LA DIASTASE DE LA CASSE DU VIN
Certains vins, privés en tonneau à la fois de lumière et d’oxygène, s’altèrent rapidement au contact de l’air. Une pellicule se forme et un trouble apparaît au sein du liquide.
Gouiraud rapproche ces faits des phénomènes diastasiques. Comme le signale Duclaux, si, à l’exemple de Gouiraud, on ajoute de l’alcool à du vin qui se casse au contact de l’air, on obtient un précipité floconneux, qui, redissous dans l’eau, et ajouté en quantité assez faible à des vins sains et solides, leur donne la propriété de se casser au bout de très peu de temps.
Bertrand montra le premier que cette diastase avait des propriétés oxydantes.
Et comme conclusion à ce chapitre des oxy-
dases végétales, nous citerons encore ces quelques lignes de Duclaux qui montrent bien la multiplicité de ces diastases :
« On est encore conduit à cette conclusion (multiplicité des diastases) en songeant à la variété infinie des substances qui, tant dans la vie végétale que dans la vie animale, deviennent le siège de phénomènes d’oxydation, en songeant à la variété de teintes, que prennent par exemple, à l’air, les champignons. Il y a de ce côté tout un monde à découvrir. »
Abelous et Biarnès (1) ont établi l’existence d’une oxydase directe chez l’écrevisse et la langouste, oxydase contenue dans l’hémolymphe et l’extrait de certains organes de ces animaux. Giard (2) a également trouvé des oxydases directes dans les tissus de certains tuniciers de la famille des ascudées.
Portier et Piéri (3) arrivent aux mêmes conclusions en ce qui concerne l’oxydase de certains tissus de mollusques acéphales. Le plasma et le sérum de ces animaux ne contiendraient au contraire que des ferments oxydants indirects. Tout récemment Dewitz (4), dans ses recherches expérimentales sur la métamorphose des insectes, a montré que le phénomène de coloration, se produisant durant la nymphose, était dû à un enzyme oxydant. L’auteur établit un rapport direct entre cette nymphose et le changement de
(1) Abelous et Biarnès. — Loc. cit.
(2) Giard. — Loc. cit .
(3) Portier et Piéri. — Présence d'une oxydase dans certains tissus des mollusques acéphales (Archives de Physiologie, 1807.
(4) Dewitz, — Sur l’action des oxydases dans la métamorphose des insectes (Soc. de Biologie , 18 janvier 1901).
coloration, et il arrive à cette conclusion que la métamorphose elle-même s’accomplit sous l’influence d’une oxydase. On voit par ces quelques exemples le rôle important que sont appelés à jouer les ferments oxydants chez les invertébrés. Il est possible que les phénomènes de coloration, le mimétisme si curieux présenté par certains animaux (reptiles, batraciens, poissons) soient dus au moins en partie à des ferments oxydants, dont la mise en jeu serait en dernière analyse sous la dépendance du système nerveux.
1. — Ferments oxydants directs. — On s’est d’abord demandé s'il était possible de poursuivre l’étude de ces ferments, et de constater leur présence in vivo , c’est-à-dire non pas sur des tissus ou des humeurs séparés du corps de l’animal, mais dans le sang- de cet animal lui-même.
Schmiedeberg (1) a le premier abordé le problème et l’a résolu de la façon suivante. Il introduisait dans la circulation des substances qui devaient être à peu près inaltérables à l’air à la température du corps et être facilement oxydables dans l’organisme. Ces substances et leurs produits d’oxydation devaient être étrangers à l’organisme pour ne pas s’y confondre avec les éléments nouveaux ; substances et produits devaient encore être faciles à isoler et à doser exactement. Schmiedeberg choisit dans ses expériences l’alcool benzylique qui, en s’oxydant, donne de l’acide benzylique, et l'aldéhyde salicylique, qui donne par oxydation de l’acide salicylique. Cet expérimentateur a vu que, mises
(1) Schmiedeberg. — Archiv f. exp. Pathol, und Pharmakol., 1876, t. VI, p. 233, et 1881, t. XIV, p. 228.
ainsi in vivo en contact avec le sang, ces substances peuvent s’oxyder, l’alcool benzylique faiblement, l’aldéhyde salicylique très faiblement.
A notre connaissance, les seules expériences qui aient encore contribué à constater in vivo la présence d’oxydases dans le sang circulant, sont celles de Langlois (1). Cet auteur injecte dans les veines d’un animal de l’extrait de capsules surrénales. Il détermine ainsi une élévation de pression dans tout le système artériel avec ralentissement du rythme cardiaque. Cette élévation de pression est toujours passagère chez les mammifères, elle dure beaucoup plus chez les animaux à sang froid. Langlois explique l’action si rapidement passagère de cet extrait par l’influence d’une oxydase du sang qui détruirait rapidement l’extrait capsulaire. De l’hémolymphe d’écrevisse, mélangé in vitro à l’extrait capsulaire, annihile les effets de l’injection. Or, l’on sait que l’hémolymphe de cet animal renferme une oxydase active. Enfin les animaux à sang froid, soumis à une température plus élevée, 37° par exemple, ne subissent plus aussi nettement l’élévation de la pression artérielle à la suite de l’injection de l’extrait surrénal. Il n’y a rien là qui doive nous surprendre, l’activité des ferments oxydants se révélant surtout entre 35° et 40°.
