GOTHON
Mais pas trop.
Crédier.
C'est mon style; Dire si c'est des vers, cela n'est pas facile.
Grédier déclare :
Je veux vous épouser I
— Cela ne se peut guère I
— Quoi I tu refuses I
— Oui, soyez plutôt mon frère,
— Ça n'fait pas l'même effet.
L'hémistiche a deux syllabes de trop et une note nous prévient que les élisions « proviennent de la passion». Hugo use d'un archaïsme qui amuse les
parodistes, « seyez-vous)) pour « asseyez -vous». Il omet le pronom personnel. Grédier dira :
Père, mère, cousin, n'ai jamais rien connu.
On rencontre de fréquents hiatus. Gothon est une demoiselle
Qui ne s'appartient pas et qui n'a rien à elle.
L'expression étant consacrée, on aurait tort de s'étonner de la licence du poète.
Le dialogue entre Didier et Saverny, dans la pièce de Hugo : « Le nom dont on vous nomme, monsieur, etc..» divertit au possible les auteurs de Gothon^ et ils cherchent, nous affirment-ils, à imiter le mot inimitable : « Didier de rien. )>
Je suis Crédier.
— Après?
— Non; Crédier sans après.
Au second acte, le rideau se lève. Les acteurs vont paraître..., mais non, le lampiste s'avance sur la scène et certifie qu'il n'a pas besoin de brûler son huile! Pourquoi?
Ma parole d'honneur, cet acte est inutile 1 Je ne crois pas pour lui devoir brûler mon huile; Et d'ailleurs, je voudrais l'éclairer... je suis sûr Que je ne pourrais pas l'empêcher d'être obscur. Puisqu'aux lois du bon sens le poète est revêche. Je le déclare ici : « Pour lui ny a plus mèche' y^
Notre homme fidèle à son principe d'économie
résume brièvement le second acte de Hugo, raille le personnage de Didier et nous donne son opinion sur le romantisme :
Le genre romantique est le genre bâtard î
Tout l'embrouillamini dont l'auteur nous régale,
Ils appellent cela de la couleur locale.
Couleur !... on n'y croit plus... Depuis plus de trois ans,
D'enfoncer les anciens ils ont bien eu le temps !
Ils ont écrit, écrit; mais ils ont eu beau faire
De Cromwell, d'Hernani... que reste-t-il? Molière !
L'auteur aurait dû vivre au temps des grands auteurs,
Il en aurait pris trois pour collaborateurs;
A son drame, je crois, c'eût été fort utile.
Corneille eût fait le plan, Racine eût mis son style,
Boileau se fut chargé d'épurer le français,
Et Marion alors aurait eu du succès I
Au troisième acte, MM. Dumersan, Brunswick et Géran ne s'expliquent pas la présence du marquis de Nangis. Celui-ci s'imagine que son neveu Saverny a été tué en duel par Didier. Il vient s'asseoir sur un banc, écoute les condoléances du lieutenant crimidel Laffemas, et, se levant, disparaît sans avoir rien dit. Alors, qu'est-il venu faire?
Monsieur De Profundis n'est pas très amusant, Il vient pour ne rien dire...
Le Marquis.
Eh ! c'est là le talent Arriver sans motif... et sortir... dramatique! Voilà de la douleur !
Ghauchat.
J'ai trouvé ça comique.
Le Marquis.
Sachez que le vieillard d'Hernani parlait trop.
Chauchat.
J'en conviens; mais V excès dans tout est un défaut.
Les épanchements de Grédier et de Gothon, réfugiés tous deux dans une troupe de danseurs de corde, sont bien amusants. Grédier s'écrie :
Votre regard m'enivre, ô ma future épouse ! Et vos beaux yeux me font l'effet d'un litre à douze. Ah I Suzanne, pour plaire à mon honneur jaloux. N'a pas besoin de l'art... j'aime votre sein doux. O mon petit démon!... Non... vous êtes un ange!... Que dis-je, un ange?... non... vous êtes un archange! Oh ! pas archange... non... mais bien un chérubin. Un chérubin? oh 1 non !... l'ombre d'un séraphin. Femmes ! astres du ciel ! Vous, anges ineffables...
Au quatrième acte, les parodistes raillent le célèbre passage de Marion de Lorme où Louis XIII se plaint au duc de Bellegarde d'être dominé par le Gardinal. Vingt-quatre-francs supporte impatiemment le joug de son adjoint. Vingt-quatrefrancs est maire de Gisors. Gitons d'abord Hugo :
Moi, le premier de France, en être le dernier !
