‹ Les pamphlets contre Victor HugoChapitre 1 sur 15 · JUSTIFICATION DU TIRAGE · texte numérisé non relu

JUSTIFICATION DU TIRAGE

PQ

INTRODUCTION

Nous avons peine, aujourd'hui, à imaginer la violence des polémiques que suscita le romantisme. Victor Hugo et ses disciples eurent vraiment le privilège d'intéresser toute la France à leurs efforts et de passionner l'opinion durant de nombreuses années. Les plus indifférents étaient obligés de prendre parti et jamais un novateur ne s'attira autant de haines et de sarcasmes que l'auteur des Orientales, Je crois bien que de toutes les querelles littéraires fameuses, celle du romantisme fut la plus bruyante et la plus acharnée. Durant la période du symbolisme, par exemple, quelque mécontentement que M. Maeterlinck ait soulevé, il n'a jamais reçu un billet analogue à celui qa'on adressait au poète de la Légende des Siècles^ kipToposd''Hernani' « Si tu ne retires pas ta sale pièce dans les vingt-

quatre heures, disait l'aimable correspondant, nous te ferons passer le goût du pain ». Ni Jean Moréas, ni Stéphane Mallarmé ne furent provoqués en duel, que je sache, par un énergumène désireux de sauver l'honneur des lettres. Victor Hugo eut cet avantage, et, d'après Richard Lesclide, un soir qu'il travaillait, une détonation retentit, la vitre vola en éclats, une balle siffla, passant au-dessus de sa tête et allant percer au mur un tableau de Louis Boulanger. Il n'est pas mauvais de rappeler ces circonstances qui prouvent l'exaspération des esprits et la jalousie féroce des auteurs irrités par la renommée et les succès toujours grandissants de leur rival.

Puisque l'on usait de tels procédés à l'égard de celui que l'on appelait tour à tour le vandale, le barbare, l'aliéné, le fou furieux, le carnassier, l'iconoclaste, le charlatan, le Goth, le Visigoth, il n'est pas étonnant que ses autres ennemis, — heu- . reusement moins sanguinaires, — aient multiplié contre lui les pamphlets, les critiques et les parodies. Ceux-ci, en effet, sont innombrables. Or, si l'on a parlé maintes fois, dans les études dont Victor Hugo fut l'objet, de ses querelles avec les classiques, des hostilités que provoquèrent ses réformes, des assauts qu'il lui fallut livrer au

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théâtre et des vicissitudes de son existence politique, personne n'a étudié les pamphlets que sa vie, ses doctrines et son œuvre inspirèrent, pamphlets généralement ignorés à cause de leur insigne rareté et qui reflètent admirablement les fièvres, les combats et les agitations d'alors. Une lacune reste donc à combler et nous nous proposons d'entreprendre ce travail.

Sans doute on connaît quelques-uns de ces libelles. Les railleries et les insultes décernées à Victor Hugo par Baour-Lormian sont célèbres. L'académicien qui a signé Le Classique et le Romantique (1), Encore un mot (2), Le Canon d'alarme (3), Les Nouveaux Martyrs (4) s'est acquis une gloire fâcheuse, — la seule à laquelle il put prétendre, — et l'on n'oubliera jamais ces quatre vers :

... Boileau ne vit plus que par sa renommée ; Dans la tombe avec lui la Satire enfermée Ne vient plus châtier de burlesques travers : Avec impunité les Hugo font des vers.

Les conseils de Baour à Victor Hugo resteront également célèbres. Baour, surnommé le Tasse de

(1) Le Classique et le Romantique, Urbain Ganel, éditeur, 1825. {2) Encore un mot, Urbain Canel, éditeur, 1826.

(3) Le Canon d'alarme, Delangle, éditeur, 1829.

(4) Les Nouveaux Martyrs^ Delangle, éditeur, 1829.

Toulouse à cause de sa traduction de la Jérusalem^ disait au chef des romantiques :

Croyez-moi, profitez d'un salutaire avis, Abjurez un jargon qui remonte à Glovis, Et la syntaxe en main, d'une erreur déplorable. Venez, aux pieds du goût, faire amende honorable.

Hugo fit la mauvaise tête et n'écouta point 1q sage Baour pour lequel Nestor Roqueplan improvisa l'épitaphe suivante :

Ne me demandez pas si c'est Baour qu'on trouve

Dans ce sombre caveau; On le sait, au besoin de bâiller qu'on éprouve,

En passant près de son tombeau.

