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LES TRAVAILLEURS DE LA MER. — LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ

Les Travailleurs dans la mer. — Les Travailleurs de l'Amer. — Les Travailleuses de la mer et les Travailleuses de l'amour. — Le Dernier jour d'un Employé.

Les Travailleurs de la mer ont donné lieu à un certain nombre de parodies plus ou moins divertissantes. Ce sont Les Travailleurs dans la mer (1) par Victor Gogo, Les Travailleurs de VAmer (2) par A. Vémar, et enfin Les Travailleuses de la mer elles Travailleuses de V amour (3), opérette en deux actes par Marc Le Prévost, représentée pour la première fois au Théâtre lyrique, à Bruxelles, le 26 juillet

Le pamphlétaire qui signe avec tant d'irrévérence Victor Gogo est de beaucoup le plus amusant

(1) Paris et Bruxelles, chez tous les principaux libraires, 1860.

(2) Cournol, libraire, 20, rue de Seine, 1866.

(3) Bruxelles, en vente chez Royez fils, éditeur, 1867.

des trois. Le roman ayant paru en trois volumes, il divise son travail en trois actes et un prologue, et il s'astreint à suivre Victor Hugo chapitre par chapitre. « Au lever du rideau, dit-il d'abord, la scène représente une grande page blanche, comme il y en a tant dans les publications des princes de la littérature exploitées avec talent. » Nous avons déjà entendu formuler ce reproche, et, reconnaissons-le, il est assez juste. Les livres de Hugo paraissaient en coûteux in-8^ et le texte très largement imprimé ainsi que l'abus des pages blanches pouvaient être incriminés. L'édition attaquée ici est celle de A. Lacroix, Verbœcklioven et G^^. Elle mérite vraiment l'ironique réflexion de l'auteur des Travailleurs dans la mer.

On se souvient du début du roman. Gilliatt se promène sur la route qui longe la mer de Saint- Pierre-Port-au-Valle. L'hiver est très rigoureux à Guernesey. H a neigé. Devant Gilliatt marche Déruchette, jolie jeune fille du pays, et tout à coup, avant de disparaître, elle s'arrête et se fait un jeu d'écrire dans la neige le nom du pêcheur qu'elle a reconnu. Gilliatt voit l'inscription, et le funeste afnour qui le conduira à la mort, naît dans son cœur.

Ce début divertit Victor Gogo. Il explique que la scène décrite se rapproche de celle du prologue du Juif -Errant, puis il se moque des images du poète. Hugo dit en parlant de Gilliatt : « Ses épais souliers de cuir brut, aux semelles garnies de gros clous, laissaient sur la neige une empreinte plus

semblable à une serrure de prison qu'à un pied d'homme ». Le pamphlétaire remarque : « Cette image, gaie comme une porte de geôle, a été imposée à l'auteur par la dure nécessité où il se trouvait de ne pas donner une nouvelle édition des semelles aux sept clous en croix du héros légendaire d'Eugène Sue. » Quand Gilliatt s'éloigne après avoir pensivement regardé les lettres tracées par la jeune fille et l'empreinte de ses petits pieds, le critique est pris d'une nouvelle joie. «Les petits pieds, annonce-t-il, étaient gravés dans son cœur comme sur la neige. » Et il ajoute : « Tous les spectateurs sentaient leurs paupières s'alourdir à ce prologue soporifique. )) N'oublions pas que Les Travailleurs dans la mer veulent être une sorte de pièce de théâtre.

Gilhatt qui, comme il fallait s'y attendre, s'appelle Goliath dans la parodie, habite une maison (( visionnée )>. Victor Hugo nous raconte longuement les naïves superstitions des habitants de Guernesey. Là-bas, une maison visionnée est une maison hantée de fantômes et de revenants. Les spectateurs de Victor Gogo, en écoutant de tels récits, ont le cauchemar et la chair de poule; du moins le parodiste nous l'affirme, et faisant allusion au chapitre où l'auteur de Ruy Blas nous entretient de la mère de Gilliatt, il écrit :

« On raconte dans le pays qu'une femme qui avait avec elle un petit enfant, était venue vers' la fm de la Révolution habiter Guernesey. Elle était Anglaise à

moins qu'elle ne fut Française, )> à moins qu'elle ne fut Turque, Malgache, Cochinchinoise, Zélandaise ou Turkestane.

« Les volcans lancent des pierres et les révolutions des hommes. »

C'était une femme erratique.

A sa brusque apparition, le parterre et les galeries se réveillèrent en sursaut et se frottèrent les yeux.

La méthode employée dans ce pamphlet est, on le voit, fort simple. Elle consiste à citer les phrases de Victor Hugo qui peuvent prêter au ridicule et à les souligner de désobligeantes réflexions personnelles.

Tous les chapitres où Victor Hugo narre l'existence farouche et solitaire de Gilliatt que les habitants redoutent parce qu'ils le croient sorcier, tous ces chapitres, un peu longs à la vérité et assez dénués d'intérêt, sont déclarés soporifiques et passés sous silence. Pareilles longueurs n3 sont pas permises, et de même que Gilliatt était suspect à ses concitoyens parce qu'il péchait beaucoup de poissons, de même aussi on peut soupçonner Victor Hugo de vouloir pêcher à la ligne dans la poche de ses lecteurs par l'intermédiaire de ses éditeurs. Après avoir souri, notre pamphlétaire est pris d'une belle indignation :

Douze lignes par page; 360 pages par volume, dont un tiers blanches comme la neige vierge du nom de Goliath. Prix 6 francs. Nota: on paie avant d'avoir luj

et les trois volumes à la fois. C'est la question d'art qui Texige.

L'œuvre ne peut être découpée; l'intérêt croissant de l'auteur et celui décroissant du livre s'y opposent.

