‹ Les pamphlets contre Victor HugoChapitre 14 sur 15 · LE PUFF · texte numérisé non relu

LE PUFF

Ah ! mon Dieu ! comme on applaudit !

RUY BLAG

C'est que la pièce n'est pas encore commencée... Place au théâtre !... Allons, au décor, au rideau !

Ruy Blag est rapidement menée. Dès le début de la parodie, l'amoureux de la reine nous confesse :

La reine est mon caprice ! et j'haïs son époux, Sa majesté m'embête, enfin, j'en suis jaloux! J'escalade, le soir, sur les murs de la reine. Pour mettre sous son nez des fleurs de marjolaine,

Avec des billets doux, pour lui parler d'amour. Je jette mes poulets dedans sa basse-cour 1 De plus très fainéant, et ne voulant rien être, Je me suis fait laquais...

Le mécontent Don Salliiste enjoint à Ruy Blag de se faire aimer de la reine. Nous passons au deuxième acte. La reine s'ennuie. On l'empêche de voir « le bout du nez d'un homme »; elle n'assiste qu'au lever du roi, et jamais à son coucher. La duègne que ne la quitte pas, l'excède. Heureusement, elle a, pour se consoler, les billets doux de son amoureux inconnu. Elle lit le dernier reçu :

« Je suis un ver de terre amoureux d'une étoile. » Ah ! quel ver amoureux ! « Oui, belle de nuit, de jour, '( Ah ! je voudrais pour vous être un lézard d'amour.» Pauvre enfant, sur le mur quand sa lettre fut mise, Sans doute il écorcha le bout de sa chemise. Je l'aime sans savoir s'il est grand, blond ou brun; Mais quand on est quelqu'une, il faut aimer quelqu'un.

Elle tire une énorme manchette de son sein, la baise avec transport et Ruy Blag parait magnifiquement vêtu. Il apporte le message du roi :

« Reine, à la chasse j'ai fait les cent dix-neuf coups; Il fait un temps de chien; j'ai tué trois coucous.»

La reine est déçue. Il n'y a pas un mot d'amour dans cette épitre. Gomme le dit Ruy Blag : « Il dicta, j'écrivis!» La reine s'avise alors que l'écriture de la lettre ressemble à celle des billets qu'elle

reçoit. « Dieux ! s'écrie-t-elle, la même bâtarde ! » Elle regarde Ruy Blag, lui demande, en une mimique expressive, si les billets sont de lui. Il répond affirmativement. Elle montre la grande manchette; il montre à son tour qu'il n'en a plus qu'une. La duègne voudrait éloigner Ruy Blag qui dit à la reine : « Allez vous cacher, voici le troisième acte ! » Au troisième acte, Ruy Blag ne manque pas de se moquer du grand discours de Ruy Blas. Désignant les ministres, il s'écrie :

Ils sont là tous assis et prenant leurs aisances;

Du panier de l'État ils font danser les anses;

lis disent : Nous veillons à l'intérêt public...

L'un voudrait le tabac, l'autre veut l'arsenic.

Ils se partagent tout à mon nez, à ma barbe :

Passez-moi le séné, vous aurez la rhubarbe.

J'arrive, et je leur dis en discours christinos :

Vous me faites l'effet de chiens rongeant un os !

Et cela, quand l'Espagne est fort mal à son aise !

Croque-morts, vous venez voler le Pèr'-Lachaise !

Las, je crie au secours! j'appelle Charles-Quint;

Mais il ne paraît pas, c'est un vieil arlequin !

Tu verrais ton royaume, en tant que tu le pusses.

Comme un vieux chien malade embêté par deux puces.

La reine sort de sa cachette. Elle est enthousiasmée. « Oui, dit-elle à Ruy Blag, vous m'avez paru d'une hauteur énorme » et Ruy Blag en profite pour déclarer son amour :

Je t'aime d'en-bas, d'en-haut, du bord, du fond, Et vous m'éblouissez comme un lustre au plafond. Ça dure comme ça depuis le temps des fèves; Soir, matin, jour et nuit, je fais des tas de rêves... Pour vous je ne sais pas tout ce que je ferais...

Son ivresse dissipée, il reste tremblant. «Elle va m'agonir)), pense-t-il. Mais la reine :

Oh ! va toujours, encore !

On n'a jamais mieux dit à quelqu'un qu'on l'adore. Non jamais de la vie on ne m'en a tant dit, Aussi mon orgueil baisse et mon amour grandit 1

Ruy Blag répond :

Ta parole d'honneur ! vraiment? vraiment? vraiment? Eh bien ! plus de discours, c'est de la viande creuse.

La reine proteste :

Je ne vous comprends pas, et je suis vertueuse, Je vous dis tout cela sans façon, presqu'en l'air...

Ruy Blag ne renonce pas à ses avantages. Il prend la main de la reine. Elle le repousse :

Sans nulle pantomime achevons la harangue. Pour sauver ma vertu faites tous vos efforts. Car je vous prends ici pour mon garde du corps k Je te donne mon cœur, mon esprit et mon âme. Mais rien de plus, mon cher, je suis honnête femme !

Ayant embrassé Ruy Blag sur le front, elle le laisse étourdi de bonheur. Arrive le « bourgeois» du malheureux laquais, le cruel Don Salluste qui remet les choses au point et prie Ruy Blag de cirer ses bottes. Celui-ci refuse :

Ruy Blag; Je suis grand.

Don Salluste.

Non, cinq pieds !

RuY Blag.

D'Espagne, je suis grand.

Don Salluste.

Fi ! la caque, mon cher, sent toujours le hareng.

Humilié et furieux, Ruy Blag doit se résigner à écrire le billet que lui dicte Don Salluste pour faire venir la reine au rendez-vous. Elle arrive, trouve Ruy Blag qui la supplie de partir :

On vous aime toujours ! — Mais fichez donc le camp !

Don Salluste entre à son tour, révèle à la reine que Ruy Blag est un simple domestique. Il est roi de cœur, mais il est valet de carreau. Don Salluste ajoute :

Oui, ma belle, cet homme était mon cuisinier. Pour un enfant de fait, l'an dernier, en septembre, Vous vouliez me donner votre femme de chambre. Je vous paie un valet !... Ah ! vous m'avez vexé? Mais, moi, je vous défrise ! Ah ! vous m'avez cassé? Moi, je vous démolis ! Je suis homme de tête ! Mais vous n'y pensiez plus, n'est-ce pas, grosse bête !

A cette insulte Ruy Blag bondit et tue Don Salluste, puis il essaie de rentrer en grâce auprès de la reine. Il lui demande d'un ton câlin :

Faisez une risette, et puis un beau pardon !

« Plus souvent » ! répond la reine, et l'inconsolable Ruy Blag s'empoisonne. Je transcris la fin de cette réjouissante parodie :

La reine.