On n'ignore pas non plus le petit roman sur La Conversion d'un romantique qui valut à M. Jay de s'asseoir parmi les quarante. M. Jay regrettait fort que Victor Hugo, « jeune homme heureusement doué», fût tombé dans l'absurde et il opposait à Hernani^ pièce écrite « dans un langage qui n'a pas de nom », Les Templiers de M. Raynouard, le Pinto de M. Lemercier, Les deux Gendres de M. Etienne. M. Jay tenta de discréditer ses adversaires et réussit tout juste à se couvrir de ridicule. C'est à ce livre niais que Théophile Gautier répondit spirituellement dans son Daniel Joç^ard, ou la com^ersion d'un classique.

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Je signalerai encore parmi les attaques fameuses contre Victor Hugo, VÉpître aux Muses de M. Viennet, qui se vantait à un de ses confrères d'avoir composé un poème de trente mille vers sur Philippe Auguste, ce qui lui attira cette réponse sévère et méritée : « Il faudra quinze mille hommes pour le lire. »

Ajoutons à notre liste trois élucubrations d'Alexandre Duval, qui s'honorait lui aussi de siéger sous la coupole : Le Misanthrope du Marais ou la jeune Bretonne, Historiette des Temps Modernes, une Lettre ouverte à Victor Hugo relative à l'interdiction du Roi s'amuse, une lettre à M. de Montalivet, ministre de l'Intérieur, intitulée : Le Théâtre français depuis cinquante ans. M. Alexandre Duval, qui était du nombre de ces vieillards appelés, sans révérence, par les romantiques « les ganaches de l'Empire », se plaignait amèrement que Victor Hugo accaparât le théâtre français et il engageait le poète à « rétrograder vers le simple bon sens» en lui promettant, comme récompense, « un talent vif et original». Il avait, du reste, l'extrême bonté d'offrir ses enseignements au fougueux novateur. « Je me ferais toujours un plaisir, disait-il, d'offrir à qui me les demanderait des conseils qui seraient le résultat du travail, de l'âge et de l'expérience.»

Les livres de M. Alexandre Duval sont dignes des précédents pour la pauvreté de l'invention et des détails, l'injustice et la perfidie des accusations et des reproches, la bouffonne ignorance et l'orgueilleuse bêtise que l'auteur y étale.

Je mentionnerai enfin l'œuvre d'un certain M. Bignan qui écrivit une Épître à un jeune romantique, dans laquelle il traitait le sujet mis au concours par l'Académie et qui était : La gloire littéraire de la France. Ce jeune homme obtint le prix. Il avait, au témoignage de M. Andrieux, confondu les romantiques et il prodiguait à ces malheureux égarés de raisonnables avertissements:

Poète ou prosateur, pense au lieu de rêver; Soumets au frein du goût la fureur d'innover; Vrai sans être grossier, neuf sans être bizarre. Cherche le sens commun, chose aujourd'hui si rare !

Gomme je l'ai dit, cette... littérature académique est aujourd'hui connue et ceux de mes lecteurs qui ne se contenteraient pas d'une simple nomenclature, pourraient se reporter aux ouvrages spéciaux traitant la question, notamment à l'excellente étude de M. Tristan Legay sur Victor Hugo jugé par son siècle (1).

(1) Librairie de la Plume.

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A côté de ces pamphlets officiels, il y en a d'autres d'un caractère tout différent et qui sont peut-être plus intéressants et plus significatifs parce qu'ils émanent d'inconnus, de simples spectateurs qui jugèrent bon d 'intervenir dans la querelle littéraire occupant les esprits ou d'exposer leur mécontentement de l'attitude politique de Victor Hugo. Plusieurs, et ils sont assez nombreux, se bornent à railler et à tourner en ridicule les défauts du poète. Je n'ai pas la prétention d'étudier et d'analyser toutes les diatribes inspirées par le romantisme. Plusieurs sont assez plates et je m'exposerai à de fastidieuses redites. J'ai choisi les plus amusantes et les plus caractéristiques. En parcourant ces pages tour à tour amères et ironiques, furieuses et moqueuses, nous comprenons, bien mieux que ne saurait nous le faire saisir tel docte travail d'ensemble, la portée générale de ce mouvement littéraire et à quel point l'humeur combative des gens était universellement éveillée. Les pamphlets ne sont pas de l'histoire, mais ils nous permettent de reconstituer la physionomie d'une époque et contribuent à nous éclairer.

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