les richesses. Il faut repousser l'enseignement des lettrés révolutionnaires qui adoptent comme mesure de cette supériorité « le développement de l'esprit humain ». Depuis la chute de Babel jusqu'à la prise de Constantinople, l'Orient nous a souvent montré le néant de certaines cultures intellectuelles ; en maintenant dans toute leur pureté ses vieilles races patriarcales, il nous a appris que le meilleur aliment de l'intelligence est la transmission orale du Décalogue ou la lecture d'un Livre saint.
L'Orient pastoral peut être comparé à un modeste édifice qui se conserve intact à travers les âges parce qu'il est bâti avec les plus solides matériaux dont l'huma-
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nité dispose. L'Occident rural et manufacturier est, au contraire, un vaste palais composé des matériaux les plus riches et les moins résistants. Mal entretenu depuis deux siècles, il menace ruine en beaucoup de points ; mais ceux qui ont résisté jusqu'à ce jour aux forces dissolvantes offrent les caractères d'une éclatante supériorités L'étude méthodique de l'Occident nous apprend que, dans ces parties intactes de l'édifice social, se trouvent des populations modèles qui l'emportent à certains égards sur celles de l'Orient. Les admirables familles qui y dirigent les ateliers et les voisinages se sont assimilé les plus louables nouveautés des dernières générations; et, en même temps, elles perpétuent les éternelles traditions de la prospérité. Malgré l'attrait corrupteur des villes et les excitations malsaines de la richesse, elles continuent à résider sur les domaines ruraux qui sont la source principale de leur fortune. Elles surmontent, à force de sollicitude, les obstacles opposés à la coutume par la rareté croissante du sol disponible et par la diminution incessante des productions spontanées. A l'exemple de leurs ancêtres, elles veulent garantir le bien-être, présent et futur, des familles qui sont attachées à leurs ateliers de travail. Gomme en Orient, elles lient indissolublement le bien-être de leurs ouvriers à la propriété du foyer domestique et de certaines dépendances rurales. En assurant ainsi à leurs serviteurs les satisfactions inhérentes à la stabilité des existences, elles maintiennent autour d'elles la paix sociale fondée sur l'affection réciproque de toutes les classes, c'est-à-dire le plus évident symptôme de la prospérité.
Malheureusement, il n'en est plus ainsi dans la majeure partie de l'Occident. Ces beaux exemples y prennent de plus en plus un caractère exceptionnel. Les nombreuses
XXVIII CONSTITUTION SOCIAL!!: DES nACES DE L ORIENT.
familles qui s'iiilroduiseiit journellement au sein des classes dirigeantes, en s'enrichissant par le travail, ne suivent guère ces traditions : elles sont même portées à les violer sous une impulsion qui devient presque irrésistible parmi les agglomérations commerciales et manufacturières. Ce changement des idées et des mœurs se produit surtout chez les nations, en France par exemple', où les classes dirigeantes perdent le sentiment de leurs devoirs, où l'esprit révolutionnaire s'attache à détruire l'aristocratie naturelle de la naissance, du talent et de la vertu. Les parvenus qui doivent leur élévation à la conquête de la richesse ne songent guère à remplir envers leurs serviteurs les devoirs prescrits par la tradition. Pour se soustraire aux charges imposées par la hiérarchie sociale, ils proclament volontiers, comme règles de la société moderne, les faux doarmes de la liberté et de l'égalité. Les critiques opposées de toutes parts à ce régime révolutionnaire sont de plus en plus justifiées par les résultats qui en découlent. Chaque enrichi, en brisant ainsi les liens qui devraient l'unir à ses ouvriers, détruit lui-même les forces matérielles et morales qui seules pourraient donner la durée à ses créations et la stabilité à ses descendants. A vrai dire la partie durable de son œuvre est l'institution d'un « paupérisme héréditaire » animé de sentiments hostiles contre les autorités éphémères de la nouvelle classe dirigeante. Aucun ordre social ne saurait se concilier avec l'extension d'un tel état de choses : si donc une prompte réforme ne se produit pas, l'avenir sera sérieusement compromis. Tant que dureront certaines apparences de prospérité, les hommes qui se croient éclairés pourront négliger les enseignements fournis par l'étude comparée de leur pays et des régions lointaines; mais ils seront tôt ou tard frappés des désordres sociaux
§ 7. J.'aC1I0N réciproque de l'orient et de l'occident. XXIX
qui éclateront sous leurs yeux. L'opinion condamnera un jour les nouveautés qui engendrent l'instabilité et la discorde; elle rendra la prééminence aux traditions qu; perpétuent la stabilité et la paix.