LE THÉÂTRE DE VICTOR HUGO LES CRITIQUES ET LES PARODIES
Nous avons vu, dans les précédents chapitres de cette étude, quelques-unes des critiques que l'on adressait à Victor Hugo à propos de son théâtre. Un jour, les dramaturges du palais Mazarin, leurs amis et leurs alliés, exaspérés des succès persistants du poète à la scène, s'avisèrent que Ponsard pourrait bien, lui aussi, être assez génial pour devenir chef d'école. On créa V École du bon sens et l'auteur de Lucrèce et d'Agnès de Mèranie^ sages tragédies timidement versifiées et calquées sur les bons vieux modèles, avec une application d'écolier, fut nommé grand-maître de cette nouvelle coterie. Hugo nous a laissé son sentiment de Lucrèce dans une petite conversation qui eut lieu entre M. Viennet, chaud partisan de Ponsard, et lui. Il nous la rapporte dans Choses vues :
Au cours des représentations de la Lucrèce de M. Ponsard, j'eus avec M. Viennet, en pleine Académie, le dialogue que voici :
M. Viennet. — Avez-vous lu la Lucrèce qu'on joue à rOdéon?
Moi. — Non.
M. ViENNET. — C'est très bien.
Moi. — Vraiment, c'est bien?
M. ViENNET. — C'est plus que bien, c'est beau.
Moi. — Vraiment, c'est beau ?
M. ViENNET. — C'est plus que beau, c'est magnifique.
Moi. — Vraiment, là, magnifique?
M. ViENNET. — Oh ! magnifique !
Moi. — Voyons, cela vaut-il Zaire'>
M. ViENNET. — Oh ! non ! oh ! comme vous y allez ! Diable ! Zaïre. Non, cela ne vaut pas Zaïre.
Moi. — C'est que c'est bien mauvais, Zaïre.
Viennet n'était pas le seul admirateur de Ponsard et l'on organisa un mouvement considérable autour de l'École du bon sens et de son représentant. Rien ne saurait prouver davantage l'importance dont Ponsard fut investi que la brochure que j'ai sous les yeux. Elle est signée d'Alexandre Dufaï et intitulée : Agnès de Méranie et les drames de M. Hugo étudiés et comparés (1). Ne croyez pas qu'il s'agisse d'un examen superficiel et que l'auteur se contente d'analyser rapidement la détestable tragédie du chef de l'École du bon sens. La critique à' Agnès et les louanges superlatives adressées à Ponsard aux dépens de Victor Hugo ne réclament pas moins de quatre-vingt-quatre grandes pages d'un texte serré.
(1) Chez Fume et C*^, rue Saint-André-des-Arts, 55. Chez Paul Musgana, Galeries de l'Odéon, 12. Paris, 1847.
Et d'abord Alexandre Dufaï s'empresse de remarquer, dans son avant-propos, que, s'il existe une école du bon sens, il existe également une école du non sens. L'écrivain qui a signé tant de livres baroques, Victor Hugo, en est le chef glorieux et incontesté. Quant à M. Ponsard il ne saurait prétendre qu'il a fondé à lui tout seul l'école du bon sens, « car il serait absurde de dire que, pendant vingt ans, la France ait déraisonné de concert avec M. Hugo, et qu'il ait fallu le miraculeux retour d'une tragédie en cinq actes pour lui rendre le bon sens qu'il lui avait fait perdre.» M. Ponsard s'est contenté d'écrire deux chefs-d'œuvre qui font participer la tragédie française à une restauration pacifique et légale « en ne la modifiant que comme s'est modifié l'esprit même de notre société.» Agnès est encore supérieure à Lucrèce. D'éminents critiques, MM. Rolle, Old Nick, Génin, Merle, Albert Aubert, Théodore Anne, l'ont reconnu. D'où vient alors qu'^ Agnès n'ait eu aucun succès? Alexandre Dufaï ne se l'explique pas, mais il va nous prouver, en analysant la pièce et en la comparant aux drames de M. Hugo, qu'elle était digne d'en obtenir. Ce petit exercice agrée pleinement à notre critique, et il nous en avertit. Confrontant M. Hugo et M. Ponsard, l'école du bon sens et celle du non-sens, il pourra passer du grave au doux et du sévère au plaisant. H admonestera M. Ponsard et ne décernera que des éloges à Victor Hugo. Le premier, en effet, sait écouter la vérité et en profiter, tandis que le second refuse de se rendre à
qui le prévient des sottises qu'il a commises. Ce serait un travail très inutile et tout à fait ennuyeux que de suivre Alexandre Dufaï dans son abondante dissertation sur Agnès de Méranie. Je me bornerai à relever les passages où il a attaqué Victor Hugo avec une particulière violence et nous pourrons, du reste, constater que ses critiques ne sont pas toujours mal fondées. Il est seulement fâcheux qu'elles servent à exalter un poète tel que Ponsard. Écoutons les mérites de ce dernier :
Il nous a délivrés tout ensemble et de cette multitude de comparses dont le costumier seul pouvait avoir à s*applaadir, et du spectacle de ces monstruosités physiques et morales qui avait élevé le Théâtre-Français immédiatement au-dessus de ces tréteaux, où Ton admire curieusement des enfants à deux têtes et des serpents apprivoisés.
Un autre mérite de Ponsard, selon Alexandre Dufaï, c'est d'avoir cherché à traduire l'esprit de l'histoire, à rendre le caractère général de son héros, au lieu de s'embarrasser de détails oiseux, et l'auteur ajoute ces phrases destinées à Victor Hugo :
Défions-nous de ces auteurs qui nous promettent fastueusement de nous rendre trait pour trait ces figures évanouies dont tant de nuances échappent même au plus habile historien. S'ils en parlent si haut, c'est qu'ils ne savent ce qu'ils disent ; c'est qu'ils prennent la superficie pour le fond, l'habit pour l'homme, les singularités anecdotiques pour l'histoire. A cela près,
ils sont, du reste, aussi vrais que possible. Sur leur théâtre, le roi François I^f, qui s'amuse ce jour-là, s'en va sans vergogne, en présence du parterre, où Régnier menait les Muses selon Boileau, ou bien encore le bon roi Louis XIII nous exprime avec tant de vérité son ennui que tout le public le partage.
Alexandre Dufaï reproche à l'héroïne de Ponsard de n'être pas assez chrétienne, et il dit :
Agnès n'a rien de commun avec ces héroïnes chrétiennes qu'on a fait monter, depuis tantôt quinze ans, sur notre théâtre. Elle n'a pas la grandeur d'âme d'une Silva, de cette Dona Sol qui, tout en buvant avec délices sa part de l'inévitable poison, a grand soin d'en réserver à son mari tout autant qu'il lui en faut pour qu'il s'empoisonne de compagnie. Évidemment, c'est bien là le fait d'une épouse chrétienne, comme elle le remarque elle-même, quoi qu'on ne puisse s'y méprendre, en remettant à Hernani la fiole à demi-pleine :
... Tu ne m'aurais pas ainsi laissé la mienne (sa part). Toi !... tu n'as pas le cœur d'une épouse chrétienne.
