‹ Les pamphlets contre Victor HugoChapitre 11 sur 15 · LES MISÉRABLES · texte numérisé non relu

LES MISÉRABLES

Étude sur les Misérables. — Examen du livre des Misérables de M. Victor Hugo. — Les vrais Misérables. — Les Antimisérables. — Quelques chapitres des Misérables traduits en vers burlesques. — Les Misérables pour rire.

Victor Hugo avait annoncé Les Misérables dès le début de 1854. Il reprit, compléta et publia, de 1860 à 1862, son livre qu'il avait abandonné depuis le 21 février 1848. Le 20 septembre 1861, il signait avec les éditeurs belges, Lacroix et Verbœckhoven, un traité par lequel il leur abandonnait la propriété de son roman pour douze années, moyennant la somme de 300.000 francs. Les Misérables devaient paraître en même temps en Belgique et en France, chez l'éditeur Pagnerre. Le succès de l'ouvrage fut prodigieux. M. Gustave Simon (1) a donné une idée fort juste de l'enthousiasme du public :

Le 15 mai 1862, écrit-il, avant six heures du matin,

(1) Voyez les études de M. Gustave Simon sur Les Origines des Misérables, dans la Revue de Paris, et les lettres relatives aux Misérables qu'il a publiées dans La Revue.

une foule compacte encombrait la rue de Seine devant un magasin encore fermé; elle grossissait sans cesse et Tattente la rendait bruyante et même tumultueuse. On criait, on jouait des coudes, on se bousculait, on se battait même, car chacun voulait prendre la meilleure place, tout près de Tentrée; et les derniers arrivés étaient les plus militants parce qu'ils essayaient de se glisser aux premiers rangs. Les boutiquiers sortaient, effarés, pour se renseigner, se demandant si ce n'était pas le prélude d'une émeute.

La chaussée était obstruée par un inextricable fouillis de tapissières, de voitures de maître, de cabriolets, de carrioles et même de brouettes. Des gens avaient des hottes vides sur le dos, quoiqu'ils ne fussent pas des chiffonniers, et contribuaient, en gênant leurs voisins, à augmenter encore les murmures. Il n'était pas six heures et demie, que la foule, de plus en plus houleuse, exerçait des poussées contre la devanture et que les plus favorisés frappaient à coups redoublés sur la porte.

Tout à coup, une fenêtre fut ouverte au premier étage; une dame parut, harangua les impatients en les exhortant à la patience; au même moment, aux fenêtres des maisons voisines, les habitants se dressaient en déshabillé, fort surpris d'entendre un tapage aussi matinal dans une rue d'ordinaire si paisible. Deux sergents de ville étaient accourus pour mettre un peu d'ordre et calmer cette effervescence.

Le magasin qu'on voulait assiéger était bien inoffensif : on n'y vendait que des livres. C'était la librairie Pagnerre. Les gens qui se ruaient contre la boutique étaient des commis-libraires, des commissionnaires, des acheteurs, des courtiers. La dame qui parlait du haut de son premier étage était madame Pagnerre.

A six heures et demie, on descendit pour essayer d'ouvrir la porte du magasin, mais la pression de la foule rendait l'opération difficile. Enfin, au bout de quelques minutes, on ouvrit. Le spectacle qui s'offrait aux visiteurs était assez imposant. Des piles nombreuses de livres s'élevaient du plancher au plafond, menaçant de faire crouler le sol; 48.000 volumes étaient entassés en pyramides. C'étaient les seconde et troisième partie du roman Les Misérables {Cosette et Marins), Le succès de la première partie, Fantine, parue le 3 avril, avait été si grand que les demandes étaient venues de toutes parts; les commis et les commissionnaires étaient accourus à la première heure pour faire leur provision, et ils enlevaient des paquets de livres dont ils remplissaient leurs véhicules.

Devant un tel enthousiasme, les haines des critiques et les railleries des parodistes redoublèrent. A la tête des ennemis de Victor Hugo, nous retrouvons l'inlassable, l'intraitable Courtat. Il s'empresse de rédiger une Étude sur les Misérables de M. V. Hugo (1). Courtat s'autorise, pour attaquer son illustre adversaire, d'une phrase de Rivarol qu'il nous cite. « En vain les trompettes de la Renommée ont proclamé telle prose ou tels vers : il y a toujours dans la Capitale trente ou quarante têtes incorruptibles qui se taisent. Ce silence des hommes de goût sert de conscience aux mauvais écrivains et les tourmente le reste de leur vie.» Courtat est l'une de ces têtes incorruptibles. Il

(1) Paris, chez les principaux libraires, 1862.

incrimine d'abord Hugo du titre « ambigu» qu'il a choisi. Beaucoup d'acheteurs croyant trouver de nouvelles attaques contre le gouvernement de l'empereur, dans Les Misérables^ ont été trompés. Il ne s'explique pas que le poète soit hostile à la société moderne et prétende la réformer. Cette société a comblé de faveurs l'écrivain qui l'attaque aujourd'hui. Les hors-d'œuvre, les digressions étrangères à l'intrigue rendent pénible la lecture de l'œuvre nouvelle de Hugo. Les dix volumes du roman contiennent 3.510 pages numérotées « en y comprenant, bien entendu, un nombre relativement considérable de pages blanches », ce qui n'est pas très honnête de la part de l'éditeur qui cote les volumes à 6 francs l'un, prix excessif. Or, sur les 3.510 pages, il faut retrancher pour les digressions :

1^^ volume, Onde et Ombre 5 pages.

2e — Année 1817 14 —

3® — Les 140 premières pages sur la

bataille de Waterloo 140 —

4^ — Le petit Picpus et Parenthèse. 116 — 5^ — Les amis de l'A B C, 68 pages

sur 74 68 —

7® — Quelques pages d'histoire .... 90 —

La Gadène 20 —

8eet9e — Guerre des Barricades, au

moins 400 —

9« — Notice sur les égouts de Paris,

100 p. sur 177 100 —

Total 953

En ajoutant 100 pages seulement sur tant

d'autres absolument inutiles 100 —

On trouve un total de 1 . 053 pages.

C'est-à-dire la matière de trois volumes complets.

Les digressions de Victor Hugo seraient de peu d'importance si les personnages qu'il a peints étaient vraisemblables et si les événements qu'il a racontés étaient possibles, mais ces conditions indispensables à toute œuvre d'art ne sont pas remplies dans Les Misérables. Le premier personnage du livre, l'évêque Bienvenu Myriel, est faux d'un bout à l'autre. Il ne punit pas de peines ecclésiastiques un prêtre qui a refusé d'assister un condamné à mort. Il a si peu de principes de morale qu'au moment où des voleurs lui renvoient le trésor de la cathédrale d'Embrun, il s'élève dans son esprit « la question de savoir si cela doit faire retour à la cathédrale ou à l'hôpital ». Il a si peu de sagesse qu'en accueillant un galérien dans son intimité, il étale devant lui son argenterie et, de la sorte, s'expose à un vol et même à un assassinat. Il a si peu l'intelligence de ses devoirs envers la société et envers lui-même que lorsque les gendarmes lui ramènent Valjean avec les couverts volés, il ment énergiquement et devient, en quelque sorte, le complice du galérien, en disant qu'il lui a fait don de ces couverts. Il a si peu de solidité dans sa foi que, lors de sa visite au conventionnel, il se laisse séduire par ses doctrines, qu'il en reste ébranlé

jusqu'à la fin de sa vie, et que, surtout, venu pour conv^tir un vieux pécheur, il termine la conférence en lui demandant sa bénédiction.

Le conventionnel, sous le rapport de la vérité historique, est non moins invraisemblable que l'évêque. En effet, dans les premières années de la Restauration, les conventionnels n'étaient pas en faveur, mais on ne les traquait pas.

Le personnage de Fantine ne vaut pas mieux que les héros précédents :

Par deux distractions, l'une de l'auteur, l'autre du compositeur, Fantine, qui (2^ vol., page 8) est mère d'un enfant de deux à trois ans, qui (page 9) a l'air très lasse, est (page 10) à dix mois seulement « de la bonne farce » c'est-à-dire à l'époque où elle commençait sa grossesse.

M. V. Hugo, adorateur de l'horrible au point de le supposer souvent où il n'existe pas, s'est oublié un instant dans l'histoire de Fantine. Il parle d'un atelier d'ouvrières si uniformément vertueuses, qu'on en chasse, du jour au lendemain, la malheureuse Fantine, après plus d'un an de conduite irréprochable, en apprenant qu'elle élève au loin un enfant né à la suite d'une seule faute. S'il existait, en 1862, des collections d'ouvrières d'une si exquise pureté, M. V. Hugo aurait moins de peine à réformer la société. Dans tous les cas, au grand étonnement du lecteur, Fantine n'ose pas, elle plus tard si hardie, en appeler de son exclusicîn à M. Madeleine...

Javert, l'inspecteur de police, l'homme qui, dans son métier, fait de l'art pour l'art, et laisse

ainsi échapper le forçat qu'il poursuit, l'homme qui veut être destitué pour un excès de zèle et qui se noie volontairement pour n'avoir pas livré à la justice le bienfaiteur à qui, la veille, il avait dû la vie, Javert est de la plus haute fantaisie.

