PROLOGUE
A quelques kilomètres à l'est de Rodez, commence une région montagneuse qui va s'arcboutcr à la chaîne du Lévezou.
Elle est demi-inculte, pauvre et froide, désolée en hiver. Mais les bruyères qui décorent ses sommets, les genêts et les fougères qui couvrent ses pentes, ses seigles et ses avoines dans les combes, ses prairies des bas-fonds, d'où jaillissent d'innombrables sources, ses grands bois de hêtres où rôdent les loups, les gorges sauvages du Viaur et du Vioulou que hantent les Trêves, toute cette végétation puissante et mêlée lui fait un manteau d'une richesse infinie, dans
sa floraison tardive de l'été. Certaines parties du sol sont restées intactes depuis des siècles; les vieilles racines morales y ont été plus résistantes encore..
Jusqu'à ces derniers trente ans, maintes coutumes, maints usages, beaucoup de superstitions, toute la foi religieuse y avaient survécu au grand bouleversement de la Révolution. C'est un des coins les mieux conservés du vieux Rouergue; c'est le pays des « Pages ».
Pages vient de pagus, pagensis, pagesus, et signifie un paysan par excellence, une sorte de petit seigneur terrien, par le privilège d'un nom ancien et d'un bien un peu important.
Tout à fait à l'origine de la féodalité, quand il fallut donner de l'air aux multitudes accourues à l'abri des cliàteaux et songer à cultiver de nouveau les étendues désertes, les seigneurs affranchirent un certain nombre de serfs, les plus audacieux, les plus intelligents, souvent d'anciens colons d'origine gallo-romaine, qui demandaient à retourner à leurs anciennes demeures, à leurs mat, et confièrent à chacun, à