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QUELQUES PAMPHLETS

Maison Victor Hugo et C*«. — Lettre à M. Victor Hugo suivie d'un projet de charte romantique. — Nébulos ou les Don Quichottes romantiques. — Le Chaos, réponse au plus grand des Hugolins. — L* Anti-Hugo.

L'auteur de Maison Victor Hugo et C'^ (1) est M. J.-P. Bic, homme très irritable. Après avoir malmené Berlioz avec une insigne grossièreté, il s'en prend à Victor Hugo et lui adresse un réquisitoire féroce :

... Cet homme — Vanité N'adora qu'un seul Dieu, sa personnalité! Que ne chanta-t-il pas? L'Église et ses merveilles, L'Empire et le manteau tout parsemé d'abeilles, Et les lys et le coq, et Bismarck etfle Rhin, Et le drapeau de sang. Quand sonnait le tocsin, Riant de l'incendie allumé du pétrole, On le verra bientôt danser la Carmagnole. Tout sera dit alors, son titre sera grand,

(1) Maison Victor Hugo et C»S 1842 et 1871, par J.-P. Bic (de l'ArièRe). Poésies satiriques. Paris, E. Lachaud, éditeur, 1871.

Et la postérité le sacrera géant !...

Jocrisse embrigadé dans l'immonde phalange

Des communards pétris et de fiel et de fange, ■

Jugé traître par eux, par tous homme de rien, 1

Est-il un seul parti qui t'adopte pour sien?

Qui donc pourrait nombrer toutes tes défaillances,

Tous tes serments trahis et tes extravagances?...

Les Burgraves?Yo\Q\xvs\... sur tous nos grands chemins

Nous les voyons encor dorant leurs parchemins.

Les Misérables?... Boum!... l'esprit d'Eugène Sue;

Les pillards sans vergogne, on les sifïle, on les hue !

Ces produits étaient lourds, mal venus ces aînés,

Mais que dire, grands dieux, des trois autres puînés?

Travailleurs de la Mer? Écœurante est cette œuvre;

Si le laid c'est le beau, moi j'applaudis la Pieuvre.

Tout ira grandissant, le poëte vieillot

Nous promet un bijou qui sera le culot

De son œuvre : Chansons et des Bois et des Rues.

Ils iront tous au ciel ceux qui les auront lues.

Pour couronner le tas, jetant U Homme qui rit

En pâture aux badauds, à ces pauvres d'esprit,

Ce sarcasme brutal tout de bave et de haine,

Monument de laideur, à la sottise humaine

Fut un défi jeté sans merci; mais... tout bas.

De cet Homme qui rit l'éditeur ne rit pas.

Gomment expliquer, dans ces conditions, le succès extraordinaire des « produits » de Victor Hugo, de ces livres imbéciles où les mots rassemblés, nous dit-on, par le hasard, sont « étonnés et confus de se trouver ensemble»? Le pamphlétaire nous répond :

Eh ! qu'importe à Victor l'entorse à la raison? Les moutons sont laineux, il en fait la toison. Tout se vend à Paris, cette reine des villes; Et pour les gens adroits sont nés les imbéciles.

L'exécution est sommaire et M. J.-P. Bic (de FAriège) écrit de bien mauvais vers, mais il a de son rôle de censeur la plus haute idée :

Démasquer les faux dieux, c'est faire une œuvre pie...

Et il continue, plein d'une ardeur et d'une insolence nouvelles :

Je bois au pourvoyeur de la gaieté française, Au nouveau Triboulet, au roi de l'antithèse, Au Pitre né vicomte, à ses gros sacs d'écus. Au Tamherlick sans ut, au poète diffus, A son étrangeté dont il fit sa complice, A ceux qui de leur temps ont fait le sacrifice Pour lire ce pathos...

Plus loin, il interroge familièrement Victor Hugo :

Poète Durocher, qui donc t'a fait vicomte? N'est-ce point le hasard?... tes talents?... A ce compte, Racine serait duc, Corneille serait roi. Devant ces Majestés, vilain, découvre- toi I

Ceci rappelle l'apostrophe de Boileau au gentilhomme fier de ses parchemins :

Votre race est connue, Depuis quand? répondez.

On a très souvent reproché à l'auteur des Orientales d'avoir pris un titre auquel il n'avait pas droit et de s'être vanté à tort de l'ancienneté de sa famille. Il la disait, en effet, anoblie dès 1531, en la

personne de Georges Hugo, capitaine des gardes du duc de Lorraine. Je ne veux pas discuter ici cette question assez vaine. Ce qui est certain, c'est que Victor Hugo mit toujours le plus grand soin à faire oublier ses oncles Joseph Pettinger, boulanger, et Joseph George, perruquier, ainsi que ses trois tantes couturières et son grand -père menuisier. Ils ne figurent pas dans le tableau généalogique placé en tête de Victor Hugo raconté par un témoin de sa çie. Mes lecteurs pourront consulter à ce propos le Victor Hugo aidant 1830 d'Edmond Biré. Revenons à J.-P. Bic. Non content de ses précédentes sévérités, il ridiculise encore de son mieux le poète, et, après avoir été familier, il devient trivial :

La blague a fait son temps, place à la renaissance;

Que la vérité soit; périsse l'indulgence.

Hugo, de ton képi, l'histoire causera,

Mais, te surnommer Dieu?... Quand l'esprit te viendra.

Puis, nous avons un échantillon de la « manière » de Victor Hugo :

Tout est ombre la nuit Rivale du soleil, du soleil œil qui luit Le jour, comme un lampion; le lampion, c'est la vie; L'inerte, c'est la mort; la mort la parodie De tout ce qui vécut...

Là ne s'arrête pas la faconde de notre auteur. Il a critiqué le Victor Hugo de 1871. Il va maintenant s'en prendre au Victor Hugo de 1842, dans

une nouvelle satire qu'il intitule Une réception à V Académie. Il importe, pour la comprendre, de rappeler brièvement comment Victor Hugo fit partie des Quarante et les incidents auxquels son élection donna lieu.

A la grande surprise de ses amis et de ses admirateurs, M. Laine, l'ancien ministre de Louis XVIII, étant mort en 1835, le poète se présenta contre M. Dupaty, M. Dumolard, M. de Kératry et le comte Mole. Victor Hugo dut aller voir le comte Lacuée de Gessac, qui dit au visiteur à propos des Orientales: « Savez-vous bien qu'il y a là-dedans des vers que je signerais ?» Malgré l'approbation de M. Lacuée de Gessac, Victor Hugo ne fut pas élu. On lui préféra le vaudevilliste Dupaty, lequel inspirait à Royer-Gollard cette réflexion : « Dupaty ! ma foi, le nom est plus connu que l'œuvre!» Victor Hugo se consola de son échec, nous raconte Dumas, en déclarant : « Je croyais qu'on allait à l'Académie par le pont des Arts. Je me trompais; on y va, à ce qu'il paraît, par le Pont-Neuf.» Dupaty, dans la circonstance, ne manqua pas d'esprit. Il courut chez son rival et lui laissa sa carte, avec ce madrigal :

Avant vous, je monte à l'autel; Mon âge seul peut y prétendre.

Déjà vous êtes immortel, Et vous avez le temps d'attendre.

Lorsque l'auteur des Feuilles d'automne se présenta pour la deuxième fois contre M. Gasimir Bon-

jour, M. Pariset et M. Mignet, on choisit ce dernier. Quantité de gens crièrent au scandale et la Cour vengea le poète en lui envoyant la croix d'officier de la Légion d'honneur. M. Viennet protesta contre cette faveur, dans une lettre publique, M. Viennet qui avait écrit plusieurs tragédies et un vers fameux :

Sous son casque Arbogaste avait un esprit vaste.

M. Viennet méprisait, du reste, Lamartine autant que Victor Hugo et il affirmait, un jour, devant M.^^ de Girardin : « Lamartine ! un fat qui se croit le premier homme politique de son temps, et qui n'en est pas même le premier poète ! — En tous cas, répondit M°^® de Girardin, il n'en est pas non plus le dernier, la place est prise. »

Le 30 septembre 1839, M. Michaud, historien des Croisades, mourut à son tour. Sans se décourager Victor Hugo fit une troisième et inutile tentative. Les mérites de Flourens furent jugés préférables aux siens. Le nouvel insuccès du poète inspira cette épigramme :

Où, ô Hugo, huchera-t-on ton nom?

Justice enfin rendu que ne t'a-t-on !

Quand donc au corps qu'académique on nomme Grimperas-tu de roc en roc, rare homme?

L'ennemi le plus violent de Victor Hugo était Népomucène Lemercier, auteur de Cahin-Caha et de la Panhypocrisiade. Toutes les œuvres de cet

académicien avaient été sifïlées, huées, conspuées et ridiculisées. « M. Lemercier, raconte Dumas dans ses Mémoires^ criait au scandale, au sacrilège, au mauvais goût, en voyant se produire le mouvement littéraire de 1829; M. Lemercier signait des pétitions au roi pour qu'on empêchât la représentation à"" Henri III et de Marion Delorme; M. Lemercier se mettait en travers -de la porte de l'Académie, quand Lamartine et Hugo voulaient y entrer; M. Lemercier poussait l'archevêque de Paris contre l'un, inventait M. Flourens pour écarter l'autre; retrouvait ses jambes pour courir quêter des voix contre eux, sa main droite pour pousser les verrous. » M. Lemercier avait dit : « Moi vivant, Hugo n'entrera jamais à l'Académie.» Or, ce fut à M. Lemercier que Victor Hugo succéda, le 7 janvier 1841, contre M. Ancelot, à deux voix de majorité. Le lendemain, la charmante M^^ de Girardin écrivait dans son feuilleton de La Presse :

Enfin !... Victor Hugo est de FAcadémie française : c'est heureux pour elle et pour lui; c'est heureux pour elle, car il est bon que toutes les gloires du pays lui appartiennent et que les grands travailleurs viennent ranimer son esprit enclin au sommeil; c'est heureux pour lui, car le titre seul d'académicien suffît pour faire tomber le ridicule préjugé qui voile encore son nom... - ...Jamais, jusqu'à ce jour, séance académique n'avait été plus remplie d'émotions, n'avait offert plus d'intérêt. Ce qui était digne de remarque. C'était cette union sincère qui, pour une heure seulement, confondait toutes nos illustrations politiques si malheureusement

ennemies dans un seul et même parti, le parti de l'intelligence; cela faisait dire à quelqu'un : « L'esprit de parti est remplacé par le parti de l'esprit ».

...Cette nomination a été un événement pour toute 1? société de Paris; chacun s'abordait en se demandant : « Eh bien ! Hugo est-il nommé?» Car il est vrai de dire que M. Hugo n'avait d'opposants que dans l'Académie...