La scène suivante est consacrée à Mess Lethierry, auquel le parodiste inflige une abréviation et qui n'est plus que Mess Thierry. Le personnage du vieux matelot, tel qu'il est dépeint dans Les Travailleurs de la mer paraît grotesque à l'auteur de la brochure et il le bafoue de son mieux, raillant Victor Hugo des énumérations auxquelles il se complaît fréquemment :

Arrive un nouveau personnage : « Mess Thierry, l'homme notable ». C'était un matelot terrrrrrr...ible ! ! ! Il avait beaucoup nav... nav... nav... nav...igué ! ! ! « Il avait été mousse, voilier, gabier, timonier, pilote, patron, contre-maître, maître », sur-maître, quartiermaître, grand-maître, archi-maître, archi-grand-maître, etc.

« Il passait quelquefois toute sa journée dans le risque, dans la vague, dans la grêle, dans le vent », dans la bourrasque, dans la tempête, dans la trombe, dans le tourbillon, dans l'ouragan, dans le tremblement, dans l'éclair, dans le tonnerre, etc., etc.

Et le soir, il rentrait chez lui. N'ayant pas d'Omphale aux pieds de laquelle il pût filer le parfait amour, « il tricotait une paire de bas».

« A soixante ans, il s'aperçut qu'il ne levait plus d'un seul bras l'enclume de Vulcain. Cette enclume pcscil 300 livres. »

A force de « jeter sa vie à l'eau, il fut fait prisonnier

par les rhumatismes. Alors' il passa de l'âge héroïque à Tâge patriarcal».

Il mit des caleçons, des chaussettes et des gilets de flanelle; il se frotta d'eau sédative, de pommade et d'alcool camphrés, et il orna son chef respectable d'un casque à mèche.

« Ce ne fut plus qu'un bonhomme.

« Il était arrivé en même temps aux rhumatismes et à l'aisance...

« Il se dit : jouissons maintenant. »

Quand il avait une attaque de goutte et que la jouissance devenait trop vive, il prenait une dose d'opium pour s'endormir; mais si le remède n'opérait pas, s'il résistait au soporifique, il se chloroformait par la lecture d'un chapitre des Misérables ou, mieux encore, des Traçailleurs de la mer. Ce traitement eàt, assuraitil, infaillible.

Nous le recommandons aux lecteurs.

J'ai cité à dessein une scène (?) de cette pièce fantaisiste pour que l'on juge du procédé du pamphlétaire.

Rappelez-vous que Victor Hugo prête à Mess Lethierry un goût très vif pour les femmes qui ont des mains petites et soignées :

Il était difficile, écrit Hugo, pour les mains des femmes. Dans sa jeunesse, presque enfant encore, étant entre matelot et mousse, il avait entendu la bailli de Suffren s'écrier : Voilà une jolie fille, mais quelles grandes diables de mains rouges/ Un mot d'amiral, en toute matière commande. Au-dessus d'un oracle, il y a une consigne. L'exclamation du bailli de Sufîren avait rendu'Lethierry délicat et exigeant en fait de petites mains blanches.

Il ne s'était point marié à cause de cela, et gardait, après quelques mésaventures, cette aristocratique préférence.

L'occasion est excellente pour faire de l'esprit et railler agréablement. Victor Gogo n'y manque pas. Il narre les passions malheureuses de Mess Lethierry et se déclare écœuré jusqu'à la nausée par les lignes suivantes :

Une autre fois, àTurigny, écrit encore Victor Hugo,une fille lui avait plu. Il songeait aux épousailles quand un habitant lui dit : Je vous fais mon compliment, vous aurez là une bonne bouselière. 11 se fit expliquer l'éloge. A Turigny, on a une mode. On prend de la bouse de vache, on la jette contre les murs. 11 y a une manière de la jeter. Quand elle est sèche elle tombe et Ton se chauffe avec cela. On appelle ces bouses sèches des coipiaux. On n'épouse une fille que si elle est bonne bouselière. Ce talent mit Mess Thierry en fuite.

Fi donc ! Victor Gogo avertit ses lectrices :

Ne fuyez pas pour cela, belles et jeunes lectrices, qui ne possédez pas cet agrément. Comme je vous Tai dit, je me lave les mains de ce morceau littéraire d'un goût exquis, et je rougirais de vous le servir s'il était de moi.

Le chapitre des Travailleurs de la mer intitulé La vieille langue de mer, s'appelle U argot de la mer, et notre censeur le juge ainsi :

Eugène Sue faisait parler l'idiome du bagne à ses personnages; notre auteur met dans la bouche des siens

Targot de la mer, le patois celtique de Giiernesey Cela lui permet de pêcher aux ligjies chez ses lecteurs et de faire escompter celbs-là à ses éditeurs. Tout le dictionnaire bas-breton y passe. (Le public s'amuse de plus en plus négativement en progression décroissante.)

Les pages où Victor Hugo nous dit l'amour de Lethierry pour Diirande et Déruchette, la nièce et le bateau du vieux marin, ne sont pas appréciées plus favorablement. Toute cette prose n'est formée que de « phrases à effet, étiquettes pompeuses sur des sacs vides. « Déruchette qui se nomme Turlurette dans la parodie, est, d'après Victor Hugo, « un être qui a du ciel en lui. C'est une pensée hleue mêlée à votre pensée noire. Vous lui savez gré d'être si léger, si fuyant, si échappant, si peu saisissable et d'avoir la bonté de ne pas être invisible. » Ceci est du galimatias. Ailleurs, nous arrivons à l'incohérence absolue. « H y a quelque chose qui nous ressemble plus que notre visage, c'est notre physionomie; il y a quelque chose qui nous ressemble plus que notre physionomie, c'est notre sourire. » Ayant cité cette phrase, le pamphlétaire déclare : « Nous recommandons ces observations perspicaces à MM. les gendarmes et à tous les Javert, afin qu'ils fassent sourire les gens avant de les arrêter; c'est un excellent moyen pour reconnaître ceux dont ils ont le signalement. » Ailleurs encore, Victor Hugo écrit : « Un vieux gentilhomme émigré qui avait pris racine à Saint-Sampson, disait de Déruchette : « Cette petite fait la filtraiion d

poudre. » Il est impossible de s'expliquer ce que signifie cette expression baroque. « Si jamais je deviens gentilhomme, remarque le critique, quand j'aurai le bonheur de voir une belle personne, je lui ferai maintenant le joli compliment suivant : Madame, vos beaux yeux font la filtration à poudre dans mon cœur; si vous ne disparaissez, prenez garde, je vais faire explosion. La Sainte-Barbe va sauter. Gare la bombe ! » Et le texte de Victor Hugo inspire à l'auteur des Travailleurs dans la mer beaucoup d'autres plaisanteries d'un genre aussi facile.

