BIOGRAPHIE
Vie d'un coupable, mais malheureux, écrite par lui-même
Mon père, issu d’une noble famille, s'éprit d'une pauvre fille de 14 ans et en fit sa femme. Je naquis de cette union mal
assortie.
Mon père, assez prodigue, naquit, vécut el mourut avec toutes les commodités de la vie.
Un jour, selon sa coutume, le boulanger vint; il avait la mau-
vaise habitude de s'asseoir et de s'endormir, sûr de son pain dans notre maison. Moi, devant le panier, avec l’eau à la bouche, J'admirais ces beaux pains blancs d'un sou qui semblait m'inviler à en manger, L'homme élait tranquille et dormait savoureusement ; mon cœur battait très for.
Ma mère, ma grand'mère et ma tante étaient dans un salon à travailler, moi à la cuisine devant le tableau décrit qui me tentait. Après avoir hésité un peu, je m'approchaï, puis m'éloignai el me rapprochai pour contempler ces pelits pains du voisin. Je regarde encore le dormeur ; puis tout à coup, sans pouvoir résister au mouvement qui mentraînail, je pris le pelit pain et me sauvai dans ma chambre où vite, vile, je me mis à l’avaler presque sans mastiquer. Je n'en avais pas englouti la moilié que ma mère m'appella. Je ne pus répondre immédiatement, car J'élais à moitié éloullé; ma grand mère vint et s'aperçul que j'avais fait des miennes ; elle me prit par la main et me conduisit tout effrayé près de ma mère.
L'école élait peu éloignée de la maison que j'habitais; pour ce motif, moi et deux autres Jeunes garçons moins âgés que moi qui élaient nos voisins de porte, nous y allions sans être accompagnés ; J'avais environ 10 ans et J'étais le plus âgé; javais pour cela la responsabilité des deux petits confiés à ma garde.
Plusieurs fois, entre nous, nous avions parlé du plaisir qu'éprouvaient ceux qui allaient se baigner ; nous ne savions pas nager, mais pensions être assez heureux en nous plongeant seulement dans une eau basse. Pour abréger, je dirai qu'un jour nous avons laissé nos places vides à l’école pour aller aux Trois- Merles {nous étions vraiment trois merles).
Un vendredi, un brave jeune homme, mon ami, que ma mere avait en grande considération, eut deux billets de théâtre et avec la permission de ma mère nous y allämes. Le théâtre fini nous nous en retournions tranquillement et mon compagnon, comme étant plus àgé que moi, m'accompagnait à la maison, suivant le pacte passé avec ma mère. À peu de distance de la maison que j habitais, existait un petit café. Je l’invitai à boire un coup. Nous entrons, nous sommes servi et nous buvons ; puis je mis la main à la bourse pour payer, en reconnaissance
210 PBALIMPSESTES DÉS PRISONS
de m'avoir conduit au théâtre et accompagné chez moi; mais il ne voulut à aucun prix me laisser payer. Eh bien, lui dis-je, nous jouerons au onze à qui paiera. [l accepte et nous nous mettons à jouer. La bourse que j'avais sortie pour payer était restée sur la table. Deux minutes ne s'étaient pas écoulées que la porte s'ouvre et un commissaire et deux agents entrent. Pendant ce temps ils passèrent une minutieuse visite, ces messieurs. Le premier, avec les deux mains, prit nos deux bourses, nous demaudant en même lemps à quel jeu nous jouions. Mon compagnon, stupéfait d’une pareille scène, répond : nous jouions un demi-litre au onze. À Milan alors, et maintenant aussi, je crois, bien peu savaient et savent que le onze soit interdit, el nous étions du nombre de ceux qui le croyaient permis; notre déclaration ne les salisfit pas et le commissaire compta, en présence de deux autres consommateurs et du cafetier accouru à ce moment, les quelques centimes qu'il voulait nous séquestrer et dont le total ne s'élevait à rien moins qu à quatrevingt-six centimes entre nous deux; puis il prit la licence du café et nous demandant notre parenté, il s’en alla, persuadé d'avoir fait quelque chose de méritoire. Le cafetier était hors de lui, car le lendemain il ne pouvait ouvrir son négoce. Nous deux, fâchés d’être la cause de sa mésaventure, en avions perdu la parole. D’autres disaient avoir entendu dire par certaines personnes que c'était une vieille rancune entre le cafetier et le commissaire, mais en attendant nous étions dans le paquet nous deux aussi et l’amusement théâtral se convertit en déplaisir. Pourtant je n’en étais pas fort surpris, sachant déjà comment finissaient toutes mes affaires, tous mes divertissements. Personne ne peut s'imaginer le déplaisir de ma mère quand, simulant l'indifférence et souriant, nous lui racontâmes tout. Le jour suivant, appelés à l'Arrondissement, nous déclarâmes ce que nous avions déjà dit : c’est-à-dire que nous ignorions que le onze fut un jeu prohibé. La licence fut rendue au cafetier, mais,me diton, cela lui coûta24 lires autrichiens ; car alors tout se marchandait. À nous ils nous dirent que d'ici quelques jours nous serions appelés à St-Antoine, c’est-à-dire au juge. En effet, l’ordre vint de comparaître et nous fûmes condamnés à rester huit jours à la maison, Nous promimes d'y rester ; mais mon ami ne tint
pas compte de sa promesse et chaque jour venait me voir et me raillait parce que je sortais pas. Après cinq jours écoulés, et assuré par mon compagnon même que rien de pire ne pouvait m'arriver, j'allai en sa compagnie faire une promenade, ma mère m'ayant dit : Fais ce que tu voudras, moi je ne t'interdis ni ne Le permets rien. Une demi-heure après ma sortie un agent de police demande après moi. Ma mère lui dit que ce jour seulement, comme c’élait vrai, et précisément à ce moment, j'étais sorli pour prendre une bouchée d’air, accompagnant ces paroles de trois francs; mais qui sait combien prétendait-il obtenir, cet échantillon de policier, pour ne pas faire de rapport sur mon absence.