On nous envoie ce quatrain anonyme:

Pleins de gloire, en dépit de cent rivaux perfides, Tous deux en même temps ils ont atteint le but. Lorsque Napoléon demeure aux Invalides, Victor Hugo peut bien entrer à l'Institut.

Alphonse Karr, dans Les Guêpes^ appréciait l'événement en ces termes :

Les difficultés qu'a faites l'Académie pour recevoir M. Hugo l'ont fait plus honnir depuis quelques années peut-être qu'elle ne l'a jamais été. Les académiciens, du moins le parti Joconde, lui attribuent ces avanies, et l'un d'eux a dit le jour de la nomination : M. Hugo entre à l'Académie comme on épouse une fille qu'on a déshonorée.

On avait fixé au 3 juin la réception de Victor Hugo. Ce fut une mémorable séance et le discours du poète produisit un vif étonnement. Reportons-nous une seconde fois au feuilleton de M^^ de Girardin :

Vous connaissez ce beau discours et vous devinez

l'effet qu'il a dû produire : de l'admiration et de l'étonnement. Oh ! oui, un grand étonnement; on s'attendait à des récriminations mordantes, à des chants de victoire insultante, à une profession de foi audacieuse, à des souvenirs enfin qui voudraient dire : « Vous m'avez repoussé trois fois et me voilà ! Vous avez proscrit mes doctrines, et elles triomphent; vous vous êtes joués de moi, et je viens à mon tour vous narguer, car vous êtes de pauvres écrivains sans style et de petits poètes sans idées; vous exaltez Corneille et vous prouvez par vos ouvrages que vous ne le comprenez pas; vous vantez Molière et vous ne rappelez son génie que par vos ridicules de Trissotin. Vous défendez la pureté de la langue, et vous ne pouvez me critiquer moi-même sans faire dans vos phrases pâteuses vingt fautes de français contre moi ! etc., etc. » Voilà ce que tout le monde croyait que le nouvel élu viendrait dire, plus éloquemment sans doute, mais avec non moins de cruauté.

Certes, le discours de Victor Hugo fut tout différent. Il avait à prononcer l'éloge de Népomucène Lemercier et la chose n'allait pas sans de grandes difficultés, après ce que nous avons dit de ses rapports avec le défunt. En outre, le nouvel académicien ne pouvait pas louer la carrière littéraire d'un homme qu'il tenait pour négligeable et qui avait obéi à des principes d'art diamétralement opposés aux siens. Il s'agissait donc d'esquiver le péril, de décerner au disparu les compliments indispensables et de passer à un autre sujet. C'est à quoi le poète se décida et il le fit, non sans montrer dans cette gênante situation beaucoup de tact et d'élégance. Son discours de réception con-

tient un très habile passage : « Il semble que je pourrais ici, sans offenser vos usages et sans manquer à la respectable mémoire qui m'est confiée, mêler quelques reproches à mes louanges et prendre de certaines précautions conservatoires dans l'intérêt de l'art. Je ne le ferai pourtant pas, Messieurs. Et vous-mêmes, en réfléchissant que si, par hasard, moi qui ne peux être que fidèle à des convictions hautement proclamées toute ma vie, j'articulais une restriction au sujet de M. Lemercier, cette restriction porterait peut-être principalement sur un point délicat et suprême, sur la condition qui, selon moi, ouvre ou ferme aux écrivains les portes de l'avenir, c'est-à-dire sur le style, en songeant à ceci, je n'en doute pas, Messieurs, vous comprendrez ma réserve et vous approuverez mon silence ». Cette réserve ne calme pas J.-P. Bic, qui s'écrie:

Remplacer Lemercier ! Insolent persiflage. Ton culte aura pour lui la valeur d'un outrage, Et, secouant le joug où le tient le cercueil. Il te dira : Tu mens !... Souffletant ton orgueil, Mon fauteuil encor là, libre de ma présence. S'abîmerait sous toi, criant : Indépendance I

Remplacer Lemercier 1 Arrière, vil flatteur I

Le pamphlétaire constate:

Veuve de Lemercier... illustre Académie, Épouse des grands noms que la science amie Te donna pour soutiens, que la gloire embrassa, Hugo, le premier jour, avec toi divorça.

J.-P. Bic continue longtemps sur ce ton indigné et il fait particulièrement grief à Victor Hugo des ambitions politiques que ce dernier avait découvertes dans son discours. îl est certain que le poète entretint ses auditeurs de politique plus que de littérature et qu'il leur parla successivement de Napoléon, de l'œuvre de la Convention et du dévouement de Malesherbes; mais quoi, laissant de côté Lemercier, il lui fallait un autre sujet. On ne s'arrêta pas à ce point de vue et beaucoup de gens conclurent de son attitude en la circonstance qu'il souhaitait passer promptement du rêve à l'action, de la poésie à la politique et qu'il préparait ses voies afin d'atteindre la députation, ou même la pairie et le ministère. Ils ne se trompaient pas. Telle était bien l'ambition secrète de Victor Hugo et le satirique la lui reproche vivement :

Qu'a de commun, dis-moi, la verve poétique Avec l'art de tromper qu'on, nomme politique? Soudure monstrueuse, accouplement brutal, Sacrilège combat à tous les deux fatal; Honteuse énormité, profane sacrifice.

C'est la fille du ciel qu'on livre à l'artifice; Belzébut rit de joie, et, tremblants, éperdus. Dans son domaine immonde il les a confondus.

Les invectives de J.-P. Bic sont fort longues, un peu confuses ; il ne sied pas de s'y attarder outre mesure. Cependant je ne saurais résister au plaisir -de citer les conseils ingénus et d'une aimable suffisance qui terminent la harangue. L'homme de

PAriège parle à Victor Hugo comme à un écolier :

N'as-tu pas fait assez? Eh bienl repose-toi; L'ambition te perd, conjure la tempête; Sans tourmenter les mots on peut être poète.

Assurément J.-P. Bic ne « tourmentait» pas les mots et il ne cherchait pas à mener à bien de grandes œuvres; aussi ajoute-t-il :

Dès ce jour ne fais pas œuvre de longue haleine, Si tu fais force vers, tu mourras à la peine. Produis peu, moins encor sans épargner le temps.

Repohs, si tu sais, ton style raboteux...

On bronche à tout moment dans tes vers rocailleux.

Souvent un soubresaut fait perdre la mesure

Du sensible hémistiche ou bien de la césure.

Pourquoi trancher les mots... et les mettre en quartiers?

Pour peindre quelque chose, il faut qu'ils soient entiers.

Tu cherchais, je le vois, une inconstante rime,

Tu la prends au hasard... Qu'importe la victime :

A la tête, à la queue, au miheu d'un long mot.

Tu prends ce qu'il te manque, et t'en sers aussitôt,

Et juchant les morceaux, et les uns sur les autres,

Tu viens, nouveau prophète, avec tous tes apôtres,

Prêchant de ton savoir la brusque invasion.

Nous imposer la loi de ta rehgion.

Aux pieds de ces géants que des siècles couronnent,

Courbe ton front altier, leurs ombres te pardonnent;

Rentre au giron du vrai, contrit, humilié,

De ton péché..., Victor, tu seras délié.

Nous pourrions continuer à feuilleter cette brochure et voir, par exemple, la manière dont J.-P, Bic stigmatise les feuilletonistes, race d'écrivains

détestables qui jouissent d'un triomphe éphémère, grâce à leur impudence et à leur art d'organiser la réclame, mais c'est assez parler de la Maison Victor Hugo et O^ et nous avons hâte de passer à un autre pamphlet.

Celui-ci est une Lettre à M. Victor Hugo suivie d'un projet de charte romantique (1). Elle n'est pas signée, mais on l'attribue à Charles Farcy. A en juger par son style solennel et les illustres relations dont il prétend être honoré, il fut le grand ami de l'Académie et des académiciens. En tous cas, il prend fait et cause pour eux, non sans une certaine éloquence et une ironie d'assez bonne qualité.-. Durant les querelles romantiques on adressait volontiers des lettres de ce genre à Victor Hugo. J'ai déjà signalé celle d'Alexandre Duval où ce personnage illustre accusait l'auteur d^Hernani de détruire l'art dramatique et de détourner de leurs devoirs les comédiens du premier théâtre de France. Charles Farcy est moins pompeux dans l'exposé de ses griefs et partant moins ennuyeux. En outre sa lettre a une portée plus générale. Il charge ses adversaires de tous les torts dont on les incriminait et nous rend vraiment vivante et présente la mémorable lutte qui se livrait alors.

Par une amère dérision, facile à saisir, la page du titre porte un Apollon la tête en bas et les pieds en l'air. Ai-je besoin de dire que le dieu de la poésie représenté de la sorte figure les nouveaux venus

(1) Paris, chez Landois et Bigot, libraires, 1830.

auxquels Charles Farcy s'apprête à dresser leur procès. Sur cette page l'auteur du pamphlet cite également la phrase de Jean- Jacques Rousseau : « L'estime des uns; les amères dérisions des autres... » et l'allusion est bien claire, ce sont d'amères dérisions que Charles Farcy réserve à ses ennemis.

Mais voyons la finesse de son procédé. Il feint de se convertir aux nouvelles doctrines et de vouloir entrer dans les rangs des romantiques. Après avoir cru longtemps que le romantisme « n'était que déraison » et avoir trouvé beaux « les ouvrages littéraires qui depuis un siècle ou plus sont en possession de l'admiration générale », après n'avoir découvert dans les œuvres des écrivains qui s'intitulent la Jeune France et prétendent régénérer leur temps que de rares étincelles du feu sacré brillant « comme pour mieux faire ressortir la pauvreté, l'obscurité, le néant de cette littérature nouvelle dont le siècle des lumières, bon gré mal gré, doit s'enorgueillir », Charles Farcy s'avise des mérites du romantisme. La préface que Victor Hugo a écrite pour les poésies du jeune Dovalle et la préface d Hernani décident son revirement. Une phrase l'a surtout enthousiasmé. « Le romantisme n'est que le libéralisme en littérature. » Avec cette phrase, tout s'éclaire : la conception des œuvres romantiques et leur miraculeux succès :

"'Libéralisme littéraire ! Qui ne sera pas comme moi converti par la magie de ces paroles? A part quelques vieux entêtés qui tiennent encore pour Tancien régime

politique, et conséquemment pour l'ancien régime en littérature, où sont les jeunes hommes, au nombre desquels j'ai encore l'avantage de compter, qui ne se prononceront pas sur-le-champ pour le régime nouveau, avec ses incommensurables conséquences? Il faudrait n'être pas de son siècle.

