LE LAC DE L’ÉPÉE ET LA MONTAGNE DE JADE
Le petit lac qui se trouve au milieu de la ville de Hanoi est appelé par les Annamites Iloan-kièm-ho, lac de la grande épée. Deux légendes différentes donnent la raison de cette appellation.
La première est racontée ainsi dans le Hoàng-viêt-dia-du-chi , ou géographie de l’Annam.
« Le roi Thai-to, de la dynastie Lê, se promenant un jour en « barque sur ce lac, aperçut tout à coup une énorme tortue qui, « flottant sur l’eau, se dirigeait vers lui; le roi, saisi de crainte, « voulut l’éloigner avec son épée, mais la tortue, se précipitant, « happa l’épée du roi, la lui arracha des mains et disparut. »
La seconde légende, qui est beaucoup plus intéressante que la première, en ce qu’elle touche à des faits historiques chers à tous les Annamites, a pour héros le roi Lê-loi, le fondateur de la dynastie postérieure des Lê.
« A l’époque où l’Annam, à la fin de la dynastie des Tran, « était encore sous le joug exécré de la Chine (1418 ap. J.-C.), « vivait à Hanoi un pauvre homme qui avait eu autrefois un em- « ploi à la cour et qui en avait été dépossédé ; cet homme qui se « nommait Lê-loi, exerçait la profession de pêcheur.
« Un jour qu’il avait jeté ses filets dans le petit lac, il ramena « non point du poisson, mais une épée splendide dont la lame, « large et forte, lançait des éclairs.
« A ce moment, il eut l’intuition d’une communication céleste, «. d’un ordre d’en haut, il cacha soigneusement l’épée, travailla « sourdement h un soulèvement populaire, puis, lorsqu’il eut re- « cruté suffisamment de partisans, il se mit à leur tête, se déclara « en révolte ouverte contre les Chinois, et commença cette admi- « rable guerre d’indépendance qui dura dix ans et qui restera « sans contredit la plus belle page des annales héroïques du « Tonkin. (1418-1428.)
« Lorsque les Chinois furent chassés du territoire, Lê-loi se fit « couronner à Hanoi et à cette occasion, il voulut offrir lui-même « un sacrifice au génie du lac où jadis il pêchait des poissons. Il « s’y rendit ceintde l’épée miraculeuse, précédé et suivi d’un imposant cortège. Mais à peine le roi était-il arrivé près de la rive
« que l’on entendit comme un coup de tonnerre, chacun vit alors « avec épouvante l’épée royale sortir d’elle môme du fourreau et « se métamorphoser en un dragon couleur de jade qui se précipita « dans les eaux du lac où il disparut.
« Il fut dès lors manifeste que le génie du lac avait pris la « forme d’une épée et s’était servi du bras de Lê-loi pour battre « les Chinois. »
Plus tard, les rois exercèrent, sur ce lac, les marins au combat et à la manœuvre des bateaux, on lui donna alors le nom de Linh-thuy-ho, lac des marins.
Il s’étendait à cette époque beaucoup plus au nord qu’aujourd’hui ; à la fin du siècle dernier, on le coupa en deux par une route de chaque côté de laquelle on construisit beaucoup de maisons. La plus grande partie du lac, qui se trouve à gauche, vers la rue Paul-Bert, prit le nom de Ta-vong (perspective de gauche), et l’autre celui de Ilu’u-vong (perspective de droite) les maisons construites sur la coupure forment le village ou quartier de Ta-vong.
A l’extrémité nord de la partie du lac Hoàn-kiêm que l’on nomme Ta-vong, se trouve une petite île appelée Ngoc-so’n, montagne (1) de jade.
Cette île est reliée à la rive par une passerelle de bois supportée par des pilotis et aboutit à une longue ruelle, pavée de briques et bordée de murs de chaque côté, qui sort sur la rue du lac.
L’île est occupée par une série de temples qui, bien que non dédiés à Confucius, n’en jouissent pas moins parmi les lettrés d’une grande réputation, la ruelle pavée qui y donne accès est la voie triomphale de la littérature ; sur le côté s’élève un haut obélisque de pierre surmonté d’un pinceau emblématique, que des voyageurs ont pris pour la représentation hiératique du phallus indien. (2)
Les tableaux magiques de Phuc-hi, le Ha-do et le Lac-thu, qui sont, d’après les Chinois, la première figuration écrite de la pensée humaine, sont peints sur les murs, avec cette complication intéressante, que les points dont se composent les tableaux 'dans le livre sacré dich-kinh sont ici remplaces par le symbole cosmogonique am-du'o'ng.
Aux deux tiers du chemin se dresse un petit arc de triomphe que couronne un monumental encrier de pierre.
(1) Le caractère chinois chan, que l’on prononce en annamite so'n , signifie aussi bien une île qu’une montagne; il est vrai que dans la mer, une île n’est que le sommet émergé d’une montagne.
(2) Paul Bourde. — De Paris au Tonkin, correspondances du Temps.
Le portail d’entrée de la ruelle pavée s’élève, sur la rue du lac, au milieu d’une rangée de paillottes sordides, il est presque toujours fermé.
Les trois caractères chinois qui sont sur le fronton signifient : « Porte de la montagne du lac. »
et les deux inscriptions latérales :
« Ce chemin conduit vers l’eau et vers la montagne, il donne « accès dans la région merveilleuse.
« Pour celui qui a étudié la science des origines et qui pos- « sède la raison des choses d’autrefois, la beauté de ces lieux « n’a pas plus de limites que le vent et la lumière. »
A l’intérieur, sur le portail on lit :
« Voie splendide. »
vers le milieu du chemin pavé se trouve une sorte de petite place ; deux portes très basses s’ouvrent à gauche, de chaque côté du tableau du Ha-do.
Ces deux portes donnent accès à la base du haut tumulus sur lequel est érigé l’obélisque.
Au-dessus de la première porte deux caractères :
« Arrêtez-vous
« Levez les yeux avec respect. »
c’est une invitation à contempler le monument; un autre caractère vous invite à faire l’ascension du tumulus :
« Montez »
sur une des faces de l’obélisque on lit :
<s Obélisque du pinceau »
sur l’autre face :
« Pour écrire au ciel bleu »
un peu plus loin se trouve l’arc de triomphe ou portique de l’encrier, on peut monter sur la plateforme au moyen d’un escalier extérieur, étroit et rapide.
L’encrier a la forme d’un cœur, il est taillé dans un seul bloc de pierre et supporté par trois grenouilles dont les deux pattes de derrière se terminent en queue de lézard ; le tout repose sur une base de maçonnerie au centre de la plateforme ; une inscription en caractères chinois antiques est gravée autour de l’encrier ; elle est très altérée et partant très difficile à lire.