Ayez donc un amant ! hein ! c'était bien la peine !

Ruy Blag, dans le délire, chante.

J'avais aimé ma reine...

Mironton... mironton... mirontaine...

Je vais passer la Seine Dans la barque à Garon !...

La reine, enrayée, émue, et le prenant dans ses bras. Ne dis plus de bêtises, allons ! ,

Ruy Blag.

Tu me pardonnes?

La reine.

Voiii, je t'aime!

Ruy-Blag.

Pourtant, adieu, tu m'empoisonnes?

La reine.

Reviens, et pour toujours, je t'aime, à l'avenir; Tends-tu? toujours!

Ruy-Blag.

Merci ! ça me fait grand plaisir !

Il tombe.

MM. Carmouche, de Gourcy et Dupeuty témoignèrent au poète moins d'aménité dans TV, /, NI^ ou le Danger des Castilles, bouffonnerie qui met en jeu les mêmes moyens que ceux de Ruy Brac et de Ruy Blag. Tout d'abord nous remarquons le tra-

vestissement des personnages. Don 'Pathos, marchand de blanc d'Espagne, prend la place de Don Carlos; Hernani est le simple vagabond n, i, ni. Dona Sol s'appelle Parasol et Ruy Gomez, de grand seigneur qu'il était, devient le traiteur Dégommé. Don Pathos raconte qu'une ligue se prépare contre lui près de La Chapelle. C'est la ligue des Dévorants dont le chef vient de mourir. Don Pathos étant le petit-fils de ce chef, espère lui succéder. Parasol, qui assiste à l'entretien, s'exclame :

Dieux ! qu'ils sont embêtants avec leur politique 1

Ce premier acte traîne un peu et manque de gaieté. Au second, je relève un passage assez drôle. On se rappelle que dans la pièce de Victor Hugo, Don Carlos essayant d'enlever Dona Sol est surpris par Hernani. Ce dernier propose au roi de se battre, mais le roi ne peut pas accorder sa demande au séditieux, et Hernani riposte à l'insolente réponse du souverain :

... Quand un roi m'insulte et par surcroît me raille, Ma colère va haut et me monte à sa taille... Savez-vous quelle main vous étreint à cette heure? Écoutez : votre père a fait mourrir le mien, Je vous hais...

De même, dans iV, /, NI, Don Pathos, surpris par N, I, NI, chez le traiteur Dégommé refuse de se battre avec le vagabond, et il lui en fournit le motif :

... Un marchand patenté ne peut point Avec un vagabond faire le coup de poing !

, I, NI, furieux réplique:

Quand un homme bien mis prétend me faire honte, Aussi haut que son nez la moutai'de me monte; Du fin fond de mon cœur je t'haïs, je t'haïs. Je t'haïs, je t'haïs !

Le marchand de blanc d'Espagne l'interrompt : — C'est bon, je t'ai compris.

Les auteurs de cette parodie se sont encore moqués de la scène d'amour entre Hernani et Dona Sol. Rappelons les vers de Hugo :

Viens, oh ! viens dans mes bras !

Je reste, et resterai tant que tu le voudras... Chante-moi quelque chant, comme parfois le soir Tu m'en chantais, avec des pleurs dans ton œil noir 1 Soyons heureux ! buvons ! car la coupe est remplie, Car cette heure est à nous, et le reste est folie 1

Voici le travestissement :

Il faut que je te dise encore une tirade...

Me voici, me voilà!... serre-moi dans tes bras;

Je parle et parlerai plus que tu ne voudras.

Ne pensons plus à rien. Viens sur ce banc de pierre

Des ruisseaux de tes yeux rafraîchir ma paupière.

Chante-moi quelques chants, comme parfois, l'hiver,

Tu m'en chantais, avec des pleurs dans ton œil vert !...

MM. Garmouche, de Courcy et Dupeuty sont peut-être plus heureux, lorsque, au troisième acte, ils introduisent n, i, ni, chez le traiteur Dégommé.

Le traiteur a un noble caractère. Il s'empresse de laisser l'étranger seul avec sa nièce M^^^ Parasol, en priant qu'on ne vienne pas les déranger. Ayant surpris la trahison, sûr de son fait, accablé de douleur, il refuse cependantde laisser arrêter n, i, ni, à la requête de Don Pathos. Son hôte est une fripouille, un gredin sept fois condamné par défaut, mais il est aussi une pratique. Or, de mémoire d'homme, on n'a pas arrêté une pratique chez le traiteur Dégommé. Et notre barbon en appelle au témoignage de ses ancêtres. Nous laissons à penser ce que peuvent être les portraits accrochés à la muraille. Dégommé l'explique dans son discours :

Vous y voyez d'abord Gaspard, grand cuisinier, Cordon bleu, s'il en fut, puis le père Gérôme, Pâtissier ambulant, puis ma tante Guillaume, Matrone, sage-femme et revendeuse, — enfin Mon aïeul, professeur d'escrime et de latin. — Mon prisonnier 1

— Mon oncle, ancien apothicaire; L'autre, de Charenton, fut bibliothécaire... Ce portrait qui n'est pas ressemblant, c'est le mien, Tu dois le reconnaître !...

Dégommé est brave. S'il a refusé de livrer son client, il prétend venger son honneur compromis par le jeune homme et M^^® Parasol, n, i, ni, et lui vont se battre. « Vous êtes trop vieux ou moi trop jeune», lui répond son rival, et il ajoute :

Attendez, je m'engage A me battre avec vous dès que j'aurai votre âge.

Cette promesse suffît au naïf traiteur et il accepte en gage de la parole donnée, le cor minuscule que lui offre N, I, NI, lequel déclare : « Quand tu voudras ma mort, viens sonner à ma porte.»

On dira que j'y suis -— il n'y aura plus personne.

Au quatrième acte du Danger des Castilles, Don Pathos se trouve dans les carrières Saint-Denis, et de même que Don Carlos, venu à Aix-la-Chapelle, attend le résultat de la délibération du Collège électoral qui le fera empereur d'Allemagne, ou ne lui accordera que la royauté espagnole, de même aussi Don Pathos, que nous avons vu désireux d'être nomméchef des Dévorants s'inquiète de savoir s'il sera ou non accepté par la ligue, et il médite sur Carmagnole, son prédécesseur, en des termes qui bafouent l'apostrophe célèbre de Don Carlos à Charlemagne. Nous devons dire, pour être clair, que la ligue des Dévorants est une sorte d'association ouvrière. Don Pathos, parlant de Carmagnole,

Ah ! c'est un beau coup d'œil à vous rendre insensé

Que le compagnonnage ainsi qu'il l'a laissé;

Un grand échafaudage, une grande machine,

Avec un homme en haut qui commande et domine,

Le peuple des gavots, en bas, crie et s'émeut,

Les autres sont de là, le chef veut ce qu'il veut I...