... « Un grand mouvement, avez-vous dit, un vaste progrès s'accomplit dans l'art. Ce mouvement n'est qu'une conséquence naturelle, qu'un corollaire immédiat de notre grand mouvement social de 1789. C'est le principe de liberté qui, après s'être établi dans l'État, et y avoir changé la face de toute chose, poursuit sa marche, passe du monde matériel au monde intellectuel, et vient renouveler l'art comme il a renouvelé la société. »

0 lumineux rapprochement, d'où la vérité jaillit brillante et victorieuse ! Cette révolution de 1789 par qui nous sommes tous légalement égaux; pai^ qui le plus humble citoyen, et qu'on ne croie pas que je raille en un tel sujet, marche coude à coude avec un duc et pair; par qui le simple paysan a pu devenir, et est devenu, possesseur du champ qu'il arrosait jadis de sueurs stériles pour lui; par qui, enfin, des milliers d'hommes auxquels le droit de propriété semblait être interdit sont devenus tout à coup propriétaires; cette révolution, dis-je, s'opère maintenant dans le domaine de l'esprit comme elle s'opéra jadis dans le domaine territorial ; et de même que nous avons vu naître et se développer, parmi les premiers bienfaits de cette grande crise sociale, la petite propriété foncière, nous voyons éclore aujourd'hui... la petite propriété littéraire.

Il est vrai qu'en nous reportant vers cette époque mémorable, nous voyons des hommes forts par leur raison, grands par leur énergie, en même temps qu'ils.

détruisaient Taristocratie nobiliaire, proclamer éternelle et indestructible une autre aristocratie, celle du talent. Ma^, en cela, ils payaient leur tribut à la faiblesse humaine; ils étaient encore sous le charme de l'ancienne gloire littéraire de la France, et prenaient ce qu'on appelle une demi-mesure.

Et de quel droit, en efîet, un homme aurait-il plus de génie que d'autres? Demandez à M. Jacotot ce qu'il en pense. Pourquoi souffrir que quelques réputations, grandies à travers les siècles, dominent à perpétuité la république des lettres? Ce mot de république, si justement employé ici, n'indique-t-il pas qu'une parfaite égalité doit régner entre tous les membres qui la composent? Qu'on se rappelle ce fier républicain abattant, dans son jardin, les têtes de pavots, qui dépassaient les autres, et l'on en conclura avec justesse que Racine et d'autres aristocrates littéraires sont trop grands de la tète, comme dit Don Carlos en parlant du duc de Lutzelbourg, dans votre admirable drame d'Hernani.

L'égalité, une honnête médiocrité de fortune, voilà les dons précieux dont la révolution politique de 1789 a doté, ou voulu doter, tous les Français ; le but de la révolution littéraire de 1830 doit être le m ême; et à l'exemple des hordes généreuses qui écrivirent jadis sur leurs drapeaux : « Guerre aux châteaux, paix aux chaumières », nous devons écrire sur les nôtres : « Guerre au génie, paix à la médiocrité. »

Mais, ce n'est pas tout. Avec cette égalité, qui serait mortelle si ce n'était qu'une égalité de servitude, il nous faut une liberté absolue. Il faut que l'imagination, âme de toute littérature, ne soit contrainte par aucune règle, par aucune loi, qu'elle reste maîtresse de parcourir les plus basses comme les plus hautes régions de la pensée, et qu'elle s'essaye tour à tour, ou en même

temps si cela lui plaît, sur les sublimités les plus sublimes et les trivialités les plus triviales. Voilà pour le fond. Quant à la forme, il nous faut même latitude : en prose, plus de signification précise dans les mots, plus de choix dans les figures, plus de nombre et d'harmonie dans la phrase; en vers, outre ces réformes radicales, plus de césure, force enjambements, et, partant, plus de rythme, plus d'euphonie. Ce sont là de puériles entraves dont l'esprit doit enfin se débarrasser. La pensée, voilà tout; la pensée libre de tout lien, belle de son indépendance et de sa nudité native. Vous l'avez dit, Monsieur, « la liberté dans l'art, la liberté dans la société, voilà le double but auquel doivent tendre d'un même pas tous les esprits conséquents et logiques... La liberté littéraire est fille de la liberté politique. »

Charles Farcy continue en engageant Victor Hugo à se moquer des gens qui oseraient prétendre que la liberté ainsi comprise n'est que de la licence. Il faut laisser dire les sots et les radoteurs de l'ancien régime littéraire. L'auteur d'Hernani l'a dit : « La révolution de l'art a ses cauchemars comme l'autre a eu ses échafauds. » Rien n'est plus beau que le libéralisme littéraire. Grâce à lui chacun aura sa place, après avoir détrôné les génies et expulsé les grands hommes, chacun pourra s'improviser littérateur, au sortir du collège, sans la moindre imagination, chacun pourra prendre la plume comme d'autres prennent le rabot ou la navette et jeter sur le papier des phrases sans rime ni raison, chacun pourra occuper un petit terrain dans la république des lettres. Il est vrai que, mal-

gré cette égalité nouvelle, les hommes ont un tel besoin d'être dominés qu'ils ont nommé Victor Hugo chef de la république romantique, mais ceci n'a aucune importance et Charles Farcy se félicite d'avoir abandonné les classiques. Je le cite encore :

Oui, de ta suite, ô roi, de ta suite, j'en suis.

Et pour gagner mes éperons, je veux vous faire part en confidence de ce qu'on dit dans les retranchements ennemis.

On dit :

Que l'espérance d'une gloire facile s'est emparée de jeunes cerveaux mal organisés, et que les nouvelles doctrines littéraires, par lesquelles ils prétendent remplacer les anciennes, n'annoncent qu'une ambitieuse impuissance ;

Que certains de ne pouvoir égaler les grands modèles qui ont fait voir jusqu'où le génie peut atteindre, ils ont cherché les moyens de faire autrement, et surtout d'une manière plus commode;

Que ces grands modèles les importunant, ils ont dû s'efforcer d'abord de ternir leur éclat, sauf à voir ensuite s'ils pourraient faire briller quelque chose à sa place ;

Qu'à force de manœuvres plus ou moins adroites, et avec l'aide d'une imperturbable assurance, ils sont parvenus à imposer à une partie du public, surtout aux femmes et aux enfants; mais que les gens qui ne se rendent pas aux arguments de ce genre n'ont fait qu'en rire ;

Que les ouvrages d'esprit, en définitive, ne sont pas de fabrication facile, et que ce n'est pas matière pour toute espèce d'ouvriers;

Qu'il faut un choix dans les matériaux et des règles pour leur emploi;

Que c'est pitié de prendre la peine d'écrire tout ce qui passe par la tête, sans choix ni règles aucunes ;

Qu'avec cette méthode il est à parier que le dernier manouvrier qui dicterait, ne sachant écrire, rencontrerait, comme ces messieurs, deux ou trois choses passables, au milieu d'un fatras d'absurdités ;

Que pourtant tout le système romantique n'est que le développement de cette admirable méthode ;

Qu'en conséquence, pour ce qui est de la pensée, matière première d'une œuvre littéraire, il est contre nature qu'elle soit toujours guindée dans les hautes régions de l'intelligence, et qu'elle doit, au contraire, selon le caprice de l'imagination, passer au même instant des images les plus relevées aux images les plus communes, parce que cela est naturel;

Qu'en conséquence encore, pour ce qui est du style, de la forme de la pensée, on ne doit s'occuper, ni en vers, ni en prose, d'un arrangement convenable des mots, et qu'il faut les prendre comme ils viennent, sans s'inquiéter de construction grammaticale, de prosodie ni d'euphonie; et cela toujours parce que c'est naturel;

On dit de plus que tout ce naturel ne suffisant pas, les romantiques ont appelé l'étrange à leur aide, puis l'horrible à l'aide de l'étrange, puis le dégoûtant à l'aide de l'horrible, jusqu'au dernier degré de turpitude possible;

Que, pour prouver en outre qu'ils sont inventeurs, et partant originaux, ils ont résolu d'imiter les anciens auteurs français, au temps de notre barbarie, et aussi les anciens auteurs étrangers, ce qui est une singulière manière de prétendre à l'originalité;

Enfin, que malgré ces imitations d'oeuvres indigènes

OU exotiques, qui ne leur appartiennent pas, et malgré les misérables créations qui leur appartiennent, ils croient avoir inventé tout... même le génie.

On dit encore beaucoup d'autres choses dans « les retranchements ennemis » et Charles Farcy en prévient avec complaisance ses adversaires de la veille. Il disserte à perte de vue sur les reproches infligés aux romantiques. Ce n'est pas la force, c'est l'impuissance qui les a conduits à secouer le joug des règles. « Si cette marche n'est pas bonne, on ne peut nier du moins qu'elle ne soit plus commode ». Ils ont oublié que la facilité et la médiocrité sont sœurs jumelles. Ils n'ont pas donné une œuvre sérieuse ni en prose, ni en vers. Leurs génies mériteraient d'être comparés « à ces longues envies d'éternuer qui ne sont suivies d'aucun effet, et qui laissent le cerveau aussi embarrassé qu'auparavant ». Pourtant, ni le temps ni les moyens ne leur ont manqué. Les libraires ont acheté leurs livres au poids de l'or; les journaux les ont célébrés ; on a tressé des couronnes aux novateurs « pour des poésies où la boursouflure et la trivialité des pensées, la fausseté et l'incohérence des images, disputent à la fois avec la barbarie et l'étrangeté de l'expression, pour des drames où... les règles de l'art sont impudemment violées, sans qu'il naisse aucune beauté de ce viol impuissant ». Il serait facile, ajoutent les détracteurs du romantisme, de joindre les preuves à l'appui des allégations, s'il n'était pas au-dessus de la patience et de la force

ordinaires de critiquer en détail vingt ouvrages où les choses passables sont étouffées sous des milliers d'extravagances. En prenant une à une les sublimités de ces messieurs on aurait beau jeu à les mettre, avec l'aide du goût, de la raison et de l'inflexible logique, si bas qu'elles ne s'en relèveraient jamais. M. de Barante l'a dit à l'Académie française : « Ces écrivains croient donner par des inversions étranges et des acceptions détournées, un air de nouveauté à des idées communes». Les inversions dont usent les romantiques, sont absurdes et il ne sert de rien d'écrire un style limpide au lieu d'un style clair. Le meilleur du génie des nouveaux venus n'est que dans ce travestissement des mots.

Au théâtre, ils prétendent fournir l'illusion de la vie et ne réussissent qu'à être invraisemblables et grossiers. Leur dédain des unités n'est que l'impossibihté où ils sont de les appliquer et d'en vaincre les difficultés qui rendent une œuvre harmonieuse et belle. En essayant d'émanciper l'art dramatique, en renonçant à atteindre au sublime, ils font jouer des pièces triviales, fastidieuses, chargées de scènes étrangères à l'action. Le Théâtre-Français est bien coupable de représenter ces drames où les innovations n'apportent aucun intérêt nouveau, aucun effet de quelque curiosité. Les romantiques perdent, vraiment, toute mesure. Ils ignorent que la raison une et immuable doit présider « à tout ouvrage d'esprit, depuis le plus humble jusqu'au plus sublime». Ils perdent de Vue que le génie

n'est plus le génie quand il se passe de la raison. Dans ces conditions, il est risible de voir un grand journal demander, à propos d'Hernani, si Victor Hugo entraînera ou n'entraînera pas le siècle. Ceux qu'il est capable d'entraîner, ce sont les fous qui bourdonnent autour de lui.