Philippe Auguste et Agnès de Méranie, les deux héros principaux de Ponsard, sont remarquables par la noblesse et la constance de leurs sentiments, par leur dignité et leur simplicité. Ils ont une belle unité de caractère. Ceci, il est vrai, ne plaît pas à « certaines gens », et ces gens-là ce sont les romantiques :
S'il faut les en croire, eux et leurs préfaces, il n'y a de caractère qui soit un que celui qui est double, d'homme
conséquent que celui qui fait d'un côté tout le contraire de ce qu'il fait de Tautre. Chez eux le beau et le bon ne marchent jamais qu'en compagnie ou plutôt sous le patronage du laid et du mauvais : car, comme le laid, comme le mauvais a été jusqu'ici méconnu et même exclu, par d'étroits systèmes, ils ont travaillé surtout et ils ont glorieusement réussi à lui rendre dans leurs œuvres une part qui ne lui laisse plus rien à désirer. Que parlons-nous d'Agnès et de la simplicité de ses bourgeoises vertus? M^^ Lucrèce Borgia, à la bonne heure ! C'est là une création aussi vraie qu'édifiante, une mère qui adore d'autant plus son fils qu'il est le fruit d'un inceste, une bonne femme qui empoisonne bien parce qu'elle aime bien. Je ne connais qu'un personnage qui puisse lutter avec elle de vérité et de moralité, c'est Marion de Lorme, cette Marion si hardie dans ses allures qu'elle se prostitue sur la scène autant que faire se peut, et si chaste cependant que, depuis qu'elle a un amant de cœur, elle a retrouvé son pucelage :
Et l'amour m'a refait une virginité.
Le vers que cite Dufaï fit scandale et provoqua de bruyantes réclamations au parterre. Charles Nodier et Théophile Gautier le racontent.
Il y a, dans Agnès, une assez belle scène, où le légat du pape expose à Philippe Auguste combien il importe au bonheur de la chrétienté que le roi de France et le chef de l'ÉgUse soient unis et s'entr'aident. Le moine développe ses idées en un puissant monologue. On accusa Ponsard, non sans raison, de s'être souvenu du fameux parallèle entre le pape et l'empereur, qui est l'un des plus beaux
passages du quatrième acte d^Hernani. Cette accusation révolte et enchante à la fois Alexandre Dufaï, qui ne manque pas d'arguments pour, démontrer l'innocence de Ponsard et son immense supériorité :
Heureusement pour M. Ponsard, il n'y a aucun rapport entre son morceau et celui qu'on exalte sur nouveaux frais avec un enthousiasme que je partage du reste, ce beau monologue de cent soixante à cent quatre-vingts vers au plus, déclamés par Don Carlos dans un moment où il a tout ensemble une vaste conspiration à déjouer et la couronne de Tempire à disputer contre de nombreux et redoutables prétendants.
N'admirez-vous pas l'à-propos?
Alexandre Dufaï examine le monologue d^Hernani et en dénombre les beautés. Je transcris ses notes :
Gharlemagne, pardon ! — Ces voûtes sohtaires
Ne devraient répéter que paroles austères;
Tu t'indignes sans doute à ce bourdonnement (1),
Que nos ambitions font sur ton monument.
— Gharlemagne est ici 1 — Gomment, sépulcre sombre,
Peux-tu sans éclater contenir si grande ombre I
Es-tu bien là, géant d'un monde créateur,
Et t'y peux-tu coucher de toute ta hauteur (2)?
(1) S'indigner à, solécisme que je blâmerais fort, si j'avais affaire à un pédant qui se piquât d'écrire purement et correctement. Mais ici, ne l'oublions pas, c'est à la cavalière.
(2) Je ne sais si l'harmonie et le grandiose de l'image de ce second vers, se coucher de toute sa hauteur, ne le cèdent pas encore à la beauté de cette inversion du premier, géant d'un monde créateur, qui
Ah ! c'est un beau spectacle à ravir la pensée Que l'Europe ainsi faite et comme il l'a laissée (1). Un édifice, avec deux hommes au sommet, Deux chefs élus auxquels tout roi né se soumet (2)-. Presque tous les États, duchés, fiefs militaires, Royaumes, marquisats, tous sont héréditaires; Mais le peuple a parfois son pape ou son César. Tout marche, et le hasard corrige le hasard. De là vient l'équihbre, et toujours l'ordre éclate. Électeurs de drap d'or, cardinaux d'écarlate. Double sénat sacré dont la terre s'émeut. Ne sont là qu'en parade, et Dieu veut ce qu'il veut.
Arrêtons-nous un moment, de grâce : Tadmiration me fait tomber le livre des mains. Un géant créateur d'un
est mis là pour géant créateur (Vun monde^ comme on le voit par les deux vers qui suivent :
Ah c'est' un beau spectacle à ravir la pensée Que VEurope ainsi faite^ etc.
Du reste, géant créateur d'un monde, géant d'un monde créateur, dans un sens ou dans l'autre, cela n'en est pas moins beau. Toutes les fois qu'il parle de géants, nul n'égale M. Hugo, qui, géant lui-même, a connu et visité familièrement les géants de tous les temps et de tous les lieux, qui, hier encore, écrivait de si belles pages sur les hécatonchives de la Thessalie et sur le Prométhée d'Eschyle dont il venait de nous donner, dans Les Burgraves, une traduction en haut allemand, fort estimée des connaisseurs.
(1) VEurope ainsi faite et comme il Va laissée. Depuis lors elle avait bien cependant subi quelques modifications. Si Charlemagne eût revu au seizième siècle cette Europe dont vous le faites le père, l'eût-il reconnue de suite, ou n'aurait-il pas pu croire, durant quelques moments au moins, qu'on la lui avait changée en nourrice?
(2) Roi né pour un hojnme né roi, roi en naissant, heureuse ellipse et qui flatte agréablement l'oreille. On dit fort bien, du reste, un drame mort-né, un roman mort-né, etc.
monde, qui en est un édifice orné à son sommet de deux hommes auxquels tous les rois nés se soumettent, parce qu'ils les ont élus, non pas pour eux, mais pour le peuple qui a parfois son pape ou son César ; d'où il suit (comprenez bien mon raisonnement, je vous prie), d'où il suit que tout marche, car (soyez attentifs, s'il vous plaît) le hasard corrigeant le hasard qui fait venir V équilibre fait éclater l'ordre, et les électeurs de drap d'or et les cardinaux d'écarlate n'étant là qu'en parade, il est clair que Dieu veut ce qu'il veut ou, ce qui revient absolument au même, que votre fille est muette.
Alexandre Dufaï est injuste et cruellement acerbe, mais aussi pourquoi s'est-on permis d'insinuer que le grand Ponsard avait pu imiter le petit Victor Hugo? Ponsard n'écrit pas dans ce style pitoyable. Il aurait honte de signer des vers de ce genre. Sans doute, il faut reconnaître qu'entre le parallèle que fait le Gharles-Quint de V. Hugo du pape et de l'empereur, et le discours du légat de Ponsard sur les droits de la couronne de France et de la tiare, il y a bien quelque rapport, au moins par le fond des idées, mais le personnage de Ponsard s'exprime d'une façon incomparablement plus noble et plus belle :
Quand le pape est d'accord avec le roi de France,
La chrétienté qui suit marche avec assurance.
Le pape est en avant; il a pour son soutien
Son fils aîné, le roi de France très chrétien.
A ses nouveaux destins initiant le monde,
L'un est l'esprit qui veut, l'autre est le bras qui fonde;
Et tous deux, alliant leur double majesté,
Reçoivent l'un et l'autre autant qu'ils ont prêté.
Victor Hugo s'était contenté de dire, pauvrement :
Le pape et l'empereur sont tout. Rien n'est sur terre Que pour eux et par eux. Un suprême mystère Vit en eux; et le ciel, dont ils ont tous les droits, Leur fait un grand festin des peuples et des rois, Et les tient sous sa nue, où son tonnerre gronde, Seuls, assis à la table où Dieu leur sert le monde. Tête à tête ils sont là, réglant et retranchant. Arrangeant l'univers comme un faucheur son champ. Tout se passe entre eux deux.