Du personnage de Rantaine, il ne trouve presque rien à railler. Il se borne à l'appeler Rengaine et le compare à Jean Valjean. « Comme Jean Valjean, il avait une passion malheureuse pour le bien d'autrui. Pour lui, la fm justifiait les moyens. »

Le bateau de Mess Lethierry change aussi de nom. De La Durande^ il devient Durandale. La description de La Durande est beaucoup trop longue. « Je vous passe sa description, qui n'a pas moins de seize pages ; elles ont rapporté au moins 5.000 francs à l'auteur. C'est un joli denier. On pourrait aujourd'hui payer Durandale avec.»

Par habitude, les deux servantes sont baptisées Doucette et Grassette; Clubin, sieur Gredin. Victor Hugo dit de Clubin : « Il avait la crainte du probable tempérée par le possible. » Le pamphlétaire répond : « Après une pareille recommandation, on pouvait tirer la ficelle.» Ensuite, il ajoute:

Sieur Gredin, j'oubliais de le dire, était aqualiqu'^

amphibie et vivipare. Il nageait comme une anguille sous roche, ce qui ne l'empêcha cependant pas de... Mais chut, ménageons l'intérêt aux spectateurs qui ronflent; car il n'y en a pas déjà de trop (d'intérêt). Quant aux badauds, qui lisent ou écoutent les Travailleurs de la Mer, ce sont gens taillables, corvéables, exploitables à merci, et il y en aura, espérons-le, touours de semblables; sans cela, les auteurs illustres à 100.000 fr. le volume et leurs grands éditeurs à 6 fr. rin-8o, mourraient de faim et ce ne serait pas moral.

Décidément les gains du poète et de ses éditeurs obsèdent le parodiste. Il continue :

Sieur Gredin était prophète, il possédait la prescience et la double vue; rien qu'à voir un ouvrage dans la vitrine d'un libx^aire, il devinait ce qu'il y avait dedans. Il était homm3 à vous dire : N'achetez pas les Trdi>ailleurs dans la mer, c'est une flouerie, une affreuse mystification, comma l'indique effrontément le titre. Il n'y a pas plus de travailleurs là-dedans que dans mon œil. Il avait bien dit à Mess Thierry: « Rengaine vous volera. )> Et il avait deviné juste. Il était visionné.

Les amours de Gilliatt et de Déruchette provoquent les sarcasmes du pamphlétaire, cela va sans dire. Il raille le pêcheur rôdant autour de la maison de sa bien-aimée et jouant sur son bug-pipe l'air Bonny-Dundee. Le bug-pipe prend le nom de boutde-pipe. Puis l'auteur des Travailleurs dans la mer attaque le chapitre Les Déniquoiseaiix, trop long à son gré, et se déclare ravi d'arriver enfin au tra-

gique épisode de la rencontre de Glubin et de Rantaine, dans les rochers voisins de Saint-Malo. On l'attendait depuis longtemps, ce tragique épisode, et on n'est pas fâché de le voir naître, car il a déjà fallu lire 330 pages et nous avons seulement appris « que Turlurette a écrit à Goliath, sur la neige, qu'il y a des maisons visionnées, que Mess Thierry est un brave homme, que le sieur Gredin pourrait l'être, et que Rengaine ne l'était pas. » Victor Gogo estime sans doute que l'entrevue des deux hommes est d'un comique irrésistible, puisqu'il se borne à la transcrire, et, en manière de conclusion à son premier acte, il nous rassure :

Mais, diront les lecteurs, et les Trcwailleurs de la mer, où sont-ils? 11 n'en est pas dit un mot.

— Patience, chers, nous avons encore deux actes à vous donner, soyez certains qu'en narrateur fidèle, si nous rencontrons des Trcwailleurs, nous vous en parlerons.

Dans le cas contraire, nous vous inviterons à venir avec nous, nous emprunterons la lanterne de Diogène et nous irons les chercher jusqu'au fond de l'Océan, s'il en est besoin; car on nous les a promis, nous lesavons payés 6 francs le volume, il nous les faut, morts ou vifs.

Encore et toujours le volume à 6 francs !

Au deuxième acte, le voyage de la Durande ou de Durandale nous est conté gaiement. Le pamphlétaire souhgne le mauvais goût des plaisanteries irréligieuses que Hugo prête à certains passagers

du bateau et il décrit le naufrage voulu par Glubin. Cette fois, la prose ne suffît pas; il importe de rimer. On perçoit un craquement. La Durande s'échoue :

Le flot qui la portait recule épouvanté.

Et sans vouloir s'armer d'un courage inutile, Dans le bateau voisin, chacun cherche un asile, Et notre ami Gredin, calme comme un héros, Tenant le gouvernail, reste au milieu des flots.

Lorsque l'équipage a disparu, emporté par la chaloupe du bâtiment, Clubin reste seul et Victor Hugo nous le montre ivre de son crime, joyeux d'avoir réussi le méfait qui lui vaudra la richesse et le bonheur dans la plus complète impunité. L'hypocrite se dévoile. Toutes les comparaisons du poète, ses antithèses nombreuses mettent en joie l'auteur des Travailleurs dans la mer. « Gredin avait toujours été un scélérat prédestiné. Il vivait dans le cuir d'un lauréat de feu M. Monthyon et avait un cœur de Lacenaire, de Borgia, de Cartouche ou de Philippe II. Il avait été le fantôme de saint Vincent de Paul et était le spectre de Latour ou de Poncet. » Gredin « n'ayant pas plus de pudeur que de probité », se déshabille et ne garde que la ceinture de cuir contenant les 75.000 francs. Il plonge, et, selon la remarque naïve de Hugo « comme il tomba de haut, il plongea profondément. » Mais pourquoi plonge-t-il? interrogent les spectateurs. Pour aller chercher les Tra^^ ailleurs dans la mer^ les fameux travailleurs encore introuvables.