Les condamnations de Valjean, aux termes du Gode, sont ridicules, et Gourtat le prouve dans une savante dissertation juridique. Que dire de la rapide fortune du forçat libéré? A la fm de 1815, il entre comme ouvrier dans l'industrie des verroteries noires et possède à cette époque un capital de 200 francs environ. En 1820, après quatre ans de commerce, il a gagné un million consacré à de bonnes œuvres, 630 à 640.000 francs placés chez Laffitte, plus, évidemment, le capital employé en usine et fonds de roulement, soit, au moins, 870.000 francs. Le total est 2.500.000 francs! Réunir une pareille somme en quatre années ne s'est jamais vu, dans ces conditions du moins. D'ailleurs, Valjean accomplit d'autres prouesses. Il escalade avec Gosette un mur de plus de 18 pieds de haut, c'est-à-dire un mur de 6 mètres, et pénètre dans un couvent d'où il sort cloué dans une bière, à la place d'une religieuse. Victor Hugo ne sait pas que les bières sont vissées, et non clouées. Il ignore qu'à Paris jamais une bière n'est fermée autrement que sous les yeux d'un agent de l'administration. Voici deux autres critiques de Gourtat :

L'auteur, en décrivant un bandit imaginaire, com-

pare sa figure a ceiie de l'honnête abbé Delille ! Je conviens avec M. V. Hugo que Delille n'est point à la hauteur de Racine, mais il reste quelques bonshommes cla^si^ques qui lui ac-cordent une place, à tout prendre acceptable, parmi nos poètes. Etait-il généreux de chagriner des vieillards inoffensifs par une comparaison aussi baroque? Pourquoi évoquer, sans nécessité appréciable, l'illustre traducteur des Géorsiqiies?

Gjsette, âgée de huit ans et paraissant n'en avoir que six, est envoyée à une distance d'un quart d'heure, avec on seau plus grand qu'elle. L'enfant aurait pu s'asseoir dedans et y tenir à l'aise. Elle le remplit d'eau et le rapporte à mi-chemin de l'auberge Thénardier; sans Valjean, elle le rapporterait jusqu'à l'auberge; mafe l'auteur néglige de nous apprendre comment elle avait eu la force seulement de le soulever de terre.

Je ne citerai pas à la suite de Courtat les erreurs de détaiL les petites ou grosses in\Taisemblances de situation qu'un critique patient peut relever dans Les Misérables. Elles sont nombreuses, cela est certain. Une ceu\Te comme le roman de Victor Hugo suppose de si diverses connaissances qu'il est difficile de ne pas se tromper souvent. Dans la brochure de Courtat nous trouvons, à côté des critiques proprement dites et parfaitement justifiées, des considérations sentimentales peu intéressantes, n reproche autant à Victor Hugo de n'avoir pas visité les égouts de Paris que de déshonorer sa commençante vieillesse d'écrivain en glorifiant la passion sensuelle de Cosette et de Marius. Il juge le poète aussi coupable d'avoir caricaturé

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à grand'peine aux jeunes gens; mais mon orgueil presque sexagénaire est au supplice, quand un de mes contemporains en décrit les extases.

Maintenant, que valent les digressions ou épisodes dont j'ai copié le relevé donné parCourtat? Onde et Ombre raconte qu'un équipage a laissé un homme se noyer sans lui porter secours. C'est contraire à tout ce que nous savons du dévouement des marins. U Année 1817 n'est qu'une satire plus ou moins réussie contre la Restauration. Dans le Récit de la bataille de Waterloo^ on lit cette phrase choquante : « Ce qu'il faut admirer dans la bataille de Waterloo, c'est l'Angleterre, c'est la fermeté anglaise, c'est la résolution anglaise, c'est le sang anglais.» Selon Hugo, « l'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, c'est Cambronne». Le petit Pic-pus et Parenthèse^ où l'intérieur d'un couvent nous est décrit et où l'on nous donne de longs détails sur VObédience de Martin Verger^ sont sujets à caution. Il est probable que Victor Hugo s'est fié à sa seule imagination. Les Amis de VA B C montrent des jeunes gens de caractères faux ou grimaçants. Quelques pages d'histoire prouvent bien que Victor Hugo débute dans le genre historique. La Cadène : le romancier dit à propos de la Chaîne de Bicètre des choses absolument fausses. On ne traitait pas les condamnés avec autant de brutalité. Dans La guerre des Barricades^ en juin 1832, l'auteur a eu tort de glorifier les insurgés.

Le style des Misérables égale l'invraisemblance

des caractères et des situations, la composition défectueuse du livre :

Le style de M. Hugo, dans Les Misérables, ne pivote pas autant que dans ses autres œuvres sur la période à trois phrases partagées chacune en trois parties. En revanche, Fauteur est resté fidèle au culte de l'antithèse. On la retrouve presque à chaque page, parfois presque à chaque ligne, soit comme aspiration aux grands effets, soit comme forme ordinaire de langage. J'ai toujours admiré le sentiment modeste qui a déterminé un homme aussi éminent que M. V. Hugo à user d'un procédé à la portée du plus humble manœuvre littéraire. Je conviens qu'on peut ainsi éblouir la jeunesse, satisfaire le goût grossier des lecteurs, dérober un succès au vulgaire. Mais M. V. Hugo a le droit le plus incontestable de viser beaucoup plus haut, et il a peut-être tort de dédaigner autant les délicats qui, seuls, donnent la victoire en littérature, ou qui l'arrachent à tout combattant indigne après qu'il l'a dérobée.

Là ne s'arrêtent pas les reproches :

La prose de M. Victor Hugo n'est pas moins pénible dans Les Misérables que dans toutes ses autres œuvres. Quelquefois, cependant, elle semble vouloir marcher un peu plus aisément, mais c'est inévitablement pour conduire le lecteur à des pages, même à des chapitres entiers formant impasse, où l'auteur saisit ses victimes, et leur inflige la torture de mots formant cliquetis, de concetti misérables, d'aperçus grotesques, d'ineptes quolibets, de métaphores excentriques, d'images forcées, de boursouflures gigantesques, d'oppositions puériles, de rapprochements incohérents, de déductions

fausses, de comparaisons sans point de contact dans leurs termes, de conséquences déduites de prémisses qui en appelaient de toutes différentes, d'épithètes bouffonnes et antipathiques aux substantifs qu'elles modifient, de verbes qu'il faut prendre dans deux acceptions différentes par suite d'un double régime, de mots pervertis dans leur sens, d'énumérations sans fm, d'interminables périodes... auprès desquelles celleci n'est qu'une courte phrase.

Gourtat, à l'appui de ses accusations, cite une quantité de phrases baroques extraites des Misérables :

Il n'a plus sous les pieds que de la fuite et de récroulement.

Tous les haillons de l'eau s'agitent autour de sa tête.

Mais ses longs cils pleins d'ombre s'abaissaient discrètement sur ce brouhaha du visage pour mettre le holà.

Javert était un caractère complet, ne faisant faire de pli ni à son devoir, ni à son uniforme; méthodique avec les scélérats, rigide avec les boutons de son habit.

Ce mur qui la fusille à bout portant.

Qu'était-ce que ce nouveau venu ayant l'effronterie d'un astre?

Paris est un Malstrœm où tout se perd, et tout disparait dans ce nombril du monde comme dans le nombril de la mer.

Les repas étaient revêches, et la nourriture des enfants eux-mêmes sévère.

L'aurore ose quand elle se lève.

Le médecin s'essuyait les yeux ; le cadavre lui-même pleurait

Il fut le prodigieux architecte d'un écroulement.

Il tapait sur le ventre aux catastrophes.

L'eau passait à travers ses souliers, et les astres à travers son âme.

Ce qui venait de se passer n'eut point étonné une forêt.

Ses cris épouvantés n'osaient sortir de son gosier.

Toute la nature déjeunait ; la création était à table.

Il leur pendait des rayons de tous les côtés.

Il y a, dans la brochure qui nous occupe, quatrevingts citations de ce genre, et Courtat déclare qu'il les a choisies dans les passages écrits sérieusement, non dans ceux où Victor Hugo fait parler intentionnellement ses personnages d'une manière ridicule. On peut lire alors des phrases dans ce goût : « Louis-Philippe pourra utiliser sa royauté à deux fins : étendre le bout sceptre contre le peuple et ouvrir le bout parapluie contre le ciel.»; « Thérèse les enfantait et J.-J. Rousseau les enfantrouvait », etc.

Les dissertations philosophiques de Victor Hugo, et surtout son emploi fréquent de l'argot des voleurs, provoquent de nouvelles ironies et de nouvelles indignations chez Courtat. Si les malfaiteurs sont une plaie sociale, leur langue est une plaie littéraire. Hugo n'a pas jugé de cette façon et il se sert souvent de cette misérable ressource du réalisme « d'autant plus dégoûtante pour le lecteur que l'auteur est obligé de donner une traduction,

en note, de chaque mot argotique». Il ne plaira à personne de lire ceci :

Ton orgue tapissier aura été fait marron dans l'escalier. Il faut être arcasien. C'est un galifard. Il se sera laisser jouer l'harnache par un roussin, peut-être par un roussi, qui lui aura hattu comtois. Prête l'oche, Montparnasse; entends-tu ces crihlements, dans le collège ! Tu as vu toutes ces camoufles? Il est tombé, va ! Il en sera quitte pour tirer ses vingt longes. Je n'ai pas taf, et je ne suis pas un taffeur; c'est colombe. Mais il n'y a plus qu'à faire les lézards, ou autrement on nous la fera gamhiller. Ne renaude pas, viens avec niousergue. Allons pister une rouillarde en cible.

Enfin, les questions littéraires écartées, l'auteur a-t-il atteint le but qu'il se proposait, a-t-il réformé la société, fourni d'utiles indications, écrit un livre ayant une valeur démonstrative? Non, parce que les personnages choisis sont faux et les événements exceptionnels. Les changements réclamés par Victor Hugo ne s'opéreraient qu'au prix d'une révolution amenant des maux et des troubles plus grands que ceux dont nous souffrons présentement. Le romancier recommande le développement de l'instruction et de l'éducation primaires, et celui des moyens de travail. C'est à quoi l'on s'efforce et il prêche des convertis. Ses attaques plus ou moins directes contre la peine de mort sont absurdes et dangereuses. Les Misérables sont donc une œuvre défectueuse et inutile.