Les romantiques ont encore tourné en ridicule les confidents de Ponsard, et Dufaï s'en étonne. Il dit avoir assisté à Lucrèce Borgia^ que la Porte- Saint-Martin vient de reprendre, et, justement, dans Lucrèce Borgia, les confidents jouent des rôles de grande importance. Lucrèce ne marche qu'escortée de Gubetto et le duc Alphonse d'Esté est toujours accompagné de Rustighello. Gennaro a auprès de lui son frère d'armes, son ami dévoué Maffîo. Le reproche des romantiques est donc très mal fondé et ils sont absurdes quand ils émettent la prétention de ne pas se servir des moyens classiques. Si génial que l'on soit, on ne saurait être absolument original. Croire que l'on est capable de tout renouveler prouve un petit esprit et une intelligence m.édiocre. Hugo et ses disciples peuvent néanmoins revendiquer plusieurs choses et celles-ci leur appartiennent vraiment. Ds ont un style bouffi de métaphores, vide de sentiments et d'idées, constamment prétentieux et dont nul ne se sert,
excepté eux. Au théâtre, ils partagent, avec le costumier et le décorateur, le mérite d'avoir étalé sur la scène « la plus riche collection d'habits, d'ameublements et de décors où brille partout la couleur locale» et qui composent même la seule partie historique de leurs drames, en sorte qu'il vaudrait mieux les voir sans les entendre. Hugo a également la spécialité des récits, des descriptions, des discours et des monologues, qui occupent une place considérable dans ses pièces, quoiqu'il prétende « arracher notre théâtre aux langueurs d'une tragédie où tout se passait encom^ersations)). Alexandre Dufaï a eu cette rare patience de relever tous les monologues de Hugo et d'en compter les vers. H nous donne ce curieux document en l'accompagnant de réflexions plus ou moins spirituelles que J'épargne à mes lecteurs. Dans Hernani (acte I, se. 4), monologue de don Carlos : 34 vers; monologue de Charles-Quint devant le tombeau de Charlemagne (acte IV, se. 11) : 188 vers. Un nouveau monologue de Charles-Quint (acte IV, se. 5) : 20 vers. Dans Marion Delorme (acte III, se. 4 et se. 10), deux monologues de Lafîemas : 26 vers. Dans Le Roi s'amuse (acte III, se. 2), premier monologue de Triboulet : 72 vers ; second monologue de Triboulet (acte V, se. 1) : 34 vers; à la 3^ scène du V^ acte, troisième monologue de Triboulet : 80 vers. Dans Lucrèce Borgia (acte I, partie I, se. 4), monologue de Gubetto : 6 vers; second monologue de Gubetto (acte I, partie II, se. 3) : 23 vers. Dans Marie Tudor (journ. I, se. 5), monologue de
LES PAMPHLETS CONTBË VICtOR HUGO 291
V Homme ; 8 vers ; monologue de Gilbert (1) (journ. I, se. 8) : 26 vers. Dans Angelo (journ. III, part. I, se. 2), monologue de la Tisbe : 27 vers. Dans Ruy Blas^ monologue de la reine : 54 vers ; premier monologue de Ruy-Blas (acte III, se. 4) : 36 vers; second monologue de Ruy Blas (act. IV, se. 1) : 71 vers; monologue de Don César (act. IV, se. 2): 92 vers; troisième monologue de Ruy Blas (acte V, se. 1) : 46 vers. Dans Les Burgraçes trois monologues, l'un de Guanhumara (part. I, se. 1) et les deux autres du vieux Job et du vieux Barberousse (2); en tout : 199 vers. Ces différents monologues additionnés donnent un total de mille quatorze vers pour huit drames quand les neuf tragé-
(1) Voici un échantillon de la manière joyeuse dont Alexandre Dufaï annonce les monologues de Hugo : « Monologue de Gilbert, qui, venant de découvrir que Fabiani le fait cocu, s'écrie judicieusement: « Oh 1 Dieu! Voilà en une heure plus de choses terribles sur moi que ma tête n'en peut porter. » Aussi est-il fort naturel qu'il n'ait plus qu'une idée, la vengeance. « Oh ! me venger de ce lord Chambrassil (Fabiani) ! Oh! cela m'est égal de mourir, mais je voudrais être vengé !... je donnerais mon sang pour la vengeance ! Qui veut me venger de lord Chambrassil et prendre ma vie pour payement? d II en est là lorsqu'un ennemi de Fabiani arrive tout à point pour lui dire : Venge-toi et tu me vengeras ; et bientôt Marie Tudor, que Fabiani a trompée pour la maîtresse de (Ailbert, lui dira aussi : Venge-toi, venge-le, venge-moi, et nous nous vengerons. Amener tant d'effets et de si variés par un monologue de vingt-six vers, quel homme ! »
(2) Dans ce monologue, Frédéric Barberousse se demande :
« Comment on finira la flèche de Strasbourg? »
Dufaï fait remarquer ceci : l'action des Burgraves se passe vingt
ans après la mort de Barberousse, qui mourut en 1120. Nous
sommes donc en 1140 et la question de l'empereur est absurde,
puisque le corps du bâtiment ne fut achevé qu'en 1273. C'est
dies de Racine n'en contiennent pas quatre cents. Ceci ne démontre pas qu'il y ait plus d'action dans le théâtre de Racine que dans celui de Victor Hugo, mais permet au moins de le préjuger. Et l'abondance des dissertations égale, si elle ne la dépasse pas, celle des monologues. Il suffît, pour s'en convaincre, de lire la mercuriale du vieux Ruy Gomès dans Hernani^ la mercuriale de Saint-Vallier dans Le Roi s'amuse^ la dissertation d'Angelo sur la férocité du Conseil des Dix, le discours de Ruy Blas sur l'état politique de l'Espagne et de l'Europe sous le règne de Charles II, etc.
Alexandre Dufaï conclut victorieusement que Victor Hugo n'a pas réussi davantage à éviter les monologues qu'à se passer de confidents, et il ne peut donc pas se targuer de cette supériorité sur Ponsard. On doit, affirme Dufaï, se ranger à côté de ce dernier. Il représente la logique, la saine tradition, la véritalDle langue française que tous les manifestes et toutes les œuvres des romantiques n'ont pas réussi à détruire. Ponsard fait partie de ces grands écrivains tels que Béranger, Chateaubriand, Cousin, Lamartine, George Sand, Augustin Thierry, Mérimée, qui n'ont pas voulu sacrifier aux réformes dangereuses et aux innovations d'un goût fâcheux préconisées par Hugo et son école.
alors qu'on se proposa de le surmonter des tours ou flèches, dont Erwin de Steinbach donna les plans en 1277, et dont il commença Texécution, qui fut continuée, après lui, par son fils Jean, sa fille Sabine, et Jean Hultze de Cologne. La tour du nord ne fut terminée qu'en 1434.
L'auteur des Misérables n'est arrivé à rien ni dans le domaine poétique, ni au théâtre. On continue à parler le vieux français d'avant Hernani et les Ballades.
Quelle est donc, se demande Dufaï, cette langue nouvelle que répudient également et la science et la polémique, l'éloquence parlementaire, académique et judiciaire, et dont l'élite des poètes et des romanciers, les philosophes, les historiens et les critiques ne tiennent aucun compte?