Dévorant ! Dévorant ! Être Dévorant ! Peste 1

Ne pas l'être, et sentir un cœur dessous sa veste !...

Par lui, tout au monde est, et sans lui rien n'est rien I

Gomment sortir de là? Nous n'en finirons pas 1.*.

Là ne se borne pas le discours de Don Pathos, mais nous n'avons pas le loisir d'énumérer toutes ses pensées bouffonnes. On le nomme chef des Dévorants, n, i, ni déclare qu'il a trompé les gens sur son identité. Il est réellement ancien cocher et prévôt de salle d'armes. Don Pathos, généreux, daigne l'absoudre. Il va plus loin, il l'embrigade dans la ligue des Dévorants, il le reçoit compagnon et donne aux spectateurs les motifs de sa clémence :

Écoutez mon discours :

Je n'ai pas plus de fiel qu'un enfant de deux jours. De tout ce que j'ai dit je ferai le contraire Pour mieux prouver que j'ai le plus grand caractère.

Le quatrième acte du Danger des Castilles se termine de façon imprévue. On voit apparaître un régisseur qui annonce : « Messieurs, l'administration vous supplie de rester; vous avez peut-être cru que la pièce était terminée. Tout le monde l'aurait pensé comme vous, mais il y a encore un acte, pour le second et le vrai dénouement de l'ouvrage. » Il est facile de deviner la critique contenue dans cette plaisanterie. On a souvent répété que le cinquième acte de Hernani était inutile. L'empereur ayant accordé son pardon, il semblerait que la pièce dût être terminée. Remettre Hernani et Dona Sol en présence est superflu. Hugo en décida autrement, et les parodistes, après avoir énoncé leur blâme, sont obligés de suivre Hernani jusqu'au bout. Le Danger des Castilles a donc un cinquième acte. La grande scène d'amour est copieusement raillée, et

l'ancien cocher dit à sa maîtresse qui a'dmire la beauté de la nuit :

Nous allons donc, ma mie, Faire toute la nuit un cours d'astronomie?

Hélas 1 au milieu de leurs épanchements, le traiteur Dégommé, avide de vengeance, survient tout à coup, et il apporte des « pilules mortifères » destinées à N, I, NI. Le jeune homme, fidèle à sa promesse, les avalera. Cette peu réjouissante perspective ne l'émeut guère, car il conserve assez de lucidité pour remarquer que la pièce va se terminer comme un drame de Shakespeare :

Mourons, comme Juliette et comme Roméo I

Parasol a pris quelques pilules. Elle ne meurt pas sur-le-champ, n, i, ni succombe le premier et le terrible Dégommé, qui suit avec intérêt l'action du poison sur ses deux victimes, constate gaiement ^

La femme plus que l'homme est toujours coriace 1

Telle est la fin de iV, /, NI, ou le Danger des Castilles. Gela ne manque pas d'esprit. Néanmoins il existe une autre parodie de Hernani, beaucoup plus amusante et justement célèbre. Je veux parler de Harnali ou la Contrainte par cor, d'Auguste de Lauzanne. Les personnages sont Dégommé Gomilva actionnaire de théâtre, Quasifol, nièce de celui-ci. Chariot, chef d'un contrôle de théâtre, Harnali

ancien contrôleur devenu marchand de billets, Marouillaud, ami d'Harnali, Jacquot, neveu du portier de Gomilva, M"^® Joseph, vieille domestique. Chariot souhaiterait épouser Quasifol et Quasifol aime Harnah. Chariot s'est introduit chez celle qu'il aime. Il demande à M^^ Joseph de le cacher :

M™6 Joseph.

Vous cacher? en quel lieu?

Charlot.

N'as- tu pas quel qu'horloge Où quand vient un rival, prudemment on se loge?

M"e Joseph.

Ces tours-là sont bien vieux.

Charlot.

N'importe I employons-les.

M™û Joseph.

Mais on l'a déjà fait dans Douvres et Calais.

Charlot.

Ah I la vieille a raison 1... Moi, je suis un tragique, Je ne dois pas agir ainsi qu'un bas-comique. Si j'allais me blottir au fond de ce buffet, Cela pourrait produire un excellent effet... Mais non, il vaut bien mieux me cacher dans l'armoire, Le moyen est plus neuf, si j'en crois ma mémoire; Jamais on n'y songea... oui, c'est un nouveau tour.

M™e Joseph.

Renouvelé des Grecs et de Monsieur Vautour.

Charlot.

Ohl l'idée est sublime! entrons dans la fontaine, C'est un moyen, je croi$, qu'on n'a pas mis en scène.

Monsieur Vautour est un vaudeville de Désaugiers. Nous aurons souvent l'occasion de retrouver le reproche de manque d'originalité que ses détracteurs ont adressé à Victor Hugo. De même, un peu plus loin, l'invraisemblance de l'action et la pauvreté des moyens dramatiques employés dans Hernani sont vertement blâmées. A la fin du premier acte, Harnali nous confesse :

Ce n'est encor ici que le commencement... Je sors... je ne sais trop ni pourquoi ni comment. Dans la passe où je suis, il serait mieux peut-être D'attendre mon rival, de me faire connaître... Oui, mais nos démêlés s'éclairciraient trop tôt; Allonger la courroie est peut-être un défaut; Mais il nous faut aller jusqu'à la catastrophe, Et pour arriver là nous avons peu d'étoffe; Jamais tailleur adroit, quelques efforts qu'il fît, Avec un quart de drap n'a pu faire un habit; Et jamais pâtissier, quelque soin qu'il y mette, Ne fait d'un peu de pâte une énorme galette.

Ce premier acte contient une scène d'une drôlerie irrésistible. Écoutez le discours du vieux Dégommé Comilva arrivant chez M^^^ Quasifol, sa nièce, et y découvrant Chariot et Harnali :

Que vois-je ici? Deux hommes chez ma nièce 1 Voilà, sur mon honneur, une plaisante pièce ! Qu'est-ce à dire? En ces lieux vous introduire ainsi?... Pour un vieux Lustucru me prenez-vous ici? Suis-je donc un jouet? un homme en pain d'épice, Que l'on donne aux enfants qui viennent de nourrice? Suis-je un polichinelle? ou suis-je un chien barbet, Que l'on fait aboyer en pressant le soufflet?