Dans la scène suivante, nous voyons Mess Thierry désolé par sa ruine. Gomme dans le roman, il promet que sa nièce épousera celui qui sauvera la machine de la Durande, mais le parodiste lui prête une grotesque attitude. « Le père Thierry voulant sans doute se mettre à la hauteur des circonstances, eut alors un mouvement magnifique. Il arracha violemment son casque à mèche de dessus sa tête, et, le jetant solennellement à terre, il dit dans un élan sublime : « Turlurette épousera celui qui sauvera la machine de Durandale. » Goliath s'en va, l'espoir au cœur et tous les spectateurs sont enchantés de ce départ. Ils verront au moins un travailleur dans la mer, et ne seront pas complètement mystifiés.

L'énumération interminable des gens qui aperçurent Gilhatt s'en allant au mépris des lois de la prudence la plus élémentaire, cette énumération à laquelle Victor Hugo s'est plu dans le chapitre «Beaucoup d'étonnement sur la côte-ouest », est drôlement caricaturée par le parodiste qui appelle la scène : Au clair de la lune :

Ce soir-là, à la tombée de la nuit :

« Un pêcheur,

« Des observateurs,

« Un charretier,

« Un plâtreur,

« Un ramasseur de langoustes,

« Un tavernier,

« Deux amoureux,

« Monsieur Pipelet,

« Un charculier,

« Le gardien solitaire,

« Le sergent du château,

« Les fraudeurs,

« Une vieille pêcheuse,

(( Une jolie pécheresse,

« Un jeune gar-s,

« Avaient cru voir ou vu, aperçu, entendu, remarqué, soupçonné, observé, considéré, admiré, reconnu, entrevu, etc., etc.,

« La Dame blanche,

« La Dame grise,

« La Dame rouge,

« La Dame noire.

« Une ombre, une forme, une chose quelconque, qui devait être une voile, un mât, un bateau, une embarcation, une chaloupe, une barque, un navire, qui glissait, fuyait, disparaissait, allait, filait, courait, etc., etc..

« Où diable peut aller cette barque? disaient-ils tous. »

Où elle va, chers lecteurs? Voici ce grand mystère : Elle va chercher les travailleurs dans la mer.

Le récit de ces apparitions charmantes, les réflexions intéressantes et spirituelles qui les accompagnent, ne forment pas moins de douze pages qui ont procuré vingt-quatre heures d'un profond sommeil à leurs lecteurs.

Il faut les avoir lues pour le savoir et pour le croire.

La bonne humeur du pamphlétaire ne fait qu'augmenter. Victor Hugo imagine le détail de la paire de bas que Mess Lethierry a l'habitude de

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tricoter pour occuper ses loisirs de vieux marin inactif. Déruch(îtte a posé près de lui cette paire rie bns afin de l'obliger à une besogne quelconque qui 1(3 distraira du morne désespoir où il se renferme d(ipuis la perte de la Durande, mais il refuse de s'adonner à son labeur favori. Voici qui semble du dernier grotesque au parodiste. La visite des deux pasteurs, à Mess Lethierry, ne lui paraît pas moins ridicule. Il en fait une charge assez réussie, appelle les personnages Radote et Ézéchiel, et nous déclare que les discours du révérend Radote n'eurent d'autre succès que 'd'endormir Mess Thierry. Pendant qu'il ronflait, Ézéchiel dévorait des yeux la jeune Turlurette.

Quand il s'agit de raconter les exploits de Gilliatt, son arrivée près de la Durande^ suspendue entre les deux piliers des Dunes, ses efforts pour trouver un abri, établir une forge, alléger la carcasse du navire, se procurer une nourriture suffisante et descendre dans le Pansch machine restée intacte, le pamphlétaire se borne à résumer Victor Hugo en trois chapitres, Pathos, Les Cai>ernes merveilleuses et L' Eniharquenient de la machine. Il a soin de choisir les termes les plus grandiloquents, les plus audacieuses comparaisons dont s'est servi Victor Hugo, et il les dénature à plaisir, les juxtapose de façon à les rendre grotesques. Tout ce que l'imagination prodigieuse de l'auteur des Misérables a accumulé là d'inventions surprenantes, de descriptions extraordinaires, d'images violentes, est complètement remanié et défiguré dans la parodie. Hugo

laisse-t-il échapper une naïveté, elle est bien vite relevée, comme vous allez le voir :

La mer est cachottière, hypocrite, trompeuse, secrète; perfide comme Tonde, a dit le grand poète anglais. Le grandissime auteur des Misérables nous révèle, lui, une superbe vérité de La Palisse, en nous annonçant : « qu'il est très rare que le mystère renonce au secret ». Cela est d'autant plus certain que le jouroù celui-là renoncerait au secret, il ne serait plus le mystère.

Goliath le savait, aussi il n'en était pas effrayé, il avançait toujours dans sa barque en disant :

Nous allons voir enfin ce mystère effroyable, Contempler l'inconnu, secret épouvantable.

Dans ces trois chapitres de la parodie, ce sont toujours les mêmes reproches que nous trouvons sous-entendus ou formulés. Hugo abuse de la richesse de sa langue; il accumule à plaisir les adjectifs; il épuise à propos de chaque chose toutes les figures possibles; il s'étend avec complaisance sur des détails qui n'intéressent pas directement le sujet, et, de la sorte, il ralentit la marche du roman. L'auteur se plaint surtout de ne pas voir apparaître les travailleurs de la mer, et il feint de ne pas comprendre que ces travailleurs sont justement GilHatt, Mess Lethierry, Sieur Glubin, Rantaine, et les autres. Aussi, à la fin du deuxième acte, un grand bruit se fait-il dans la salle :

Le public criait :

Les Travailleurs de la mer ! les Travailleurs de la mer \ ou bien notre argent,

Le tapage et les cris firent apparaître le régisseur, qui s'avança sur la scène, en gants et gilet blancs, et en habit noii\

— Mesdames et messieurs, dit-il, les Travailleurs de la mer ne feront leur apparition sur la scène qu'à la fin du troisième acte; veuillez donc prendre un peu patience jusque-là. Vous aurez les Travailleurs qu'on vous a promis, je vous l'assure. Si alors vous n'êtes pas contents on vous rendra votre argent, mais veuillez, s'il vous plaît, attendre la fin de la pièce.