Deux jours après, appelé de nouveau au Juge, le même me dit : « Tu t’es montré ingrat à notre égard en transgressant les ordres que j'avais donnés. Tant pis pour toi »; et en disant cela il tire la cloche, le portier accourt, celui-ci appelle le gardien de la prison, lui remet un billet et me dit que je devais rester quatre jours dans cette prison. Oh! Dieu, cela aussi devais donc m'arriver.
J'étudiais pour devenir prêtre, parce que c'est un méter très avantageux, mais arrivé à l'âge de 19 ans je m'aperçus que ce n'élait pas ma vocation el ma mère elle-même me répétail : mieux vaut un bon écolier qu'un mauvais prêtre ; mais moi Je n'ai réussi à être ni l’un ni l’autre. Je laissai cette carrière et fut mis à l'inslitution de S... Giuseppe, habitant rue de Turin. Je fis peu de progrès car je songeais toujours au théâtre et ma mèr: me disait : J2 connais le trot et l'allure de mon poulain. Elle me disait beaucoup de mal des cabotins et les nommait des paillasses. Je me taisais et laissais dire ou je répondais par monosyllabes, lui donnant toujours raison pour ne pas l'affliger.
J'aurais déjà dû parler de certains embryons de vols, mais par vergogne de les confesser, j'ai différé tant que j'ai pu; maintenant je ne puis plus les taire. Quand seul, j'allais faire quelque promenade et que j'apercevais chez quelque marchana de beaux fruits, la tentation me venait déjà de tromper mon prochain. De ces embryons de vols j'en citerai un en façon d'exemple pour tous les autres. Voulais-je m'approprier une
pomme ? Je m'approchais d’un banc, ou mieux j'entrais dans un magasin où l'on vendait ce fruit et si la vendeuse était une vieille j’achetais une des plus belles pommes et j’en empochais deux ou trois d'un autre panier, selon l'occasion, Mais la pomme achetée, je l'avais bien payée et loujours à un prix exorbitant, car on me croyait un riche monsieur et je payais comme tel, me contentant de celte satisfaction qu'éprouve celui qui trompe. L'usage que je faisais de ces fruits, le voici : La plus belle pomme achelée, je la donnais à ma mère, avec l'arrière-pensée que vous pouvez imaginer, c’est-à-dire mon intérèl, et maman la recevail àvec un plaisir manifeste, je sais bien qu’elle aussi savail que ce don n'était pas désintéresssé. Celles que j'avais escamotées el quiétaient petites, je les donnais à quelque pauvre enfant dans la rue, car ce fruit ne me plaisait pas. Si pourlant c'élaient des pêches ou autres fruits à mon goût, je donnais toujours le plus beau à ma mère, mais je mangeais les autres. Je n'étais pas toujours heureux dans mes escamotages et alors Je payais Le prix qu'on me demandait de ceux-ci, restant humilié et chagrin des paroles qu on me disait : puis, tout confus je m'en allais pour ne Jamais revenir, non seulement dans le magasin, mais pour un long temps, sans passer dans cet endroit (novembre 1885). C'élait une véritable monomanie ; qu'on le croie ou non, c'est vraiment ainsi. Peut-être qu'entre tous mes lecteurs n'y en aura-t-1l aucun qui croira à ce mal, à cette force irrésistible.
Il ne croiront pas parce qu'ils ne peuvent s'imaginer quel genre de plaisir (1) peut éprouver un homme qui s'abandonne à de semblables vilaines actions. C'est un plaisir pourtant qui s'exhale de l'acte lui-mème, pour laisser place à une assez longue agitation. Si quelqu'un ne sait pas dominer la première tentation, il en a pour toute la vie; au moins, ainsi fut-il de de moi (2) et sic’est un pauvre comme moi, 1l est ruiné et voué à l’infamie pour loujours. Je ne sais pas trouver de paroles pour laisser au moins un doute de l'existence de ce mal, comme Je ne saurais que répondre si quelqu'un me disait: Tu es fumeur?
(1) Preuve de l’atavisme et de l’accès impulsif épileptoïde.
(2) Point de rencontre du criminel-né avec l’infantile et l’occasionnel.
mais dis-moi quel goût tu trouves en fumant la pipe ou le cigare ? Te souviens-tu de la première fois qu'après avoir mangé tu as mis entre tes lèvres la paille d’un cigare de Virginie. quel mal cela l’a fait ?. . pourtant tu ne l’abstins pas de fumer ; au contraire, puisque quelques jours après, fumant un #9z:z1cott0 tu éprouvas un mal plus grand encore ; et lu reconnus bien que ce défaut portail préjudice à ta santé et à ta bourse ; pourtant peu à peu tu en arrivas à un tel degré que maintenant lu ne peux plus t’abstenir de fumer. — Oh! oui, je n'ai pas su combattre, je me suis fait l’eselave de ce vice, quoiqu'il m’ait procuré de graves malheurs. Cher lecteur, pardonne-moi cette digression et je continue. Si je ne prenais pas des fruits, J’empochais quelque autre chose à la portée de ma main, tels que ciseaux, dés, pelotons, bas commencés ou finis, quelques mouchoirs et une fois une ceinture enveloppée dans un carton que je laissai ensuite dans une église près du magasin de la fruitière à laquelle je l'avais volée. Je croyais que cela contenait quelque chose de bon. Quel que fut l’objet, je n’en ai jamais retiré aucun profit, je donnais tout à quelque pauvre femme en lui disant que je l'avais trouvé. En disant ainsi ce n'était pas totalement un mensonge, mais quelque chose de pire. Si c'était une chose sans valeur je la Jetais.