Eh bien! il était temps!... Je vois qu'en ma demeure, Pour savoir du nouveau j'arrive à la bonne heure ! Vous êtes des gaillards qui montrez du toupet; Ainsi donc, pour vous deux, ma nièce me trompait? C'est du propre ! Et c'est vous, ma nièce? vous, ma femme? (Vous l'alliez devenir !) Quelle conduite infâme ! -Lorsque de notre hymen j'arrange les apprêts, Je me trouve être avant... ce que l'on n'est qu'après. C'est du propre ! et vraiment, dans cette circonstance, C'est bien aimable à vous de me faire une avance. Et toi, fille modeste !... Ah ! mon amour craintif N'ose plus, à ton nom, joindre cet adjectif... Ah ! je me sens rougir de fureur et de honte ! Je sens à mon vieux nez la moutarde qui monte ! Si je n'étais pas chauve, en ce moment affreux, Je voudrais par paquets m'arracher les cheveux; Mais par bonheur encor j'ai la poigne assez forte... Il faut nous expliquer, tous trois, devant la porte. Arrière, jeunes gens! descendez les premiers; Nous^allons nousjaper^comme trois chiffonniers.

Dans la parodie d'Auguste de Lauzanne, Comilva est un vieil imbécile qui accepte tout ce qu'on veut lui faire croire et Chariot n'a aucune peine à rendre sa présence plausible. Il était venu demander une place de régisseur à Comilva puissant actionnaire du théâtre où il souhaite entrer. Et Harnali?... La présence de Harnali n'a rien d'étonnant non plus. Il est le secrétaire de Chariot. Voilà tout. Comilva, débonnaire, répond :

Parbleu ! vous êtes bon de me laisser ainsi Me fâcher, m'enrouer et crier comme quatre.

Le passage où Harnali se découvre à Quasifol

vaut le discours de Comilva. Qu'on en juge

Apprenez tout ! Le nom du métier que j'exerce, Ne décora jamais l'Almanach du Commerce. Avant que ma famille ait eu tant de malheur, D'un théâtre chantant, j'étais sous-contrôleur; Mais un nouveau commis, un scélérat, un drôle, Me fit, en arrivant, renvoyer du contrôle. Au théâtre jadis, me tenant sur le seuil, Je faisais au public, un rigoureux accueil; Et ma main, des marchands confondant la cohorte, Déchirait les billets qu'on vendait à la porte : Ne les déchirant plus, je les vends à présent; Quand l'homme public tombe, il devient opposant.

Au deuxième acte, Harnali aux prises avec Chariot garde un verve égale. Est-il besoin d'indiquer que le passage que nous allons citer est la parodie de la fière réponse d'Hernani à Don Carlos refusant de se battre :

La taille n'y fait rien, la mienne est ordinaire;

Mais j'ai six pieds de long quand je suis en colère.

Songe que je te tiens, tout mince que je suis,

Et que si je voulais t'annuler, je le puis :

Je pourrais dans l'instant, ton dédain m'y provoque,

T'écraser, dans ma main, comme un œuf à la coque.

Défends-toi !

Charlot.

Pas du tout.

Harnali,

Ah ! tu fais le capon 1 Tu ne veux pas te battre?...

Charlot.

Allons, géant lapon, Ta fureur a tout l'air d'une plaisanterie... Je te ferai pincer par la gendarmerie... Je sais, depuis longtemps, quel commerce tu fais.

Harnali.

Eh bien, oui, j'en conviens, oui, je vends des billets. Je t'baïs! chaque soir tu nous donnes la chasse; Je t'haïs ! tu perçois cinq sous par chaque place; Je t'haïs ! je t'haïs ! je ne peux pas te voir; Je t'haïs le matin, et je t'haïs le soir. Soit que je reste assis, soit que je me promène : Je t'haïs le dimanche et toute la semaine. Défends- toi, je te dis.

Au troisième acte d'^Harnali^ Auguste de Lauzanne retrouve toute sa méchanceté et les critiques tombent dru sur Victor Hugo. Négligences, invraisemblances, imitations, tout est soigneusement relevé. Dans la première scène Gomilva déclare à Quasifol qu'il est un vieux lapin et qu'« avec de vieux lapins on fait de bons civets ». Il se compare aux conducteurs de bœufs dont il envie la fraîcheur et la vigueur, et nous affirme :

Le temps m'a pu rider et le front et le nez, Mais le cœur d'un vieillard n'est pas ratatiné.

Auguste de Lauzanne se moque ensuite de la confiance de Gomilva acceptant chez lui le vagabond famélique, l'inconnu déguenillé qu'est Harnali sous son déguisement. Harnali raconte qu'il est « dans la débine » et qu'on l'a mis à la porte de

son « garni ». Il vient donc s'installer chez Dégommé Gomilva et Gomilva trouve la chose fort naturelle. Il dit à son hôte, « d'un air satisfait», d'agir comme chez lui :

Restez donc avec nous, prenez toutes vos aises, Marchez, taillez, rognez et montez sur les chaises Avec vos pieds crottés, tout cela m'est égal, Voulez- vous coucher dans le ht nuptial? Nous coucherons ailleurs... Sans savoir qui vous êtes, Voilà des procédés.

La conduite de Gomilva étonne le jeune Jacquot, neveu du portier du stupide vieillard, et il nous avoue :

Au moins c'est un beau trait; s'il n'est pas raisonnable On ne saurait dire qu'il ne soit charitable.

On ne saurait nier non plus la bonne humeur des censeurs qui s'étonnent également du désir d'être arrêté qu'exprime Harnali, lorsqu'il apprend le prochain mariage de Quasifol et de Gomilva. Gomilva ne s'exphque guère les sautes d'humeur de l'homme qu'il abrite. Tout à l'heure Harnah cachait son nom; maintenant il le crie à tue-tête. Tout à l'heure Harnah demandait l'hospitalité; maintenant, il veut être enfermé. Gomilva n'y comprend rien :

Ah ça! mon bon ami, tâchons de nous entendre;

Si vous désirez tant de vous voir arrêté,

A quoi bon implorer mon hospitalité?

Il valait mieux aller au premier corps- de-garde,

Vous faire simplement empoigner par la garde, Que de venir ici troubler nos doux ébats, Par vos cris enroués, qui n'en finissent pas. Votre trait d'héroïsme a l'air d'une bêtise...

Le pauvre Gomilva n'a pas de chance. Il descend fermer sa porte afin de protéger Harnali et celui-ci, quand il revient, baise la main de Quasifol avec transport. Gomilva s'indigne :

Faites, faites, l'ami, ne vous dérangez pas;

Une seconde fois, voulez- vous que je sorte?

Malheureux !... quand pour toi je vais fermer la porte.

Quand loin de te chasser, comme un vil malfaiteur.

Sans rime ni raison, je me fais ton sauveur...

Du respect qui m'est dû, passant toutes les bornes,

Tu voudrais me placer au rang des capricornes.