La troisième et dernière partie des Trai^aillears dans la mer est consacrée à la description de la tempête et du combat de Gilliatt avec la pieuvre, au retour du pêcheur qui ramène la machine intacte et au récit de l'héroïque sacrifice de l'amant qui, n'inspirant aucune tendresse à Déruchette, se décide à donner celle-ci au révérend Ebénèzor Gaudray.

De même qu'il avait blâmé Victor Hugo de son manque de modération, dans les précédents chapitres, le pamphlétaire raille les pages consacrées à la tempête, et, fidèle à son procédé, il intercale dans son texte des citations du poète. Hugo dépeint les dangers et la traîtrise des vents. Le parodiste utilise à sa manière les termes employés :

Et cependant « on entendait le chuchotement préalable des ouragans », il y avait quelqu'un derrière l'horizon : les vents, c'est-à-dire 1' « immense canaille de l'ombre ».

— Pourquoi de l'ombre, puisque le vent souffle aussi le jour?

— Nous n'en savons rien, mais cette définition des vents est trop ronflante pour que nous y changions rien.

Ils venaient de « Tincommensurable », ils planaient dans « le recul infini des solitudes », ils ont pour travail « Tenflure éphémère et éternelle du flot », ils combattent par « Técrasement » et se défendent, comme les femmes, par « l'évanouissement », ils sont profanateurs, ils font des affronts à la Providence, « il jettent les arrachements blancs d'écume » contre le ciel, « ils crachent sur Dieu », ce sont des impies, des sacrilèges, des athées, des anarchistes, « les dictateurs du chaos ».

Les vents galopent, courent rapides comme la locomotive ou l'étincelle électrique, sifflent comme d'énormes serpents, mugissent, hurlent, s'enlacent, se tordent lascifs comme des passions, effrénés comme des éléments, ils se roulent en frémissant sur « la vague irascible. La mer est en chaleur ».

Jamais jusqu'alors on n'avait rien vu de pareil, et, depuis, les « ébranlements » causés par les apparitions des Misérables et des Traçailleiirs de la mer ont seuls surpassé l'effroyable tourmente contre laquelle Goliath eut à lutter.

Toute la description de la tempête et du combat de la pieuvre est traitée dans ce goût par le parodiste.

Enfin, nous découvrons les travailleurs de la mer annoncés. Gilliatt vient de pénétrer dans là caverne où il aperçoit le squelette de Clubin :

...Il s'approcha encore davantage du squelette

humain. Ce dernier était poli comme de Tivoire, pas un os ne manquait, tous étaient admirablement ajustés à leur place.

Quels étaient donc les disséqiieurs qui avaient fait ce chef-d'œuvre à'anthropotomie, se disait Goliath?

Une voix sourde comme la conscience de Tabîme lui répondit :

— Ce sont les Travailleurs de la mer.

— Où sont-ils alors?...

Il regarda autour de lui et vit les crabes morts, dont les carapaces vides restaient seules.

Il comprit que c'étaient là les Travailleurs de la mer.

Le retour de Gilliatt, la reconnaissance et l'émotion de Mess Lethierry, le nocturne rendez-vous de Déruchette et du révérend Ebénèzer Gaudray, surpris par Gilliatt, le désespoir et la générosité de celui-ci, toutes ces péripéties n'inspirent guère Victor Gogo. Le troisième acte terminé, il nous ofîre cette conclusion :

A ce moment la toile tomba, la farce des Travailleurs dans la mer était jouée.

Le public mécontent avec raison murmurait et réclamait son argent. M. le régisseur apparut et dit aux spectateurs pour les calmer :

« Messieurs, je vous avais promis les Travailleurs de la mer, vous les avez eus au troisième acte. Il est vrai qu'ils étaient morts, que la pieuvre les avait sucés, qu'il ne restait d'eux que les coquilles. Mais enfin mieux valait encore les carapaces que rien du tout. C'est, du reste, ce qu'il y a de mieux dans la pièce. Mais pour vous être agréable, nous vous offrons une compensation.

les Travailleurs dans la mer, prix fort 1 franc, avec remise à messieurs les libraires. On ne paie qu'en sortant. Nous osons espérer que vous serez satisfaits.»

Sur ce, monsieur le régisseur salua son public.

Nous avons l'avantage d'en faire autant.

A défaut d'autres mérites, A. Vémar, l'auteur des Travailleurs de VAmer^ prouve sa grande facilité à rimer. Citons quelques-unes des strophes du début :

A l'instar de feu Pierrot Qui n'avait pas la moindre plume Lorsqu'il voulut écrire un mot, Ainsi débute ce volume.

Le roman est à Guernesey,

Pays de la morue franche;

C'est aux environs de Jersey,

Deux îles qui sont manche à manche.

C'est de Noël le gai matin (On dit Christmas dans cette île).

Deux êtres sur le blanc chemin S'en allaient d'un air fort tranquille.

Comme il avait neigé bien fort, Mademoiselle Déruchette Sans accomplir un grand effort.

De sa bottine coqu(?tle.

Sur le sol écrivit soudain Un nom à Goliath semblable.

C'est mon nom ou je suis un daim !

Qu'il soit tracé sur neige ou sable,

S'écrie alors le matelot Qui sur la route allait derrière.

Mais je n'}" comprends pas un mot:

Plairais-je à cette bachelière?

A. Vémar parle de Gilliatt :

Gilliatt sait remplir sa panse Qu'il gagna à peu de frais.

La panse n'est pas frégate, C'est pourtant plus qu'un bachot, Et cet heureux matelot L'eut pour prix d'une régate.

Il n'était guère peureux.

On le voyait sur la vague.

Jeter un regard très vague, Il aimait les songes creux.