Telles sont les conclusions de Gourtat. Elles sont

également adoptées par Perrot de Ghezelles, procureur impérial à Ghâlons-sur-Marne, qui écrivit lui aussi un Examen du lii^re des Misérables de M. Victor Hugo (1). Ce grave et savant juriste s'étonne de l'ignorance du grand poète, qui a oublié de consulter les statistiques et le Gode avant d'entreprendre Les Misérables. Il y aurait vu, aidé de documents, que le cas de Valjean est, pour ainsi dire, un cas unique, et faire une démonstration générale d'après un cas unique est la preuve d'un esprit léger. M. de Ghezelles, qui connaît ses auteurs, cite cette phrase du prince de Metternich : « Les superlatifs sont le cachet des sots» et cette autre phrase de Pigault- Lebrun : « Tout ce qui est exagéré est insignifiant. » Victor Hugo se trompe lourdement quand il affirme : « Marius trouvait simple que de certaines effractions de la loi écrite fussent suivies de peines éternelles, et il acceptait, comme procédé de civilisation, la damnation sociale. » La vérité est que la législation française n'édicte pas de châtiments irréparables, à l'exception de la peine de mort, et qu'elle donne la possibilité de la réhabilitation. Il suffît de lire les articles du Gode. L'auteur des Misérables commet une nouvelle erreur en prétendant que « l'enseignement gratuit et obligatoire changerait en vingt-six années la figure du monde». Les statistiques sont formelles. Depuis la loi du 28 juin 1833, l'instruction primaire s'est répandue

(1) Imprimerie de Ad. Laine et J. Havard, 13, rue des Sainls- Pères, Paris, 1863.

de plus en plus sans que l'on constatât une diminution de la criminalité, et M. de Ghezelles, qui n'avance rien qu'il ne le prouve, aligne des chiffres éloquents. Hugo souhaiterait voir disparaître la misère, et quel remède propose-t-il? Celui-ci seulement : « L'engrais le plus efficace est Vengrais humain. Quand on l'utilisera au lieu de le jeter à l'eau, le produit de la terre sera décuplé et le problème de la misère sera singulièrement atténué. Ajoutez-y la suppression des parasitismes^ il sera résolu.» M. de Ghezelles se déclare étonné, et trouve Victor Hugo passablement utopiste. Aussi bien il est inexact de croire que la misère et l'ignorance engendrent surtout les crimes. Les passions en produisent davantage, et les criminels suffisamment instruits et dans l'aisance sont plus nombreux que les autres. De nouveau, la victorieuse statistique vient servir notre auteur qui décide, s'appuyant sur des chiffres, que la paresse et la débauche sont les deux sources premières de la criminalité. Ces questions techniques épuisées, M. de Ghezelles, quoiqu'il décline sa compétence, n'hésite pas à juger la valeur littéraire de l'œuvre. n me paraît assez curieux de connaître l'opinion de ce magistrat sui' l'école romantique. Sans doute^ elle est un peu suspecte. H ne pouvait pas oublier les attaques de Hugo contre la justice française ni cet avocat général des Misérables qui, en 1823, « tonnait contre l'immoralité de l'école romantique, alors à son aurore sous le nom d'école satanique, que lui avaient décerné les critiques de La Quoti-

dienne et de UOriflamme. » Cet avocat général est assez ridicule et le procureur impérial se sentait peut-être atteint à travers lui. Toujours est-il qu'il ne montre aucune indulgence. Certes, il ne refuse pas à Victor Hugo « un souffle lyrique parfois admirable, et quelques élans vraiment dramatiques », mais a-t-il accompli jamais un chef-d'œuvre?

Non ! L'imagination la plus abondante et la plus hardie ne saurait remplir à elle seule une pareille tâche. A ce don si précieux se joignent chez l'écrivain de génie deux facultés non moins nécessaires : le jugement d'abord, lumière de l'esprit, qui fait discerner les rapports des choses; — puis le goût, sentiment exquis du vrai, du juste et du beau.

Or Fintelligence exaltée de M. Victor Hugo ne semble percevoir les faits et les idées qu'à travers un prisme incertain et grossissant tout ensemble. Les rapports exacts des objets, comme leurs réelles proportions, lui échappent, et il met en œuvre le plus souvent des données impossibles et extrêmes.

De là ces inventions étranges, sans cesse reproduites, où, sous prétexte, par exemple, de faire éclater, dans la laideur physique ou dans l'infirmité de la condition, la beauté morale, il prend pour héros de ses drames ou de ses romans, un laquais comme Ruy Blas, une courtisane comme Marion Delorme, des êtres disgraciés de la nature comme Triboulet ou Quasimodo, une prostituée comme Fantine, un forçat comme Jean Valjean.

Les termes amènes qui ont servi à Gourtat pour qualifier le style de Victor Hugo sont, à peu de chose près, repris par M. de Ghezelles qui s'indigne,

autant que son confrère du goût canaille d'un grand poète pour l'argot. Il s'étonne en outre de trouver dans Les Misérables ces deux phrases : « Un égout est un malentendu » « et « Le vieux faubourg est un héros ». Que Victor Hugo se soit permis de répéter le mot de Gambronne provoque sa nausée :

M. Victor Hugo, qui appelle cela déposer du sublime dans rhistoire, me parait avoir atteint ici les extrêmes hardiesses de ce qu'on nomme à présent TÉcole réaliste, cette fille, en ligne directe, avec les écoles fantaisiste et excentrique, du romantisme et de la Restauration.

Les plaisanteries du poète sont aussi basses que son style. H place dans la bouche d'un étudiant cette phrase s'adressant à une péronnelle : « Fille de cinq louis, tire-moi mes bottes. »

Monstrueux accouplement de souvenirs, qui font songer, dans la même phrase, à propos du pitoyable jeu de mots d'un viveur, au grand orateur de la chaire, et aux sublimes paroles : Fils de saint Louis, montez au ciel! adressées sur l'échafaud par l'abbé Edgeworth à l'infortuné Louis XVL

M. de Chezelles reproduit encore quelques phrases destinées à nous convaincre de l'incohérence du style de Victor Hugo. H nous déclare que sa critique n'est pas plus sévère que le jugement porté par Gœthe (1) sur Notre-Dame de Paris,

(1) Gœthe disait : « Je n'ai pas eu besoin d'une médiocre patience pour supporter le supplice que m'a infligé cette lecture. C'est le plus horrible livre qu'on ait jamais écrit. Et l'on n'est pas

en 1831, que les disciples du grand réformateur font plus de bruit que de besogne, et montrent au public « plus de barbe que de talent», que l'école romantique n'a produit aucune œuvre digne d'être remarquée, et il conclut que Les Misérables sont a un amas confus de tous les anathèmes et de tous les sophismes qu'un rhéteur exaspéré peut jeter à la tête de la société)).

Je ne voudrais pas que l'on confondit, avec les précédentes, la protestation d'Eugène de Mirecourt, dans Les Vrais Mt5éraèZe5'(l). Je crois que les motifs qui le guidaient, s'ils ne furent pas entièrement désintéressés, demeurèrent honorables. Il discuta loyalement et minutieusement, en deux gros volu- . mes de trois cent cinquante pages chacun, les arguments politiques et la valeur littéraire d'une œuvre qu'il réprouvait, mais je suis sûr qu'il ne céda point au besoin de satisfaire de basses rancunes, ou une inavouable jalousie. Mon rôle se borne, ici, à celui de la simple documentation. J'exposerai donc, sans plus, les idées contenues dans Les Vrais Misérables. Le lecteur décidera.

dédommagé des tortures qu'il vous cause par la joie que pourrait causer la représentation exacte de la nature humaine, des caractères humains : non, tout au contraire, la nature et la vérité sont v-îbsentes de ces pages. Les prétendus acteurs que l'écrivain met en scène ne sont pas de chair et de sang, ce sont de misérables marionnettes, qui vont et viennent à sa fantaisie, et auxquelles il fait exécuter toutes sortes de grimaces et de contorsions. Quel temps que celui où un tel livre est possible, bien plus, où on le supporte, où on y prend plaisir ! »

(1) Humbert, libraire-éditeur, 43, rue Bonaparte, Paris, 1862.

Toutes les critiques de Mirecourt peuvent se ramener à quatre ou cinq reproches essentiels. Hugo n'a écrit son livre que par cupidité et par ambition politique. En incitant le peuple à la révolte, en faisant son procès à la société, il a tenté de provoquer une émeute après laquelle il jouerait un rôle important dans le Gouvernement nouvellement constitué, rôle qu'il souffre de n'avoir pu encore remplir. Lamartine suscita jadis de graves troubles avec son Histoire des Girondins. Il est possible que Les Misérables obtiennent pareil résultat. Du moins Victor Hugo l'espère, et ses plaidoyers véhéments, ses colères en face des injustices sociales, son amour du peuple, restent au fond de la simple hypocrisie. Une deuxième raison que Mirecourt a de s'indigner est l'irrévérence religieuse de l'auteur des Orientales, son goût du blasphème, sa manie de la plaisanterie anticléricale et sa duplicité évidente en ces pieuses matières. L'immoralité de certaines situations, les pernicieux conseils donnés aux jeunes gens font l'objet d'une troisième série de critiques. Au point de vue littéraire, le pamphlétaire s'attache de préférence à prouver l'illogisme et l'invraisemblance des événements, le mauvais goût de la langue et les défectuosités de la composition. Ces multiples critiques sont accompagnées d'un grand nombre de citations et Mirecourt nous raconte Les Misérables dans tous les détails, en même temps qu'il fait leur procès. Pour agir de la sorte, il a ses raisons qu'il avoue très franchement. D'abord, les passages incrimi-

nés se trouvant sous les yeux du lecteur, ce dernier n'aura pas le droit de suspecter la bonne foi de son guide ; ensuite, la curiosité de ce lecteur étant satisfaite, quant à l'intrigue et aux péripéties du roman, il n'éprouvera plus le besoin de connaître Les Misérables^ ni par conséquent de les acheter, et Mirecourt se déclare fort aise s'il obtient ce résultat.