Un jour, selon mon habitude, j'avais donné à ma mère une belle pêche, c'élait des premières, mais vraiment belle, je l'avais payée 30 ou #0 centimes. J'en avais volé deux autres petites que je mangeai avec un morceau de pain. Ma mère me demanda combien je les avais payées. Un peu confus, je dois dire que je changeaï de couleur ; ma mère me regarda fixement un instant sans parler ; je cherchai à me remettre et lui dis que j'avais payé la sienne 40 centimes et les miennes 25. Ma mère ne parut pas convaincue et j'étais enragé contre moi-même. Ce jour elle ne me parla plus. Le Jour suivant elle me donna le prix de la pêche el me dit de n'en plus acheter d’autres, qu'elle n'en voulait plus parce qu'elles coûlaient trop cher. Ce qu'elles coûtaient trop cher,elle le dit d'une façon qui me mortifia beaucoup. Pendant plusieurs jours, si j'achetais quelque chose, Je ne donnais pas ce que l’on me demandait, mais je marchandais, ce qui veut dire que je ne volais pas. Deux jours après Le fait de la
pêche, pendant lesquels ma mère s'était montrée avec moi d'une certaine gravité, elle me dit que souvent à mon frère et à moi, elle nous avait dit: « Que rien ne soit un mystère pour votre mère !... J'étais sur le point de lui dire ce qui m’étreignais le cœur. Bonne, aimante, prudente, elle m'aurait arraché de l'abime au bord duquel je m'aventurais, J'eus crainte de m'attirer son mépris ou son dédain... La belle âme angélique aurait trouvé compassion, mansuétude et secours. Je fis bien mal alors de ne pas tout lui raconter comme je l'avais déjà fait au confesseur ; oh oui! cela aurait mieux valu si je m'étais confié à ma mère. Je'fus un imprudent, je le reconnais. Quelques jours après je retournai à mes coupables achats. Je ne pouvais, Je ne puis pas faire autrement (1). Oh! les vieilles habitudes sont tenaces.
En vain, au milieu des pleurs et des rs j'ai demandé au Seigneur la grâce de ne plus commettre cette faute. Qui pourra expliquer ces extravagants mystères du cœur de l'homme? (1) Expulser tout scrupule de l'âme! Je pensais que d'autres qui passent pour de galants hommes ont des vices et font des actions plus mauvaises que les miennes : cela est pour moi une tentation à y persister et à croire les miennes tolérables. Pardonnezmoi Si ie suis trop hardi en disant de semblables PR
ee ee. + ee +. + + +. e CCC e ....
Dans ce petit théâtre 1 y av ait un eau tout Ces et on ne reconnaissait pas ce qui y avait été peint. Je proposai aux associés d’en faire faire un autre et me chargeai moi-même de l’exécution. Ils me dirent unanimement de le faire et je croyais que tous allaient coopérer à la dépense que je devais faire. J'achetai chez mon droguiste le papier, les couleurs et les pinceaux néeessaires, faisant une dépense d'environ 4 francs et immédiatement en compagnie d’une de mes connaissances qui m'aidait, je commençais le travail dans la maison de ma mère. Quand il fut fini Je le fis porter au théâtre; tous dirent : beau, beau, mais aucun ne me demanda combien j'avais dépensé ; et ainsi ce double beau fut mon paiement. Les] jours s s'écoulaient et le droguiste donna à entendre poliment, que jeusse à payer se que Je lui devais, c'était mon devoir de le faire; mais je
(1) L’impulsion épileptique explique le mystère.
die
n'avais pas assez d'argent, je lui donnai un acompte en le priant d'attendre encore quelques jours le restant. Environ vingt jours passèrent et la figure du droguiste ne me plaisait pas. 11 y avait au théâtre des flambeaux de cire, et sans que ma conscience en eut le moindre remord, je les pris et les vendis à un autre droguiste pour 80 centimes que je donnai en acomple à mon créancier. On sut que j'étais l’auteur du vol des lumignons, comme ils disaient. Déshonoré je m'éloignai de cette société, considéré comme un voleur. Oui, voleur, parce que les associés n'avaient pas fait leur devoir. Ma mère paya le dommage des lumignons vendus et le débit que j'avais encore chez le droguiste, c'est-à-dire plus de 2 francs, sans compter que pendant cinq ou six jours, celui qui m'avait aidé avait mangé à notre table.
nn .
J'oubliais subitement mon 'passé douloureux, je me croyais heureux; j'aurais voulu embrasser ce saint homme qui me donnait du pain; j'aurais voulu embrasser pour deux motifs cette bonne dame qui, comme une bonne fée, en quelques heures m'avait fait tant de bien. Ce jour, mon principal me fit écrire diverses lettres, et le soir, comme il me l'avait déjà dit, j'allai sur la charrette à la station Chaque jour je passais devant cette porte dont il m'était défendu d’oulrepasser le seuil. Cet homme qui m'avait caché sans raison me voyait toujours.
Quatre mois environ après que J'occupais ce poste, M"° R... accepta la représentation de M°° M... qui avait l’entreprise des prisons. M°®° KR... me confia le magasin pénitentiaire, et augmenta mes appointements de 10 francs. Je remplissais mes obligations avec amour et gratitude. Outre le service des prisons je devais toujours aller le soir à la station pour des motifs que j'ai déjà indiqués.
Oh Dieu ! là aussi j'arrive à la conclusion habituelle de mes affaires (1). Le portefaix du magasin m'avait prié de lui prêter un matelas et deux draps pour son usage. Moi, sans en parler à M“ R... je les lui donnai pour autre chose, je ne croyais pas
(1) I attribue à d'autres le mal qui ne dépend que de lui.
avoir fait aucun mal, ni causé aucun dommage à l’entreprise. J'étais seul responsable de ce qui m'était consigné.