(1) Langlois. — Action des agents oxydants sur l'extrait de capsules surrénales ( Société de Biologie , 1897, p. 524).
[n vitro , les expériences faites pour démontrer la présence des ferments oxydants dans les humeurs et les tissus des mammifères tout récemment sacrifiés sont nombreuses.
Schmiedeberg (1) fit circuler du sang contenant de l’aldéhyde salicylique à travers des organes isolés d’animaux fraîchement tués et vit
l’oxvdation se faire assez active.
Jaquet (2) étendit et précisa ces expériences, en démontrant que le poumon était l’organe de choix pour les entreprendre.
Ce sang, dit-il, n’est pas indispensable pour cette oxydation, et le phénomène peut se produire, même si la cellule pulmonaire est malade. En réduisant l’organe en bouillie qu’il fit durcir dans l’alcool, Jaquet put encore constater une oxydation manifeste.
Les résultats ne furent pas aussi nets avec le sang artérialisé. Aussi Jaquet crut-il que cette humeur était incapable d’oxyder l’aldéhyde salicylique.
Plus tard, Salkowski (3) put obtenir de l’acide salicylique en pulvérisant au contact de l’air du sang maintenu à 40°-42° et mélangé à de petites quantités d’aldéhyde salicylique.
(1) SCHMIEDEBERG. — LûC. Clt .
(2) Jaquet. — Société de Biologie , 1892, p. 55.
(3) Salkowski. — Cenlralblatt fur medicin. U issenschnf l 1892, t. XXX, p. 848.
Abelous et Biarnès (1) arrivent au même résultat en laissant à l’étuve à 37° du sang mis en contact de l’acide salicylique et soumis à l’influence d'un courant d’air. Voici les conclusions de leurs expériences : ni l’hémoglobine, ni les globules rouges n’interviennent dans la production du phénomène. Une température maintenue à 100°, l’ébullition des organes suppriment toute action oxydante. La température optima est de 60°, et suffit à ce taux pour impliquer l’indépendance complète de la vie des organes et de leur pouvoir oxydant. Le sang des divers animaux ne semble pas jouir du même pouvoir oxydant. Chez une même espèce animale le pouvoir oxydant des divers organes et du sang est plus énergique chez l’individu jeune que chez l’individu adulte.
Ces expériences, basées sur l’emploi de l'acide salicylique, étaient concluantes. Mais iVbelous et Biarnès (2), dans une seconde série de mémoires, abandonnent ces réactifs fidèles pour aborder l’étude des oxydases avec les réactifs infidèles tels que gaïac, paraphénylènediamine, etc. Ils signalent alors, grâce à ces réactifs, la présence d’une oxydase directe dans la fibrine et les extraits de la plupart des organes. Ils vont
(1) Abelous et Biarnès. — Sur le pouvoir oxydant du sang (. Archives de Physiologie, 1894).
(2) Abelous et Biarnès. — Loc. cit.
plus loin et essaient d’établir par cette méthode la hiérarchie du pouvoir oxydant des divers organes d’un môme animal. Le poumon, le foie, la rate ont un pouvoir oxydant supérieur à celui du cerveau. Cette oxydase, pour eux, se comporte à la façon d’une globuline oxydante puisqu’elle présente quelques-unes des propriétés des globulines. Elle se distingue de l’oxydase qui agit sur l’aldéhyde salicylique : une solution de globuline oxydase est incapable, en effet, d’oxyder l’aldéhyde salicylique.
Enfin, Portier, expérimentant avec les mêmes réactifs infidèles, et constatant la présence d’oxydases directes dans la fibrine du sang du chien et surtout dans la couche des globules blancs, localise le ferment oxydant dans les leucocytes.
II. — Ferments oxydants indirects. — Les ferments oxydants indirects, c’est-à-dire ceux décomposant l’eau oxygénée, ont été, chez les animaux, l’objet de recherches de la part de Lépinois et de Abelous.
Lépinois (1) constate que la glande thyroïde ne contient pas d’oxydase vraie, mais un ferment oxydant indirect, capable de décomposer
(1) Lépinois. — Note sur les ferments oxydants indirects de la glande thyroïde ( Société de Biologie , 24 décembre 1898, p. 177).
l’eau oxygénée (1), conservant cette propriété après chauffage à 100°, la perdant après maintien durant quelques instants à la température de 120°. Plus tard (2), le même auteur résume dans un tableau les principaux résultats qu'il obtient avec d’autres organes de divers animaux. Tous ces organes peuvent décomposer plus ou moins nettement et activement l’eau oxygénée.