La préface des Vrais Misérables est calquée sur celle de Victor Hugo, mais conçue en des termes qui ne laissent aucune équivoque dans l'esprit. Le meilleur moyen de connaître les intentions de Mirecourt est de la citer :

Tant qu'il existera, par le fait des écrivains coupables et de mauvaise foi, une influence démocratique et sociale, créant artificiellement, en pleine civilisation, des ténèbres, et compliquant de tous les ressorts de la perversité humaine la destinée, qui est miséricordieuse et divine; tant qu'une plaie du xviii® siècle, qui n'a fait qu'empirer dans celui-ci, la démoralisation de l'homme, de la femme et de l'enfant par la plume, ne se cicatrisera point; tant qu'un reptile qui souille les sociétés modernes de sa bave, la démagogie, n'aura pas la tête écrasée; tant que, dans certaines régions, l'asphyxie sociale par le m.ensonge sera possible; en d'autres termes et à un point de vue plus étendu encore, tant qu'il y aura sur la terre tromperie évidente, orgueil extravagant et ambition politique absurde, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles.

Voilà qui est clair, et n'aurions-nous pas compris qu'il suffirait de lire ce qui suit pour nous

édifier. Avant d'entrer dans le vif du sujet, Mirecourt accuse Victor Hugo d'imposture; il lui rappelle son opportunisme politique et lui déclare que Les Misérables valent les fantaisies philosophiques les plus détestables de Proudhon et de George Sand ; il le prévient qu'il n'est pas dupe de ses menées destinées à désorganiser le corps social; il l'avertit enfin que cette refonte générale des institutions et ce bouleversement des mœurs qu'il rêve pour le bien de tous, sont inutiles, puisque le Christ a enseigné depuis longtemps sa loi d'amour, d'espérance et de résignation, seule efficace dans les maux dont souffre l'humanité.

Ceci posé, l'analyse proprement dite de l'œuvre commence. On pense bien que nous n'aurons pas la docilité d'accompagner Mirecourt dans tous ses développements. Il nous suffira de relever les points les plus typiques de son argumentation. Je passe sur les préhminaires. Gomme Gourtat et Ghezelles, il incrimine la longueur des digressions. Ne revenons pas là-dessus. Il paraît, selon Mirecourt, que le caractère de Valjean est emprunté à une pièce de Viennet et que l'on retrouve dans cette pièce la scène où l'ancien forçat se déclare coupable devant la Gour d'assises; il paraît encore que certains chapitres des Mystères de Paris d'Eugène Sue ont été transportés dans Les Misérables. Je ne crois pas utile d'insister. Mieux vaut tenir compte des arguments personnels de l'accusateur.

Et d'abord l'action des Misérables repose sur une donnée invraisemblable. On ne condamne pas

un ouvrier, jusque-là honnête et laborieux, à cinq ans de bagne parce qu'il a volé un pain pour nourrir sa famille réduite à la misère. Il n'y a pas de juges cruels au point d'appliquer la.loi avec cette rigueur, et Mirecourt conclut : « Supposer des choses monstrueuses et en tirer des conséquences contre la société n'est pas un acte de bonne foi. »

Sa peine terminée, Valjean s'en va muni d'un passeport spécial qui révèle à chacun son infamie. Les honnêtes gens se détournent de lui; les aubergistes refusent de le recevoir; chacun le suspecte. Hugo s'indigne contre cette mesure désignant à la vindicte publique le coupable d'hier qui a expié sa faute. Il voudrait que le forçat reparût dans la société sans que rien de spécial le fit connaître aux honnêtes gens et qu'il fût libre d'organiser sa vie à sa guise. Ce souhait est absurde, répond Mirecourt. Le passeport jaune n'empêche pas un forçat de se réhabiliter et il sert à mettre en garde les personnes auxquelles l'ex-condamné s'adresse. Beaucoup de criminels, leur peine accomplie, ne demandent qu'à poursuivre la série de leurs exploits, et, sans la mesure de prudence dont ils sont l'objet, ils pourraient de nouveau tuer et voler impunément. Tel individu, relâché la veille, s'introduirait, par exemple, chez M. Victor Hugo, et lui déroberait les 400.000 francs que lui ont valu les dix volumes des Misérables. Du reste, la meilleure preuve qu'il est dangereux de laisser les forçats courir les routes et qu'un très petit nombre est décidé à s'amender, c'est l'auteur à^Hernani lui-même qui nous la donne,

pas une singulière contradiction. Valjean introduit chez l'évêque Myriel, ayant reçu du prélat le meilleur accueil, n'hésite nullement à le voler. Il le tuerait au besoin :

Tout à l'heure, dit Mirecourt, vous insultiez la société, vous la déclariez infâme parce qu'elle exposait votre forçat à des humiliations sans nombre, à des tortures morales impossibles. Et maintenant que faites-vous ? Bien évidemment vous dites à cette même société qu'elle ne se montre pas encore assez sévère, puisque voilà un misérable dont la bonté la plus miséricordieuse et la bienveillance la plus exquise n'ont pu toucher le cœur.

Mirecourt ne garde pas longtemps ce ton ironique. Il s'indigne de la perfidie de Hugo traçant du saint évêque un portrait où il le dote de toutes les vertus et de tous les mérites, et faisant ensuite agenouiller cet homme vénérable devant un ancien terroriste dont il réclame la bénédiction parce que le vieux septembriseur est arrivé à le persuader de l'excellence de la Révolution. Hugo ne nous a donc montré la noblesse et la grandeur religieuse de Mgr Myriel, que pour donner plus de valeur à sa conversion aux doctrines révolutionnaires. Mirecourt rappelle les carnages de la Révolution, l'assassinat du roi, flétrit Marat et Robespierre et « tous ces sectaires impurs, issus des fanges sociales, qui ont trouvé moyen d'être plus atroces en un jour que nos mauvais princes ne l'ont été pendant une immense période historique.» Il bondit lorsque

Victor Hugo oppose Bossuct chantant le Te Deurn sur les dragonnades à Marat battant des mains à la guillotine. Le rapprochement entre Cartouche et Louis XV, dans la conversation d(; l'évecpie et de l'ancien conventionnel, ne le met pas moins hors de lui. Quels que soient les torts de Louis XV, il est criminel d'accoler son nom à celui de Cartouche. D'ailleurs, Mirecourt reconnaît que la conduite d(; Louis XV fut souvent scandaleuse et que sa débauche révolta la population, mais aussitôt il ajoute perfidement à l'adresse d(; flugo :

Assurément, les populations sont moins émues, lorsqu'un commissairo do police le trouve (le scandale) sous la forme d'adultère ciu-actérisé, dans une maison borgrjf! d(!rrièr(! Saint-Rooti. Le coupabln était un simple pair do Francf;, un grand poète, un homme qui devait aussi rnspo(;ter les b(mnes nueurs; mais nnfin ce n'était pas I^ouis XV. Que voulez-vous, monsieur, les rois sont des hommes : on les trouve rarement aussi purs (!t aussi chastes que vous Tètes vous-même.

Lfî ton de cet argument permet de juger de l'exaspération de Mirecourt. Uuf; apologie; dfî la Révolution lui paraît monstrueuse (;t il n'admet pas davantage les attaques contre la n^ligion. Ifugo avait déclaré qu'il ne voulait pas qu'on « restaure les dognif^s en mauvais état, qu'on redore les châsses, qu'on recrépisse les cloîtres, qu'on rebénisse les reliquaires, qu'on remeuble les superstitions, qu'on ravitaille les fanatismfss et qu'on remmanche les goupillons». Ayant cité cette

phrase, Mirecourt entreprend, après sa discussion politique, une discussion théologique et il fait remarquer que si Valjean devient honnête, il le doit à la pieuse intervention de l'évêque. Inutile donc, pour amender les gens, de bouleverser l'ordre social. Le sentiment religieux réussit là où échoueraient la démocratie et le fourriérisme.

Revenons aux critiques de détail. Lorque Valjean est arrêté par les gendarmes et conduit directement devant l'évêque qui lui pardonne, Mirecourt remarque que Victor Hugo ignore les lois de son pays. En effet, dans la circonstance, les gendarmes ne devaient pas introduire leur prisonnier chez le personnage volé, mais le mettre en cellule, après quoi l'instruction suivrait son cours. D'autres invraisemblances sont relatives à Fantine, la fille-mère. Mirecourt, qui ne manque pas d'optimisme, estime qu'il est imbécile de croire qu'une fille-mère ne trouverait pas l'abri et la nourriture pour elle et son enfant dans une société organisée comme la nôtre. Il estime également imbécile que Fantine confie sa fille à des gens qu'elle ne connaît pas, à ces Thénardier qui sont justement des bandits. D'autre part, Fantine réduite à la misère et exploitée par les Thénardier qui réclament de l'argent pour élever l'enfant, Fantine n'avait pas besoin de se faire couper la chevelure, arracher les dents et de devenir fille publique pour se procurer des ressources. Il lui suffisait de prévenir la police du chantage des Thénardier. Hugo accumule à plaisir l'extravagant,

l'anormal et l'invraisemblable, et il part de données absurdes ou fausses pour accuser la société avec une parfaite mauvaise foi. Mais « quand la maison Pagnerre et G'^® a fait une aussi forte commande de misérables^ il faut en trouver n'importe où, même en dehors des lois, du sens commun et de la logique». Le malheur de Fantine est un malheur de fantaisie, Hugo ne l'ignore pas, et il doit se sentir coupable. Je laisse la parole à Mirecourt, décidément très optimiste :

Jean Valjean n'a jamais été dans la nécessité de voler un pain, tout le monde le lui eût donné. Yi Fantine, criant à l'aide dans sa détresse, eût trouvé mille bras pour lui apporter le salut à elle et à son enfant.