Un jour ayant fait le changement du linge aux détenus, j'avais fait mettre quatre ou cinq gros paquets contenant le linge sale sous la porte, c’est-à-dire tout près du jardin.
Le lendemain matin le portefaix, en ma présence et celle du buandier, le comptait à haute voix. Il en manquait deux et par trois fois on refit l'opération, mais les deux draps manquaient toujours. Ce n'était pas la première fois que je m'apercevais qu'il en manquait, mais je n’en avais parlé à personne. Cette fois je fis mon rapport à M"° R... Le soir j’allai à la maison et quatre ou cinq individus m’entourérent en me disant qu’ils étaient des agents de police ; je les prenais pour des voleurs. [ls me dirent de les suivre et sans rien ajouter, ils me conduisirent en prison.
Enfermé dans une petite chambre avecquatre voleurs(méchanceté dont j'étais redevable au sous-chef). Plusieurs gardiens se montraient satisfaits de me voir sous clefs; comme FL AR
A 28 ans mon cœur commenca à battre pour une femme. J'avais pour elle une grande affection et nous étions très familiers. Je croyais que ce n’était qu’une fantaisie, mais je m'aperçus bientôt que c'était un vrai sentiment amoureux. Oh! comme elle savait bien mentir, cette séductrice ! comme elle me connaissait bien ! Le premier jour que je la vis, mes yeux restèrent attachés sur son visage : elle m'avait fasciné.
Il ne faut pas croire que Je veuille mettre la faute des vols que je commis à cette époque, sur cette malheureuse. Non. je les aurais commis sans elle ; seulement je les aurais peut-être différés de quelques mois.
À la visite militaire (italienne) on me déclara exempt de service pour faiblesse de constitution ; j'en éprouvai plaisir et douleur en même temps : plaisir parce que je pouvais jouir de ma liberté ; douleur, en pensant à l'avenir.
A cette endroit de mon histoire, si je n’avais pris l’irrévocable décision de tout dire, je ne parlerais pas de ces vols, parce que avec ceux-ci, j'ai à l'apogée du mal fait par moi. Je tairai seulement la facon dont je les ai commis pour qu’il n'arrive pas à un autre malheureux ce qui m'est arrivé ; en entendant dis-
courir sur la manière dont un fripon peut tromper les gens, j'y réfléchis tant que je voulus en faire la preuve et que je commis plusieurs vols de cette facon, Je ne m'explique pas plus clairement pour le motif que Je viens de dire. Je dirai seulement que je les commis tous de la même manière. Le ciel sait combien volontiers je voudrais rendre à chacun de ceux à qui j'ai cansé du dommage ce qui leur revient.
Avant de commettre ces vols, je me sentais bien, J'étais dans toute la vigueur de la vie, content d’avoir presque oublié l’esclavage passé, les douleurs et les coups. Seulement je pensais à la grande consolation que j'aurais ressentie si J'avais encore eu ma mère. En commettant ces vols, il se fit en moi, en quelques mois, un notable changement de caractère: je devins impudent, j'oubliai Dieu, je faisais de continuels désordres (1). Je n'étais pas malade, pourtant j'étais mal, Je crois qu’on pouvait voir sur mon visage la conscience du mal que Jje faisais. Et la nuit, quelle agitation ! Que de fois j'avais les jones inondées de larmes: c’étaient des pleurs et des soupirs continuels qui me lassaient la poitrine. J’allumais la lumière pour voir l’argent que j'avais volé, je pensais à l’objet que je pourrais bien acheter avec cet argent. J'ai maintenant l'habitude de faire de semblables tristes actions; tant il est vrai qu'une habitude, de quelque espèce qu'elle soit, comme toutes les habitudes, devient à la longue une seconde nature.
Celle-ei aussi est une sentence d’un brave littérateur.
Si J'entendais ouvrir la porte de la rue, oh! comme J'étais saisi d’une insupportable souffrance... quelle agitation! Je croyais que l’on venait m'arrêter. Dieu, sans l’invoquer, m'a sauvé du suicide. Je me trouvais toujours dans une disposition d'âme tout à fait étrange .. de même que j'étais de mauvaise humeur, distrait et pensif. Ceux qui me virent pendant ces quinze mois, restèrent étonnés. Les traces étaient visibles sur ma personne ; mes joues étaient desséchées, presque brûlées par tant de larmes versées dans la nuit.
Je ne dirai rien de mes visions, toutes plus fantastiques et invraisemblables les unes que les autres. J'aurais voulu quitter
(4) Voici le criminel-né nettement établi.
218 PALIMPSESTÉS DES PRISONS
Milan etne plus commettre de vols, mais je pensais aux obligations que J'avais envers mon amante. Aimer comme j'aimais et l’abandonner ! (car elle ne pourrait pas me suivre) ne plus la voir ! Celui qui a vraiment aimé pourra dire si c'est un martyre !.. Le matin, en la revoyant, je finissais par me persuader que j'étais incapable d’un si grand sacrifice. Enfin arriva ce fatal jour (4% juillet 1861) qui à tout prix devait venir... mon arrestation !.. séparé de celle que j'aimais tant et qui était devenue pour moi, non-seulement un besoin, mais une furieuse passion : séparé d'elle sans espérance qu'elle puisse me rejoindre... Insensé que j'étais ; oui, fou, car en cette occasion, je pus me convaincre que j'aimais seul... Moins malheureux, je m'en consolai, sachant qu’elle-même se consolait avec un autre, à moins qu'elle ne se fût consolée auparavant avec deux. De ce côté je remerciai le Seigneur, la découvrant si indifférente à ma disgrâce : ainsi je souffrais moins.
Par sentence du Tribunal correctionnel de Milan, je fus condamné à cinq ans et trois mois de prison, aux frais de procédur et à 656 fr. d'amende.