Il recherche enfin la signification et l’origine de la coloration rouge que les capsules surrénales des animaux prennent au contact de l’air. Il explique ce fait par une réaction complexe, déterminant d’abord la formation d’eau oxygénée et la décomposition ultérieure de celle-ci. L’oxygène ainsi rendu libre avec une activité particulière se porterait sur le chromogène de la glande pour l’oxyder et le faire virer au rouge.
Abelous (3) étudie également dans les humeurs et les tissus de l’organisme animal, la présence de ce ferment oxydant indirect. Il établit une classification des tissus et des organes d’un même animal, le veau, d’après leur pouvoir décomposant vis-à-vis de l’eau oxygénée. Il
(1) Lépixois. — Sur les ferments solubles décomposant l'eau oxygénée ( Société de Biologie, 20 mai 1899).
(2) Lépinois. — Préparations organothérapiques, 1899.
(3) Abelous. — Sur la présence dans l’organisme animal d'un ferment soluble décomposant l’eau oxygénée ( Société de Biologie, G mai 1899).
signale (1) encore ce fait que l’urine de chien décompose l’eau oxygénée et qu’elle perd cette propriété quand elle a été soumise à l’ébullition.
(I) Abelous. — Sur l’existence dans l’urine des chiens d'un ferment soluble décomposant l’eau oxygénée ( Société de Biologie, 6 mai 1899).
A notre connaissance, aucun auteur n’a démontré l’existence réelle d’oxydases chez l’homme. L’étude méthodique des tissus et des humeurs de l’homme au moyen de l’aldéhyde salicylique et de la mensuration des gaz absorbés et produits, n’a pas encore été tentée. C’est une lacune que nous avons essayé de combler.
Il est vrai de dire qu’avant nous l’étude des ferments oxydants chez l’homme avait déjà été l’objet d’un certain nombre de recherches, mais des méthodes infidèles avaient faussé les résultats obtenus. Là où les auteurs avaient cru pouvoir admettre l’existence d’oxydases, il n’était permis de conclure qu’à la présence de ferments indirects.
C’est ainsi que P. Carnot (1) signale la présence d’un ferment oxydant dans la salive, en s’aidant des réactifs de Rôhmann et de Spitzer, et de la liqueur de gaïae. Il ne s’adresse pas à l’acide salicylique. Achalme (2) conclut également à
(1) Carnot (P.). — Sur un ferment de la salive et de quelques autres sécrétions (C. R. Société de Biologie, 1896, p. 552).
(2) Achalme. — Recherches sur la présence des ferments solubles dans le pus ( Société de Biologie, 1er juillet 1899).
l’existence d’une diastase oxydante dans le pus des suppurations septiques, grâce à l’emploi des réactifs de gaïac et de phénylènediamine.
Hugounenq et Paviot (1) établissent que les tissus de certaines tumeurs malignes oxydent directement la teinture de gaïac. Les zones périphériques d’envahissement produisent l’oxydation d’une façon plus intense. Ces auteurs pensent qu’il s’agit là sans doute de phénomènes diastasiques.
D’autres expérimentateurs, tels que Linossier (2) et Carrière (3), mentionnent l’existence d’un ferment oxydant indirect, c’est-à-dire décomposant l’eau oxygénée. Carrière surtout étudie ce ferment dans certaines humeurs de l’économie, à l’état physiologique et à l’état pathologique.
Depuis, Brandenburg (4), dans un travail intéressant, développe les conclusions suivantes : les leucocytes polynucléaires donneraient la réac-
(1) IIugounenq et Paviot. — Sur les propriétés oxydantes peut-être dues à des actions diastasiques de quelques tumeurs malignes (Société de Biologie, 3 avril 1890).
(2) Linossier. — Contribution à l’étude de. l’action des ferments oxydants sur la peroxydasedu pus ( Société de Biologie, 20 mars 1898).
(3) Carrière. — Sur la présence d’oxydases indirectes dans les liquides normaux et pathologiques de l’homme (Société de Biologie, 24 juin 1898).
(4) Brandenburg. — La réaction des leucocytes avec la teinture de gaïac (Münchener mecliciniscke Wochenschrift , 1900, n° 3, p. 183).
tion directe avec la teinture degaïac sans addition d’eau oxygénée; cette réaction ne se produirait pas, au contraire, avec les leucocytes mononucléaires (lymphocytes, moyens et gros mononucléaires). Brandenburg aurait aussi constaté que la substance de la moelle des os bleuit directement la teinture de gaïac; que le parenchyme des ganglions, au contraire, reste neutre vis-à-vis de cette même liqueur.
EXPÉRIENCES PERSONNELLES
Nous avons cherché à mettre en évidence, grâce aux réactifs de la première et de la seconde série, les ferments oxydants, soit directs, soit indirects, des humeurs et des tissus du chien et de l’homme.
Or, voici les résultats auxquels nous sommes arrivés après nous être placés dans des conditions d’expérimentations très rigoureuses.