...Lorsqu'un grand écrivain comme vous daigne élever le roman à la hauteur de son génie; lorsque, dès la première ligne de sa préface, il se pose en apôtre; lorsqu'il annonce que, sous une enveloppe légère, sous une forme amusante, il va glisser de robustes systèmes, de fortes théories sociales; lorsqu'il débute tout d'abord par des rodomontades républicaines; lorsqu'il enduit de miel les bords de la coupe, afin de déguiser l'amertume politique des prétendus remèdes dont elle est remplie, halte-là !

C'est une autre question.

Vous n'avez ici ni le droit de mensonge, ni le droit d'invraisemblance.

Amusez-nous, mais sans tromperie. Intéressez-nous, mais avec des faits d'une vérité scrupuleuse, d'une exactitude entière, sinon vous n'élèverez qu'un château de cartes dont un souffle disperse les étages.

Or, s'il faut en croire Mirecourt, il n'y a ni exactitude ni vérité dans les^ situations ou dans les caractères des Misérables. Javert, l'homme policier, amuse notre pamphlétaire. Quelque rusé et habile qu'il soit, l'ancien garde-chiourme n'a aucune raison de suspecter Valjean, devenu M. Madeleine, c'est-à-dire le bienfaiteur de toute une ville, un homme honnête et estimé des habitants. L'ancien forçat, au contraire, encore que sa métamorphose soit réussie, devrait se méfier du policier et reconnaître sa physionomie de bouledogue, aussi caractérisée que possible selon la description de Hugo, puisque de son côté le gardechiourme a deviné l'identité de son ex-pensionnaire. Contre la plus élémentaire vraisemblance, Hugo en décide autrement. Valjean se compromet de sotte façon en prouvant sa force lorsqu'il relève la charrette du père Fauchelevent ; il néglige d'éloigner le policier, ce qui lui serait facile comme maire de la ville ; bien mieux, il provoque son ennemi et celui-ci le dénonce. M. Madeleine ne l'a pas volé. Les situations sont donc illogiques et anormales, et les malheurs qui s'ensuivent pour les personnages le sont aussi. H n'y a pas lieu de compatir à des misères impossibles dans la réalité de la vie courante. Gela, c'est le fond de la critique de Mirecourt, mais, en passant, il ne dédaigne pas de prouver la pauvreté des inventions du romancier, ses petites ou grosses ignorances, ses incorrections de style. Tout est bon au détracteur. La charrette de Fauchelevent menace d'écraser son propriétaire. H

serait naturel que l'on ne perdît pas une minute et que les cinquante hommes qui assistent à l'accident saisissassent chacun une jante de la roue dangereuse, afm de la soulever. Ce qui se passe est fort différent. Javert et Valjean tiennent de longs discours, et ce dernier tente seul une chose dont plusieurs fussent venus à bout aisément. Enfin, Mirecourt déclare :

Lorsque de poète illustre on devient réformateur politique, et lorsqu'on écrit une œuvre dans le but de corriger Tégoïsme social, — étant d'ailleurs, comme vous Têtes, bel et bien pourvu de 30.000 francs de rentes, dues au travail de votre muse féconde, — on n'a qu'un moyen de prouver sa sympathie pour la misère publique.

Ce moyen, c'est de donner aux pauvres le bénéfice net de l'œuvre, de le donner apertement, légalement, sans retour possible, par acte signé devant notaire...

Ou l'on n'est qu'un pharisien de la plume et un faux apôtre.

Choisissez !

Après cette mise en demeure, Mirecourt continue d'énumérer ce qu'il estime des absurdités. Il est absurde que Fantine soit morte sans revoir son enfant, quand il était si simple à Valjean de l'aller chercher; il est absurde, lorsque le vertueux forçat se décide à gagner Arras pour sauver l'innocent accusé à sa place, de compliquer son voyage d'incidents inutiles et qui font languir l'intérêt de Faction; il est absurde que Valjean se dénonce

bruyamment devant la Cour d'assises et soit de nouveau condamné, alors qu'il pouvait prévenir les juges de leur erreur par un simple billet et éviter de la sorte la peine encourue; en un mot toutes les inventions de Hugo sont imbéciles et infestées de mauvaise foi, parce qu'il veut prouver à n'importe quel prix, qu'un forçat ne peut jamais se réhabiliter et que mille entraves sociales s'y opposent. Ici, l'ignorance de Hugo se manifeste une fois de plus. Il lui suffisait d'ouvrir un livre de Maurice Alhoy concernant les bagnes, pour trouver des cas nombreux infirmant sa thèse. Mirecourt cite l'aventure suivante :

Un individu, nommé Postol, a vécu seize ans au bagne. Il revient à Pontoise, sa ville natale, et là il se met à lutter contre le préjugé qui le repousse et la répugnance qui lui enlève le travail. La probité est plus forte que la misère, et son énergie plus puissante que le mépris public : il le dompte, il parvient à inspirer la pitié, et bientôt il gagne Fadmiration et Fafîection de tous.

Admis comme ouvrier dans une fabrique, il donne rexemple de l'assiduité et des bonnes mœurs.

Il emploie ses épargnes au soulagement de ses camarades, moins économes que lui, quand ils se trouvent sans ou\Tage. Il se fait une joie de secourir toutes les infortunes qu'il connaît.

La veuve d'un pharmacien, restée sans ressources après une longue maladie, allait succomber à la misère et aux privations. Postol passe des nuits au travail pour procurer à la malade les médicaments nécessaires. Et, quand cette femme vient à mourir, malgré les soins

que pendant douze ans le libéré lui prodigue, une tombe s'élève pour elle, et Postol paye les frais de cette tombe.

Son œuvre de bienfaisance n'est pas encore complète.

Deux jeunes filles ont survécu à leur mère. Elles trouvent dans Postol un protecteur, et le fruit de son travail est consacré à donner une instruction utile aux orphelines. Plus tard, il les dote.

Les mérites de Postol, en dépit de son ancienne flétrissure, ne tardent pas à obtenir leur récompense, et cette récompense est une des plus glorieuses qu'un homme puisse ambitionner : le prix de vertu, fondé par le vénérable Monthyon, sanctionne la réhabilitation morale que lui a déjà décernée la ville de Pontoise tout entière, témoin de ses bonnes œuvres, et la réhabilitation civile achève de rendre au forçat libéré son titre et ses droits de citoyen (1).

Il ressort de cet exemple qu'un forçat n'est pas

(1) Malgré les affirmations des adversa.ires de Victor Hugo, ses personnages ont existé dans la réalité et le poète s'est inspiré de faits précis. Mgr Myriel n'était autre que Mgr de Miollis, évêque.de Digne, célèbre par sa bonté et sa charité. Jean Valjean s'appelait Pierre Maurin, et celui-ci, comme le héros des Misérables, avait été condamné à cinq ans de galère pour avoir volé un pain destiné aux enfants de sa sœur. Mgr de Miollis et Pierre Maurin se rencontrèrent, dans les mêmes conditions que Mgr Myriel et Jean Valjean. Nous avons, pour nous le prouver, le récit de l'abbé Angelin, secrétaire de Mgr de Miollis. Pierre Maurin servit dans l'armée d'Italie, sous les ordres du général de Miollis, se montra vaillant soldat, parfait honnête homme, et mourut à Waterloo. Hugo n'a donc presque rien inventé. Il se documentait toujours avec un soin extrême. Les chapitres consacrés au couvent du Petit-Picpus, furent écrits, par exemple, d'après les notes qu'une ancienne religieuse, Juliette Drouet, lui avait fournies. Voyez du reste, pour ces détails, l'étude de M. Charles Simon que j'ai signalée.

déshonoré à tout jamais et que Valjean, ayant racheté sa faute, n'eût sans doute pas été condamné une seconde fois, et, eût-il été condamné, on ne lui aurait pas octroyé la peine de mort. Jamais la loi n'a décrété la peine de mort pour un vol. Hugo commet une nouvelle bévue.

Continuons à feuilleter les Vrais Misérables. Mirecourt peste contre le mauvais goût de Victor Hugo introduisant le mot de Gambronne dans son récit de la bataille de Waterloo ; plus loin, ap4:'ès que Valjean s'est évadé du bagne et qu'il a emmené Gosette avec lai, il juge stupide la conduite du forçat montrant son or à tout venant et se faisant prendre une seconde fois par Javert, grâce à son inconséquence et à sa légèreté. L'épisode de l'arrivée de Valjean au couvent du Petit-Picpus lai paraît bouffon, mais le chapitre que consacre Hago aux monastères lui semble d'une répugnante hypocrisie et d'une haute inconvenance. Le romancier est hypocrite en ce qu'il bafoue et exalte tour à tour les ordres religieux afin de se ménager la faveur des catholiques non moins que celle des démocrates; il est inconvenant en ce qu'il nous peint une vieille religieuse libertine, en ce qu'il prête aux saintes femmes qui s'enferment dans le cloître un monstrueux dévergondage d^magination, en ce qu'il parle malproprement des petites filles élevées par ces saintes femmes, en ce qa'il prodigue le blasphème, disant de la croix : « Voilà une potence qai a réussi.» Gette plaisanterie et d'autres mériteraient à Hago qu'on lui criât : « Hue, Goth !»