Au théâtre même, et du temps où les sans-culottes barbus et chevelus du romantisme y massacraient, iinguibus et piignis, quiconque leur paraissait suspect d'entretenir des relations avec Corneille, Racine et autres ci-devant, en ce temps-là, dis-je, le Robespierre du théâtre n'y a pourtant guillotiné personne. Après comme avant son terrible avènement, Casimir Delavigne. Scribe et leurs brillants et spirituels émules y gardèrent leurs places et ne cessèrent point d'obtenir des succès qui coûtaient moins et rapportaient plus que les siens.
Ayant compris qu'il était impossible de rompre avec le passé, Ponsard a suivi l'exemple des maîtres et il a écrit deux très nobles tragédies dignes d'être comparées aux chefs-d'œuvre de Corneille et de Racine. C'est une gloire qui vaut bien les petits succès des romantiques.
A vrai dire, il y a, dans Agnès, des fautes de goût, de mauvais vers qui rappellent parfois les fautes et les vers de Hugo, et Ponsard n'a pas su, comme le maître, user abondamment des traits d'union
qui sont presque toujours des traits de génie, mais, telle qu'elle est, sa pièce mérite le respect des lettrés et l'attention de la foule. Elle a échoué une première fois. On la reprendra et ses prochains triomphes n'en auront que plus de vivacité, malgré la guerre déloyale de Victor Hugo. Celui-ci ne s'estil pas avisé de demander que, durant le printemps et l'été de 1847, sa Marion de Lorme, son Angelo et ses Burgraves parussent successivement à la scène? Ils y paraîtront, puisque le traité est signé, et le public fatigué ne manquera pas de revenir à l'École du bon sens, à Agnès de Méranie.
Cette prédiction faite, Alexandre Dufaï termine par une charge à fond contre le théâtre de Hugo son vaste pamphlet. H reproche son immoralité au poète. Toutes ses héroïnes sont des courtisanes, des filles séduites, des femmes adultères ou iïicestueuses :
11 n'en est pas une qui ne suive sa fantaisie, pas une chez laquelle on retrouve quelque chose de cette lutte entre la passion et le devoir, de ce sacrifice de Tune à l'autre, qui donne tant de dignité et de délicatesse aux sentiments et aux expressions de ces généreuses filles du génie de Corneille et de Racine, qui sont le charme et l'admiration de tous les âges. Et pourtant ni Racine ni Corneille ne se sont crus des apôtres; aucun d'eux n'a dit que « le poète a chai^ge d'âme », et ne l'eût dit, lors même que le temps où ils vivaient l'eût toléré, parce qu'il avaient trop de sens moral pour s'imaginer qu'il y ait rien de commun entre le ministère d'un homme de Dieu, et les œu\Tes d'un poète qui n'ont de sanction que son talent que chacun discute et a le droit de discuter.
Dufaï ajoute plus loin :
Si les pièces de M. Hugo ne sont pas belles, c'est que, bien loin d'être bonnes, elles sont essentiellement mauvaises; c'est qu'en manquant à cette première des règles de l'art, qui le consacre à la glorification de la vertu et de la beauté, elles manquent, par là même, à toutes les autres qui n'en sont que la conséquence. Jamais les écrivains et les artistes d'aucun pays ne l'ont entendu autrement, à commencer, si l'on veut, par Shakespeare, ce Shakespeare dont ils ont tant parlé qu'ils ont fini par persuader à quelques-uns qu'ils l'avaient compris. Mais si cela était, auraient-ils si mal suivi son exemple? Jamais Shakespeare, ne leur en déplaise, n'a entrepris de rechercher et d'exposer sur la scène, pour la plus grande gloire du vice et de la laideur, ce qu'il y a de bon dans l'un et de beau dans l'autre. Aucun de ses personnages ne ressemble en rien à ces monstres qu'a enfantés l'imagination de M. Hugo, au mépris de tout ce qu'il y a de plus essentiel dans les convenances de bon goût, et ce qui importe bien autrement, dans les lois de la morale, qu'il a si souvent, si effrontément violées, que, s'il ne l'eût fait dans les meilleures intentions du monde.
Avec une innocence à nulle autre pareille,
sa plume mériterait, certes, d'être publiquement flétrie, pour avoir attenté à ce que les sentiments de l'amour, de la religion et de la famille ont de plus pur, de plus respectable et de plus sacré.
Là-dessus, Dufaï nous démontre la profonde corruption des drames de Victor Hugo en général
et de Lucrèce Borgia en particulier. N'est-ce pas une amère dérision que l'auteur des Orientales ait écrit : « Il ne faut pas que la multitude sorte du théâtre sans emporter avec elle quelque moralité austère et profonde. » On ne saurait rien emporter de tel de ses pièces qui conviennent à « un parterre de galériens, de prostituées, de bouffons, de laquais et de vieux imbéciles». Non content d'insulter à la morale, Hugo veut faire du théâtre une chaire et une tribune, y prêcher des sermons et y prononcer des harangues. Là n'est pas la vraie comédie dont Molière disait qu'elle se propose de reprendre les défauts des hommes par des leçons agréables. Faute d'avoir compris ce précepte et d'avoir respecté ce qui est respectable, les drames de Victor Hugo sont condamnés à disparaître :
Ils doivent s'en aller, parce qu'ils sont une anomalie, un non-sens monstrueux, au milieu d'une société régulièrement constituée et moralement chrétienne comme la nôtre. Ils doivent s'en aller pai^e qu'ils n'ont rien que de contraire au génie de notre langue et aux traditions de notre littérature, qui sont les traditions de l'esprit national lui-même, consacrées dans leurs chefsd'œuvre par le génie et l'art des grands écrivains. Ils doivent s'en aller parce que ce qu'on y trouve le moins est précisément ce qui fait la vie et la durée d'un théâtre, c'est-à-dire les sentiments naturels, exprimés naturellement.
- Ils doivent s'en aller, et Dufaï se porte garant qu'ils s'en iront afm de laisser la place aux tragédies
de Ponsard, fort occupé à réparer tout ce gâchis et ce désordre.
On juge par le ton de ce pamphlet de l'exaspération des colères et des rancunes. D'ailleurs, le seul fait qu'un homme ait écrit un volume entier où il analyse une mauvaise pièce scène par scène et vers par vers, pour plaider sa cause, où il cherche à Hugo de misérables chicanes, ce fait n'est-il pas très significatif? Ces pauvres procédés de critique qui consistent à faire le total des monologues des drames de Victor Hugo et des tragédies de Racine, nous les retrouvons, ou presque, dans les articles de Gustave Planche et de Nisard, dans le Cours de littérature dramatique de Saint-Marc Girardin. D'autres, moins importants, Ancelot, Cuvillier- Fleury, Maie, Nettement, Veuillot, Etienne Arago, Théodore Anne, Eugène Faure, Hippolyte Babou. Du Cellier, A. de Courson, ont une égale fureur et rien ne nous instruit mieux que de feuilleter ces pages écrites dans toute l'ardeur du combat. Les attaques directes ne suffisaient pas aux adversaires de Victor Hugo, et ils n'hésitaient nullement à employer de malhonnêtes procédés à son égard. Tout moyen était bon qui pouvait empêcher ou compromettre le succès de ses pièces. Une lettre du poète adressée au ministre de l'Intérieur, le comte de Montbel, le 5 janvier 1830, le prouve éloquemment. Hugo se plaignait d'abord de l'interdiction de Marion de Lorme^ interdiction dont il s'était efîorcé de réparer le préjudice en écrivant Hernani à la hâte, et il ajoutait :
Depuis qu'Hernani a été communiqué à la censure, voici ce qu'il advient. Des vers de ce drame, les uns à demi travestis, les autres ridiculisés tout entiers, quelques-uns cités exactement, mais artistement mêlés à des vers de fabrique, des fragments de scènes 'plus ou moins habilement défigurés et tout barbouillés de parodie, ont été livrés à la circulation.