Il s'asseyait sur la roche Dont le nom même est très dur.

Elle s'appelle Gild' Holm' Ur, Ce nom est pas mal fantoche.

A propos de Mess Lethierry :

Puisque nous sommes le Thierry De cette histoire de côte.

Parlons de Mess Lethierry, Un assez curieux hôte :

Il avait été gabier,

Pilote, timonier, voiher;

Bref, cet homme aujourd'hui maître.

Avait été contre-maître.

Il allait sans paix ni trêve Se promenant sur la grève, Sauvant plus d'un matelot Qui descendait sous le flot;

Très difficile au beau sexe, Il n'avait qu'un seul refrain :

« Les mains rouges, ça me vexe».

Aussi, garda-t-il sa main.

L'inévitable plaisanterie sur le bug-pipe revient de nouveau :

Quant à Gilliatt, hélas !

Il aimait Déruchette.

Et la jeune coquette Ne le lui rendait pas.

Il détestait la pipe, Mais il soufflait toujours Dans un grand bug-pipe, Le chant de ses amours.

Lorsque la Durande a touché le récif, l'équipage s'éloigne dans la chaloupe et Glubin reste seul sur le bâtiment en détresse :

Mais, sur son bateau démâté, Il n'était guère démonté.

La manière dont Gilliatt sauve la machine de la Durande parait étrange à Vémar :

Comment il sauva le navire.

Est étrange, apparemment; Ce tableau donne le délire...

Gilliatt, au retour de son expédition, assiste à la nocturne entrevue de Déruohette et d'Ebénézer Caudray :

Gilliatt n'était pas à la fête.

Qui n'eut à sa place été sot.

Après avoir favorisé l'union de Déruchette avec le pasteur, Gilliatt conduit la jeune femme au bateau qui l'emportera, elle et son mari. Vémar termine sa parodie par ces strophes :

Jusqu'au bateau Gilliatt docile, Les reconduit et leur fait don D'une malle en cuir très utile, Contenant un trousseau fort bon.

Puis à Déruchette, notre homme (Il faut de la morale en tout) Lui dit : jadis pour une pomme Eve au paradis fit un trou.

Pour plus tard me lâcher un non, Il ne fallait pas dans la plaine, Sur la neige écrire mon nom, Gela me fait bien de la peine.

De moi ne soyez pas peureuse; Je ne suis pas un imposteur, . Loin de moi tâchez d'être heureuse, Écoutez bien votre pasteur.

Je suis fatigué mais bien aise, Sur la roche je vais m'asseoir, Grâce au flot, assis sur ma chaise^ Je pourrai bien dormir ce soir.

Gilliatt n'ayant plus d'espérance Trouva le monde trop amer, Mourut, ce fut toute sa chance...

// n'y eut plus rien que la mer.

L'opérette de Marc Le Prévost, Les Travailleuses de la mer et les Travailleuses de Vamour^ a un rapport éloigné avec le roman de Victor Hugo. Voici, en quelques mots, l'intrigue : le pêcheur Goliath et la pêcheuse Perruchette exercent leur métier à Blague-en-Bec, plage très élégante et assidûment fréquentée par les gandins de l'époque et leurs compagnes. Goliath est amoureux d'une jolie Parisienne qui séjourne à Blague-en-Bec. Perruchette, de son côté, adore le vicomte de Vestoncourt. De part et d'autre, les déclarations du pêcheur et de la pêcheuse sont bien accueillies, mais Goliath et Perruchette ne tarderont pas à s'apercevoir qu'ils se trompent en aimant des personnes qui ne sont pas de leur condition, et ils s'épouseront. Le personnage de Cléamput, oncle et tuteur de Perruchette, rappelle assez Mess Lethierry, mais le reste de l'opérette n'a guère de commun avec Les Travailleurs de la mer, que le titre.

Le retentissement causé par Le Dernier jour d'' un Condamné égala celui des Travailleurs de la mer. Le livre fit d'autant plus de bruit que les circonstances servirent beaucoup Victor Hugo. En effet, en 1832, un très vif mouvement d'opinion se produisit dans la presse et à la Chambre des dépntés en faveur de l'abolition de la peine de la mort. Victor Hugo mit à profit les récentes polémiques, et il

écrivit une nouvelle préface pour son roman, qui avait paru, trois années auparavant, en 1829. Dans cette préface, il affirmait que son livre était « la plaidoirie générale et permanente pour tous les accusés présents et à venir». Du coup, Le Dernier jour d'un Condamné^ bénéficiant de l'actualité, souleva maintes discussions. Néanmoins, le roman de Victor Hugo n'a guère inspiré les parodistes et les pamphlétaires, et Le Dernier Jour d'un Employé est à peu près la seule critique que l'on ait adressée à l'auteur des Misérables^ relativement à son ouvrage.

Le Dernier jour d'un Employé (1) n'est pas une parodie et l'auteur nous en prévient tout d'abord. « D'avance même, déclare-t-il, je dirai que mon Dernier jour n'est nullement une parodie burlesque de celui de M. Victor Hugo; car je ne sache rien de plus ennuyeux au monde que ce genre d'ouvrage, à commencer par U Enéide tra^^estie, de Scarron, » Ce n'est pas une parodie, en effet, et nous verrons tout à l'heure ce qui a été emprunté à Victor Hugo, mais je veux d'abord analyser la préface de l'ouvrage. Le poète des Contemplations y est assez malmené. Notre critique remarque malicieusement que le dernier jour du condamné dure six semaines. Au contraire, le dernier jour de l'employé ne dure que vingt-quatre heures, « ce qui est plus naturel ».

(1) Dédié à M. B. de R. et à M. Victor Hugo. (Paris, Lacointe, quai des Augustins, 47; Pigoreau, place Saint-Germain-rAuxerrois ; Poulton, rue Chilpéric, 2 ; et chez tous les marchands de nouveautés; 1829.)