Nous arrivons au deuxième tome des Vrais Misérables. Avant de continuer son analyse, Mirecourt nous raconte le banquet que l'on offrit au poète, à l'occasion de son roman, banquet qui eut lieu à Bruxelles. Mirecourt parle en termes haineux de la Belgique :

Il y a, là-bas, Monsieur, de l'autre côté de notre frontière Nord-Est, une sorte de verrue politique, une bizarre excroissance européenne, un singulier petit pays, sans nationalité sérieuse, privé de souvenirs et privé de gloire, qui s'agite, se trémousse, fait l'important, sème la zizanie à droite, souffle la discorde à gauche, propage un peu partout la calomnie et l'erreur, donne asile aux coupables de toute espèce, aux démagogues battus, aux caissiers errants, aux victimes du report et des liquidations de Bourse, à tous ceux, enfin, que la police française tarabuste pour une cause ou pour une autre. Ce capharnaûm inqualifiable, c'est la Belgique.

Quel crime la Belgique avait-elle commis pour s'attirer cette colère? Elle avait reçu les centaines de convives désireux d'acclamer l'auteur des Misérables. Il n'en fallait pas plus pour provoquer la rage de Mirecourt, et il s'empresse de nous montrer que la cérémonie n'eut rien de glorieux. Tous les grands noms de la littérature faisaient défaut. Lamartine, George Sand, Alexandre Dumas, Proudhon, Jules Janin, Théophile Gautier, Arsène Houssaye, Paul Meurice manquaient. La crainte de déplaire au pouvoir explique-t-elle ces défections?

Nullement. Les motifs qui éloignèrent les illustres confrères furent de voir l'auteur des Orientales publier, sous le manteau d'une conviction douteuse, un roman de pure spéculation, et leur révolte à constater que Hugo persévère à demeurer en exil quand l'amnistie lui a rouvert les portes de son pays. Hugo a jeté son livre par-dessus la frontière comme un ballot de contrebande au lieu de l'écrire en face de la société dont il veut corriger les vices et en présence de ses concitoyens qu'il a la prétention d'instruire. On n'oublia point cela et on s'abstint de paraître aa banquet.

Mirecourt attaque ensuite le toast à la presse que le grand poète porta en cette occasion. Tout, de ce discours, est pernicieux et faux. La liberté de la, presse est un mal et le romancier ne l'acclame qu'afm de pousser au désordre et de venir en aide aux démagogues. Est-il moins coupable de glorifier Garibaldi et d'attenter avec les sectaires au pouvoir temporel du pape? Non, certes. Hugo n'y manque pas cependant. Il oublie que d'autres écrivains, d'autres penseurs ont donné là-dessus un avis qui ne ressemble nullement au sien, et ces penseurs sont M. Gahen, publiciste Israélite, Guizot et Victor Cousin.

Ces considérations politiques terminées. Mirecourt continue son analyse minutieuse des Misérâbles. Il est beaucoup plus embarrassé, dans cette seconde partie, pour relever des invraisemblances et des inexactitudes. Ses reproches reviennent identiques à ceux qui ont précédé et finissent par

être lassants. Il est toujours question de la mauvaise foi de Victor Hugo, des crimes inventés, des misères et des souffrances de fantaisie qu'il étale, de ses basses flatteries envers le peuple, de sa coupable glorification des principes révolutionnaires, de ses outrages à la religion. Mirecourt sent la fureur l'envahir quand Marins s'écrie : « A bas les Bourbons et ce gros cochon de Louis XVIII » ou quand l'ami de Marins déclare : « Silence, silence devant Jean-Jacques ! Cet homme, je l'admire. Il a renié ses enfants, soit; mais il a adopté le peuple.» De colère en colère, nous terminons l'analyse de la troisième partie des Misérables que suit une critique en règle. Hugo demande à grands cris qu'on instruise le peuple; il réclame la lumière et le progrès. Ne sait-il pas que les préoccupations de la vie laborieuse, à laquelle sont fatalement voués les trois quarts de l'espèce humaine, empêchent et empêcheront toujours le peuple de s'instruire. L'éducation du peuple n'est pas un bien. Elle crée le demi-savoir, plaie sociale dangereuse puisqu'elle provoque des déclassements qui suscitent à leur tour d'absurdes ambitions, fécondes en troubles et en désordres. Qu'y a-t-il de plus déplorable en résultats que le demi-savoir du bourgeois usant de sa myopie intellectuelle pour trancher toutes les questions? Qu'y a-t-il de plus funeste que le demi-savoir de l'ouvrier, engendrant le dégoût du travail, les espérances irréalisables, les désirs insatisfaits? Non, il ne faut pas élever le peuple, le jeter hors de son rang, lui

mentir avec des journaux socialistes et des livres infects comme le Voltaire de campagne ou les élucubrations de George Sand et de Proudhon. Dieu a assigné sa place à chacun et chacun doit la garder. Hugo sait que sa méthode aboutit directement à la révolution, et c'est pour cela qu'il la préconise. Il dit quelque part : « Détruisez la cave Ignorance, vous détruirez la taupe Crime.)) Or, l'instruction n'a jamais rendu un homme vertueux et il suffît de lire Les Misérables quand on veut en être convaincu. Thénardier, un fieffé gredin, a fait des études pour être prêtre; sa femme, cette ogresse, lit des romans ; ses filles, ces gourgandines, ont été en pension; Gavroche n'ignore pas la littérature; les filous de la bande de Patron Minette ne sont pas des illettrés. Les criminels que Hugo met en scène sont sortis de la « cave Ignorance », ils agissent en pleine responsabilité, en connaissance de cause. Dès lors, les revendications du romancier ne signifient plus rien.

Mirecourt juge que son argumentation a triomphé. Il passe à l'analyse de la quatrième partie. Je n'ai pas la prétention d'apprendre que la quatrième partie des Misérables relate les péripéties des amours difficiles de Cosette et de Marins, et les troubles fomentés en vue de renverser le trône de Louis-Philippe. Mirecourt estime que Marins est un jeune niais, impertinent vis-à-vis de son oncle, sot et malotru avec celle qu'il aime. La conduite de Valjean est toujours d'une burlesque invraisemblance, et l'on ne s'explique pas que cet homme

dévoué, ce chrétien pieux, ce consolateur du pauvre, ce dispensateur d'aumônes, cet admirable émule de l'évêque Myriel, se transforme tout à coup, lorsqu'il est question de Gosette, en une espèce de tyran jaloux, qui veut conserver pour lui, pour lui seul, cette fleur de jeunesse et de beauté. Cependant, il y aurait peu d'inconvénients à ce que la platitude du style le disputât à la pauvreté des inventions et aux imperfections des caractères, si cette quatrième partie n'était pas un hymne révolutionnaire, si Victor Hugo n'y prodiguait pas les appels à la guerre sociale. Il énonce les deux lois du socialisme : produire la richesse, et la répartir, de façon que tout citoyen, sans exception, soit propriétaire, parce que « ceux qui ont faim ont droit» et il entame l'histoire des agitations démagogiques sous la Monarchie de Juillet, célébrant le faubourg Saint-Antoine et ses combattants. La Révolution est chantée de toutes les manières. Hugo s'écrie : « La Révolution française est un immense acte de probité.» Il ajoute: «La Révolution française est un geste de Dieu. » Il qualifie de légions sacrées les encyclopédistes du dix-huitième siècle, puis, dans les chapitres qui suivent, il montre des enfants et des étudiants se faisant tuer sur les barricades, et exalte leur conduite. Ces enseignements détestables à la jeunesse, ces paroles de discorde, ces rôles de héros attribués à des gavroches parisiens ne suffisent pas. Les blasphèmes ordinaires s'y ajoutent et les conseils pornographiques. Son grandpère dit à Mari us : « J'ai eu des histoires comme ça,

moi aussi. Plus d'une. Sais-tu ce qu'on fait? On ne se précipite pas dans le tragique; on ne conclut pas au mariage avec M. le maire et avec son écharpe. On est tout bêtement un garçon d'esprit. Glissez, mortels, n'épousez pas.» Victor Hugo est surtout coupable lorsque sa basse ambition l'incite à provoquer des troubles civils. Se produiraient-ils qu'ils ne lui serviraient à rien et ne lui permettraient même pas de jouer ce rôle politique tant convoité. Le poète a jadis écrit : « La démagogie hait les supériorités naturelles et les supériorités sociales. » Il est certain que Hugo est une supériorité naturelle, et comme il tâche, en outre, à devenir une supériorité sociale, il s'attirera la double haine des démagogues qui ne voudront pas de lui, une fois l'émeute achevée. Mirecourt prouve qu'il sait avoir de la mémoire à propos.

Voyons la cinquième et dernière partie des Misérables^ qui est également celle des Vrais Misérables. Valjean monte sur les barricades et emporte Marius blessé, à travers les égouts de Paris. Pourquoi Valjean attend-il que Marius soit blessé, demande Mirecourt, puisqu'il suffisait d'annoncer au jeune homme qu'il épouserait Gosette, et, cette promesse donnée, de l'emmener avec lui? Pourquoi? Mystère et incohérence de Victor Hugo. Continuons. Valjean sauve son ennemi Javert et Javert sauve son ennemi Valjean; ensuite, accablé d'avoir manqué à son rôle de policier, il se jette dans la Seine. Mirecourt jovial nous confie : « J'adore ce monsieur qui se noie, parce qu'en obéissant aux

inspirations de la Providence et aux instincts nobles de l'âme, il ne se trouve pas précisément en règle avec le préfet de police.)) Marins guérit, il épouse Gosette. Le grand-père de Marins et le forçat vertueux sont enchantés. Hugo s'en tiendrat-il à cette conclusion optimiste? Va-t-il prétendre que dans la société corrompue où nous vivons, il puisse y avoir des personnages heureux? Non, ses misérables resteront misérables jusqu'au bout. Valjean éprouvera l'inexplicable besoin de révéler son passé à Marins. Du coup, le jeune homme s'éloigne du fidèle protecteur de sa femrhe, et Valjean meurt victime de sa conscience scrupuleuse. Quelle nécessité y avait-il, s'exclame Mirecourt, à ce que Valjean racontât ses vols, ses condamnations, ses années de bagne, une fois le mariage consommé? Il n'y en avait aucune. Il devait avant tout éviter de rendre le jeune homme malheureux. Ce vieillard est un imbécile. « Je trouve plus poli, ajoute Mirecourt, lorsque je parle sévèrement, de faire tomber mon indignation sur vos personnages. )) On ne peut pas appliquer une épithète malsonnante à quelqu'un avec plus d'élégance. Enfin, tout s'arrange, grâce à Thénardier. Les romans, eussentils dix volumes, se terminent comme les autres. Marins recouvre sa tranquillité. Gosette aura beaucoup d'enfants. Thénardier est riche. Seul, l'ancien forçat disparait, solitaire et vraiment misérable.