Quelques jours après je me sentis assez bien, c’est-à-dire que cette agitation qui me tourmentait continuellement avait cessé. Je trouvais le pain et la soupe de la prison excellents (1); auparavant, les plats les plus exquis m'étaient indifférents, ils me répugnaient presque. La paillasse me procurait de beaux songes et auparavant lelit le plus moelleux ne me permettait pas de fermer l’œil. En somme, quelques mois après monfrère vint me voir etne me reconnut presque pas, tant j'avais engraissé(1). Au mois de décembre de la même année, je fus conduit à Saluce, pour y subir ma peine méritée. Par ma bonne conduite dans cette maison et sur la proposition de l’illustrissime directeur M. Can..., j'obtins une grâce souveraine de cinq mois et la remise de l'amende de 656 francs. Oh ! que de bonté ! que de clémence !
Cette première condamnation (sans tenir compte des quatre jours passés à la Préture) je la considérai comme une profonde cautérisation sur la plaie sanguinolente produite par les dents d'un chien enragé, parce qu'elle m'a sauvé d’un plus grand mal. Quand je sortis de cette maison, je jurai de ne plus voler.
(1) Bien-être dans les prisons qui se rencontre chez les criminels-nés.
Qu'elle est douce la liberté! Le prisonnier qui, après une plus ou moins longue détention, retourne au sein de la société, sent battre son cœur fortement pour celte arcane, ineffable, mystérieuse puissance de l’inclination qui le lie à quelqu'un. Moi aussi, après ma première peine, j'éprouvai pendant deux ou trois jours ce plaisir. Et ensuite, après avoir subi ma peine, pendant quelques heures je me sentis un peu soulagé, Cette première sortie me communiqua une partie de la joie qui réjouissait tonte l'Italie en ce jour. J'ai éprouvé, je le répète, moi aussi, ce doux effet ; mais hélas ! cela passa trop tôt et une triste réalité m'était réservée. J'apercevais déjà l’écueil contre lequel j'allais me briser.
D. Giov... S.., Directeur du Patronage des adolescents libérés de prisons me sauva à ce moment ; il me fit obtenir un passeport pour Vérone et me donna une certaine somme d'argent, (60 francs, je crois) et des conseils. Je m'en allai dans cette ville. La Vénétie était encore soumise à l'Autriche. Il y avait cette année-là (1863) dans cette ville, un grand travail auquel étaient occupés plusieurs centaines d'hommes.
Je veux faire connaître quelle bonne opinion avaient de moi ces étrangers. Dans les derniers jours que je passai dans cette ville, M. M... me chargea de répartir entre cinq caisses, environ 70,000 florins qui devaient être expédiés à Trente (Tyrol italien). J'étais seul dans la chambre, et avec l'aide de Dieu, je ne m'appropriai pas une seule de ces pièces. Je ne fis ni plus ni moins que mon devoir de galant homme, mais Je le dis seulement pour prouver qu'un mauvais sujel, voleur expert, capable de toutes les mauvaises actions, en un mot tel qu'on me suppose, se serait comporté d’une bien différente façon en une si favorable occasion et n'étant sous les regards de personne. Un voleur expert se serait fait une position. Moi, au contraire, en faisant cette opération, je ne faisais que verser des larmes, mais des larmes de consolalion en voyant que l’on se fiait ant à moi.
C'était le dernier jour de carnaval,tous semblaient heureux,tous étaient dans l'allégresse ; moi seul souffrais... Je bus quelques verres pour chasser mes tristes pensées... je m'enivrai; ce qu'il advint de moi, je le sus le jour suivant par le juge d'instruction.
Pour vol simple, je fus condamné par le Tribunal de Mantoue à 6 mois de prison (avril 4863).....,.... CR
Arrivé à Venise, sans connaissances, mes efforts So rot une occupation n’aboutirent pas. Si j'avais été dans une autre ville, c’eût été la même chose.
Un jour je m'étais arrêté devant la boutique d’un orfèvre sur le pont du Rialto: j'observai un petit anneau qui, à ma connaissance, ne devait pas coûter beaucoup. Mon intention était d'en faire l'achat pour en faire don à une personne à laquelle j'avais des obligations. On peut me croire, je n'avais aucune intention de mal faire, n'ayant pas, ce jour, besoin d'argent. J'entre dans le magasin, on me montre la bague, je l'essaie à mon petit doigt et il me semble qu'elle ira bien à la personne à laquelle je la destinais.
Or il arriva, par un de ces cas étranges qui, comme toutes les choses de la terre, obéissent à une volonté supérieure, que l'orfèvre ayant laissé la vitrine ouverte, un enfant à pieds nus allongea la main ets’appropria un étui contenant une paire de boucles et une épingle. Je le vis, mais l’orfèvre ne s’aperçut de rien. Mon agitation était si grande à ce moment que l’anneau que j'avais en main tomba par trois fois. Le voleur s’en était allé. Je partis aussi en disant à l’orfèvre que je reviendrais acheter l’anneau, n'ayant pas en ce moment l’argent nécessaire pour le payer. Arrivé à une petite rue, sans m'être Jamais retourné, le voleur, qui m'avait attendu et suivi, me dit : « 863. » C'était le numéro que j'avais sur le bras à Saluce quand j'y subissais ma peine. Entendre ce numéro ét ne pouvoir m'abstenir de me retourner fut tout un. « Je ne me suis pas trompé, me dit celui qui un moment auparavant avait volé l’étui. Nous nous sommes reconnus. » Je le rezardais, 1l me semblait ne l'avoir jamais vu; mais par d’autres paroles, il me persuada qu'il avait, lui aussi, subi une peine dans la même maison que moi.