Des portions de Touvrage ainsi accommodées ont reçu d'avance cette demi-publicité, tant redoutée à bon droit des auteurs et des théâtres. Les artisans de ces louches manœuvres ont, du reste, pris à peine le soin de se cacher, ils ont fait la chose en plein jour, et, pour leurs discrètes confidences, ils ont choisi tout simplement leurs journaux. Cette pièce, qu'ils ont prostituée à leurs journaux, les voilà qui la prostituent à leurs salons.
Il fallait, pour que les drames de Victor Hugo fussent ainsi ridiculisés et attaqués, avant même leur représentation, que la censure fut de connivence avec les détracteurs du poète, puisqu'il n'existait que deux manuscrits des pièces en circulation, le premier déposé au théâtre, le second soumis à l'examen des censeurs. Du reste, ces menées n'ont pas de quoi nous surprendre, attendu que les gens chargés d'examiner les2 drames de Hugo étaient eux-mêmes des auteurs, «t des auteurs enragés du succès de leur rival.
M"^^ Hugo nous affirme, d'autre part :
Les auteurs tragiques et comiques supportaient mal aisément ce nouveau venu qui menaçait leurs doctrines et leurs intérêts. Ils travaillaient d'avance contre ce
démolisseur d'une littérature qui était la bonne, puisqu'elle était la leur. Ils écoutaient aux portes, provoquaient les indiscrétions, ramenaient çà et là quelques vers qu'ils défiguraient, racontaient des scènes en les caricaturant, en imaginaient au besoin, et faisaient bien rire les salons du prétendu chef-d'œuvre. Un auteur du Théâtre-Français fut surpris blotti dans l'ombre pendant une répétition. D'autres venaient chez M. Victor Hugo, se disaient ses grands admirateurs, lui arrachaient à force d'importunités une ou deux scènes, et allaient les colporter dénaturées.
C'est, évidemment, à ces louches manœuvres que les parodistes devaient de pouvoir faire jouer très rapidement les bouffonneries qui tournaient en ridicule et avilissaient les drames de Victor Hugo. L'activité de ces facétieux individus était extraordinaire, et parfois, la pièce n'avait pas atteint sa vingtième représentation que l'on donnait déjà la contrefaçon. Elle revêtait les formes les plus diverses, surtout celles du vaudeville et du pot-pourri.
Voici la liste complète des parodies du théâtre de Victor Hugo.
Pour Hernani :
N, I, NI, ou le Danger des Castilles, amphigouriromantique, en cinq actes et en vers sublimes mêlés de prose ridicule, par MM. Carmouche, de Courcy et Dupeuty, musique classique, ponts-neufs, etc., arrangés par M. Alexandre Piccini. Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de la Porte-Saint- Martin, le 12 mars 1830. Paris, Bezou, libraire, éditeur du Théâtre de M. Scribe, boulevard Saint-Martin,
No 29, vis-à-vis le nouveau Théâtre de l'Ambigu- Comique.
Oh Qii'nenni, ou le Mirliton fatal, Tparodie d'Hernani en cinq tableaux par MM. Brazier et Carmouche, représentée pour la première fois sur le Théâtre de la Gaité, le 18 mai 183Ô. Paris, chez R. Riga, éditeur, rue du Faubourg-Poissonnière, N^ 1.
Harnali ou la Contrainte par cor, parodie en cinq tableaux et en vers, par M. Auguste de Lauzanne, représentée, pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Vaudeville, le 23 mars 1830. Paris, Bezou, libraire, éditeur du Théâtre de M, Scribe, boulevard Saint-Martin, N^ 29, vis-à-vis le nouveau Théâtre de rAmbigu-Comique.
Fanfan le Troubadour à la représentation de Hernani, pot-pourri en cinq act^s. Paris, Levavasseur et Gosselin, 1830.
Lettre trouvée par Beniamin Sacrohille, chifîonnier,
Réflexions d'un infirmier de l'Hospice de la Pitié, 1830.
Pour Lucrèce Borgia :
Tigresse-Mort-aux-rats, ou Poison et Contre-Poison, médecine en quatre doses, et en vers, par MM. Dupin et Jules, représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre des Variétés, le 22 février. Paris, J.-N. Barba, libraire, Palais-Royal, Grande cour, derrière le Théâtrefrançais.
L'Ogresse Borgia, gros cauchemar en cinq parties, en vers, vaudeville précédé de La Queue du diable, prologue en vile prose et suivi du Couplet au public, épilogue.
Une répétition générale, à-propos vaudeville en deux
actes, précédé d'un prologue par Scribe, Desvergers et Varin. Joué au Théâtre du Gymnase, le 16 février
Pour Marion de Lorme :
Marionnette, parodie en cinq actes et en vers de Marion de Lorme, par MM. Dupeuty et Duvert, représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre national du Vaudeville, le 29 août 1831. Paris, J.-N. Barba, Palais-Royal, Grande Cour, derrière le Théâtre- Français.
Gothon du passage Delorme, imitation en cinq endroits et en vers de Marion de Lorme, burlesque (avec des notes grammaticales), par MM. Dumersan, Brunswick et Céran, représentée, pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre des Variétés, le 29 août 1831. Paris, J.-N. Barba, libraire, Palais-Royal, Grande Cour, derrière le Théâtre-Français.
Pour Le Roi s'^ amuse :
Romantorgo, on la cause perdue, rêve en vers libres, dédié aux Amis d'un grand poète par M. Picard. Paris, Delaunay, libraire, Palais-Royal, 1832.
Pour Angelo, Tyran de Padoiie :
Angelo, tyran de Padoue, drame en quatre actes, en prose, raconté par Dumanet, caporal de la l''^ du 3^, 22^ régiment de ligne, orné de réflexions sur le jeu des acteurs, par Fauteur des parodies de Marie Tudor, d'Angelo, des Mal-Contents, etc. Paris, Jules Laisné, libraire, galerie Véro-Dodat, 1835 >
Poltrono, tyran... on ne sait pas d'où, imitation burlesque en prose d'Angelo, Tyran de Padoue; par Aug. Jouhaud. Bruxelles, au magasin théâtral, Aug. Jouhaud, éditeur-imprimeur, passage de la Comédie, N^ 9; et rue de Pachéco, N^ 33^ 1335.
Corfiaro, tyran pas doux, traduction en quatre actes et en vers d'Angelo, par Dupeuty et Duvert. Jouée au Vaudeville, le 18 mai 1835. Parue chez l'éditeur Marchant, à Paris, en 1835.
Pour Marie Tudor :
Marie Crie-fort, parodie en quatre endroits et cinq quarts d'heure. Explication tirée de la pièce de Marie Tudor de M. Victor Hugo, et d'après Voltaire et d'autres historiens. Paris, chez Gallet, rue du Faubourgdu-Temple, No 19, 1833.
Marie Tudor, racontée par M^^^ Pochet à ses voisins, Mesdames Ghalamelle, la Lyonnaise, Mesdemoiselles Reine et Verdet. Assaisonnée des commentaires et réflexions de ces dames. Conversation escamotée par un sténographe. Paris, chez l'éditeur, galerie Véro- Dodat, 1833.
Marie, tu dors encore/ drame, presque historique en deux actes et trois quarts d'heure, mêlé de chant, par Armand Chaulieu et Louis Battaille, représenté pour la première fois au Concert-Européen, le 25 octobre 1873. En vente chez M. Barbré, éditeur, boulevard Saint-Martin, 12; 1873.
