LES
OXYDATIONS DE L'ORGANISME
(OXYDASES)
Ce petit livre n'a aucune prétention scientifique. Sa seule raison d'être est de répondre bien au titre qui lui est assigné : il est d'actualité médicale.
En effet, l'étude des ferments solubles, bien qu'abordée il y a déjà un demi-siècle, est restée longtemps stationnaire, alors que celle des ferments organisés, des microbes, a subi sous l'influence de Pasteur l'essor que l'on connaît. Mais par un de ces retours dont l'histoire scientifique offre plus d'un exemple, ces recherches sur le mécanisme pathogénique des agents microbiens, en nous faisant connaître les toxines et leurs propriétés, nous ont montré les analogies remarquables qui existaient entre les produits de sécrétions microbiennes et les diastases, et de ce fait, les biologistes ont été ramenés de nou-
veau à l'étude attentive des ferments solubles.
Il suffit de parcourir le beau livre que Duclaux a consacré aux diastases, toxines et venins, pour se rendre compte de l'étendue du nouveau champ d'observations qui s'ouvre aux recherches des biologistes.
D'autre part, les travaux réalisés par Metchnikofî et ses élèves sur les cytotoxines ont ouvert aux médecins une voie nouvelle qui permet de concevoir les plus belles espérances dans le domaine thérapeutique. De plus en plus l'orientation scientifique est dirigée vers l'étude des sécrétions cellulaires et des ferments solubles.
Parmi ces ferments solubles, il est un groupe, de découverte toute récente, dont l'importance majeure a été soulignée jusqu'ici surtout par les chimistes et les physiologistes : nous voulons parler des ferments oxydants, ou mieux des oxydases^ pour adopter la terminologie proposée par Duclaux.
Et le grand intérêt qui s'attache à rechercher la part de ces oxydases dans les phénomènes complexes de la vie normale de la cellule, autorise également à penser que, selon toute vraisemblance, un grand nombre d'états pathologiques, qu'il appartient à l'avenir de déterminer, répondent eux aussi à des modifications ou à des perversions de ces ferments oxydants. On comprend dans ces conditions combien leur connais-
sance importe au médecin. C'est donc faire œuvre d'actualité médicale au premier chef que d'essayer de réunir les connaissances acquises à ce sujet par les chimistes et les physiologistes, sans nous dissimuler d'ailleurs combien ces connaissances sont encore incomplètes, et combien aussi elles peuvent paraître arides au médecin, alors qu'elles semblent au contraire de la plus parfaite banalité au biologiste de [profession : c'est là un double écueil qu'il nous était difficile d'éviter.
Quoi qu'il en soit, nous croyons faire œuvre utile en appelant l'attention des médecins sur cette variété des ferments solubles dont l'existence, soupçonnée par Traube, a été scientifiquement établie par les belles recherches de Bertrand.
La délicatesse des réactions propres à déceler l'existence des oxydases dans les humeurs et dans les tissus, les résultats très contradictoires obtenus par plusieurs auteurs, sont autant de raisons qui nous ont engagés à publier les conclusions des quelques expériences que nous avions entreprises à ce sujet; mais néanmoins ces réactions restent encore du domaine du laboratoire, nous ne possédons pas encore un procédé clinique qui permette de reconnaître et encore moins de doser les oxydases, comme on dose la lipase, le ferment glycoly tique, ou le ferment amyloly-
tique. C'est là probablement l'œuvre de l'avenir, bien (\n' a priori, en ce qui concerne les oxydases, le problème apparaît d'avance singulièrement complexe si Ton songe à l'existence simultanée dans les tissus et les humeurs, de ferments réducteurs, c'est-à-dire de ferments qui produisent un effet opposé à celui des oxydases.
Quoi qu'il en soit, dans cette étude sur les oxydases, voici l'ordre que nous avons suivi. Tout d'abord, après quelques généralités sur les ferments solubles en général, et sur l'importance des ferments oxydants, nous avons essayé de bien préciser la valeur des termes qui servent à désigner les très nombreuses variétés de corps oxydants. Il est, croyons-nous, indispensable de mettre un peu d'ordre dans la terminologie dont on se sert, car un grand nombre des résultats contradictoires consignés dans les travaux tiennent précisément à la confusion entre eux des ferments suivants : oxydases, ozonides, ferments oxydants directs ou indirects^ corps oxydants directs^ corps oxydants indirects.
Nous avons ensuite exposé avec quelques détails les différentes méthodes employées pour la recherche de ces ferments oxydants directs et indirects, en insistant sur certaines causes d'erreurs possibles, et plus particulièrement sur la formation, dans certaines conditions, dans les réactifs (teinture de gaïac) et dans les tissus
(capsules surrénales), de l'eau oxygénée, formation qui pourrait faire croire à tort à l'existence d'une oxydase en lieu et place d'un ferment oxydant indirect.
Puis, après avoir rapidement rappelé quelquesunes des oxydases étudiées chez les végétaux, et chez les invertébrés, nous avons insisté davantage sur les différents travaux qui ont eu pour but de déterminer les ferments oxydants chez les vertébrés.
Nous terminons enfin par la recherche des oxydases dans les tissus et les humeurs de l'homme, recherche faite, non pas seulement par les simples réactifs colorants dont les résultats — comme on le verra — sont très infidèles, mais au moyen de l'aldéhyde salicylique et de la mensuration des gaz absorbés et produits : c'est là, croyons-nous, une étude qui n'avait pas encore été faite.
Nous avons été aidés dans ce travail par le D"* Nicloux, préparateur au Muséum, et par le D"" Hallion. Ils voudront bien nous permettre de leur adresser à cette occasion nos bien sincères remer ciments.
{Travail du Laboratoire du Professeur Drissaiid.) Paris, 4 janvier 1902.*