Les "Pagès"
A l'apôtre de tant d'oeuvres admirables plu encore qu'au savant, au disciple de Le Play,
Je dédie ce livre d'impression traditionaliste, e\ témoignage de respect et de reconnaissance.
A MONSIEUR ÉNÉE BOULOC
Mon cher compatriote,
J'ai vivement goûté votre étude de mœurs rurales, lorsque vous avez bien voulu m'en donner connaissance avant la publication. J'y ai trouvé une sorte de poème de la terre, un tableau complet de la vie des paysans, dans lequel vous avez assemblé la description de tous les simples et nécessaires et antiques travaux champêtres, en y ajoutant l'étude morale des hommes qui se livrent traditionnellement à ces travaux, une pénétrante analyse de ces âmes ingénues avec leurs croyances et leurs usages, où des superstitions païennes se mêlent encore à un christianisme fervent.
Ce large tableau est précédé et suivi de considérations où vous exposez l'histoire de la classe rurale en Rouergue, et où, avec une équitable estime envers elle, vous exprimez des souhaits pour son avenir.
Ce point de vue de généralisation élevée d'où vous dominez vous-même tout votre ouvrage, vous l'aviez atteint depuis longtemps par vos travaux de sociologie. Je constate ainsi, comme un résultat peu commun, que vos études techniques se sont trouvées être pour vous une bonne préparation, quand vous avez abordé le roman.
Mais là où je crois reconnaître la plus heureuse influence de vos précédentes occupations d'esprit, c'est dans la manière même dont vous avez conçu votre présente étude des mœurs rustiques, sous l'aspect particulier que revêtent nos paysans du Rouergue. L'économie politique avait fortement appelé votre attention sur les différences qui existent entre les groupements humains. Aussi, quand
vous avez voulu traiter, non plus seulement des richesses, mais des sentiments et des passions, vous avez retenu cette notion importante de catégories sociales, et, passant de la science à l'art, vous vous êtes imposé, semble-t-il, une règle directrice qu'on pourrait formuler ainsi : Une classe d'hommes ne présente d'intérêt littéraire et pittoresque que si on dégage de ses manières d'être les traits les plus particuliers, les plus spécifiques, ceux qui la différencient nettement des autres.
Cette vue est, à mon avis, entièrement juste. Nous savons à peu près ce que sont les hommes en général : ce que nous avons besoin d'apprendre, ce qui excite notre curiosité, ce sont les nuances, très marquées souvent, qui distinguent les hommes entre eux, suivant les circonstances déterminantes où ils se trouvent placés. Les conditions de l'existence sont multiples, complexes et variées; elles changent selon les temps, les
lieux, les catégories sociales. Tout ce qui existe est particulier, si on regarde bien. C'est pourquoi, lorsqu'une œuvre d'art, un roman nous présente des personnages très caractérisés, ceux-ci nous donnent cette impression savoureuse qui nous fait les déclarer vrais et vivants.
La classe rurale, qui a été l'objet de votre étude, offre des caractères très marqués. Les hommes qui la composent sont passionnés pour la possession de la terre, possession dont le maintien leur donne de la sécurité, dont l'accroissement leur inspire de la fierté. Ils vivent tous dans les mêmes conditions ou des conditions très analogues, mais isolés, travaillant chacun pour soi, sans intérêts communs, du moins sentis par eux, et parmi une concurrence qui les fait se heurter les uns contre les autres sur les limites de leur bien et dans les marchés.
De là viennent les qualités et les défauts, traits essentiels de leur physionomie propre,
qu'il faut avoir observés, si, non content de peindre les enchantements des paysages, on veut décrire les âmes humaines qui vivent parmi cette belle nature.
De ces caractères de l'âme rustique j'ai causé bien souvent, jadis, en longs détails, avec mon ami si cher, et maintenant si regretté, le romancier Emile Pouvillon. Cet écrivain, voué par goût à l'étude des âmes restées élémentaires, n'était pas seulement un artiste exquis; c'était, de plus, un esprit réfléchi et pénétrant, qui se rendait compte des règles de son art et qui concevait des idées nettes sur l'objet de son étude.
Ce maître du roman rustique aurait aimé, j'en suis sûr, mon cher compatriote, votre brillant et profond ouvrage. Il y aurait trouvé une bonne aubaine pour son sentiment rural et pour celui des lecteurs, quelque chose de non vu et de non éprouvé jusque-là, des nuances nouvelles découvertes par vous dans le jeu ondoyant de la vie et du monde.
En effet, votre livre, outre qu'il porte la saine odeur du Rouergue montagneux, l'âpre parfum des genêts et des fougères, présente des types de paysans exempts de toute banalité et modelés en un ferme relief. Ce sont vos « pages », vos deux pages voisins et rivaux. Avec une clairvoyante justesse, vous avez choisi, parmi les cultivateurs, ces deux riches, orgueilleux de leur maîtrise sur de larges terres, tels qu'il n'en existe pas beaucoup sans doute en dehors de notre province; délivrés du souci du pain, et parvenus à l'âge où l'homme est entièrement formé par la vie, ils peuvent — et c'est ce que vous avez voulu — déployer des passions d'une portée déjà plus haute, s'élever jusqu'à l'idée de puissance, aimer d'un singulier et profond amour la terre qui leur donne ce robuste sentiment d'eux-mêmes, travailler avec une ardeur obstinée à l'accroissement du domaine familial, — état d'âme et actions où ne manque pas une cer-
taine grandeur fruste, parmi le charme que Ton éprouve à saisir dans leur fraîche et verte vérité les mouvements intimes des âmes incultes, sur qui se projette la lumière de votre art.
Vos « Pages » sont une forte création originale, et qui sera remarquée. Je le souhaite pour notre Rouergue, si bien dépeint dans ces pages, et pour l'écrivain qui a su tracer un si vigoureux tableau de notre pays.
Charles de Pomairols.