Pour Ruy Blas :
Ruy Blag, parodie en prose rimée, par Carmouche, Varin et Huart (insérée dans Le Puff, revue en trois
tableaux). Jouée aux Variétés à Paris, le 31 décembre 1838. Parue chez l'éditeur Marchant, boulevard Saint- Martin, 12, à Paris, et à la librairie belge-française. Montagne de la Cour, à Bruxelles, 1839.
Riiy Brac, tourte en cinq boulettes, avec assaisonnement de gros sel, de vers et de couplets, par Maxime de Redon. Représentée à Paris, le 28 novembre 1838. Parue chez l'éditeur Barbré.
Ruy Black ou les noirceurs de l'amour, parodie en un acte et deux tableaux en vers et en prose, mêlée de couplets par M. Charles Gabet, représentée pour la première fois aux Folies-Bergères, le 20 avril 1872. Paris, L. Bathlot, éditeur de musique, 29, rue de FÉchiquier, 1873.
Pour Les Burgraç^es :
Les Barbus-graçes, parodie des Burgraves de M. Victor Hugo, par M. Paul Zéro. Paris, aux bureaux de la Renie de la province, rue Grammont, 15. Et chez tous les marchands de nouveautés, 1843.
Les Bûches graves, pièce de résistance servie au Théâtre-Français, par Clercy. A Paris, chez Gallet, boulevard du Temple, N^ 86, 1843.
Les Buses graves, trilogie à grand spectacle, avec fantasmagorie, ombres chinoises, assauts d'armes et de gueules, entrées de ballets, idylles, ballades, odes, élégies, chansonnettes, etc. Par M. Tortu-Goth. Chargée de vignettes par Bertal. Paris, Ildefonse Rousset,
Les Buses graves, par Dupeuty et Lenglé, parodie des Burgraves en trois actes et en vers. Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre des Variétés, le 22 mars 1843. Paris, au bureau, rue Feydeau, 13;
Tresse, successeur de J.-N. Barba, Palais-Royal, 1843.
Les Hures-graves, Trifouillis en vers... et contre les Biirgraves, parodie en trois actes par MM. Dumanoir, Siraudin et Clairville, représentée pour la première fois à Paris sur le Théâtre du Palais-Royal, le 21 mars 1843. Paris, C. Tresse, éditeur, acquéreur des fonds de J.-N. Barba et V. Bezou, seul propriétaire de la France dramatique, Palais- Royal, galerie de Chartres, Nos 2 et 3, derrière le Théâtre-Français, 1843.
Les Burgs infiniment trop graves, tartinologie découpée en trois morceaux, paroles de M. Victor Hugo, décors et costumes de M. Eustache, intermèdes de M^^e Maxime, musique du parterre. Chez Aubert, place de la Bourse
Pour Torquémada :
Toquémalade par Ose-trop-Goth, parodie mélimélo-drame-à-tics-médicinaux. Paris, chez un marchand de romantiques et pour les amateurs de romantiques. A Taube du vingtième siècle. Le livre n'a été tiré qu'à soixante-dix exemplaires, avec cet avertissement : « Pour soixante-dix toqués on a mis soixante-dix fois sous la presse cette bambochinade : 10 fois sur papier du Japon, 60 fois sur papier vélin blanc.» Vignettes dans le texte par Draner.
Cette liste est longue. Mais que mes lecteurs se rassurent, je ne les condamnerai pas à subir l'analyse de toutes ces parodies. Certaines ne sont pas spirituelles, beaucoup se ressemblent, et nous tomberions forcément dans les redites et les inutiles longueurs. Je me bornerai à rendre compte brièvement de celles qui m'ont paru les plus amusantes,
et je signalerai, dans les autres, les critiques, les reproches et les plaisanteries dignes d'être relevés.
Les parodistes de Victor Hugo évitent presque toujours de modifier le sujet et le lieu de la pièce. Ils la prennent telle qu'elle est, gardent le même nombre d'actes, et observent l'ordre des scènes. Souvent ils n'hésitent pas à intercaler dans leur texte les vers du poète, en ayant soin, bien entendu, que ce qui précède et ce qui les suit les rendent grotesques. Leur audace principale consiste à supprimer certains passages pouvant les gêner. Le comique naît de l'humilité des personnages dont la condition est rabaissée et de la trivialité de leur langage. On a soin de suivre le dialogue de Victor Hugo d'assez près pour que la comparaison entre le drame et la parodie s'impose à chaque instant à l'esprit du spectateur et provoque sa gaieté.
C'est ce système et cet ensemble de règles d'une application facile que nous trouvons dans Ruy Brac. Don Salluste de Bazan devient le pâtissier Alexandre, Don César de Bazan est un simple vagabond. Ruy Blas appelé, Ruy Brac, est un autre vagabond. Gruaudent, vieux garçon boulanger, figure Don Guritan. Reine, jeune boulangère, représente Dona Maria de Neubourg, reine d'Espagne. A la duchesse d'Albuquerque se substitue ]y[me Moulin, tante de Reine. Biscuit, garçon pâtissier, et Croûton, garçon boulanger, tiennent de leur mieux l'emploi des ministres espagnols. Quant au lieu de l'action, il nous est indiqué par ^M. Maxime de Redon, l'auteur : « Le théâtre,
dit-il, représente une place publique. A droite, la boulangerie de Reine; à gauche, la boutique d'Alexandre.»
Voyons maintenant comment le sujet de Victor Hugo a été défiguré. Le pâtissier Alexandre aime la boulangère Reine et le lui a dit, sans réussir à l'émouvoir. Il est furieux et nourrit des projets de vengeance. « M'avoir éconduit, moi, jeune, aimable, assez bien tourné, s'exclame Alexandre, possesseur d'un établissement magnifique ! et pour qui? pour Leroy, cet imbécile protégé de Madame Moulin.» Arrive son cousin César, un franc mauvais sujet qui affirme avoir « l'estomac et le gousset comme la tête d'un romantique : apparence au dehors, vide entier au dedans». César, malgré sa pauvreté, est un joyeux garçon, comme le prouvent les couplets qu'il chante sur l'air du vaudeville de Caroline :
Ami d'ia jeunesse En bambocheur dans le bon genre, j'ai A la sagesse Donné son congé.
Quand il daigne parler en simple prose, nous nous apercevons qu'il est également un honnête homme, car Alexandre a beau lui offrir « vingt ronds», il refuse de calomnier la douce Reine. Son langage, reconnaissons-le, n'est pas à la hauteur de ses sentiments et manque de noblesse. «Minute, dit-il, j 'n'en suis plus: une femme, vois-tu, ça mérite qu'on l'aime, qu'on la respecte. » Il rend les « vingt ronds » en ajoutant: « Ah! ton argent me brûle!» Bref,
Alexandre ne peut rien obtenir de son cousin récalcitrant et il s'empresse de faire aussitôt volte-face. Ses projets de vengeance n'étaient qu'une plaisanterie. César aura quand même son argent et il se rendra auprès de quelqu'un qui assurera son existence. Tandis que le pâtissier est parti chercher la somme promise, Ruy Brac arrive. Les deux compères se reconnaissent et Ruy Brac déclare son amour, non sans être entendu d'Alexandre. Ici, M. Maxime de "Redon donne une forme poétique à sa pensée :
Le bitume enflammé dont on couvre la rue, Le soleil du tropique, un volcan qui se rue Sur de faibles mortels errants dans nos vallons, Près du cœur de Ruy Brac ne sont que des glaçons ! J'aime, comme l'on doit aimer toutes les femmes, J'aime comme un héros de nos vieux mélodrames ! Gomme une bête, un sot, une cruche, un dindon. Dont l'asile dernier doit être Charenton.
César se demande: « Est-il devenu fou?» et Ruy Brac ajoute :
Qui ne possède rien ne peut prétendre à plaire,
Et pourtant, vois combien Ruy Brac est téméraire;
Il n'a pas un denier pour acheter du pain
Et d'une boulangère il aspire à la main;
Reine est son nom, vingt ans son âge et pour empire
Elle a cette maison !
[Il montre la boutique de Reine) C'est là qu'elle respire.
Alexandre est édifié. Il offre à César de l'or que le vagabond partage avec son ami Ruy Brac, avant
de gagner le guet-apens où il doit tomber. Le gueux et le pâtissier, les deux rivaux, restent seuls.
Sur-le-champ, Alexandre propose à son compagnon de le rendre riche. S'il veut faire sa fortune, il prendra le nom de César, s'introduira dans la boutique de la boulangère, mettra ses soins à être aimé d'elle, et enfin signera deux billets. L'un, sous son nom Ruy Brac, portera : « Je suis sans pain et je manque de tout; venez à mon secours.» L'autre, sous le nom de César, renfermera ces mots : « Je vous attends ce soir. » Le vagabond écrit ce que l'on exige de lui et reçoit, pour prix de sa complaisance, une casquette et une blouse neuve, après quoi Alexandre le présente, comme étant son cousin, au garçon pâtissier Biscuit. Ruy Brac alors prononce ce petit discours ironique à l'intention de Victor Hugo :
Frère et sœur, nos aïeux courant la même chance, Du fond de la Gothie arrivèrent en France, Et, pour être plus bref que n'est un Ostrogoth, Il -est fils de la Gothe et moi l'enfant du Goth. Au boulevard du crime on connaît mon visage; C'est là que du métier j'ai fait l'apprentissage, C'est là qu'on m'a pu voir, dans un temps de grandeur, Ma perruque à la main en coifYer le souffleur; C'est là que l'on m'a vu, sous les traits de Macaire, Être en enfant gâté traité par le parterre; C'est quelques pas plus loin que, joueur furieux, En robinets vivants je transformais les yeux, Quand, fatigué d'avoir les honneurs de la scène. Pour de nouveaux combats j'ai traversé la Seine, Et d'un noble théâtre, incendié deux fois, Détrôné le classique en élevant la voix.
Il est facile de le remarquer, l'auteur suit exactement la méthode que nous indiquions plus haut. Pas une minute, il ne s'écarte du plan de Ruy Blas ; pas une minute il ne songe à modifier les péripéties de la pièce. Il y a également fort peu de boutades directes contre le chef des romantiques ou ses disciples. Le comique de la parodie vient donc de l'imitation des vers pompeux de Victor Hugo, de l'habile mélange du langage noble, des expressions argotiques et des couplets vaudevillesques, de la trop grande rapidité de l'action suffisamment pressée pour que l'enchaînement des faits et des détails perde de sa vraisemblance ; il naît en dernier lieu, et nous l'avons déjà dit, de la condition rabaissée des personnages auxquels nous entendons exprimer des sentiments identiques à ceux d'un Don Salluste ou d'un comte d'Albe.
Mais revenons à Ruy Brac. Reine, la boulangère, est dans sa chambre, triste de l'absence de son fiancé Leroy, qui est allé tendre ses filets sur les bords de la Marne. La jeune fille se console en lisant les billets doux qu'un inconnu lui lance par sa fenêtre, et, justement, tombe un nouveau billet entourant un gland de casquette. Elle le ramasse précipitamment. Joie de Reine qui chante :
Écrit charmant, gage heureux de tendresse 1 Ah! sur mon cœur tu resteras toujours!
A ta lecture on ressent douce ivresse Qui de nos maux vient suspendre le cours. A chaque hgne, on y lit le mot : J'aime ! Pensée ou style, à l'instant tout y plaît;
Et l'on croirait que Racine lui-même A qui m'adore a dicté ce billet.
L'on croirait que Racine a dicté le billet... Attrapez, messieurs les Romantiques !
Hélas ! les transports de Reine sont vite interrompus. M"^^ Moulin, tante revêche, survient, accompagnée de Gruaudent, le plus vieux garçon de la boutique. M.^^ Moulin n'est pas moins dure que ne l'est la duchesse d'Albuquerque à l'égard de la souveraine espagnole. Elle reproche à sa nièce son goût de la solitude et de la rêverie, ses lectures interminables. Reine ferait beaucoup mieux d'être assise à son comptoir et de s'occuper de ses intérêts. Gruaudent, qui figure tant bien que mal don Guritan de Ruy Blas, approuve M^^^ Moulin. Arrive Ruy Brac qui apporte ce mot laconique de Leroy : « Le vent trouble les eaux et je ne puis rien prendre. » Reine le lit et Ruy Brac incapable de garder son sang-froid devant celle qu'il aime, perd connaissance :
Je la vois, je lui parle; ô moment enchanteur!... Le frisson me saisit, mon délire commence ! Prenons vite ce siège, et perdons connaissance.
Cet évanouissement parait suspect à Gruaudent. Il s'enquiert de l'identité de l'inconnu. Ruy Brac, lui dit-on, est un brave homme, cousin d'Alexandre. Ici, M. Maxime de Redon se moque de Hugo :
Gruaudent.
Brave ou non, de quel droit vienL-il se trouver mal?
RuY Brac, qui a repris ses sens.
Du droit de la nature et du cœur, animal !
Gruaudent. J'ignorais...
Ruy-Brac.
L'ignorance est la reine du monde, Et par elle aujourd'hui tout se crée et se fonde.
Gruaudent.
Mais on n'a jamais vu le sexe masculin S'évanouir ainsi devant le féminin.
RuY Brac Si la mort de mes jours ne vient couper la trame, Si pour moi de long-temps le vieux Caron ne rame, Au public, rassemblé comme un groupe de fleurs, J'en veux faire avaler de toutes les couleurs.
Gruaudent.
Soit; mais en attendant, autrement ça se gâte. Ne venez pas fourrer vos mains dans notre pâte, Ou bien... Vous m'entendez... nous m.esurant des yeux. Seul à seul, nous verrons qui pétrira le mieux.
Le vieux garçon boulanger, ce défi jeté, sort majestueusement, et Ruy Brac reste seul avec Reine* Il lui déclare son amour :
Mon âme est une enclume Où retentit sans cesse avec un bruit nouveau L'espoir de m'élever jusqu'à votre niveau, Et de pouvoir, ornant de roses votre vie. Supplanter ce Leroy, que je hais, que j'envie ! Car je pense, et ce mot ne peut paraître dur, Que rien n'est imparfait comme votre futur.
Reine, très émue, s'écrie :
Mais jamais on ne m'a tenu pareil langage 1 Il parle, et sur-le-champ mon esprit déménage; J'ai besoin de l'entendre et je crains d'écouter; Ai-je tort ou raison? tant pis. Lui résister Ce serait, me plongeant vivante dans un gouffre. Regarder sans pitié le malheureux qui souffre.
Enfin elle trahit son fiancé Leroy, ofîre son cœur à Ruy Brac et le nomme capitaine du corps des mitrons.