Telles sont les attaques du camp ennemi, c'està-dire des classiques, que dénonce Charles Farcy.

Les classiques semblent oublier que, bien avant Victor Hugo, dès 1813, M^^ de Staël, dans son livre sur r Allemagne, se moquait des unités de temps et de lieu, qu'elle appelait l'unité de cadran et l'unité de salon. Ds oublient également que Stendhal, en 1823, dans son Racine et Shakespeare, s'élevait contre le langage noble et écrivait : « Comme depuis cinquante ans nous attendons en vain un génie égal à Racine, nous demandons à un public qui aime à voir courir dans l'arène de souffrir qu'on y paraisse sans chaînes pesantes... Nous demandons que l'on ne continue pas à imposer aux poètes nouveaux l'armure gênante portée jadis avec tant de grâce par Racine et Voltaire. » Ils oubliaient enfin que Charles Nodier, en 1820, faisait jouer sur le théâtre de la Porte Saint-Martin deux drames imités de l'allemand et de l'anglais, Le Vampire et Bertram, ou le château de Saint-Aldohrand. l\ n'y avait là aucun souci des trois unités. Les idées romantiques étaient, on le voit, déjà anciennes.

Néanmoins, elles n'avaient pas encore séduit les esprits, puisque « l'honorable comte Daru )> écrivait à Charles Farcy: « Les doctrines romantiques m'ont

toujours paru une gageure. Je crois que ceux qui font semblant de les professer se moquent de ceux qui les combattent sérieusement. Cependant, il est utile, s'il y a des dupes, que de bons esprits aient la charité de les avertir ». Charles Farcy, aujourd'hui converti et guéri de Corneille, de Racine, de Buiîon, de Rousseau, ne partage plus l'opinion de « l'honolable comte Daru» et il n'admet pas davantage les objections dressées contre ses nouveaux amis, objections qu'il vient de nous énumérer. Il se déclare justement orgueilleux de compter parmi les disciples du grand poète :

Quant à moi, me voilà enrôlé dans les camarades. Vive la camaraderie ! en dépit de M. Delatouche qui faillit la tuer en la peignant d'après nature. Rien n'est plus doux que ce tendre échange de félicitations et de louanges, par lequel le dernier membre de l'associatiGn peut se persuader, à la longue, qu'il est une des célébrités de l'époque. Je veux aussi ma part de gloire; je veux, un de ces jours, faire une ballade de la même force que celle de M. de Musset ; mais, pour prix de mon dévouement, je prétends bien que mon portrait lithographie orne à son tour les quais et les passages; et si M, Deveria tarde trop à m'ofïrir le secours de son habile crayon, je suis capable de me lithographier moi-même.

Adulons-nous, congratulons-nous du matin au soir; mettons-nous à genoux les uns devant les autres, comme Oreste et Pylade dans la spirituelle parodie de Favart, et demandons-nous réciproquement pardon d'avoir tant de génie : cela chatouille l'âme et entretient la paix et le bonheur dont, il faut l'espérer, nous jouirons perpétuellement en famille^ Pour le public,

c'est autre chose : nous pourrons bien avoir avec lui des manières douces et modestes; mais, la plume à la main, prenons à son égard des airs plus cavaliers; sollicitons son admiration du ton dont les voleurs demandent Taumône; étourdi d'abord par notre rogue assurance, il nous en accordera peut-être un peu, et ce sera toujours autant de gagné. Mais, s'il vient ensuite à reconnaître qu'il y a eu surprise, s'il se fâche et refuse net de nous tenir pour francs et beaux génies, comme nous ne pouvons raisonnablement espérer de dompter cette bête rétive, fussions-nous cent fois plus nombreux que les pléiades ou plutôt les nébuleuses qui nous servent d'emblème, il nous faut changer d'allure et adopter une autre tactique. Or donc, quand le public prendra la liberté de nous siffler, nos parents, nos amis, nos palefreniers pourront bien essayer de le morigéner; mais, nous, nous lui ôterons gracieusement nos chapeaux, nous le remercierons de son accueil bienveillant, et le lendemain nous écrirons une préface pour témoigner plus au long notre reconnaissance et dire que nous sommes vraiment confus des honneurs qu'on a décernés à notre ouvrage. Si nos romans cadavéreux, nos poésies sataniques, nos drames, mélodrames, dilogies, trilogies et cacologies excitent les quolibets des journaux ou les huées du parterre, nous feindrons d'être sourds et aveugles, nous ferons comme si le bruit d'aucun sifflet ou la pointe d'aucune épigi'amme n'étaient arrivés jusqu'à nous; nous enregistrerons effrontément un succès à chaque chute; et cependant, pour nous rendre intéressants, nous nous plaindrons vaguement des persécutions d'une secte ennemie, nous, « hommes loyaux à qui Ton fait une guerre déloyale », nous, « jeunes hommes laborieux qui poursuivons paisiblement notre oeuvre de conscience». De

LES r'AMPIILETS CONTRE VICTOR HUGO 37

cette manière, ceux qui ne verront que nos livres croiront sans peine à nos triomphes, et ceux qui auront été témoins de nos disgrâces ne sauront plus s'ils doivent en croire leurs yeux et leurs oreilles.

L'article de Henri de Latouche auquel Charles Farcy fait allusion avait paru dans la Revue de Paris d'octobre 1829. Il était intitulé La Camaraderie littéraire et raillait l'entente admirable des romantiques, leur dévouement toujours prêt les uns pour les autres qui se manifesta si bien lors de la première représentation d'Herfiaîii :

Entre tout adepte, disait Henri de Latouche, rencontré par un autre adepte, il s'échange toujours un regard qui veut dire : Frère, il faut nous louer/... Ces mutuelles compagnies d'assurances pour la vie des ouvrages ne sont attaquables, nous le répétons, que par leur influence sur l'avenir des lettres. Du reste, elles sont douces et commodes. Si elles nuisent à l'art, elles font peut-être le bonheur de l'artiste. Cette banque de vanité escompte les mérites futurs et permet de réaliser des jouissances qui suffisent aux exigences du moment. Des poètes encamaradent des musiciens; des musiciens, des peintres; des peintres, des sculpteurs. On se chante sur la plume et sur la guitare; on se rend en madrigaux ce qu'on a reçu en vignettes; on se coule en bronze de part et d'autre; chacun peut, à l'heure qu'il est, se suspendre à sa cheminée et se constituer le dieu lare de son foyer.

Charles Farcy, ayant exposé le programme de la camaraderie romantique, s'applaudit de pouvoir

le remplir à son tour. Fort de l'appui de ses collègues, il se moquera des calomnies que l'on va répétant sur la nouvelle école. Des malveillants insinuent que la donnée de Cromwell est prise dans un poème de Prior (Henry and Emma), que la scène des portraits cVHernani est imitée d'une tragédie anglaise intitulée Edçane, que la fin de ce drame a été volée, sauf l'invention du cor, dans Roméo et Juliette, que « la contexture de la pièce est aussi vicieuse que la donnée principale, par l'invraisemblance des événements et par l'ignorance des ressorts scéniques». Tout cela est absurde. Il n'est pas moins injuste de soutenir que, du temps de Charles-Quint, il n'y avait d'autres armoires que celles qui étaient destinées à renfermer des armes, et qu'elles ne servaient pas à une garde-robe de femme. D'aucuns prétendent encore que Don Carlos se conduit comme un drôle, « qu'Hernani, qui parle sans cesse de sa qualité de bandit, de son poignard, de la soif qu'il a du sang de Don Carlos..., le tient deux ou trois fois en son pouvoir sans tenter seulement de se jeter sur lui, même au moment où le prince violente Dofia Sol, que cette Dofia Sol, toute Espagnole et toute passionnée qu'elle soit, se comporte comme il ne convient pas à une fille de haut rang..., que Ruy de Sylva n'est qu'un Bartholo maladroit», etc., etc. Ces accusations sont fausses. Il est niais et ridicule de prétendre que Victor Hugo a commis les erreurs les plus grossières et les fautes les plus impardonnables. Charles Farcy est résolu à laver ses récents

amis de ces imputations injurieuses; il entend les aider, les protéger et il leur propose de rédiger, sur le plan du code, une Charte romantique. Les articles en sont assez piquants :

L'exercice des droits de la petite propriété littéraire, ou romantique, est indépendant de la qualité d'homme de bon sens; ces droits n3 s'acquièrent et ne se conservent que conformément aux lois du romantisme.

Tout romantique, petit ou grand, gras ou maigre, brun ou blond, devra mourir perpétuellement de consomption, comme il convient aux beaux et sombres génies; ce qui ne l'empêchera pas de dîner aux Provenceaux, de courir bals et spectacles, et de jouir tant qu'il se pourra des joies de ce monde.

Tout romantique devra oublier, s'il a eu le malheur d'en faire, ses études classiques. Il parlera cependant des siècles de Périclès, d'Auguste, de Léon X et de Louis XIV, mais de manière à faire voir qu'il ne les connaît pas du tout.

Tout romantique cachera son ignorance, devant le public, sous un air grave et sérieux; il ne rira que lorsqu'il sera face à face avec un ou plusieurs camarades, comme autrefois les augures à Rome.

Tout romantique devra avoir une admiration sans borne pour ses propres œuvres et pour celles de ses amis. Il sera de toute nécessité que son nez soit à l'épreuve des coups d'encensoirs; de manière que, dans les grandes occasions, ce soit plutôt l'encensoir qui se casse.

La qualité de romantique se perdra pai' le moindre acte littéraire où il y aura apparence de bon sens et de raison.

Contrairement à l'esprit des dispositions du Code civil, les condamnations qui déclareront un romantique déchu de toute participation à la qualité d'homme de bon sens, loin d'emporter pour lui la mort littéraire, lui assureront une vie éternelle.