Néanmoins, Gomilva a l'âme généreuse. Il ne livrera point son hôte à Gharlot et aux gendarmes qui viennent l'arrêter. Harnali accepte de se cacher derrière un panneau mobile et répond à Gomilva :

— Ah ! bon 1 merci ! je vois C'est un panneau mouvant comme dans Henri Trois

La scène des portraits provoque, naturellement, la gaieté de l'auteur. Gomilva montre ses ancêtres :

Voyez, Messieurs, Mesdames, Balthazar Gomilva, mon aïeul par les femmes. De la Ferté-sous-Jouarre il était échevin; Il mourut à Paris, l'an quatorze cent vingt.

Vous y voyez ici son neveu Jean Guillaume,

Si fameux dans son temps, c'était un très bel homme;

Il était renommé, surtout pour ses mollets,

L'aspect n'en coûte rien, regardez, jugez-les.

Plus haut est Jean Gribouille, un cavalier superbe

Et malin ! C'est sur lui qu'on a fait ce proverbe

Que vous connaissez tous. Vous y voyez ici

Mon trisaïeul, bottier au carrefour Bussy.

Vous y voyez ici... {A Quasifol, changeant de ton.)

Si j'avais ma baguette Ce serait plus commode.

Quasifol, lui passant une baguette, à part. A-t-il perdu la tête?

Charlot.

Je veux mon prisonnier 1 Avec tous vos rébus, Sommes-nous donc chez vous au salon Curtius? Je veux mon prisonnier 1

CoMiLVA, frappant sur le cadre avec sa baguette. Là, ma tante Isabelle...

Charlot, à part.

Va-t-il bientôt finir avec sa kyrielle?... Mon prisonnier !

Comilva.

Voilà son fils, mort à deux ans, Colonel de dragons, sans avoir eu d'enfants. Otez votre chapeau, gendarmes !

Charlot.

Je me lasse î Je veux mon prisonnier I Avec tous vos...

Comilva.

J'en passe Et des meilleurs encor I

Charlot.

Le mot est très joli 1 Et s'il n'en passait pas, quand aurions-nous fini?

A la fm du troisième acte, Harnali refuse la bastonnade que voulait lui donner Gomilva, et pour dédommager le vieillard, il lui offre un petit cor de chasse d'enfant qu'il porte depuis le commencement de la pièce :

Tenez, prenez ce cor de chasse...

C'est un moyen peut-être un tant soit peu cocasse, Ridicule, bouffon... n'importe! vous jouerez Le premier air venu, celui que vous voudrez... J'avale au premier son de votre ritournelle, Je vous fais éteignoir et je me fais chandelle.

De même que les autres parodistes d^Hernani, A. de Lauzanne estime que le changement de lieu au quatrième acte ne sert à rien, sinon à planter un nouveau décor et à satisfaire le goût très prononcé de Hugo pour la mise en scène curieuse. Imitant Don Carlos venu s'enfermer dans les caveaux qui contiennent le tombeau de Gharlemagne, les acteurs à'Harnali se sont transportés, par dérision, sur la butte Montmartre, dans une cave encombrée de tonneaux, et on nous dit :

Nous sommes hors barrière, Sur la butte Montmartre, assez près des carrières. Et dans l'un des caveaux d'un hospice vanté Où les fous quelquefois vont chercher la santé.

Chariot, dévoré de l'ambition d'être nommé

régisseur, est venu là. Le titre qu'il espère sera-t-il accordé au simple contrôleur de théâtre? Il se le demande, plein d'anxiété, et, parodiant don Carlos, médite en ces termes sur le régisseur qu'il prétend remplacer :

O grand homme 1 bel homme ! homme aussi grand que beau 1 Comment peux-tu tenir dans ce petit tombeau? Un homme de ta taille, un homme de ta trempe 1 Peux-tu bien t'y coucher, sans attraper la crampe? Peux- tu?... Mais je le vois, tu te trouves très bien, Puisque je t'interroge, et que tu ne dis rien...

Ricard, ami de Chariot, s'épouvante, dans un coin du théâtre, des propos de l'orateur :

Pas un mot de raison... Ah I le pauvre Chariot I

Chariot continue :

Il le faut avouer, le monde est un beau lot, Et si je ne craignais d'être trop téméraire, Je voudrais être un jour, régisseur de la terre; C'est une belle place !... Oh ! qui me dit tout bas : Tu l'auras !... Je l'aurai?... Non, je ne l'aurai pas. . Tu l'auras, je te dis... Laissez-moi donc tranquille; Non 1 je ne l'aurai pas; mais pourtant, c'est facile... Si je l'avais? Croit-on que je l'aie?... Il faut voir.

Don Carlos a pardonné à Hernani. Chariot, nommé régisseur, pardonnera également à Harnali, et, lui ayant rendu sa place de contrôleur, lui donnera licence d'épouser Quasifol. Harnali est enchanté, et il nous avertit de son état d'âme :

Tiens I c'est particulier, ma haine qui s'en va 1

Quasifol s'étonne :

Quoi ! ton. affreux courroux, ta colère funeste I

Et Harnali bon enfant :

Je viens de les quitter comme on quitte une veste 1

Il ajoute :

Puisque je me marie, et que j'ai pardonné, Il me semble que tout doit être terminé, Allons nous-en.

Mais Harnali oublie qu'il faut un cinquième acte. C'est à cause de ce cinquième acte que Comilva annonce d'un air sombre : «J'ai toujours la trompette. » Chariot constate :

A la bonne heure, au moins, la pièce est plus complète. Eh bien 1 voyez un peu, s'il n'eût pas dit son mot, L'action finissait trois quarts d'heure plus tôt; Et quel tort ! terminer une action futile Par un gai mariage, ainsi qu'un vaudeville... Mais ce mot admirable est là, comme un crochet, Qui suspend l'avenir au passé... qui bronchait.

Les deux amants se sont épousés. Ils restent seuls et échangent mille gentillesses. La tendre Quasifol murmure :

J'aime beaucoup aussi cet habit fait en queue De morue, et surtout cette cravate bleue Qui vous va johment.

Harnali réplique :

Ce que vous dites là certainement me flatte...

Et Quasifol :

C'est ton cou, mon bichon, qui sied à la cravate.

Ils vont goûter les suprêmes délices. Survient l'implacable, le cruel Comilva, qui souffle depuis une heure dans l'instrument que lui a confié Harnali. Corner ne servant à rien et Harnali feignant de ne pas entendre, Gomilva se montre à sa victime et lui rappelle, d'une voix sépulcrale, sa promesse de mourir à la première réquisition :

COMILVA.

Harnali, me voilà !

Harnali.

Que voulez-vous?

Comilva.

Eh bien I Tu ne m'entends donc pas corner depuis une heure?

Harnali.