Est-on curieux de connaître l'épilogue de cette querelle? Mirecourt fut, à son tour, violemment

attaqué par les journaux du temps. Un ami de Victor Hugo écrivait :

M. Eugène de Mirecourt vient d'être atteint d'aliénation mentale. Les lettres sont dans la consternation. Sa dernière diatribe dans le Figaro contre Victor Hugo ne laisse plus d'espoir. Un cabanon, il y a urgence. On tue bien les chiens enragés !

Un autre renchérissait :

Mais on l'avait cru mort, ce M. Jacquet, dit Eugène de Mirecourt. Un silence plus glacial que la pierre de son tombeau avait accueilli la nouvelle de cette mort. Et voilà que tout d'un coup il reparaît; pourquoi faire? pour insulter de nouveau à cette sublime trinité, Victor Hugo, George Sand, Proudhon, le plus grand poète, le plus grand romancier, le plus grand philosophe des temps modernes. N'est-ce pas une chose hideuse de voir ce monstre, ce gnome, ce vampire, ce pamphlétaire d'outre-tombe cracher sa bave sur ces illustrations?

Un troisième déclarait :

Courtisan du présent, vous insultez la république morte. Vous savez la société timide et vous l'effrayez en agitant devant elle un drapeau rouge imaginaire. Vous vous faites l'agent des égoïstes, des repus et des couards.

Avouons -le, Mirecourt attaqua moins violemment son adversaire.

D'autres pamphlétaires ont pris Les Misérables plus gaiement et montré plus de bonne humeuri

F. Tapon-Fougas a rimé abondamment d'après le livre de Victor Hugo et composé Les Antimisèrables^ petite galerie des misérables, poème héroïcomique (1). Ce Tapon-Fougas était un pamphlétaire de profession. Dans ses comédies, dans ses poèmes, dans ses romans, il attaquait et critiquait sans relâche. La Nouvelle Ménippée et Le Crispin, qu'il rédigea à lui seul, contiennent quantité d'épigrammes et de satires. Il a placé en tête de ses Antimisérahles une virulente préface qu'il intitule « la guerre à l'Hugocratio) où il nous dit qu'il a eu toutes les peines du monde à faire imprimer son livre à cause des manœuvres des hugolâtres et des janinocrates, qui le redoutent et s'efforcent de le déconsidérer par leurs intrigues et leurs calomnies. Cependant il en a triomphé. Depuis deux ans les quinze à vingt mille vers qu'il a publiés « sur le dos de l'ennemi» proclament sa victoire décisive et il espère que le gouvernement de l'empereur assurera à ses pamphlets leur droit à la publicité et à la circulation qui n'a pas été respecté jusqu'alors. Ce qui l'a décidé à reprendre la plume, c'est la parution des Misérables, inepte livre choquant la pudeur publique, l'honneur de la langue, du bon goût et du bon sens français, et accompagné d'une « orgie des plus misérables réclames ».

Il a fallu que nous fussions le témoin de cette cataracte intellectuelle qui a envahi presque électriquement

(1) Bruxelles, chez tous les libraires, 1862.

tous les yeux et tous les esprits, il a fallu que nous lussions de nos yeux, dans le portrait hideux dii Thénardier, ces allusions, aussi mal venues que haineuses, à l'adresse de certains hommes de lettres, classiques plus ou moins compatriotes de l'abbé Delille, pour que nous nous soyons décidé à lever notre hache — ou notre francisque gauloise — sur cette vieille gloire croulante, sur ce piédestal vermoulu, pour faire enfm, si c'est possible, cendre et poussière et du piédestal et de la statue !...

Tapon-Fougas nous laisse prévoir par ces phrases que sa fureur éclatera à chaque vers, et que le ton de son pamphlet sera hargneux. Ses plaisanteries, toutefois, sont assez innocentes. Il appelle l'évêque Myriel, l'évêque Tout-Miel ; Jean Valjean, JeanV'lajean ; Javert, Ghatvert, etc., et sous leur noms travestis les personnages de Victor Hugo tiennent les mêmes propos et accomplissent les mêmes actes que dans Les Misérables. La raillerie de Tapon-Fougas ne consiste pas à changer ou à ridiculiser les faits, mais à montrer leur illogisme ou leur incohérence. Le style du poète l'amuse également. Dès qu'il rencontre une comparaison bizarre, une image baroque, une phrase extraordinaire, Tapon-Fougas s'en empare et l'intercale dans ses vers, estimant qu'elle y brillera de sa seule beauté et il prend soin de nous renvoyer au texte du livre afin de prouver qu'il n'exagère rien. Il relève aussi avec malice les oublis et les erreurs du poète :

Quand Victor Hugo peut rencontrer un enfant, De toute grâce aussitôt l'atiffant,

Il nous le peint avec son cœur de père. Pour cette fois, il nous montre la paire; Ce sont les deux filles de Thénardier Se balançant aux chaînes d'un fardier Où les maintient un mouchoir sous l'aisselle.

On sait que les chaînes du fardier sont énormes et peu propres à former une balançoire. Tapon- Fougas se réjouit.

Les expressions malencontreuses de Hugo sont soigneusement notées. J'aidéjàsignalécelle-ci, àpropos de Fantine : « Mais ses longs cils s'abaissaient discrètement sur ce brouhaha du visage, pour mettre le holà. » Soyez certains que Tapon-Fougas mettra lui aussi le holà. Il trace ce portrait de l'héroïne :

Tout son babil était enchantement.

Sa bouche aux coins voluptueusement

Se relevait si plantureuse et grasse

Qu'elle semblait dire à chacun : Embrasse !

Mais ses longs cils couvraient ce brouhaha

D'une ombre chaste... — Ah ! Ah ! — ah ! Ah ! ah — ah !

— Quoi ! vous riez?... C'est l'auteur qui l'assure...

Fantine était la vierge la plus pure !...

Gomme Gourtat, Tapon-Fougas est indigné de l'irrévérence de Victor Hugo à l'égard de Delille :

L'abbé Delille, académicien,

Un scélérat!... Hugo, ce n'est pas bien!...

Dehlle avait, c'est vrai, le vers classique;

Mais est-ce donc une diagnostique

Qu'en soi l'on porte un germe monstrueux?...

Il n'omet pas non plus de dire, en passant, à

Victor Hugo ce qu'il pense de son œuvre; il lui donne des conseils et rectifie les points défectueux. Lorsque Valjean se dénonce aux magistrats d'Arras afin de sauver Ghampmathieu, l'auteur des Antimisérables déclare :

L'invention me semble malheureuse

Car Jean V'iajean pouvait, sans se livrer,

Son Ghampmathieu bel et bien déhvrer.

Il suffisait d'un avis anonyme

Qui d'une erreur l'eût déclaré victime.

Inutile est cet éclat insensé.

Un autre plaisir du pamphlétaire est de « démonter » Les Misérables. Il en signale toutes les « ficelles », toutes les combinaisons dramatiques, tous les agencements destinés à produire leur effet tôt ou tard, et l'on sent que cela le récrée infiniment. Mais il s'insurge lorsque le poète raille sœur Perpétue. Par contre, le portrait de sœur Simplice provoque son hilarité et il le copie dans ses vers. Lui aussi fait grief à Hugo de ses longs épisodes :

On ne voit point de poème héroïque

Où ne se mêle un récit homérique

D'une bataille au terrible fracas,

D'affreux assauts, de sièges, de combats;

Voilà pourquoi l'auteur taille sa plume

Sur Waterloo pour écrire un volume.

Je n'y vois pas de meilleure raison

Pour exphquer cette démangeaison

De ressaisir cette funèbre page...

— S'il ne l'a fait pour allonger l'ouvrage, —

Ou de l'orgueil écoutant le démon,

S'il n'a voulu faire de Hougoumont

Une réclame à sa chère famille, En découvrant sous roche cette anguille : Que Hougoumont (1) voulait dire, je crois, « Mont de Hugo...» je ne sais trop pourquoi.

Et il ajoute, après avoir exposé la facilité de Victor Hugo à disserter sur des événements étrangers à son sujet :

Je suis surpris qu'avec cette méthode, Pour les auteurs aujourd'hui si commode, Hugo n'ait pas allongé ses rom^ans De deux ou trois... ou six cent mille francs.

De temps en temps, Tapon-Fougas n'hésite pas à lancer une injure à son ennemi. Il l'appelle filou-sophe, du nom que l'auteur des Misérables avait donné à Thénardier, et affirme que ce dernier ressemblait à un « bedeau de la boutique hugolâtre ».

A la fm du sixième chant nous hsons une Petite digression sur les éditeurs et le banquet des Misérables, Tapon-Fougas raconte que l'éditeur Lacroix mit en action Les Misérables et trouva ainsi une somme très importante. Hetzel n'avait offert que 135.000 francs du livre :

... Grâce à la Belgique, Hugo vendit son roman léthargique Plus de deux cent cinquante mille francs A des messieurs de vingt-cinq à trente ans.