Ces articles suffisent pour démontrer que Charles Farcy était un faux converti. Du reste, il ne s'en tient pas là et recommande expressément à ses camarades de porter des costumes excentriques, d'insulter les hommes de génie qui ont illustré notre littérature, de « contracter mariage avec l'extravagance, de faire divorce avec la modestie, s'appliquer à la procréation des monstres, ne faire adoption que de productions étrangères à leur pays, ne reconnaître aucune limite à Vémancipation, n'arriver jamais, malgré les ans, à l'âge de majorité^ mériter par toutes les folies possibles d'être mis en état &^ interdiction)). De plus, tout bon romantique écrira ses pensées telles qu'elles lui viendront, justes ou fausses, élevées ou triviales; il se moquera des règles de composition, alignera des vers informes, supprimera la césure, évitera le repos et la 'chute du sens à la fm du vers, dissimulera la^^ri^ne par des enjambements; il remuera la fange des cachots et des bagnes sous prétexte d'étudier le cœur humain; il empruntera sans pudeur à la littérature allemande, anglaise et espagnole et aux auteurs du seizième siècle; il recherchera par-dessus tout, — c'est Charles Farcy qui parle, — le burlesque, le grotesque, l'absur-

desque, le trivialesque, le tudesque, l'arabesque, le barbaresqae, le gigantesque, le satanesque; il ne fera cas que de l'étrange et de l'étranger.

Les mêmes reproches sont adressés par L. Gastel à Victor Hugo et à ses disciples, dans une autre brochure intitulée : Néhulos ou les Don Quickottes romantiques, poème héroï-comique en quatre chants auec des Notes historiques et littéraires (1). Gomme Charles Farcy, L. Castel feint de se convertir aux récentes doctrines littéraires et il fait précédr^r son poème d'une ironique Épître aux camarades. Il déclare avoir lu leurs sublimes ouvrages et n'y avoir rien compris d'abord :

Me trouvant une bête en votre présence, j'e ne me suis cependant pas éloigné de vous î

Et enfin je vous ai lus avec les yeux de la foi, et j'ai crié au miracle !

Laissez donc tomber en ma faveur quelques miettes de votre enthousiasme mutuel, et donnez-m oi part au gâteau de la renomm.ée qui ne se partage qu'entre les frères et les amis !

Vous me comblerez de gloire en m'ouvrant le nuage d'encens dont vous êtes sans cesse enveloppés !

Car, hors de la camaraderie point de salut !

Si nous devons en juger par l'importance de son poème, l'auteur de Néhulos avait une verve intarissable. Une manquait pas non plus d'esprit, ainsi

(1) A.-J. Denain, libraire, rue Vivienne, n" 18, 1830, Paris.

que le prouve cette épigramme assez bien tournée :

... Vous voyez Han d'Islande (1),

Ce Han fameux, bipède sans égal.

Son loup le suit. Messieurs, je vous demande

Même intérêt pour l'feorrible animal.

De ce roman la fable est si bien faite,

Tant de génie y déploya l'auteur,

Qu'il est vraiment impossible au lecteur

De prononcer entre l'homme et la bête.

L. Gastel était moins cruel que Léon Thiessé, qui écrivait, à propos de Han d'Islande^ dans le Mercure du dix-neuvième siècle :

Les métaphysiciens prétendent que le génie est voisin de la démence. S'il en est ainsi, on peut dire que l'auteur de Han d'Islande n'est pas très éloigné du génie... L'explication la plus favorable que Ton puisse offrir sur l'origine de ses inspirations, c'est de dire qu'il a subi les tourments d'un long cauchemar, pendant lequel il a rêvé les quatre volumes de Han d'Islande. Ce roman est le fruit d'un songe pénible et prolongé. Au reste, les auteurs sont quelquefois sujets à ce genre d'indisposition. Je ne citerai pour exemple que M. Victor Hugo, qui parait en être plus travaillé qu'un autre, puisqu'il a cru devoir lui consacrer une ode entière. On trouve dans cette ode quelques vers qui peuvent s'appliquer au roman de Han d'Islande :

Il rempht le sommeil de vagues épouvantes Et laisse à l'âme un long ennui.

(1) Victor Vignon, petit-fils de Rétif de la Bretonne,"publia sous le titre de Og une parodie de Han d'Islande.

Je reprends Nébulos. La première strophe de la Ballade à la lune inspire à L. Gastel cette répartie :

Quelle heureuse rencontre !

Mon poète joufflu

Se montre Gomme un O sur un Q.

Mais je veux donner une analyse rapide de ces quatre chants. Nicodème, l'enfant sublime, étant né en Angleterre, le bruit de sa naissance parvient jusqu'au camp des romantiques, et ceux-ci se réjouissent :

Salut ! salut ! répètent-ils en chœur, Salut à toi, l'espoir du romantisme!

Par tes succès tu sortiras vainqueur Du vain fatras d'un pompeux classicisme. Nouvel Hercule, assomme tes rivaux ! Prends la massue et laisse-leur la plume !

On confie l'enfant sublime à un précepteur nommé Nébulos et tous deux gagnent la France, pays délicieux où « Messieurs» Corneille, Racine et Boileau sont conspués. Sitôt leur arrivée, tous les romantiques viennent adorer leur nouveau roi, tous sans exception, car

Les écrivains de la nouvelle école Entre eux jamais ne se m.ontrent jaloux, Qui réussit devient bientôt idole :

En s'admirant ils s'étoufferaient tous.

L'envieux seul traite de coterie L'échange heureux de mutuels bravos,

Qui, remplissant et salons et journaux, Nous a donné la camaraderie (1).

Les écrivains réunis passent en revue leurs ouvrages, poèmes, drames et romans nouveaux où l'on voit la famine, la peste, le parricide, le meurtre, des hydrophobes, des aveugles, des lépreux, des nains, des géants, des tours gothiques, des esprits, des lutins, des clairs de lune, des tombeaux, des spectres, des démons, tout cela enfin dont s'agrémentent les productions signées par M. d'Arlincourt, M. Antony Deschamps et d'autres.

Le jeune Nicodème a besoin de s'instruire afin de composer plus tard de semblables chefs-d'œuvre, et, le lendemain, accompagné de son précepteur auquel se sont joints Pleurardini, Férus et Sépulcrinos, trois auteurs fameux, ils visitent ces endroits qui inspirent vraiment les romantiques, c'est-à-dire Bicêtre, la Morgue et la Grève, sans oublier, naturellement, les cimetières et les abattoirs. En bons romantiques toujours, ils finissent leur journée au Théâtre-Français où l'on joue VOtheUo (2) de Shakespeare traduit par Alfred

(1) Dans ses notes, L. Castel donne de la camaraderie la définition suivante : « Ce mot cité dans quelques dictionnaires ne signifiait jusqu'à ce jour qu'une familiarité entre camarades; il a pris une extension nouvelle par l'espèce de confraternité absolue qui s'est établie entre les adeptes de l'école romantique. On sait que camarade vient de l'allemand kamerrath, ce qui donne une teinte locale de plus à la camaraderie. »

(2) L'auteur du pamphlet dit dans ses notes : « C'est à M. le comte Alfred de Vigny que nous devons cette sublime production

de Vigny, applaudissent bruyamment malgré les protestations de quelques spectateurs et ne manquent pas, aux entr'actes, de s'introduire dans le foyer et d'y faire la nique au vieux Corneille et à Molière. Ils se couchent et, dès leur réveil, visitent Yossuaire. La nuit suivante, l'enfant-prodige a un rêve. Ronsard lui apparaît et, après lui avoir prédit un brillant avenir, l'engage à le venger des injures de Despréaux.

Cependant Nébulos s'avise que, s'il restait toujours à Paris, son élève pourrait se gâter et ne pas réaliser les espérances fondées sur lui. Le génie, en effet, et même l'intelligence sont rares dans la grande ville. Si on ne les rencontre pas à l'Académie, on ne les rencontre pas davantage dans les tentatives des novateurs qui échouèrent misérablement. Nicodème et son précepteur se décident donc à explorer la banlieue. A peine l'ont-ils gagnée qu'un

dont il m'est impossible de rien citer, car je ne saurais à quel vers donner la préférence. Avant ma conversion, j'aurais peut-être essayé de contester le mérite de cette traduction si originale, mais aujourd'hui je dois m'humilier devant des beautés à perte de vue. Voilà sans doute pourquoi certains critiques n'ont pu les apercevoir; ils les ont jugées de bas en haut au lieu de les voir de haut en bas. Quoi qu'en disent encore de mauvaises langues, celle que M. le comte Alfred de Vigny a parlée ne tardera pas à devenir la langue poétique de l'époque. » Il est curieux de rapprocher ce jugement de celui de Théophile Gautier dans son Histoire du Romantisme : « Malgré son dégoût pour les luttes grossières du théâtre, dit Gautier d'Alfred de Vigny, il traduisit VOthello de Shakespeare avec une fidélité courageuse, et le livra aux orages du parterre. Cette traduction, où l'exactitude ne produit nulle part la gêne et qui a toute la liberté d'une œuvre originale, n'est pas restée au répertoire ».

orage éclate dans la cathédrale de la nature, selon la belle image de M. d'Arlincourt. Certes, un romantique vaillant doit aimer l'orage, ses éclairs et ses averses. Néanmoins nos deux compagnons cherchent un abri et trouvent un moulin qu'ils confondent avec un'donjon, grâce à leur imagination prodigieuse :

Tel est toujours l'effet du romantisme; Le vr?à pour lui n'est pas la vérité; Son élément est l'idéalité, Dont, sans relâche, il emprunte le prisme.

Le meunier les reçoit le mieux du monde. Ils se réchauffent, boivent du vin et se mettent à chanter. Nicodème récite une romance intitulée Le Biirgraç^e- vampire qui ressemble à s'y méprendre à La Chasse du Bur grave de Victor Hugo :

Jadis vivait un vieux Burgrave

Grave ; Il sortait seul de son manoir

Noir.

Dès qu'il rencontrait sur la brune,

Brune, ^ Ah ! se disait le vieux barbon :

Bon ! ! !

Pour elle n'était un vampire,

Pire !

Sans plus de retard viens ici.

Si Tu prétends faire la rebelle,

Belle, Ce poignard ira dans ton flanc !

Flanc !

— Hé ! Quoi, voiidriez-vous m'occire,

Sire?

— Tes appas m'ont rendu fougueux.

— Gueux !

Avant que ne me prostitue...

Tue!

— Eh ! bien, je n'ai plus ma raison...

Zon ! ! !

Il la... pourfend, et puis... l'enterre.

Terre, Ah I deviens pour elle un tombeau

Beau !

A son tour, le meunier qui trouve la ballade de Nicodème stupide, chante quelques couplets tirés du Diable à Quatre de Sedaine et d'un rythme exactement semblable, ce qui prouve que Victor Hugo n'en est pas l'inventeur (1). Sa chanson terminée, le bonhomme s'endort et, dans le vieux mouhn où sifïle le vent, Nébulos et Nicodème, exaltés de nouveau par leur extraordinaire imagination, se croient en proie aux attaques des

(1) Edmond Biré ne manque pas, dans son Victor Hugo avant 1830, de faire remarquer que le rythme de La Chasse du Biir grave n'est pas original. Joachim du Bellay disait de même en parlant des douleurs que lui causait l'amour :

Qu'étais-je avant d'entrer dans ce passage?