Je changerais mon sort au sort d'un braconnier I...
Dérision ! cet homme au peuple me dérobe !
Comme on fait d'un enfant, il me met dans sa robe,
Et quand un passant dit : « Qu'est-ce donc que je voi
Dessous le cardinal?» on répond : « C'est le roi 1»
— Puis, ce sont tous les jours quelques nouvelles listes,
Hier, des huguenots, aujourd'hui, des duelhstes
Dont il lui faut la tête ! — Un duel ! le grand forfait !
Mais des têtes toujours! — Qu'est-ce donc qu'il en fait?
Écoutons Vingt-quatre-francs :
Tout le monde dit que j'ai l'air d'un cornichon. A force de marcher sur moi, comme sur terre, Il doit craindre en sursaut de réveiller le maire. Il la goberait bien, si, dans mon Vertigo, Au lieu de dir' : bah ! bah ! je lui disais : oh ! oh ! Ah! maudit soit celui qu'on m'a voulu adjoindre; Moi le chef du village, en devenir le moindre ! Souffrir que mon adjoint me traite sans quartier! Je changerais mon sort au sort d'un savetier. Et quand on dit : quelle est cette borne de pierre Sur quoi l'adjoint s'assied? on répond : c'est le maire. S'il prend quelqu'un chez moi pour causer en secret, C'est ma femme toujours ! qu'est-ce donc qu'il en fait?
La belle scène de Marion de Lorme où Marion essaie d'attendrir Louis XIII et d'obtenir le pardon de Didier, n'est pas épargnée non plus. Les parodistes se moquent de la véhémence du discours de l'héroïne. Leur héroïne à eux, Gothon, s'efforce de toucher le cœur de Vingt-quatre-francs, et elle raconte en ces termes la querelle de Grédier avec le marquis :
Ce garçon Est doux, très caressant et surtout de bon ton. Mais quelqu'un l'asticote; on tire la savate; Il ne peut pas souffrir non plus qu'on le batte; Il reçoit la torgnole, il en rend deux; alors Tout naturellement il prend son homme au corps : On lui casse le nez; tout-à-coup son œil flambe, A son maudit gamin il donne un croc-en-jambe : L'autre, perdant l'aplomb, combe dans le ruisseau; Il appelle la garde et beugle comme un veau; Pour le faire cesser et finir son histoire, Mon cousin, de son poing, lui casse la mâchoire..»
Vingt-quatre-francs ne pardonnera point. Il se plaît cependant à reconnaître l'éloquence de son interlocutrice :
Ton rôle est bien joué, ton âme est dans ta bouche : En toi tout est tentant et dans ton ton tout touche I
Les auteur dénoncent les plagiats de Hugo. Le bouffon L'Angely nous dit : « Je vis par curiosité. » Dans la parodie, L'Angelure répète la même chose. Vingt-quatre-francs demande :
Cette idée est jolie; est-ce qu'elle est nouvelle?
L'Angelure répond :
Non, elle est de Mercier et je me pare d'elle.
Mercier, auteur du Tableau de Paris, disait en effet : « Je vis par curiosité pour voir ce que deviendra Bonaparte. » ^
Au cinquième acte, les auteurs de Gothon s'indignent de l'immoralité de Marion de Lorme. Dans la pièce de Hugo, Laffemas consent à rendre sa liberté à Didier pourvu, toutefois, que Marion agrée ses galantes propositions. Cette combinaison n'est pas du goût des parodistes et leur héroïne répond au mouchard Ghauchat, qui la presse de s'abandonner :
Les hommes d'autrefois étaient plus délicats, Car on était honnête en se rendant coupable, Et le vice élégant peut encore être aimable, Mais tu ne mets point d'art dans ta séduction, Et ton langage est plat comme ton action.
Grédier accuse en termes virulents, l'infâme Gothon qui ne lui a point avoué ses mœurs légères :
J'aurais pu naître fille au lieu d'être garçon; J'aurais pu devenir brodeuse ou couturière, Ou marchande de mode, ou simple chiffonnière; J'aurais pu faire encore un plus vilain métier, Et me faire montrer au doigt dans mon quartier. Pourtant, si j'avais fait un jour la connaissance D'un honnête monsieur, rempli de confiance, Plutôt que de ne pas lui dire : Mon garçon. