AYANT-PROPOS
Les édifices religieux, innombrables au Tonkin, que nous confondons sous la même rubrique de pagodes, se divisent en treize catégories tout à fait distinctes les unes des autres par leur structure et leur affectation.
Le Nam-giao, autel impérial en plein air, orienté au sud, ne se trouve qu’au siège dynastique.
Le Tich-diên, autel à l’agriculture élevé dans chaque capitale de province ; il est formé d’une esplanade quadrangulaire découverte, soutenue par des murs au ras de terre, orientée aux quatre points cardinaux, et pourvue sur chacun des côtés d’un escalier d’accès.
Le Dông-ilio' thàn-nông , autel à l’agriculture mais de proportion beaucoup plus modestes que le ticli-diên ; il y en a un dans chaque village. *
Le Van-miêu, temple littéraire de la capitale de la province ; on y sacrifie à Confucius et aux philosophes, on y conserve les tablettes des lettrés renommés de la province.
Le Vu-miêu, temple des mandarins militaires.
Le Tu'-chi, temple littéraire de second ordre pour les phus et les huyens ; il se compose d’un simple autel découvert, en maçonnerie pour les cantons et les villages, chaque commune en possède au moins un ; il est quelquefois double ou triple, entouré de murs et orné de pylônes.
Le Dinli, édifice religieux élevé dans chaque commune, où se tiennent les assemblées des notables. Les habitants viennent aussi prier et brûler des offrandes au génie de leur choix.
Le Am-chung-sinli, temple élevé aux âmes de ceux qui sont morts sans sépulture.
Le Dên, temple élevé par des rois, des mandarins ou de pieux particuliers au culte d’un génie, d’un homme de bien, d’un héros, ou en commémoration d’un fait remarquable.
Le Miêu, même destination que le précédent, mais toujours de dimensions beaucoup plus petites.
Le Bê-tho’-bà-cô, généralement élevé entre les racines adventives des banians, consacré aux vierges défuntes.
Le Cây-hu’o’ng , temple minuscule, perché comme un pigeonnier sur une ou plusieurs colonnettes de bois ; il est consacré aux génies du ciel, de la terre et de l’eau. 11 renferme toujours trois vases à baguettes d’encens.
Le Chua, temple bouddhiste, renferme les divinités du culte et est desservi par un ou plusieurs bonzes.
Les Dên et les Chua seuls présentent quelque intérêt, le motif et les circonstances de leur érection sont gravés sur des stèles de marbre, et l’on rencontre parfois dans ces inscriptions la trace de curieuses traditions populaires et même de faits historiques importants.
Le regretté Paul Bert nous avait chargé, en juillet 1886, d’étudier un certain nombre de ces édifices dans la ville et les environs de Hanoi, c’est le résultat de ce travail que nous donnons aujourd’hui.
Hanoi, décembre 1887.
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LE NAM-GIAO DE HANOI
Le Nam-giao est un temple en plein air où les empereurs viennent en personne officier et offrir des sacrifices au Ciel.
Il se compose d’un tertre quadrangulaire soutenu par des murs, chacun des cotés est pourvu d’un escalier, l’entrée principale est orientée au sud, d’ou le nom de Nam-giao qui signifie communiquer avec le sud.
11 ne faut pas confondre ces monuments avec les tertres de même forme nommés tich-dien que l’on trouve dans toutes les capitales de province, et qui sont des temples à la mémoire de l’empereur chinois Than-nong, génie de l’agriculture. Les tong-doc y font des sacrifices annuels et ouvrent le premier sillon dans la rizière.
Le Nam-giao n’existe que dans les capitales de royaumes, il y en a un à Hué, il y en avait un autrefois à Hanoi lorsque cette ville était le siège de la dynastie des Lê.
Le Nam-giao de Hanoi se trouvait au delà des faubours de la ville, sur la route de Hué, près du village de Phong-van. (1')
Il subit, en 1603 de notre ère, sous le règne de l’empereur Canh-tri (2), d’importantes modifications ; quelques années plus tard sous le règne de l’empereur Vinh-tri, neveu du précédent, on construisit, sur le tertre découvert, une riche pagode flanquée de deux bâtiments annexes formant ailes en retour.
En 1680, une inscription commémorative de ces divers travaux fut gravée sur une grande stèle de pierre noire, soutenue par un piédestal monolithe recouvert de jolies sculptures.
Aux temps troublés des Tày-so’n et sous la dynastie des Nguyen les sacrifices impériaux ^eurent lieu à Hué ; le Nam-giao de Hanoi n’en conserva pas moins, à cause des souvenirs historiques et des traditions religieuses qui s’y rattachaient, une grande réputation de sainteté ; c’était le but de pieux pèlerinages, et les pauvres gens qui voyageaient sur la route mandarine venaient s’y reposer à l’abri des ardeurs du soleil.
[1] l’hong-van signifie vent et nuage.
['-J Canh-tri ou Kieng-tri de son dom privé Duy-cu 19' de ia dynastie des Lê régna 9 ans. Il es connu dans l’histoire sous le nom de Lè-huyen-tong.
Vers 1830, un incendie dû à l’imprudence de quelques pèlerins qui faisaient cuire leur riz dans un des bâtiments annexes détruisit tout l’édifice.
Hanoi ayant depuis longtemps cessé d’être la capitale des empereurs d’Annam, leNam-giao ne fut pas reconstruit-; on se contenta de bâtir, à quelques centaines de mètres et plus à proximité du village de Phong-van, une pagode bouddhique (chua) qui existe encore; cette pagode est desservie par des bonzesses; quelques monuments funéraires assez remarquables et deux colonnes la signalent de loin à l’attention.
Quant au vieux monument des empereurs Le il a presque entièrement disparu. Le tertre primitif forme, au milieu des rizières, une sorte de tumulus aplati recouvert de débris de tuiles, de briques, de pierres et de fragments de poterie.
Les abords sont envahis par des tombes ; les fervents n’ont pas oublié les faveurs spéciales dont bénéficient les âmes au voisinage des lieux saints.
Les deux rampes de pierre du grand escalier subsistent encore, elles sont à moitié enfoncées dans la terre ; les sculptures qui les recouvrent représentent des nuages traversés par des flammes. Il y aurait intérêt à sauver ces épaves d’une destruction complète (1)
La stèle commémorative protégée par un édicule en maçonnerie est restée intacte, c’est assurément le plus beau monument de cette nature qui soit dans la contrée. L’inscription est en chinois, en voici la traduction.
« Inscription commémorative composée à l’occasion de la réparation du Chiêu-su’ Nam-giao près du village de Phong-van, canton de Ivim-liên, la 4e année du règne de l’empereur Vinhtri de la dynastie des Lê.
« Ce monument qui se nommait antref'ois Nam-giao a ajouté à ce nom celui de Chiêu-su’ parce qu’on y adore le ciel.
« Le roi qui vient sacrifier sur le Nam-giao acquiert les plus grandes qualités; il lui est aussi facile de gouverner son royaume que de tourner la main.
« Les souverains de la dynastie Lê ont pu reculer les limites de l’empire et lui donner des frontières de 10,000 li d’étendue.
[1] Rappelons en passant une des attributions de l'Académie tonkinoise fondée par Paul Bcrt par arrête en date du 3 juillet 1886.
« Prendre des mesures pour la la conservation des stèles, inscriptions et monuments quelconques épars sur le territoire, les signaler, les rechercher, les faire transporter en lieu sur lorsqu’ils se trouveront dans des pagodes ruinées ou hors de l’action d’une protection efficace, d
Ils ont fondu le vase à trois pieds (2), construit des murs d’enceinte et des citadelles pour la défense du pays.
« Lorsqu’ils érigèrent ce monument ils cherchèrent le lieu propice et déterminèrent l’orientation; toutes ces choses sont suivant les rites et agréables au ciel.