Pour abréger, je dirai qu'il me demanda si je voulais me charger de vendre des objets d’or. Je fis assez mal d'accepter l'offre et de me charger de celte commission. Il me donna l’étui, et marchant quelques pas avant lui, j'entrai dans un magasin d'orfèvrerie. Le voleur m'attendait hors du magasin. Je m'ar-
rangeai de suite avec l'orfèvre et il me compla 26 francs, prix des objets volés. Sur la banque. il y avait un portefeuille, et dans la balance, ce qu'il venait de m'acheter : mon cœur palpitait, Je lui dis de me montrer deux chandeliers d'argent placés dans une vitrine au fond du magasin. Pendant que l'orfèvre alla prendre les chandeliers, je m'appropriai le portefeuille et l'or qui était dans la balance et je sortis du magasin qui n'avait de fermeture ni à l'entrée ni à la sortie, étant àla saison d'été. Je lis signe au jeune garçon qui m'atlendait de me suivre ; je lui donnai l'argent qui lui élait dù, el après l'avoir satisfait avec 20 francs, il s’en alla à ses affaires. J'entrai dans un café et je regardai dans le portefeuille... Il n'y avait que des letires de change qui m'étaient inutiles, mais qui étaient nécessaires au volé, et je voulais trouver le moyen de les lui faire parvenir. Je sorlis en tenant le portefeuille dans la main. Je cheminais sans savoir Où j'allais (4) lant était grande la confusion que j'éprouvais de mon aclion, et cela m'arrive toujours ainsi; toujours est-il que je repassai juste devant l'orfèvre que j'avais volé un moment auparavant. Lui même racontait en ce moment à un garde de ville ce qui lui élail arrivé; en me voyant il me signala et je fus arrêté.
Par sentence du Tribunal correctionnel de Venise en date du 11 novembre 1870, je fus condamné à neuf mois de prison.
En ne tenant pas compte de la premiere condamnation à quatre jours pour le jeu du onze, j'eus à subir les peines suivantes : J'ai déjà indiqué les escroqueries et les vols simples de Mantoue et ceux de Venise; maintenant il me reste à parler d'autres vols simples, d'une condamnation à deux mois de prison pour rébellion ainsi que d'une autre à trois mois pour contravention à la surveillance spéciale de la sécurité publique.
Une grande partie des vols simples commis à Turin, a été dévoilé par moi n'élant pas connu de la justice. A l'occasion de mon jugement de Turin (c'est-à-dire en novembre 1872), à propos de ces vols simples, je confiai à mon défenseur, l'avocat S..., diverses feuilles écrites par moi, en le priant de les Lire à l'audience. L'illustrissime Président en permit la lecture à mon avocal. Ce que J'avais écrit sur ces feuilles fut enregistré (2) dans
(1) Etat crépusculaire épileptoïde.
(2) Variété du crime,
222 DBALIMPSESTES DES PRISONS
la Gazette Piémontaise. Dans ces écrits, je concluais : Que si on me laissait libre je continuerais à voler; que si on me rendait la liberté j'irais immédialement voler car je ne trouvais pas à gagner honnêtement ce que l’on me donnait en prison. Avant d'exposer de tels sentiments, je me sentais agité, je tremblais, j'hésilais à les écrire, car je savais combien j’empirais ma position, je savais que j'éloignais la clémence de mes juges et que ma détention en serait d'autant plus longue. A la fin, je me résolus à les écrire (1); je fis comme lorsqu'on prend une médecine dégoûtante dans l'espoir qu’elle nous rendra la santé.
Le vol qualifié indiqué plus haut, je le tentai à Monza ; et si j'avais voulu je pouvais rester en liberté, l’orfèvre même, propriélaire des objets que je voulais voler, m'ayant dit que puisqu'il était rentré en possession de son bien, je pouvais m'en aller; mais moi je lui répondis : Non, j'attends les gendarmes qu'on a appelés, parce que je veux mourir en prison (1).
Le vol simple commis à Pavie n'était pas connu, je l'ai dévoilé. Ayant volé une chaînette d’or et platine à un orfèvre, j'allai chez un autre orfèvre pour la vendre. Quand je l’eus offerte, l'orfèvre me regarda et me dit : « Mon devoir serait de vous faire arrêter parce qu'il n'y a qu'un moment, on est venu m’aviser du vol d’un médaillon, d’un bracelet et d’une chaïînette en or et platine. Lui ayant dit que J'avais acheté celte chaîne dans un café à un homme que je ne connaissais pas, il me répondit : Je ne veux pas dire ni croire que vous soyez le voleur, et il me laissa partir. Au mont-de-piété de la rue Crucifix, j'engageai ma chaîne pour 26 fr. et déchirai la reconnaissance pour ne compromettre personne. Arrêté peu de Jours après pour ce vol, je dis au délégué P..., que j'avais aussi volé un médaillon et un bracelet, quoique je n’eusse pas connaissance de ces deux objels.
J'eus à subir à Rome une peine de six mois pour un vol simple commis par un autre. Mes antécédents et l’obstination de celui qui avait été volé à vouloir soutenir que j'étais le voleur d'une montre d'argent qui était suspendue dans sa boulique de doreur, me firent condamner. Pourtant je ne me lamente pas de
(1) Impulsions épileptiques.
cette condamnation, car je fus moi-même l’instigateur inconscient de ce vol.