L'ironiste ajoute : « Si je voulais, je pourrais tout d'abord me faire un parti auprès de certaines gens, en me prévalant de mon respect pour les unités de temps et de lieu... Mais ce n'est pas la question, et je renonce à mes avantages.» Un avantage auquel ne renonce pas le romancier anonyme, c'est celui de l'exactitude :

Il est vrai que, ne racontant que ce que j'ai vu, il m'était beaucoup plus facile d'y atteindre, qu'à M. Hugo qui a dû se torturer l'imagination pour se transporter dans un cabanon de Bicêtre; qui a péniblement broyé les plus sombres couleurs pour en faire un effroyable pasticcio de termes d'argot, -de détails techniques, au milieu duquel on ne voit que par intervalles briller quelques lueurs du talent du grand peintre.

L'employé a de nombreuses supériorités sur le condamné. Ce dernier est un misérable qui n'a rien d'intéressant; on ne sympathise pas avec lui; il inspire le dégoût plutôt que la pitié; ses émotions trop répétées nous fatiguent; à force d'être nombreuses, ses souffrances cessent de paraître vraies; bref, « en lisant cet ouvrage, on se croit sur le gril comme Saint-Laurent qu'on retourne d'un côté puis de l'autre; voilà, sans doute, d'où nous vient l'extrême lassitude que nous laisse cette lecture. » Au contraire, l'employé est fort innocent. S'il doit mourir, ce n'est pas sur un échafaud, ce n'est pas en vertu d'un arrêt de la Cour d'assises, mais parce que l'on fait tous les jours des suppressions au nom

de l'économie. Il est vrai que le biographe de l'employé n'a pas le mérite de Victor Hugo :

Je ne suis ni peintre, ni coloriste comme lui, reconnaît-il; mais je serai vrai, et il ne Ta pas été dans son Dernier jour ; car on voit même que, rassemblant avec une force d'imagination toute poétique une profusion de teintes, il les a jetées sur une ébauche; mais qu'il n'a pas vu les choses telles qu'elles sont; qu'il a créé un monde tout imaginaire; en un mot, qu'il n'a pas su se mettre à la place de son héros ; car alors il lui eût prêté quelques-unes de ces inspirations heureuses qui nous l'eussent fait absoudre et crier avec lui : « Grâce ! grâce ! », tandis que nous voyons le supplice dans toute son horreur, tout en restant froid pour celui qu'on va supplicier.

L'écrivain si préoccupé du malheureux sort des employés daigne pourtant reconnaître que le livre de Victor Hugo est un éloquent plaidoyer contre la peine de mort, mais si inutile !... Et pourquoi inutile? Parce qu'il n'arrive pas tous les jours qu'on commette un crime entraînant la peine capitale, tandis que l'on voit, presque quotidiennement, des parents inconscients qui destinent leurs fils à être employés :

Imprudents parents, s'écrie l'auteur du petit livre, apprenez que c'est mettre la corde au cou de ces chers enfants; que tôt ou tard, une suppression, un caprice viendra renverser la chétive existence que vous leur créez dans le monde administratif, et qu'il ne restera plus aux malheureux que la corde ou la rivière. Parents

imprudents ! prenez mon livre et tremblez ! Et si un père, un seul père, averti par une salutaire leçon, s'arrête à l'instant de sacrifier son fils au monstre administratif qui, comme Saturne, dévore ses propres enfants..., je serai content, mon but sera rempli, et je proclamerai mon ouvrage cent fois plus utile que celui de M.Victor Hugo.

L'histoire de l'employé est fort simple. Il vit, sage et paisible, avec ses 1.500 francs de traitement, n'ayant aucune ambition, n'espérant rien d'autre. Un jour, il aperçoit de sa fenêtre une aimable jeune fille qui habite en face de lui. Les deux jeunes gens se plaisent. Ils s'épousent. Un enfant naît bientôt. C'est le bonheur. Hélas ! l'employé comptait sans les intrigues des ministères. Eux aussi, les ministres, ont des enfants, des neveux, une famille à caser :

Chacune de nos excellences arrivant au portefeuille, ou même au simple directoriat, se croit un petit chef de parti ; et ce nouveau Colbert veut faire triompher son système, faire des épurations. Il se met aussitôt à la besogne : il commence par caser ses fils, neveux, parents jusqu'au quinzième degré; s'il n'y a pas de places vacantes, il leur en fera; puis des suppressions sur les petits employés, quitte à en renvoyer aujourd'hui cinquante pour en replacer cent demain... Mais ces derniers, il les choisira dans les gens qui pensent bien : honnêtes gens sur qui on peut compter; qui acceptent une carte d'électeur comme on accepte un billet de spectacle, et vont donner un vote frauduleux comme ils iraient donner des bravos à un vaudeville de circonstance.

L'employé n'avait pas réfléchi non plus à la nécessité des économies que préconisent à la tribune les ministres d'État. Il est vrai que ces messieurs reçoivent des pensions de 12.000 francs pour sernces rendus à la France; il est encore vrai que le chef de division qui, sous l'Empire, avait 10.000 francs, en a reçu 15.000 à la Restauration, et, sous le ministère Villèle, 24.000. Mais ce sont là des faits sans importance. Les petits ne doivent-ils pas souffrir pour les grands?... Et l'employé reçut un jour son ordre de destitution. Que deviendront sa femme et son fils? Après des tortures morales effroyables et un long débat, le malheureux se décide à mourir. Ayant descendu quatre étages, il court vers la Seine. M. Bontemps, honnête fabricant, le rencontre et lui offre une place de commis. Elle est acceptée avec joie et reconnaissance. L'employé, Louise et l'enfant seront de nouveau paisibles et satisfaits. Voici la conclusion de cette histoire :

Aussi dirai-je toujours aux jeunes gens : apprenez un bon état, un bon métier, mais ne vous mettez jamais à la solde du gouvernement. Soyez militaire, servez votre pays, à la bonne heure, c'est un impôt que doit tout citoyen; mais n'en faites jamais votre état : car il arrivera quelque épuration, ou bien vous aurez eu le malheur de tomber entre les mains de quelque colonel sot ou méchant, et vous serez renvoyé ou réformé, ce qui est à peu près la même chose.. Puis, d'ailleurs, par le temps qui court, cet état n'est plus fait pour les petites gens comme nous.