« Le sud est la patrie des Le c’est pourquoi cet autel est tourné vers le sud.
« Dès l’origine il a été décidé que chaque année, au 10e jour du 1er mois, il serait fait un sacrifice à cet endroit et cela,, jusqu’à la fin des postérités.
« Mais sous les injures du temps l’autel se dégradait, les ornements étaient flétris et indignes du Maître du ciel.
« Il fallut qu’un roi pieux autant que savant se présentât, pour donner au monument la majesté qui lui convient.
« Vinh-tri, héritier et continuateur des vertus et des traditions, des Lê, fit deux parts de son temps; il consacra la première à l’adoration du ciel et la seconde à la pacification de son peuple ; or, de ces deux choses, la seconde étant directement subordonnée à la première, il commença par adorer le ciel afin de se concilier son aide dans sa mission de pacificateur.
« Le premier jour de chaque année le roi, accompagné de ses mandarins, se rendait en personne pour sacrifier à l’autel de Chiêu-su’ Nam-giao, mais cela ne suffit pas à sa grande piété. Alors, après avoir déterminé le jour propice, il réunit les charpentiers, leur donna des mesures, fit venir des bois solides pour renouveler les vieilles colonnes et les vieilles charpentes de la pagode.
« Les travaux ont commencé à l’automne, le neuvième mois de l’année Qui-mao, la première du règne de Canh-tri; ils étaient terminés à la fin de l’année Giap-thin, deuxième du même règne.
« Les fondations sont très vieilles ce sont celles du Nam-giao mais le reste est neuf et rien n’égale la beauté des ornements intérieurs et extérieurs. #
« Ce temple a pour objet d’honorer le roi pieux qui l’a restauré et embelli, et de perpétuer à jamais ses mérites, c’est
|2] Métaphore chinoise qui signifie fonder une dynastie, par allusion au partage de la Chine en trois états [tam-cuoc] Nguy, Thuc et Ngo.
Le vase à trois pieds symbolise l’empire, on en trouve le modèle dans le livre Lê-ky, la forme s'est perpétuée dans les accessoires du culte.
Les chefs de chaque dynastie avaient coutume d’en faire fondre un semblable qui se transmettait dans la famille.
On dit dans la rivière Noire que Dinh-duc, le chef des Muong-bi, garde encore le vase dynastique des Dinh; il est si grand dit la légende, qu’on y peut faire cuire trois buffles à la fois.
pourquoi cette inscription a été gravée sur la pierre impérissable:
« Les vertus de Vinh-tri furent innombrables, aussi devra-t-il vivre de longues années.
« Le ciel lui accordera les cinq bonheurs (1) et pendant dix mille ans ses fils et ses neveux seront heureux par son exemple.
« Son Excellence Ilo-si-ruong, au renom glorieux (2), président du ministère des travaux publics, membre du conseil privé, né au village de Hoan-han, de l’arrondissement de Qui-hu’u, a composé cette inscription pendant l’hiver delà quatrième année du règne de l’empereur Yinh-tri, »
(1) Les cinq bonheurs: I’hu, qui, tho, khang, ninh, c’csl-à dire bonheur, richesse, longue vie, santé, tranquillité.
Les Saigonnais n’indiquent pas le mot bonheur (phuj, dans cette série ; il est, d’après eux, le résultat des quatre autres, mais ils ajoutent à la nomenclature khuo chung manh, qui signifie bonne mort.
Les cinq bonheurs sont représentés symboliquement par des chauve-souris, probablement parccque les deux caractères chinois qui signifient bonheur et chauve-souris ont la même phonétique.
(2) Par modestie. Le qualificatif « Excellence au renom glorieux» appartient aux mandarins de second rang du premier ordre dont font partie les présidents des six ministères. Ilo-si-ruong devait être compris dans les mandarins du premier rang par son titre de membre du Conseil privé, et avoir droit au qualificatif de « Excellence au renom éclatant. »