La condamnation du Tribunal correctionnel de Rome, pour rébellion, m'a élé infligée seulement parce que je suis considéré comme un mauvais sujet. Je veux tächer de vous persuader, cher lecteur, par quelques paroles, si je mérilais cette condamnation à deux mois, vous jugerez vous-même. — Environ vers la fin de mai 1880, j'étais à Rome et je m'enivrai un Jour à un tel point que je ne savais pas ce que Je faisais. On me trouva couché à terre dans une rue; un garde municipal, aidé d'un bourgeois, me mit dans un carosse (je sus cela par mon juge),et comme je ne pouvais m'expliquer pour me faire conduire chez moi, ils me conduisirent à la questure. Je ne me reconnaissais pas moi-même,je ne pouvais pas distinguer ce qu'ils voulaient... je m'endormis... Le lendemain matin, en m'éveillant, je me trou vai solidement lié des pieds et des mains et trois bourgeois (qui devaient ètre des agents) étaient près de moi. Par les marques que j'avais sur le corps et les douleurs que je ressentais, je vis bien que quelqu'un m'avait baltu. Envoyé quelques heures après devant un délégué, il me montra ce qu’on m'avait séquestré en me demandant si c'était tout. Il manque, lui disje, un anneau que j'ai acheté à M. G..., orfèvre, rue des Orfèvres, et qui m'a coûlé 82 fr. Le délégué appella l'agent qui m'avait fouillé, mais celui-ci répondit qu'il ne m'avait pas vu d'anneau au doigt, et cette réponse termina tout. Il faut remarquer qu'il fallait un effort pour le sortir de mon doigt et qu'ainsi je n'avais pas pu le perdre. Ce n'était pas la première fois que l’on m'égarait des objets de cette façon. — Quelle belle chose cela serait, si ceux qui perquisitionnent laissaient à celui qui est arrêté une note de ce qu'on lui enlève !
Une nuit du mois de janvier 1884, vers les deux heures du matin, après avoir élé visité par les gendarmes {conformément à l'usage), je reçus la visite d'un inspecteur de police accompagné de deux agents. L'inspecteur m'ordonna de me vêtir et de le suivre. — Mais, lui dis-je, je n'ai fait aucun mal. — Vous êles en contravention, me répondit-il, parce que vous n'avez pas fait connaître votre domicile à la section dont vous dépendez. — Vous vous trompez, lui dis-je, je m'y suis présenté et
J'ai fait mon devoir. — Habillez-vous, et vivement, ajouta-t-il. Je le priai d'envoyer un agent vérifier ce que je disais à la section, située à deux pas, mais l’inspecteur ne sortit pas de son dilemine : Habillez-vous, et vivement. Malade, ayant la fièvre, tout en sueur, je devais faire à sa guise. Quand nous fûmes arrivés, il reconnut que j'avais raison. Allez maintenant, me dit-il. Mais à mon tour, je lui répondit que puisqu'il m'avait conduit là à tort, j y reslais Jusqu'au malin pour faire mon rapport d'un tel abus. Ici, dans le corps de garde, nous ne pouvons vous y laisser; nous allons vous mettre dans la chambre de sûrelé, — C'est bien, répondis-je et j'y fus mis. Le malin, je fis ce que J'avais dit; el Je crois que pour cet abus il s’attira une bonne leçon, car à peine m'aperçut-il, qu'il me chassa du corps de garde d’un geste violent et me jura qu'il se vengerait, en présence de ses autres collègues. Il l'a fait; et il n'en est pas encore rassasié.
Je dois aussi dire,puisque cela tombe à propos, que la pensée que le 25 décembre 1885 je sortirai de prison, m'étreint l'âme ; je ne resterai libre que quelques jours, j'imagine. Je me demande ce que je dois faire pour ne plus être prisonnier, si c’est possible, ou quel moyen je puis employer pour l'être jusqu’à la mort, Ce sont deux choses qu'il m'est impossible d'obtenir, je le sais (1). Penser à rester en liberté, c'est inutile d’en parler; et pour obtenir d'être toujours prisonnier, il serait nécessaire que Je m approvisionne de crochets, de quelque revolver ou poignard et me laisser prendre avec de semblables outils pendant la nuit, près de quelque boutique ou magasin, alors j'atteindrais mon but; mais dans cette maison, comme ils me croient déjà capable de toutes les mauvaises actions, je leur donnerais une preuve évidente qu ils ne se sont pas trompés en me qualifiant ainsi. Croyez-moi, lecteur bienveillant, je vous parle à cœur ouvert, croyez-moi, je frissonne à la seule pensée d'imaginer une semblable tentative; et puis ce serait encore un malheur : on m’enverrait dans une maison centrale et ce qui me plaît, ce qui m'est indispensable, c'est la solitude... c'es
(4) Ceci, comme dessus, démontre la nécessité de l’emprisonnement à vi, même au point de vue humanitaire.
la prison cellulaire, Mais fpourquoi? vous demanderez-vous Je répondrai : premièrement pour mon caractère rebelle que l'on peut nommer incorrigible, quand je me lrouve avec ces gens dans une maison centrale, je souffre trop. En ces endroits, parce que je ne parlais jamais, ils me regardaient avec des regards méfiants el ne se privaient pas de dire que j'étais un espion. Enlin la prison cellulaire me plaît et que celui qui l’a inventée soit béni. Oui, elles sont inénarrables les douleurs que m'ont fait souflrir les détenus, dans ces maisons de triste mémoire.
Les gros vols, les viols, les vols à main armée sur les grandes routes, les assassinats sont sévèrement punis, mais si ceux qui les ont commis finissent leur condamnation, s'ils ont un métier et ne sont pas totalement abandonnés, 1ls peuvent encore se réhabiliter et dire : vouloir c'est pouvoir; et ils n’ont qu'une seule condamnation, ils sont réputés, en comparaison de moi,la fleur des galants hommes. — J'ai eu l'occasion d'entendre un bon vieux parler de son neveu, lequel avait subi dix ans de réclusion pour vol sur une grande roule; il en parlait ainsi : « Il a toujours été bon ; il n'a jamais seulement comparu comme témoin devant un juge ; ce furent les mauvaises compagnies qui l'entrainèrent au mal... les femmes... Avant cette erreur personne n'a pu dire du mal de lui, car il était honnète, actif à son travail et fidèle. Ce vieux concluait ainsi : Quand il commit cet oubli, il était très jeune, un peu impétueux et, par ce motif, excusable de son unique oubli. — Ces propos, je les ai entendus moi-même. Ce saint homme parlait ainsi parce qu'il voulait l'aider et non pas l’abandonner : et il a bien fait, parce que maintenant, à l'heure où j'écris, ce libéré se trouve employé dans une bonne maison et il s'est réhabilité; mais il n'avait qu'une seule condamnation (1).