Sage.

Et maintenant que sens-je en mon courage?

Rage.

Qu'est-ce qu'aimer et s'en plaindre souvent? Vent.

En outre, Victor Hugo imitait, paraît-il, l'auteur du Poème de Magdeleine au désert de la Sainte-Baume en Provence, le Père

Djinns. Il en résulte une peur et une confusion inexprimables. Le meunier réveillé les rassure, mais en écoutant parler le précepteur et son élève, — et dans la conversation de ceux-ci figurent quantité de vers imités de Victor Hugo, — en les voyant adorer la lune et confondre, à la faveur de sa clarté, les poteaux du télégraphe avec des géants, il les croit insensés et court chercher du renfort. Aussitôt rentré, il les chasse. Nébulos charge sur un âne Nicodème qui a failli se tuer en faisant tourner le moulin et ils reviennent dans cet équipage. L'animal est bruyant :

Hi han ! hi han ! l'écho qui vous répète, Du bucéphale enhardit le maintien; Il caracole, et la queue en trompette.

De deux façons se montre musicien.

De Nébulos l'oreille est en extase; En cheminant tout bas il applaudit, Et son regard à Nicodème dit : Du romantisme, oui, voilà le Pégase.

Là ne s'arrêtent pas les aventures de l'enfant sublime. Il visite encore le Jardin des Plantes, dont les animaux lui rappellent les héros romantiques,

Pierre de Saint-Louis, religieux carme. Dans ce poème, Magdeleine avait avec l'écho de longues conversations dont voici un spécimen :

Quels furent donc mes yeux à ceux des regardants?

Ardents.

De qui suivait les pas autrefois Madeleine?

D'Hélène.

Que me fera l'époux dans sa cour souveraine?

Reine

et, de passage à Montsouris, il voit lui apparaître le génie de Bicêtre, qui fut exalté pour ses crimes et son banditisme par les auteurs dramatiques et les romanciers de la jeune école. Bientôt la Morgue surgit également devant lui, la Morgue qui conseille le suicide et qui exhale d'insupportables effluves. Les romantiques doivent à cette personne pâle leurs plus grands succès. Est-ce que tous leurs livres ne mettent pas en scène des amants « souffrant de la poitrine» et des amantes tuberculeuses? Au génie de Bicêtre et à la Morgue se joint l'échafaud. Les romantiques n'ont pas dédaigné, l'échafaud dans leurs œuvres et ont remporté de grands succès, à cause de lui. Quels spectacles ne contemplent pas Nébulos et Nicodème tandis qu'ils se promènent ensemble? Un jour, ils aperçoivent tous les ouvrages romantiques, échappés des arrière-boutiques des libraires où ils attendaient inutilement d'être vendus, s'abattre en un vol énorme sur la place de Grève, et puis tomber dans la Seine dont ils refroidissent les eaux, tant ils sont mornes et ennuyeux.

En dépit de ma bonne volonté, je ne saurais continuer à suivre les deux compagnons et je ne puis pas narrer leurs innombrables aventures. Qu'il suffise à mes lecteurs de connaître la fin de ce vaste pamphlet. L'enfant sublime devient amoureux d'un mannequin qu'il croit être une femme, et, dans son désespoir de la trouver morte, il improvise sa première œuvre, drame magnifique reçu surle-champ au Théâtre-Français. La pièce est com-

posée selon la nouvelle méthode. Le sang y coule à foison, l'héroïne est frappée trois fois. On organise le succès :,

Dès ce moment la camaraderie Avec fureur porte en tous lieux ses pas, Et hautement au miracle elle crie !

Pour le succès on lui voit préparer Cannes, battoirs, armes de toute espèce, Et lorsqu'on masse elle assure la pièce, C'est au public à se faire assurer.

Les billets sont distribués à des amis excellents qui se chargent de faire applaudir les spectateurs récalcitrants, sous peine de mort, et la bataille est gagnée. Enfin nous assistons au grand triomphe de Nicodème. Il est roi du nouveau Parnasse. La débâcle des classiques est complète. La raison et le goût disparaissent de la terre.

Le ton change dans le pamphlet en trente-sept chants que F. Soubiranne a intitulé Le Chaos ^ réponse au plus grand des Hugolins (1). Ici, il est surtout question des opinions politiques de Victor Hugo. Soubiranne a choisi cette épigraphe : (( Ce livre n'est pas autre chose qu'une main qui sort de l'ombre et qui lui arrache le masque )>. Voici la dédicace : « A Victor Hugo citoyen vicomte : Castigat ridendo mores. Au poète : l'un de ses plus grands admirateurs. Au factieux : le plus désolé de ses concitoyens. F. Soubiranne, chevalier de la Légion d'honneur, ex-chef de bataillon

(1) Se vend chez tous les libraires et au dépôt, rue Ventadour, 7.

de garde nationale, conseiller municipal et maire ». A la vérité, F. Soubiranne se défend, dans sa préface, de vouloir attaquer Victor Hugo. Il souhaite simplement ramener le poète égaré ;

Pouvais-je, en lisant Les Manifestes et les pages du plus odieux des libelles, ne pas gémir et ne pas m'indigner contre les désolantes fail^lesses et les fâcheux entraînements, de celui que son âme, son cœur et sa raison devraient préserver d'un méfait que rien ne justifie, que rien ne saurait excuser?

Au génie égaré, au poète qui s'oublie, il fallait un redressement.

Comment ne s*est-il pas trouvé un écrivain pour relever le gant; un ami assez dévoué pour dire au proscrit que les rayons brûlants de ses conceptions haineuses se retourneraient fatalement contre lui (5/c)?

C'était là le seul moyen de reconquérii^ la plus belle des intelligences, de nous conserver la plus éclatante de •nos illustrations poétiques, de rendre au pays un enfant égaré,, au monde savant Tune de ses gloires.

..Au prosateur toujours poète qui, plus que tout autre, a pu s'arroger le droit de défendre de faire de mauvais vers, j'ose répondre en vers. C'est l'infmiment petit s'attaquant au colosse, la colHne à la montagne, le grain de sable au rocher, le nain au géant, le moucheron au roi des animaux.

Après nous avoir exposé ses louables intentions, Soubiranne entreprend de convertir Victor Hugo, et, dans ce but, il remonte à l'enfance du poète et nous raconte toute sa vie. Le ton du livre n'est pas respectueux, comme l'annonçait* la préface, et

Soubiranne raille, apostrophe et injurie avec une égale facilité. C'est merveille de voir son aisance à rimer. Il y a là quelques milliers de vers, mauvais, il est vrai, malgré la défense de l'auteur des Orientales. Les chants sont divisés en chapitres pour la clarté et la précision du sujet, et le sujet est immense; il embrasse, comme je l'ai dit, la vie du poète, privée et publique, celle des siens, et un tableau de l'état pohtique de l'Europe entre 1820 et 1860 accompagne ces renseignements biographiques. Résumer le pamphlet de Soubiranne, ce serait raconter presque toute la carrière du général Hugo et donner une biographie complète du poète, sans omettre une analyse de ses œuvres; ce serait aussi redire les victoires et les défaites de Napoléon, narrer la Révolution de 1830, les agitations de 1848, l'Empire, etc. Je n'ai ni la place ni le loisir de suivre Soubiranne en ses vastes dissertations ou en ses diatribes, et il n'y aurait pas beaucoup d'intérêt à le faire puisque nous retomberions forcém.ent dans des événements déjà connus.

Ce qu'il reproche surtout à Victor Hugo, c'est d'avoir été tour à tour royaliste, carliste, philippiste, répubhcain modéré, démocrate et socialiste. H s'indigne que Napoléon, qui avait accablé le général Hugo de charges, d'honneurs et de pensions, ait été bafoué par le fils de celui-ci. H blâme les « appels au peuple » et les « écrits incendiaires » de Victor Hugo exilé.

Ajoutons que Soubiranne abonde en anecdotes sur l'enfance de l'auteur des Misérables, en consi-

dérations sur le pape et sur le concordat, qu'il nous parle de l'Angleterre, de « la sainte alliance des peuples », qu'il compare les révolutionnaires nouveaux à ceux de 1789, qu'il établit un parallèle entre Victor Hugo et Sylla, — et nous comprendrons qu'il est malaisé de résumer une telle œuvre. Soubiranne nous prévient qu'elle fut écrite au jour le jour et successivement reprise et abandonnée. Il est facile de s'en apercevoir à la confusion qui y règne. Je me bornerai à transcrire quelques passages. Soubiranne incrimine les changements d'attitude politique de Victor Hugo :

Récapitulons donc. — Zélé bourbonnien,

On te vit devenir anti-capétien;

De par certains écrits tu fus bonapartiste,

Poëte libéral et même philippiste.

Ton appel électif te fit républicain,

Candidat modéré ! C'est le quartier latin

Qui, jeune, te donna cette leçon charmante,

Qui te fit rengainer ta verve malsonnante,

Qui prétend aujourd'hui que tu n'es montagnard

Qu'à force de charger d'une couche de fard

La couleur des soucis qui couvre ton visage.

Les uns te disent fou, d'autres te disent sage !

— Qui faut-il écouter?... Es-tu rouge? Es-tu bleu? Ou n'es-tu pas plutôt un peu juste-milieu?

L'on s'y perd, et, pensant aux erreurs de ta vie, Chacun voudrait te voir de cette parodie,

— Que tu parais jouer avec entraînement, — Arriver, convaincu, vers le prompt dénouement,

N a-poléon-le- petit indigne Soubiranne qui écrit :

Il se met à tracer un amas incompris

De faits entrecoupés, dont l'acheteur surpris

Ne peut que comparer l'auteur au mercenaire Qui n'a fait que gagner un indigne salaire.

Que trouve-t-on dans ce libelle?

... la preuve irrécusable D'un esprit qui s'en va ! Maladie incurable, Les dernières lueurs d'un phare qui s'éteint, La bave d'un mordu que la fureur étreint.

Plus loin, Victor Hugo se confesse

... Je fus bon royaliste, Je l'avoue, et, parfois, un peu bonapartiste. Je me fis courtisan pour être nommé pair.

... Devenu pharisien, Un instant je me fis vicomte plébéien Pour composer un tout de citoyen vicomte. Prêt à redevenir, un jour ou l'autre, un comte Citoyen. A moins que le pouvoir, incertain Sur le choix d'un sauveur, me sachant puritain, Ne s'en vint confier à mon intelligence Le soin de rattacher par des traits d'éloquence, Aux partisans qu'il perd, le parti dissident. Que je sois seulement son vice-président, Et le prince verra ce que peut la finesse Unie au vrai talent...