Si fait, j'entendais bien. {A part.) Faut-il donc que je meure Par procédé pour lui? {Haut.) Le jour de mon hymen?... Vous êtes bien pressé, remettez à demain.

Comilva.

Quoi 1 remettre à demain ! Tu voudrais donc que j'eusse Trompette pour Sa Ma — jesté le roi de Prusse?

H offre une boulette à Harnali. Quasifol supplie, implore. L'inexorable Comilva répond toujours

par les mêmes mots : « C'est un arrangement. » Il ne sort pas de là. Harnali lui crie : « Vieux gredin 1 »

COMILVA.

C'est un arrangement.

Harnali.

Absurde I

COMILVA.

J'en conviens, mais c'est un dénouement.

Puisque Harnali doit mourir, Quasifol mange la moitié de la boulette et elle entend bien rendre la fin de la pièce émouvante. Du même coup elle nous dira ce qu'elle pense de l'œuvre de Hugo :

Il faut absolument que j'éprouve un accès

De délire... il le faut... c'est là qu'est mon succès.

Harnali la prie de se dépêcher. Véhémente, elle continue :

Voilà que cela vient. Quelle étrange harmonie I

J'entends chez le voisin un bruit confus de voix I

Que de cris différents s'élèvent à la fois !

Admirable ! mauvais ! superbe ! ridicule !

Élevons des autels !... donnons-lui la férule !

Son œuvre est un prodige !... un long amphigouri

Qui semble procéder de Pindare... et d'Odri...

Jamais de pareils vers, jamais les cors de chasse

Ne pourront sur la scène... Ah ! Messieurs, grâce ! grâce !

D'où vient ce désaccord? pourquoi dispute-t-on?

Dieu, que l'Académie est près de Charenton !

L'auteur est jeune encore ! son talent est fertile;

Le temps, le temps viendra pour corriger le style,

Et s'il change de route avec quelques efforts,

La raison reviendra...

EUo tombe et Harnali termine sa phrase : Pour extirper les cors.

A en juger par cette conclusion, A. de Lauzanne tenait en piètre estime la langue poétique de Hugo. L'auteur anonyme de Fanfan le Troubadour à la représentation de Hernani partage cette opinion, quand il apprécie le monologue de Don Carlos devant le tombeau de Charlemagne, en ces termes :

Dans un'tirade oùs qu'il dév'loppe Tout un pompeux galimatias, La beir chos', dit-il, que l'Europe Deux homm's en haut ! les aut'... en bas 1

Pati pata,

Enfin voilà 1 C'est d'un tragique à fair' pouffer de rire.

Quel grand morceau 1

Comme ça serait beau Si l'on pouvait d'viner c'que ça veut dire !

Animé d'une égale sévérité, il écrit encore :

Parbleu ! messieurs de la critique, S'écrie alors un élégant, Convenez qu'cet ouvrage unique Pour le styl' n'a pas son pendant; Qu'iljpeint bien l'esprit, l'caractère D'ces Espagnols fiers à l'excès.

Il est vrai, répond un gros père, Qu'on n'y trouve rien de français.

Plusieurs des situations de la pièce lui paraissent absurdes. Au second acte, on ne s'explique pas que

Dona Sol puisse s'échapper de la maison de son oncle :

Au portier-z-il faut croire Qu'elle aura donné pourboire.

On ne s'explique pas davantage que Hernani ne tue pas le roi, quand il pouvait aisément le faire :

Hernani, qui sur le roi Brûlait d'assouvir sa haine, Maint'nant qu'il le peut sans peine Ne l'veut plus, je n'sais pourquoi.

Nous avons déjà vu qu'une douce gaieté s'empare des parodistes lorsque Ruy Gomez laisse seuls Hernani et Dona Sol. L\uie\\r de F anf an le Troubadour ne s'amuse pas moins que ses confrères de la naïveté du vieillard :

Il court, dans l'zèle qui l'enflamme, Fermer les portes du donjon, Laissant l'bandit avec sa femme.

Faut-il qu'un homme soit cornichon !

Le cinquième acte est inutile :

L'rideau tombe, j 'quittais ma place.

Quand j'entends dire à mon voisin :

Ceci, Messieurs, n'est qu'la préface, C'est le commenc'ment de la fin.

L'auteur s'est dit dans sa sagesse :

Tout doit s'compenser ici-bas; Gnia deux dénouements dans ma pièce.

C'est pour celles qui n'en ont pas.

MM. Brazier et Carmouche écrivant : Oh ! qu^nenni^ ou le Mirliton fatal, font une semblable critique :

Mais c'est là le plus beau, c'est là rindéfini, Lorsque tout est fini, que rien ne soit fini.

Le style de Hugo ne leur plaît pas non plus. Belle- Sole écoute les doléances de son amoureux contre Blaguinos. Blaguinos, de son côté, s'exprime de pompeuse manière, et Belle-Sole, agacée, l'interrompt :

Voilà des chiens de vers auxquels on n'entend rien 1

Enfin, MM. Brazier et Carmouche blâment l'immoralité de Hernani.

Je ne poursuis pas l'analyse des parodies du drame de Hugo. Il est incontestable que la plupart sont fort drôles. La pièce se prête d'ailleurs aux travestissements faciles.

On trouve pourtant, dans le théâtre de Hugo, une autre pièce, chargée de ténébreux mystères et de complications étranges, qui peut devenir encore plus comique pour qui est à la fois spirituel et mal intentionné. Je veux parler à^Angelo, tyran de Padoue. Rappelons brièvement le sujet de la pièce afin d'éclairer ce qui va suivre. Angelo aime la Tisbe et la Tisbe, dont le cœur est pris par Rodolfo, ne l'aime pas. Rodolfo, pour sa part, se moque de la Tisbe, puisqu'il n'est occupé que de Catarina, la femme du tyran de Padoue. Gatarina

est animée d'excellentes intentions à l'égard de Rodolfo, mais elle oublie qu'elle a jadis dédaigné les avances du sbire Homodéï, et le sbire Homodéï se venge en dénonçant à Angelo l'épouse coupable. Elle est surprise par lui en compagnie de Rodolfo et elle succomberait infailliblement sous ses coups, si la Tisbe ne se dévouait pour elle. La Tisbe meurt, frappée de la main de Rodolfo. On s'explique mal d'abord le sacrifice de la comédienne. Pour comprendre sa grandeur d'âme, il faut savoir que sa mère fut jadis sauvée par Gatarina. La mère de la Tisbe était une chanteuse des rues qu'on allait pendre à cause d'un chanson qui parut offensante pour Venise, à un sénateur qui passait. Gatarina étant intervenue, la malheureuse avait eu la vie sauve et elle avait offert à sa bienfaitrice, en témoignage de reconnaissance, un crucifix de cuivre que Gatarina avait gardé et que la Tisbe avait retrouvé dans la chambre de la femme du podestat de Padoue. Déçue dans son amour, la comédienne avait acquitté sa dette de reconnaissance envers la bienfaitrice de sa mère. Voilà qui est compliqué et nos parodistes peuvent s'en donner à cœur joie. Ils n'y manquent pas. Gomme toujours, les personnages changent de nom dans Cornaro, tyran pas doux, pièce en quatre actes et en vers de MM. Dupeuty et Duvert. Angelo s'appelle Gornaro «homme farouche et crédule ». Au jeune capitaine Rodolfo se substitue le poêlier-fumiste Molleffo. Le traître Homodéï devient Psalmodi « paillasse sentencieux et vindicatif». Gatarina se change en Gastorine

« épouse vertueuse et adultère ». La comédienne la Tisbe n'est plus que la danseuse de corde, Malaga. A la place de Reginella, nous trouvons Polichinella.