Au troisième acte ou à la troisième boulette, selon l'expression de M. Maxime de Redon, M^^ Moulin, Gruaudent et les garçons boulangers sont exaspérés de la surveillance perpétuelle de Ruy Brac et de la sévérité de leur nouveau chef, qui les empêche de mêler de l'orge et du seigle à la farine et de vendre à faux poids. Il importe de se soustraire à l'autorité de l'ennuyeux personnage et de le mettre dehors. Ruy Brac est entré durant la conversation. Il a écouté, et, brusquement, apostrophe les employés infidèles en des termes qui rappellent le célèbre discours de Ruy Blas devant les ministres espagnols :
Bravo ! claquez des mains ! Je prépare la mienne
{A madame Moulin).
Pour t'étriller le dos, vieille bohémienne !
[Aux garçons) Quant à vous, si ma force égalait mon courroux. Au plus haut d'un clocher je vous suspendrais tous, Et personne n'irait, comme au mât de cocagne, Détacher des pendus, vrais Gitanos d'Espagne 1
Comment, quand de la haine on me fait les honneurs, Il faut pour vous venger, imitant les voleurs, Faire de votre four un affreux coupe-gorge Où l'on donne un pour deux, et pour du blé de l'orge? Misérables ! sachez qu'à mes yeux un filou Mérite moins que vous d'avoir la corde au cou : Il travaille en plein air, vous exercez dans l'ombre; Vous trompez sur le poids, la qualité, le nombre, Et vous faites les fiers ! mais, pour les malheureux. Du bon pain, c'est la manne envoyée aux Hébreux 1 On se passe de vin, on mange sans fourchettes, Mais sans pain le peut-on? infâmes que vous êtes!...
Longtemps encore Ruy Brac exprime sa vertueuse indignation et il congédie M^^^^ Moulin et Gruaudent, le garçon boulanger. Alexandre survient et ce farouche pâtissier raillant le misérable est aussi cruel que Don Salluste accablant son valet. Ruy Brac paraît avoir oublié sa véritable condition et Alexandre la lui rappelle en l'obligeant à nouer la chaussure qu'il lui présente. En outre, il ordonne à Ruy Brac de gagner la maison qui appartient à César et de s'y tenir. Au cas où Ruy Brac serait tenté de refuser, Alexandre révélerait à Reine quel est son amoureux « gueux parmi les gueux », et il n'hésiterait pas à remettre à la justice le billet disant : « Je suis sans pain et je manque de tout ; venez à mon secours. » On s'empresserait alors de conduire Ruy Brac au dépôt. L'infortuné est obligé d'obéir. Il ne le fait pas sans déclarer à Alexandre :
Mais votre caractère e^t odieux, horrible! 11 doit faire haïr.
Alexandre réplique avec bonne humeur :
La chose est fort possible, Car je l'ai pris à ceux que sur le boulevard On a toujours armés de glaive ou de poignard, A Tautin, à Frénoy, ces rois de mélodrames, Sur la scène envoyés pour tourmenter les femmes.
Nous sommes prévenus qu'à la quatrième boulette « le théâtre représente un riche appartement ». César tombe chez lui par la cheminée. Il s'est échappé de la prison où on l'avait enfermé, grâce à Alexandre. Trouvant des vêtements sur une chaise, il les endosse, pais au valet Hector qui accourt, il commande à déjeuner et se rassasie copieusement. Il reçoit ensuite M. Bonnefoi, industriel, qui redoute que Ruy Brac ne dénonce ses turpitudes, de la même façon qu'il a révélé les vols et les honteux trafics des boulangers. M. Bonnefoi veut acheter le silence de Ruy Brac au prix de cent mille écus. César, ravi, accepte l'argent, et songeant à ses frères malheureux, il envoie Hector leur distribuer des aumônes :
Sur les places, les quais, les environs des halles,
Va vite; et si tu vois, à de courts intervalles,
Des souffreteux couverts de haillons, en lambeaux,
Les uns marchant pieds nus, les autres en sabots,
Danser, pirouetter, jouer à la marelle.
Voir si la Seine coule, y patiner s'il gèle.
Sans pain, sans feu, sans lit, sans peine et sans désir,
Oublier leur misère aux grelots du plaisir,
Et courir, en quittant pour le danger la joie,
A la maison qui brûle, à l'enfant qui se noie.
A la femme insultée, au vieillard renversé,
Qu'en leurs mains, à l'instant, cet argent soit versé.
Le valet parti, Riiy Brac et Alexandre font successivement leur entrée. César reproche à son cousin sa perfidie. Le pâtissier, de son côté, menace de rendre à la justice l'échappé de la prison. Alexandre dit enfin : « Tu n'es qu'un vil faquin. » César lui répond : « Vous êtes un fier gueux. »
Nous nous sommes légèrement écartés de la donnée du Ruy Blas. Au cinquième acte, nous la suivons de nouveau. Reine, la boulangère, vient au rendez-vous fictif de Ruy Brac. Alexandre, auteur du stratagème et qui a envoyé le billet : « Je vous attends se soir w, surprend les deux amants. Colère folle de Ruy Brac qui dit à Alexandre :
Afin de t'étouffer, dans ma douleur tragique. Si je te rencontrais au fond d'une boutique, Choisissant les plus lourds et les moins feuilletés. Je te ferais manger trente petits pâtés.
Alexandre veut expliquer à Reine comment il s'est moqué d'elle, mais Ruy Brac le devance et avoue l'humilité de sa condition à la jeune fille qui s'éplore. Cependant tout se terminera le mieux du monde, et, semblable aux autres vaudevilles, Ruy Brac finira joyeusement. César offre à son vieux compagnon les cent mille écus qu'il a reçus le matin, et Ruy Brac épousera Reine. Ceci, ai-je besoin de le dire, se passe devant toute la famille réunie. C'est la tradition en pareil cas et la tradition
réclame également que chacun des acteurs chante son couplet. Ceux de César et de Ruy Brac sont à retenir. Le premier dit :
D'être à l'Institut sans fauteuil Victor prétend qu'il fait son deuil,
Au fond il s'en désole; Mais il vend trois cent mille francs Tout son esprit pendant dix ans,
C'est ce qui le console.
Le second ajoute :
D'un grand poète les écarts
Sur lui font pleuvoir maints brocards,
C'est ce qui nous désole; Mais de ses odes la beauté Le mène à l'immortalité,
C'est ce qui nous console.
Une autre parodie non moins amusante, de Ruy Bios, est celle que MM. Carmouche, Varin et Huart ont insérée dans leur revue Le Piiff. A un moment donné, Racine s'avance sur la scène. Il sait que les romantiques le traitent de polisson^ veulent le déraciner, le disent enfoncé et prétendent qu'il est mort. Il tient à protester, affirme que sa santé est excellente. « Je suis très solide sur mes hémistiches..., des hommes comme moi ne meurent jamais, monsieur, ils vivent très longtemps, et je puis affirmer avec orgueil que je n'ai jamais été plus jeune. » Racine chante ensuite un petit couplet :
Ah ! j'ai pitié de cette coterie
Qui veut me mettre au-dessous de Pradon !...
De ces Cottins la secte m'injurie, Mais vainement ils insultent mon nom 1 Chêne éternel dont l'ombre vivifie Sur eux encore on me voit dominer, Toujours debout ! morbleu ! je les défie De me déraciner.
Dès qu'il a terminé, Ruy Blag et tous les personnages de Ruy Blas font leur entrée. Le Pufî a pour fille La Réclame. Ruy Blag jouera la pièce célèbre avec La Réclame :
RUY BLAG
Tu vas voir les beautés de cet ouvrage inimense, ça ne sera pas long... nous allons le jouer avec ta fille.