Le pamphlet de Tapon-Fougas est l'œuvre d'un

(1) Hugo disait que l'on pouvait changer ce nom en celui d'Hugomont.

homme aigri par des insuccès sans nombre. Il nous avoue avoir dépensé plus de 20.000 francs à faire imprimer des œuvres qui n'intéressèrent personne et il en impute la faute aux romantiques et à leurs menées secrètes. Les Antimisérables sont entre mêlés des confidences peu, intéressantes de ce génie et se terminent ainsi :

Si l'on voulait éplucher chaque page.

Et supprimer de ce fameux ouvrage

Tout pléonasme ou répétition,

Toute réclame à l'érudition,

Toute louange avec art ménagée,

Pour plaire à tous les partis arrangée,

Et pour monter, tous étendards dehors,

Jusques aux cieux... en journaux de tous bords...

Pour faire enfin arriver la pratique

De tout quartier dans la chère boutique.

Je ne sais trop ce qu'il en resterait,

Et si plus d'un volume l'on ferait

Des quatre dont nous avons fait l'histoire

En petits vers... pour notre purgatoire.

Delarue, auteur de Quelques chapitres des Misérables de Victor Hugo traduits en vers burlesques (1) n'est pas bien méchant : Écoutez le début de son Ê pitre au lecteur :

Cher lecteur, qu'en riant j'aborde, Je viens, dans ce modeste exorde, Te supplier très humblement D'accueilhr bénévolement Les vers burlesques et comiques Dont le doyen des romantiques

(1) Rennes, imprimerie Leroy, rue Louis-Philippe, 1866.

M'inspira le plaisant projet Et me fournit le gai sujet.

En lisant ce léger volume, Écrit au courant de la plume, J'aime à penser, ami lecteur, Que tu riras de tout ton cœur, Car, moi-même, rien qu'à l'écrire, Je n'ai pu m'empêcher de rire.

Crois bien pourtant que de l'auteur Je ne suis pas un détracteur :

J'admire les sublimes pages Qu'on voit briller dans ses ouvrages; Mais quand ce génie, aux abois, Sans s'en douter, blesse à la fois Le bon sens, le goût et l'oreille, Pourquoi donc au nouveau Corneille Ne pas oser crier : Holà !

Comme on fit après Attila?

Le « léger volume» de Delarue est un copieux ouvrage qui contient quelques milliers de vers. Je ne puis mieux faire, pour révéler l'aimable entrain de Delarue, que de citer un chapitre de son livre. C'est la rencontre de Mgr Myriel et du conventionnel :

Ce conventionnel solitaire

Vivait reclus dans un repaire,

Une bauge au fond d'un ravin;

On l'appelait le vieux gredin.

Un jour donc, en sortant de table,

Monseigneur dit : Je veux, que diable !

Connaître enfin ce citoyen

Que l'on dit un si grand vaurien;

Comme évêque il faut bien que j'aille

Convertir cette vieille ouaille;

Après tout, disait-il tout bas,

Il ne me dévorera pas;

D'ailleurs, je me suis laissé dire

Qu'il n'existe pas de vampire.

Il s'y dirigeait donc parfois

En se mordant le bout des doigts,

Mais il s'en revenait bien vite,

Sans oser aborder le gîte.

Un jour, pas moins, il s'enhardit

Sur le bruit qui se répandit

Que le scélérat, vers la fauche.

Pourrait bien tourner l'arme à gauche.

Il prit donc en main son bâton.

Mit son pardessus de coton;

Car sa soutane d'ordinaire

Étant décousue au derrière.

Et pleine de trous au devant,

Eût laissé pénétrer le vent.

Arrivant au bout d'une friche,

11 reste sot et tout godiche,

En voyant un vieux paysan

Le chef couvert d'un bonnet blanc,

Le nez au vent et le derrière

Dans un fauteuil à la Voltaire;

Il se réchauffait au soleil

Sans remarquer Monsieur Myrlel,

Qui s'approche d'un air honnête.

L'homme assis détourne la tête,

Et cria aussitôt : Qui va là 1

A cette interjection-là :

— • C'est moi, dit l'évêque; on me nomme Monsieur Bienvenu, mon bonhomme.

— Ah ! vous vous nommez Bienvenu 1 Ce nom ne m'est pas inconnu;

Et lorsque je vous examine.

Je vous trouve assez bonne mine.

Seriez-vous mon évêque? — Un peu,

— Entrez donc alors, sacrebleu !

Prenez là-dedans une chaise, Et dites-moi, ne vous déplaise, Ce que vous venez faire ici?

— Ce que je viens faire? Ah ! voici On m'avait dit qu'un hérétique, Un débris de la république, Allait bientôt tourner de l'œil

P't descendre enfm au cercueil.

Allons, dis-je, à cette nouvelle, Courons où le devoir m'appelle; Au démon il faut l'enlever, Avant qu'il ne vienne à crever.

Mais c'était une coïonnade.

Mon vieux, vous n'êtes pas malade; Et je suis, ma foi, très content.

De vous trouver si bien portant.

— Cela, farceur ! vous plaît à dire, Reprend l'autre en pouffant de rire; Mais dans trois heures, sur ma foi, Je serai défunt, croyez-moi.

Puis il dit, après une pause :

L'idéal est seul quelque chose; L'infini, s'il était fini.

Ce ne serait pas l'infini.

N'étant pas fini, moi j'atteste Qu'il est l'infini. — Malpeste !

Vous argumentez, mon gaillard.

Mieux que feu le grand saint Bernard.

Mais laissons un peu cette thèse, Et fermons la parenthèse.

Vous n'avez pas au moins le tort D'avoir du roi voté la mort.

Ni mis les gens à la lanterne, Dit l'évêque d'un air paterne.

— Ma foi ! j'avouerai franchement Que j'ai tout dém.oli gaîment; J'étais un vrai père Duchêne,

Et du peuple, en brisant la chaîne,

Je jurais Dieu comme un démon, J'étais colère, nom d'un nom 1

— Ah ! quel temps que quatre-vingt-treize I Qu'ont-ils fait du fils de Louis Seize,

De ce pauvre innocent moutard?

— Pour le plaindre, il est un peu tard; Pour moi, le frère de Cartouche Autant que celui-ci me touche;

L'un comme l'autre étaient fort doux; Lequel des deux préférez-vous?

Pour Marat et Fouquier-Tinville, Vous avez Bossuet et Baville; Le Montrevel vaut bien Carrier, Et Maillard va pour Letellier.

Pour un homme octogénaire Et prêt à fermer la paupière, Vous avouerez qu'il défilait Très johment son chapelet; Pendant toute cette tirade, L'évêque est là qui le regarde; On voit que monsieur Bienvenu Voudrait bien n'être pas venu; Il va tirer sa révérence Quand, après un peu de silence, De nouveau le conventionnel Prend à parti monsieur Myriel.

— Mais c'est à vous, cette calèche Qui stationne auprès de la brèche?

En vous voyant ce gros bâton Et cette blouse de coton, Je croyais que (Dieu me pardonne!) Vous veniez demander l'aumône; Vous vous déguisez. Monseigneur, Assez bien, parole d'honneur 1 Vous autres, vous avez berline.

Bonne cave et grasse cuisine; Vous vous régalez de poulets Et vous habitez des palais.

On dit qu'un évêque est un prêtre,

Je ne dis pas; cela peut-être;

Mais vous, qu'êtes-vous donc, mon cher?

— Je suis un misérable ver.

— Comment, un ver dans un carrosse?

Ne me contez donc pas de gausse, Parlez catégoriquement

Ou sinon, fichez-moi le camp.

Votre réponse est incongrue.

C'est m.e prendre pour une grue; Et puis au fait, me direz-vous Ce qui vous amène chez nous?

Vous causez bien, je vous admire.

Mais que demandez-vous, beau sire?

— C'est votre bénédiction Dit l'évêque avec onction.

Cette visite pastorale

Dans la ville fit du scandale; Chacun en murmurait tout haut Et l'évêque était bien penaud; Magloire pleurait, Baptistine Était aussi toute chagrine, En apprenant le résultat De la démarche du prélat.

Mais enfin, qu'allait-il donc faire, Disait-on, dans cette galère?

Était-ce pour voir Lucifer, Emporter une âme en enfer?

On dit qu'une vieille comtesse.

Un jour au sortir de la messe, Ayant rencontré Monseigneur, Lui demanda si Sa Grandeur Prendrait bientôt le bonnet rouge.

Ainsi que son ami du bouge.

— Eh ! mais, dit l'évêque, un chapeau De cette couleur est fort beau.

Vous en vénérez la nuance.

Dans la forme est la différence;

Pour moi, je vous le dis tout net, C'est bonnet blanc et blanc bonnet.

Au sujet de cette prouesse, On le turlupinait sans cesse; Chaque jour on le régalait De quelque malin quolibet, Et derrière lui la marmaille Criait : Fallait pas qu'il y aille.

Avant d'en finir avec les pamphlets qui concernent Les Misérables^ je signalerai une dernière brochure de A. Vémar, Les Misérables pour rire (1), aussi courte que les élucubrations de Tapon-Fougas et de Delarue sont longues. L'auteur a versifié le roman de Hugo et il s'est amusé à écrire sur les rythmes que préférait le poète. Ici non plus, pas d'acerbes critiques, mais seulement de la bonne humeur et une ironie indulgente. Le seul reproche que se permette Vémar dans tout son petit livre, est formulé au commencement du chapitre U Idylle et V Épopée :

C'est en dix-huit cent trente et un (2) Qu'Hugo commence ce volume A dessiner, d'un coup de plume, Un bon roi sur son trente et un.

C'est un étrange peintre, Hugo.

(1) Dentu, libraire-éditeur. Palais-Royal, 13, Galerie d'Orléans, Paris, 1862.

(2) Allusion au vers de Cromwell \

Demain, vingt-cinq juin mil six cent cinquante-sept. Dans la préface dialoguée du Dernier Jour d'un Condamné [Une comédie à propos d'une tragédie), on lit ceci :

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