Examinons de quelle manière le sujet à'^Angelo est caricaturé. Gornaro, amoureux de la danseuse de corde Malaga, vient la voir au jardin de Tivoli. Il déclare tendrement :

Pour obtenir un mot, un regard simple et doux, Je t'apporte mon cœur et mes trois francs dix sous.

Malaga s'indigne :

Un homme marié I quelle horreuf 1

Elle se moque de la jalousie de son soupirant et lui raconte, en un style d'une haute extravagance, la vie qu'elle a menée. Sa mère était une « chanteuse en plein vent » :

D'un pouvoir ombrageux elle bravait l'attaque, Car de la préfecture elle portait la plaque; D'un petit violon en cuivre non doré Le poitrail maternel se trouvait décoré. Heureuse si sa voix, au son de la cymbale, N'eût jamais entonné que la chanson légale; Mais dans la politique elle fit un écart.

Un gendarme passait qui empoigna la chanteuse et l'aurait conduite au poste si une aimable jeune fille n'avait assommé l'homme de loi d'un vigoureux coup de poing. Malaga continue :

Ma mère, en cette circonstance»

Transportée et de joie, et de reconnaissance,

Regarde avec dédain la plaque de métal, Détache de son sein l'objet préfectoral I Puis, saisissant la main de sa libératrice : Vous venez de me rendre un énorme service, Prenez ! ceci toujours vous portera bonheur. Elle est morte depuis, ma mère.

GORNARO.

Ahl Malaga.

Sur l'honneur.

Et depuis ce temps-là, comme feu Télémaque, Je cours pour découvrir la maternelle plaque.

En outre, Malaga prévient son interlocuteur qu'elle possède deux élixirs :

L'un extrait de Lucrèce et l'autre de Tudor : Le premier asphyxie, et l'autre vous endort.

Cornaro les réclame et dit à Malaga surprise qu'il aime tuer :

Oui, je suis un tyran... mais un tyran pas doux.

On raille les imitations de Hugo. Angelo, dans la pièce, porte suspendue à sa chaîne de cou une clef merveilleuse ciselée par Benvenuto Gellini. Cette clef sert à ouvrir la chambre à coucher de Gatarina. Dans la parodie, la clef minuscule se change en un véritable monument, et le podestat l'offre à Malaga qui raille doucement ce « truc» théâtral, et nous dit :

O Raoul Barbe-Bleue, ô Gageure imprévue

Qu'au Théâtre-Français depuis longtemps j'ai vuel

MM. Dupeuty et Ouvert sont les ennemis des moyens faciles et souvent employés. Ils estiment qu'il y a trop de cachettes, de couloirs mystérieux et d'issues aménagés dans Angelo, et Malaga constate :

Si les fenêtres sont en nombre égal aux portes, Les impositions doivent être bien fortes.

Cette critique est exprimée de nouveau au second acte, sous une forme spirituelle. Tandis que Gachné et Polichinella, suivantes de Castorine, font le lit de leur maîtresse dans la chambre à coucher de celle-ci, Psalmodi qui remplace le traître Homodéï, descend du cintre, assis sur un banc portant l'inscription « porte secrète». Les servantes sont fort étonnées. Elles croyaient toutes les trappes dont les murs sont percés soigneusement closes. En outre, elles ne s'expliquent pas cette manière de s'introduire chez les gens. Psalmodi répond en bafouant l'Homodéï de Hugo :

Les chemins usités ne sont pas de mon goût : Moi, je suis un lézard, un vrai passe-partout ! Et le chat joue avec la souris. C'est sensible.

Gachné.

PardoH, votre langage est peu compréhensible.

Psalmodi.

La souris et le chat ! vous n'avez pas compris 1 Je vous dis que le chat joue avec la souris, Et que même parfois il la tue, il la croque...

POLICHINELLA.

C'est peut-être fort beau, mais c'est un peu baroque. Que venez-vous parler de souris et de chat?

PSALMODI.

Je comprends qu'en effet vous ne compreniez pas : Je suis un sphinx vivant, un homme hiéroglyphe, Et quand je ne dors pas, je fais du logogriphe; J'ai même l'habitude, et jamais je n'en ris, De prendre pour sujet les chats et les souris.

Dans les scènes suivantes, les parodistes s'égaient outre-mesure de la nocturne et amoureuse entrevue de Rodolfo et de Gatarina. Mollefîo déclare à Gastorine :

L'existence sans toi, c'est un bateau sans voiles C'est un caveau sans lampes, une nuit sans étoiles. J'étais un chien errant, allant je ne sais où, Comme un aveugle ayant égaré son bambou; La nuit, en prononçant des paroles sans suite, Je sautais dans mon lit comme une carpe frite.

Et Gastorine :

Pardonne l'hiatus que je vais faire ici...

Tu sautais? moi aussi, moi aussi, moi aussi;

Je crois que c'est bien là la preuve que je t'aime.

Les moqueries redoublent à propos de la situation pathétique qui met aux prises Gatarina et la Tisbe. La femme de Gornaro se devinant dénoncée a caché son amant et éteint la lumière de la pièce.

C'est à ce moment que Malaga arrive, portant une lampe. Sa fureur éclate. Elle crie à sa rivale :

Rendez-moi mon amant, rendez-le, je le veux, Oui, rendez-moi mon jeune, ou j'appelle le vieux.

Gastorine, pour calmer Malaga, offre à celle-ci la fameuse plaque, et Malaga, subitement apaisée, berne Gornaro qui survient, d'une histoire qui arrête sa vengeance.