Richelieu ! Mazarin ! ces deux puissantes têtes Du pouvoir absolu furent les interprètes. -

Que j'arrive, à mon tour, et bientôt l'univers, D'Hugo, des Allemands, comprenant l'importance, Sera fier de trouver la suprême puissance Aux mains d'un chevalier datant de quinze cents, Leur rival en grandeur et leur maître en talents 1

En manière de conclusion, Soubiranne, à bout

d'haleine, exhorte Victor Hugo à crier : Vive Napoléon !

U Anti-Hugo (1), le gros volume de L.-V. Raoul, est encore plus important que Le Chaos. Une compte pas moins de deux cent cinquante pages in-8^. L.-V. Raoul a examiné les romans, les poèmes et le théâtre de son adversaire, choisissant, pour ses démonstrations, les œuvres qui lui paraissaient caractéristiques. C'est ainsi qu'il analyse successivement Han d'Islande, Notre-Dame de Paris, Bug-Jargaly Les Pensées philosophiques et littéraires, le Rhin. Parmi les drames, il a pris Le Roi s'amuse et Ruy Blas. Les poèmes sont représentés par Les Odes et Ballades, Les Orientales, Les Feuilles d'automne, Les Chants du crépuscule, Les Voix intérieures. Les Rayons et les Ombres. Un choix de comparaisons, de définitions et de sentences empruntées à Victor Hugo complète ce livre.

Gomme tous les ennemis du poète, L.-V. Raoul justifie ses attaques par le désir qu'il a de conserver « le bon goût et les bonnes mœurs » si fâcheusement compromis, et il s'appuie sur l'autorité de Cicéron, d'Horace, de Quintilien, de Longin et de Boiieau.

Dans son introduction, il ne fait que reprendre en détail les critiques que nous avons" déjà vu énoncer plusieurs fois, Victor Hugo et ses disciples sont suspects quand ils affichent des croyances

(1) Bruxelles, Kiessling et C'^^ libraires-éditeurs, 26, Montagne de la Cour.

religieuses. Victor Hugo a eu le tort de changer d'opinions politiques et, malgré les ridicules comparaisons dont il se sert, il ne se justifie pas en écrivant : « C'est faire un mauvais éloge d'un homme que de dire qu'il n'a pas varié depuis quarante ans; c'est louer une eau d'être stagnante, un arbre d'être mort, et préférer l'huître à l'aigle. » Au point de vue littéraire l'auteur de Ray Bios réclame l'indépendance du génie trop longtemps captif dans les entraves des règles et des préceptes, et il soutient « que les arts d'imagination n'ont pas moins à moissonner que les sciences, dans le champ des théories, des inventions et des découvertes». Ce rapprochement est faux, attendu que les sciences ont toujours à progresser, tandis que la beauté littéraire a été atteinte du premier coup dans des œuvres telles que V Iliade. Ailleurs, Victor Hugo dit aussi :

Toutes les vieilles pratiques sont démâtées; le poète n'a besoin ni de lisières, ni de menottes. Il ne connaît ni de géographie précise du monde intellectuel, ni de carte routinière de l'art, avec les frontières du possible et de l'impossible; c'est aux générations nouvelles qu'appartient la victoire en poésie, en peinture, en sculpture, en musique, dans tous les arts. Elles ont ensemencé; l'avenir moissonnera. A peuple nouveau, art nouveau. Admirons les grands hommes, mais ne les imitons pas; faisons autrement et ne prenons pas l'ornière pour le chemin.

Refuser des menottes ou se soustraire aux règles,

flit L.-V. Raoul, n'est-ce *pas commettre la folie de l'équilibriste qui ne prend pas de balancier? Que les nouveaux venus ignorent les limites du possible et de l'impossible, nous n'en sommes pas surpris, étant données les grossières invraisemblances de leurs romans et de leurs drames. Enfin, puisque l'avenir moissonnera les champs ensemencés pour les générations nouvelles, c'est évidemment qu'il n'y a encore que des génies en herbe.

Une autre idée de Victor Hugo, qui est intolérable au pamphlétaire, est l'union, indispensable dans toute œuvre vivante, du grotesque et du sublime, du terrible et du bouffon, du comique et du tragique. Invoquer l'exemple de Shakespeare pour justifier cette affirmation est paradoxal. Le poète anglais a de graves défauts, et il n'est pas grand par ses défauts.

L'outrecuidance n'est pas moindre de vouloir faire entrer dans l'art tout ce qui est dans la nature, selon la formule chère au chef d'école. Boileau avait déjà dit :

Il n'est pas de serpent ni de monstre odieux Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux.

Mais il ne parlait pas dans un sens aussi général.

Quantité d'objets, dans la nature, nous choquent, nous révoltent et nous répugnent. « La pudeur les indique, écrit L.-V. Raoul, le goût les rejette, et l'art se garde d'autant plus de les retra-

cer aux yeux que mieux ils seraient représentés, plus ils seraient repoussants. »

Pour terminer, Victor Hugo entend se moquer de la pruderie du langage classique et il ne veut pas « que son vers fasse la -petite bouche ». De toutes les lois prosodiques, il ne retient que la rime et déclare qu'il lui faut « un vers brisé, sans césure, qui enjambe à volonté, dont les charnières soient assez multipliées pour se plier et se superposer à toutes les formes du dialogue )). Avec de tels principes, personne ne sera surpris de la faiblesse et de l'incohérence des œuvres des romantiques.

Comme nous l'avons dit, L.-V. Raoul s'en prend d'abord à Han d'Islande. Il analyse le roman et conclut :

Qu'il y ait du talent dans cette composition, nous ne le contesterons pas. L'auteur y fait preuve d'une étonnante imagination... Mais pourcpioi tant d'extravagance dans ce qu'il imagine? d'incohérence dans ce qu'il invente? de bizarre dans ce qu'il décrit? de grotesque dans ce qu'il dessine? de hideux et d'horrible dans ce qu'il peint? Pourquoi semble-t-il ne se plaire à fouiller dans le cœur humain, que pour y trouvet, en l'exagérant, ce qu'il y a de plus vil, de plus lâche, de plus cruel, de plus impie? Quel peut être son bat? En quoi le tableau de ces natures perverses, de ces âmes dégradées, de ces monstruosités physiques et morales, peut-il être utile? Qu'y peuvent gagner les arts, les mœurs, la société en général? Est-ce ainsi que les individus s'améhorent, que les nations se régénèrent, que l'humanité se perfectionne? Est-ce ainsi que devrait se distinguer le siècle de la renaissance? Nous le deman-

dons à rhommc de goût, à l'homme sensé, à l'honnête homme, à nos romantiques eux-mêmes.

L.-V. Raoul étudie ensuite Notre-Dame de Paris. Il en blâme les défauts de style, les défectuosités de composition, les personnages terribles ou grotesques, relève les locutions triviales, les mots vulgaires, attaque les petits côtés de ce grand livre, faute de pouvoir signaler de plus graves erreurs et s'indigne violemment du dédain que montre Victor Hugo pour le nouveau Paris. Le poète regrettait le pittoresque des anciennes rues et disait que Paris, avec ses constructions régulières, ne tarderait pas à ressembler à un damier. Notre pamphlétaire préfère le damier. « Toutefois, ajoutet-il, il ne faut pas disputer des goûts. Quand on préfère les Vandales et les Goths aux Grecs et aux Romains, Ronsard à Boileau, le drame moderne à la tragédie antique, on peut bien aussi mettre le Paris de Louis XI, au-dessus du Paris de Napoléon )). Il déclare, en outre :

Que le vieux Paris ait été de pierre, et que le nouveau ne soit plus que de plâtre; que M. V. Hugo ne voie à la place royale de Henri IV, que des façades de briques, à coins de pierre et à toits d'ardoises ; au Vcd de Grâce de Louis XIII, qu'une architecture écrasée et trapue, des voûtes en anses de panier, je ne sais quoi de i^entru dans la colonne et de bossu dans le dôme; dans les Invalides de Louis XIV, qu'un pcdais grand, riche, doré et froid] dans le Saint-Sulpice de Louis XV, que des volutes, des nœuds de rubans, des nuages, des vermi-

60 LES PAMPHLETS CONTRE VtCTOR HUGO

celles et des chicorées; dans le Panthéon de Louis XVI, qu'une mauvaise copie du Saint-Pierre de Rome; dans V école de médecine de la République, (\\iun pauvre goât grec et romain qui ressemble au Cotisée ou au Panthéon, comme la Constitution de Van III aux lois de Minos; dans la Bourse de la Restauration, qu'une colonnade fort blanche supportant une frise fort lisse. Que la place Vendôme de Napoléon trouve seule grâce à ses yeux, et qu'enfin il compare la Sainte- Geneviève de M. Soufïlot à un gâteau de Savoie; le Palais de la Légion d- Honneur à un autre morceau de pâtisserie^ le dôme de la halle au blé, à une casquette de jockeij anglais, et les deux tours de Saint-Sulpice à deux grosses clarinettes, la satire peut être juste en quelques points; elle est certainement spirituelle; mais que prouveraient en pareil cas des plaisanteries plus ingénieuses?

A propos de Bug-Jargal (1), roman écrit par Victor Hugo à seize ans et remanié ensuite, L.-V. Raoul s'étonne et regrette que l'auteur à'Hernani soit sorti de ses principes qui sont de ne jamais retoucher ses ouvrages, ce qui a fait dire à un mauvais plaisant :

M. Victor qui se rit des censeurs, En dépit de l'exemple et du conseil des sages, Ne revoit jamais ses ouvrages.

M. Victor fait comme ses lecteurs.

(1) Bug-Jargal parut d'abord dans le Conservateur littéraire sous forme de nouvelle. Il était donné comme « extrait d'un ouvrage inédit intitulé Contes sous la tenter, et n'occupait que 47 pages de la revue. Sept ans plus tard, en 1826, Victor Hugo le remania et le récrivit en grande partie. Il y ajouta un épilogue dans lequel il donnait libre cours à sa haine contre la république et les hommes

Ni les Pensées philosophiques^ ni Le Rhinne sont jugés avec une plus grande indulgence. Quelques pages des premières ont été estimées dignes de figurer au rang des chefs-d'œuvre de la langue, dans la collection de MM. Noël et Laplace. Ces éditeurs se sont trompés. Pour le second ouvrage, il est audessous de tout. On dirait, tant Victor Hugo y étale une érudition minutieuse dans ses descriptions de villes, de châteaux, d'églises, de tombeaux, dans les épisodes historiques, dans les légendes qu'il raconte, on dirait que ce livre trop savant fut écrit avant de quitter Paris. Les observations pittoresques, les descriptions éparses dans l'ouvrage sont d'un homme uniquement requis par le côté trivial des gens, des choses et des paysages. Au lieu do nous signaler les particularités vraiment intéressantes, il se contente de remarques superficielles. Voit-il des Alsaciens émigrant sur une charrette attelée d'un cheval et d'un âne, il constate que les meubles ont un air désorienté. Au château de Montfort, il regarde des canards et des poules et s'en va, sans plus. A Sainte-Menehould il ne prête attention qu'à la cuisine de l'hôtel de Metz. A Francfort les boucheries le retiennent de préférence et il s'attarde à nous en faire une répugnante des-

de la Convention. L'une des scènes de Notre-Dame de Paris est empruntée à Bug-Jargal, celle où Claude Frollo, précipité par Quasimodo du haut dos tours de Notre-Dame, est arrêté dans sa chute par une gouttière. 11 y a, dans Bug-Jarçal, une scène identique.

cription. Bref, ce voyageur maladroit mérite qu'on lui applique les vers de Ghénier :

Un Scudéry moderne, en sa verve indiscrète,

Décrit tout sans couleurs, sans pinceau, sans palette.