Cette petite leçon donne assez bien l'idée du livre tout entier. Il est amusant parce que l'on y trouve maintes critiques relatives aux mœurs de l'époque, mais, comme l'auteur l'a annoncé et comme on peut s'en rendre compte par l'analyse que j'ai faite, il n'est nullement la parodie du Dernier jour (Tun Condamné,

Ce que le défenseur de l'employé emprunte à Victor Hugo, ce sont ses procédés littéraires, ses personnages, sa façon de peindre les êtres et les choses. Dans les deux livres, les chapitres sont très nombreux et très courts. De même que le condamné a une femme et une fille, l'employé est marié et père. Ces deux personnages passent par les mêmes transes et les mêmes tourments. Les péripéties ont une certaine similitude dans l'un et l'autre ouvrage. Enfin, l'auteur du Dernier jour d'un Employé n'invente guère d'incidents, et, chaque fois qu'il le peut, il imite ou copie Victor Hugo. On en jugera par quelques rapprochements :

Destitué?... Oui, il faut que je m'habitue à prononcer ce mot fatal; il faut que mon organe assoupli se prête à le répéter sur tous les tons : d'un air calme et tranquille je saurai le dire à l'indifférent qui m'interrogera; de l'air du naufragé qui signale un écueil je le dirai au surnuméraire haletant, seul être au monde à qui j'ai pu naguère inspirer de l'envie, et qui, s'il est sage, ne verra dans l'avancement auquel il aspire qu'un pas de plus vers la destitution.

Et Victor Hugo :

Condamné à mort ! Voilà cinq semaines que j'habite

avec cette pensée, toujours seul avec elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids.

L'auteur du Dernier jour d'un Employé reprend :

Je suis destitué ! Ce mot fatal est tombé sur moi comme un plomb. Destitué !... ce mot me retranche du nombre des vivants

Victor Hugo écrit :

Quoi que je fasse, elle est toujours là, cette pensée infernale, comme un spectre de plomb à mes côtés, seule et jalouse, chassant toute distraction, face à face avec moi misérable, et me secouant de ses deux mains de glace...

L'employé se lamente :

Doux et tristes souvenirs, vous me reportez au temps de ma jeunesse ! Ah ! qu'alors la vie me semblait belle ! Jeune athlète, je marchais dans ma force et ma grandeur; avec ardeur je me précipitais dans la carrière. Heureux temps ! où vivre est déjà une jouissance, où chaque instant est un triomphe nouveau...

Écoutons, maintenant, le condamné :

Autrefois, car il me semble qu'il y a plutôt des années que des semaines, j'étais un homme comme un autre homme. Chaque jour, chaque heure, chaque minute avait son idée. Mon esprit, jeune et riche, était plein de fantaisies. Il s^amusait à me dérouler les unes après les autres...

Le condamné nous annonce son intention d'écrire ses mémoires :

Puisque j'ai le moyen d'écrire, pourquoi ne le feraisje pas?... Pourquoi n'essayerais- je pas de me dire à moi-même tout ce que j'éprouve de violent et d'inconnu dans la situation abandonnée où me voilà?...

L'employé éprouve, lui aussi, le besoin d'écrire? et il nous l'annonce assez gaiement :

Et cependant je ne puis voir une de ces belles feuilles de papier-ministre sans me précipiter dessus : il me semble qu'il faut à tout prix que j'y dépose la surabondance de ma vie, et que, d'une plume hardie, j'y trace ces nobles majuscules, ces contours heureux, travaux et plaisirs de ma vie !

On se souvient que le condamné reçoit la visite de sa petite fille, et l'enfant, tandis que son père la tient assise sur ses genoux, joue avec un papier. Ce papier, c'est la sentence de mort que la bonne de l'enfant vient d'acheter. L'auteur du Dernier jour d'un Employé utilise l'incident. Son héros nous dit :

Et vous, mes pauvres enfants, doux gage de notre amour, vous ne connaissez pas encore toute l'étendue de vos maux ! Vos mains innocentes joueront peut-être avec l'arrêt de ma condamnation.

Ces quelques exemples suffisent pour donner une idée du ton de l'ouvrage. A la fin seulement je découvre des attaques directes contre Victor Hugo,

attaques sans importance, comme on va le constater.

Las des efforts qu'il a faits pour dissimuler sa destitution à sa femme, l'employé s'est endormi. Surgit un monstre très ressemblant à Han d'Islande ou à un Djinn, qui se prépare à jouer un vilain tour à notre dormeur. Le monstre, c'est-à-dire le cauchemar en personne, aperçoit un livre sur la table. Le livre, qu'une voisine avide d'émotions a apporté, est Le Dernier jour d'un Condamné. Le cauchemar, aussitôt, bondit de joie, s'empare de l'ouvrage et s'élance sur la poitrine du dormeur. Écoutez la suite :

Le cauchemar enfonce de plus eh plus sa griffe acérée dans le sein du malheureux; il Tenivre de son haleine empoisonnée, puis il fait passer sous ses yeux Le Dernier jour d'un Condamné; il l'ouvre feuille par feuille... et le patient, frappé de ce sommeil magique, dans lequel ses yeux voient sans être ouverts, lit chaque page, que le monstre tourne complaisamment quand il est temps. Bientôt il se voit lui-même à la Cour d'assises : il voit toute la scène, la petite fleur jaune qui sur la jenêtre brille au soleil; bientôt il verra la mer de têtes, les murs, la place pavée de têtes..., il verra le morceau de chandelle qui vient de servir à graisser... En un mot, toute rinfernale fantasmagorie de M. Hugo repasse devant ses yeux...

Trempé de sueur froide, l'employé se réveille, écrit à sa chère Louise son intention d'en finir avec la vie, et « poursuivi par M. Victor Hugo et ses

diaboliques imaginations, descend quatre à quatre les quatre étages». Ces railleries sont bien innocentes, n'est-il pas vrai, et nous avons vu que Victor Hugo eut à supporter des attaques autrement perfides que celles de l'auteur du Dernier jour d'un Employé.

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