MM. Dupeuty et Ouvert utilisent, afin de réjouir leurs spectateurs, la pensée prudente qui fait éteindre sa lampe à Gatarina. Gastorine et Molleffo se savent trahis. La première ne peut éteindre sa chandelle, faute d'un éteignoir. Le second manque de souffle. Le souffleur du théâtre intervient et s'acquitte de la besogne. Toutes les lumières d^Angelo mettent en joie les auteurs de Cornaro. G'est armée d'une chandelle que se présente Malaga; c'est tenant aussi sa chandelle que Gornaro nous apparaît. Un bonnet de coton le coiffe ; un sabre de cavalerie bat à son flanc, et dans cet appareil bizarre, il écoute les explications de Malaga. La danseuse de corde n'est pas embarrassée de justifier sa présence à cette heure dans la chambre à coucher de Gastorine. Elle était venue avertir Gornaro que le parquet le menaçait. Pendant que le bonhomme prête une oreille attentive aux bahvernes que lui débite l'impudente Malaga, Molleffo, l'amant qui manquait de souffle tout à l'heure, a réussi à s'échapper, et en maladroit qu'il est, il

ferme lourdement la porte cochère derrière lui. Gornaro s'aperçoit de l'infortune conjugale à laquelle son nom le prédestinait, et, montrant sa chandelle, il s'exclame :

Ma femme est infidèle, Je ne tiens pas l'amant, mais je tiens...

Bientôt, animé d'un désir de vengeance fort explicable, il demande à Malaga l'extrait de Lucrèce qui asphyxie. Malaga feint de le lui donner et Gornaro offre à Gastorine de l'empoisonner :

Je vous dis que je veux être veuf A dix heures sonnant, et comme il en est neuf... Faites votre calcul, vous savez votre affaire.

L'épouse coupable a mauvais caractère. Elle ne se prête pas à cette petite fantaisie et repousse le verre que Gornaro lui tend :

Je n*ai pas soif du tout; je l'ai dit, j'y persiste.

Gornaro, ne réussissant pas, va chercher une pièce de canon qu'il rapporte avec beaucoup d'étoupe enflammée. Il infligera à sa femme « le trépas de Turenne ». Gette façon d'agir révolte Gastorine :

Pour venger vos affronts, prendre l'artillerie.

Gornaro répond :

G*est l'arme que je crois le plus près du génie.

Gastorine finit cependant par mourir, non d'une coup de canon, mais empoisonnée par une coupe de Champagne, sous les yeux de Gornaro qui nous dit :

Elle tourne de l'œil ! plus elle devient pâle, Plus je jouis. Je suis une Brinvilliers mâle.

Molleffo est navré d'avoir perdu sa maîtresse; triste, maigri, avide de vengeance à son tour, il veut tuer Malaga. Heureusement, le poêlier-fumiste ne commettra pas son crime. Gastorine n'est pas morte. Le Champagne l'avait seulement grisée. Elle se réveille. Malaga, dont la mère a été jadis sauvée par Gastorine, a payé sa dette de reconnaissance en donnant à Gornaro l'extrait de Tudor qui assoupit au lieu du poison de Lucrèce. Elle dit à MollefFo :

C'est moi qui l'ai grisée I Moi-même, moi pour toi 1

Et Molleffo :

Toi pour moi î

Et Gastorine :

Vous pour lui !

Moi I toi ! vous ! De pronoms quel déluge inouï I

Les parodistes se moquent de la phrase de Rodolfo : « Gatarina ! tu vis grand Dieu ! par qui as-tu été sauvée?» et de la réponse de la Tisbe : « Par moi, pour toi.»

La pièce n'est pas encore terminée. Gornaro revient sur la scène et on raille ce vieillard insupportable qui a quelque parenté avec les « vieux» de Marion et à'Hernani. Gornaro ne se fâche pas. Il demande aux interprètes de la parodie :

Enfin : résumons-nous, et, malgré vos malices, Faut-il le voir, ce drame?

Malaga, bonne fille, répond :

Allez voir les actrices.

Gornaro partage cette opinion et il engage le public à aller voir M"^ Mars et M^i^ Dorval, qui jouaient la pièce de Hugo. Se tournant vers les spectateurs, Gornaro leur dit :

Et vous aussi ! Pourtant revenez dans ces lieux : Parodistes hardis de talents gracieux.

Heureux si nous pouvons, effeuillant leur couronne, Recueillir quelques-uns des bravos qu'on leur donne.

Malgré certaines faiblesses, Cornaro est l'une des plus brillantes, l'une des plus spirituelles parodies du théâtre de Hugo. Elle a de l'entrain, de la gaieté, de la bonne humeur. On n'y relève que deux passages vraiment acerbes à l'égard des romantiques. Malaga nous dit :

Eh ! qui donc m'a bâti les drames actuels. Où les gens innocents sont toujours criminels, Où l'absurde renaît, où le bon sens expire? Vous retournez Schiller, vous retapez Shakespeare 1

S'ils pouvaient revenir, hélas ! des sombres bords, Ils crieraient : Au voleur ! Vous détroussez les morts 1 Malheureux 1 Et pour mieux déguiser leur dépouille, Vous mettez hardiment du vernis sur la rouille. Du moins, monsieur Fétis, aux concerts ennuyeux, Ne nous prend pas en traître, il nous dit : C'est du vieux. Mais vous 1 Champollions des muses endormies, Est-ce donc innover qu'exhumer des momies? Un seul titre est à vous, gardez-le tout entier 1 Inventeurs de la barbe à la François premier.

Malaga ajoute ;

Ce n'est pas tout. Les modernes faiseurs Évoquent maintenant l'art des magnétiseurs; Et l'on ose endormir, au milieu du prétoire. Un procureur du roi sur son réquisitoire.

Elle dit enfin :

Le meurtre et l'affreux suicide Nous poursuivent partout de leur face livide. Chatterton s'empoisonne au lieu de travailler, Et quelle est la morale, enfin? un escaUer I Escalier curieux 1 espèce de symbole, Qui semble nous montrer comment l'art dégringole...

Après Hernani, Ruy Bios et Angelo^ c'est Marion de Lorme qui a le mieux provoqué la verve des parodistes. Étudions d'abord Gothon du passage Delorme par MM. Dumersan, Brunswick et Géran.Les auteurs se moquent des licences poétiques de Hugo et trouvent ses vers peu clairs.

Dans le premier acte Grédier avoue son amour à Gothon :

Avant que de grimper et de vous avoir vue, Je disais : « Là-haut dans... sa première beauté,

Est un être sans tache, au ciel escamoté.

Un être que l'honneur couvre de sa douce aile;

Un ange de lumière auprès de sa chandelle.

Et moi, simple homme qui... réclame son amour,

Je vais mêler ma brume et ma nuit à son jour.»

Un tel langage reste inintelligible à Gothon qui répond :

Je ne vous comprends pas : seriez-vous romantique?

Plus loin, Grédier ayant raconté sa vie, termine en disant :

Maintenant, franchement, nous sommes sans témoin... A quoi puis-je être bon, dont vous ayez besoin? Je vous parle français.

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