Un âne, sous les yeux de ce peintre maudit,

Ne peut passer tranquille et sans être décrit.

Un coche est embourbé ! notre homme est là tout proche,

Et, pour décrire mieux, s'embourbe avec le coche.

Ou bien, d'un air niais, qu'il prend pour de la grâce, En pleine basse-cour établit son parnasse; Ronfle avec l'animal aux Hébreux défendu, Nasille avec l'oiseau dans sa marre étendu. Et toujours au bon goût alhant l'harmonie, Glousse avec les dindons, rivaux de son génie.

Le Roi s^amuse inspire à L.-V. Raoul ces réflexions sévères :

La police en a défendu la seconde représentation. Elle aurait pu s'en dispenser. La pièce serait tombée d'elle-même, et le bon sens du parterre en aurait fait justice. La police, cependant, a-t-elle eu tort, ne fût-ce que pour l'exemple, de donner cette leçon aux novateurs? Convient-il de mettre de pareils scandales sous les yeux du public? et, malgré l'attention que nous avons eue de les dépouiller de ce qu'ils ont de plus hideux, sont-ce là les spectacles que devrait offrir aux pères, aux mères de famille et à leurs enfants une école qui a la prétention de régénérer le goût, les arts, les mœurs, la société tout entière ? qui s'indigne des règles tracées au génie par le génie lui-même ? qui ne reconnaît ni maîtres ni modèles, et qui n'a que des expressions de mépris pour tout ce que les siècles précédents

LEiS PAMPHLETS CONTRE VICTOR HUGO 63

nous ont transmis de plus parfait dans tous les genres? Et qu'est-ce qu'un drame où le principal rôle est dévolu au plus lâche, au plus méchant des bouffons, le seul pourtant qui, à travers cent turpitudes, malgré sa laideur physique et morale montre quelques lueurs de raison, et quelques sentiments d'humanité? où l'auteur semble prendre plaisir à déshonorer les plus beaux noms de son pays? où les plus grands seigneurs de la Cour sont transformés en ignobles complaisants, et les dames les plus illustres, en courtisanes sans pudeur? où la vieillesse même et le malheur du père de Diane de Poitiers, grâce au pathétique ampoulé qu'on lui prête, font un contraste presque ridicule avec l'intérêt qu'inspire sa situation? où la royauté est sans grandeur dans François l^^, le protecteur des arts et le plus vaillant des chevaliers français? où la noblesse est sans dignité dans les Montmorency et les Vendôme? où la littérature est avilie dans Marot? où l'on ne sort d'une orgie à la Cour, que pour entrer dans des maisons de débauche? où l'on n'entend parler que de séductions, de rapt, d'assassinat? où l'on se vautre dans la fange? où l'on se roule sur des cadavres? où l'absurde le dispute au dégoûtant, l'invraisemblable à l'horrible.

Il ne suffit pas au pamphlétaire de continuer longtemps sur ce ton, il note tout ce qu'il estime être des inconvenances ou des absurdités de langage et il agit de même pour Ruy Blas dont il dit : « Un laquais aimer la reine, quelle idée ! Dans quelle autre tête a-t-elle pu tomber que dans celle d'un écrivain pour qui Vart ne connaît pas les frontières du possible et de Vinipossihle? » Le drame est bouffon, vulgaire, imbécile, mal écrit et mal composé. Il

n'est même pas original. La preuve : « Dans le Ramoneur prince^ le héros du vaudeville arrive comme Don César, ce qui convient un peu mieux à un ramoneur qu'à un hidalgo. Il descend dans un riche palais, se revêt des habits du maître, vide sa cave, mange son déjeuner et le reste. M. V. Hugo n'est pas si original qu'il le croit, et il oublie, en cette circonstance, un de ses grands principes : admirons les grands hommes^ mais ne les imitons pas )). En somme « Ruy Blas est bien de la même école que le Roi s'amuse; c'est toujours la même théorie, le même mode d'exécution, le même goût pour les détails d'une réalité grossière et repoussante, des sentiments ignobles, un style qui en est l'expression fidèle, des maximes fausses, des comparaisons bizarres, des événements forcés, des situations impossibles, et, par-dessus tout, l'intention marquée de réhabiliter toutes les laideurs .physiques et morales. »

Cette intention, elle se retrouve dans tout le théâtre et dans tous les romans de Victor Hugo. Le brigand Hernani incarne l'honneur et la prostituée Marion de Lorme le dévouement. L'incestueuse Lucrèce et la sachette de Notre-Dame de Paris représentent l'amour maternel et le fou Triboulet ou le buveur de sang Han d'Islande l'amour paternel. Nous trouvons la reconnaissance chez Quasimodo, la compassion pour les malheureux chez Esméralda, le respect pour les femmes chez le bandit Don César de Bazan, la piété filiale chez la courtisane Tisbe et la sagesse d'un premier ministre

chez le laquais Ruy Blas. Il y a lieu de se demander si, d'après Victor Hugo, les sentiments honnêtes ne se rencontrent que dans les repaires du crime et les asiles de la débauche, au milieu des assassins, des brigands, des prostituées et des incestueuses? L.-V. Raoul est rarement drôle en étudiant et en commentant les poèmes de Victor Hugo. Voici qui donnera une idée de ses procédés :

Ce siècle avait deux ans...

Le mot de l'énigme, qui ne se trouve qu'à la fin du quinzième vers, est. que M. Victor Hugo est né en 1802, ce qu'il n'est pas indifférent de savoir. Ce siècle en effet n'avait alors que deux ans, comme à l'heure où nous écrivons, le mois d'avril n'a que treize jours. En ce temps,

Naquit dans Besançon, vieille ville espagnole, Jeté comme la graine au gré de l'air qui vole, Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix.

Les enfants ne se jettent guère ainsi, et ce n'est pas l'air qui vole, mais la graine qui vole dans l'air.

Qu'un enfant naisse sans couleur, c'est rare; sans voix, plus rare encore; sans regard, rien de moins merveilleux..

M. Victor Hugo n'est pas le seul qui n'ait pas vu clair en naissant.

Si débile qu'il fut, ainsi qu'une chimère. Abandonné de tous, excepté de sa mère.

L'exception heureusement est le principal, et un

cnfcLiit qui ne fait que de naître, n'est pas tellement abandonné, quand il ne Test pas de sa mère. Et puis, les chimères sont-elles abandonnées de tous? Le sontelles de nos poètes à la mode?

Et que son col, ployé comme un faible roseau, Fit faire en même temps sa bière et son berceau.

Son col était donc bien long ! et comment, à cause de la fragilité de son col, aurait-on songé à faire en même temps son berceau et sa bière ? Sa mère y eût-elle consenti? se fût-elle occupée à la fois de deux soins si différents? La nature y répugne.

Restent les trois chapitres qui traitent des comparaisons, des sentences et des définitions de Victor Hugo. L.-V. Raoul entreprend de ridiculiser son ennemi et il y réussit bien mal. Je citerai quelquesunes des comparaisons qu'il indique comme bizarres, disparates, tirées de trop loin ou d'objets hideux :

Spiagudry, gardien de la morgue de Drontheim, est un laid et ridicule personnage dont la grimace, quand il veut faire Taimable, ressemble au dernier éclat de rire d'un pendu. Un pendu qui rit, et qui rit aux éclats !

Le ventre sert souvent de terme de comparaison à AL Mctor Hugo.

Tantôt ce sont les prisons qui, sous Louis XL creç^aient comme des ventres trop pleins. Tantôt c'est la figure d'un gros homme, qui ressemble à un ventre nu. Quelle image ! Ailleurs, ce sont les grosses vieilles tours du logis d'Angoulême, qu'on prendrait pour de gros ventres déboutonnés. Plus loin, c'est un mauvais sujet

qui s'écrie en jurant, qu'il veut être ventru comme un pave, s'il ne dit pas la vérité.

La bourse de Jehan Frollo cruellement hentrée par les pots de bière, est flasque et ridée comme la gorge d'une truie.

Les sourcils épais et rapprochés de Claude Frollo sont comparés à deux taureaux qui çont lutter, un front ridé aux plis d'une paire de bottes à la hussarde, l'horizon à une lèvre attachée à la robe des deux, un ciel nébuleux à Vécritoire du diable.

S'il faut en croire L.-V. Raoul, les définitions ne sont pas meilleures que les comparaisons. Ces vers, par exemple, sont absurdes :

La gloire est un concert de mille échos épars, Chœurs de démons, accords divins, chants angéliques. Pareil au bruit que font dans les places pubhques Une multitude de chars.

Les sentences valent moins encore que les définitions et les comparaisons. Que dire de celles-ci :

Les actions qu'on fait ont des lè^Tes d'airain.

La femme qui chante est sacrée.

Les beaux yeux sauvent les beaux vers.

Les belles dents perdent les beaux yeux.

Entre le commencement et la fm, il y a la vie.

Entre le premier homme et le dernier homme, il y a l'homme.

Nous ne continuerons pas ces citations, bien que l'auteur de U Anti-Hugo les prodigue, et nous ne parlerons pas davantage de ce pamphlet qui exprime la mauvaise humeur de L.-V. Raoul « professeur de littérature depuis plus d'un demi-

siècle » et incapable d'entendre répéter, sans essayer de se défendre, qu'il n'avait enseigné que des sottises. « On ne renonce pas facilement, dit -il, à des croyances sincères, à des convictions profondes, au fruit de ses études». Il l'a prouvé. Du rester, son livre a eu l'approbation de personnages considérables, et l'un d'eux lui a signalé une épigramme qui termine fort digTéablement U Anti-Hugo. Celte épigramme fut improvisée, au sortir de la première représentation diHernani par le comte Ducluz^l, noble vieillard de quatre-vingt-quatorze ans :

Est-ce à Paris, est-ce au Congo, Qu'on applaudit œuvre pareille'' Chaque vers écorche l'oreille.

Que diraient Racine et Corneille De cet étrange vertigo?

Criez, badauds, à la merveille.

Et couronnez Victor Hugo.

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