Pour moi, c'est bien différent. Personne ne dit du bien de moi, personne ne cherche à atlénuer mes fautes. Aussi, Je le répète, j'ai cherché à les aggraver pour mon plaisir. Premièrement par ce que je ne connais pas de métier (2) et que pendant une longue condamnation je pouvais en apprendre un et
(1) Criminel d'occasion.
(2) Criminel-né,
ma peine terminée, avec un peu de bonne volonté, gagner mon pain lors même que j'eusse été sans soutien (1). Au contraire, ma plus longue peine est de 4 ans de prison simple, condamnation subie à la prison cellulaire de Turin, en qualité de copiste et c'est comme tel que je suis sorii. Et comme copiste et faim sont synonymes, pour ce motif et à cause de mes vols, je suis ce que je suis. Mème la surveillance spéciale est peu de chose quand un honnète homme répond pour vous. Envers un assassin, un voleur de grand chemin, les gardiens de la Sécurité publique usent d'égards, ils adoptent une certaine politique parce qu'ils ont peur de quelque mauvais coup. Avec moi, parce qu'ils savent que je fais comme enseigna le Christ, ils m'en font de toutes les couleurs.
Quand j'étais moins pressé par le besoin, j'aurais voulu éviter toute occasion de mal faire ; partout où j'allais, pourvu que je ne fusse pas connu, en voyant une chose même sans valeur, à la portée de ma main, je l’empochais.
Un jour, il faisait un temps humide, humide ; cette eau ruisselante, ennuyeuse et persistante qui s'infillre Jusque sous les vêtements, suscite la mauvaise humeur, le dépit, et fait devenir mauvais même celui qui est bon; figurez-vous ensuite, avec mon caractère, comme ce temps m'accommodait. J’entre et commande un Café dans un établissement. Je prends, selon mon habitude, les journaux humoristiques ; l’un d'eux finissait toujours par passer dans ma poche, et quand cela réussissait il y avait un pourboire de dix centimes pour le garçon. J'avais à peine commencé à lire, qu'il entre un monsieur suivi d’un marchand colporteur de parapluies, celui-ei disait au premier :
— Mettez 50 centimes de plus, c'est juste mon gain.
— Non, pas un centime de plus.
— Allons, prenez, ajouta le vendeur en lui présentant le parapluie.
L'acheteur donne sept francs, prix convenu. Le hasard voulut qu'il le posa dans le porte-parapluies, juste auprès du mien. Il me vint immédiatemeut une pensée: celle que, bon lecteur, vous vous êtes imaginée. Mon parapluie était bon, mais usé. Ce
(1) Dommage des courtes peines.
monsieur qui avait acheté le parapluie s'était mis à jouer et d’autres personnes l’entouraient, en regardant attentivement le jeu ; il semblait que tout m'invitait à l'échange. Je me lève, Je laisse trente centimes sur le plateau, près du café que j'avais bu et un pourboire pour le garçon, quoique je n'eusse empoché aucun journal; je pris le parapluie neuf, et en route! — Cette ombrelle, conjointement avec mon peu de bagages, fut séqueslrée en ma compagnie à Pavie, sans avoir Jamais servi et tout s'en alla pour les frais de procédure.
Une autre fois, j'avais commandé une paire de souliers à un cordonnier en lui donnant cinq francs d’arrhes en lui disant que je lui donnerais ceux que j'avais aux pieds pour me les arranger. Trois jours après, selon la promesse faite par le cordonnier, j allai chercher les neufs. :
Contre mon attente le magasin était désert. Sur la banque élaient mes souliers, faits conformes à mes ordres.
Le cœur me battait fort selon l'habitude, aussitôt qu’il me vient à l'idée de faire mal. J'appelle à mi-voix en demandant s'iln'y avait personne; personne ne répond; je m'assis, j'enlevai les miens et chaussai les neufs, afin que s'il venait à paraître quelqu'un il y eût moyen de se sauver.
A la place où élaient les neufs, je mis Les vieux et je sors ; je m'arrèlai sur le seuil du magasin, regardant çà et là pour voir si le patron ou quelque attaché au magasin étaient dehors. Personne... je m'en allai... Quelques jours après, ces souliers me firent si mal que je fus obligé de les échanger (bien entendu chez un autre cordonnier) ; je reçus une paire en plus mauvais élat que les premiers que j'avais échangés pour les neufs et deux francs en plus. Je fis là un joli marché!
Une autre fois (c'était à Rome) j'entre dans un café et me mets dans un petit salon latéral avec diverses feuilles de l’établissement, pour lire. Le garçon vient, je lui ordonne de m'apporter un verre de bière ; il me sert et je reste seul. Je bois, et en buvant je vois, appendue à un porte-manteau, une belle canne; j'eus de suite mon battement de cœur habituel. J’appelle, je paie et donne le pourboire au garçon qui s’en va : puis je me mets à lire, mais je puis affirmer que je ne savais pas ce que je lisais. Bien que je parusse tout occupé de ma lecture je pouvais
Oui, la prison, puisque je n'ai pas pu obtenir d’être admis dans un Dépôt de mendicité, mi au Patronage des libérés adultes, après tant de prières. Là aurait été ma place, là je n'aurais jamais entendu d'autres m'appeler galérien puisque tous ces malheureux sortent de prison; au contraire, me croyant un coquin dangereux, ils m'aurait respecté ; c'est la coutume parmi ces gens.
Je priai,je suppliat aussi afin d'être envoyé au domicile forcé mais inutilement ; ce fut, celle-là aussi, une prière inutile.
Donc, qu’en prison soit ma fin.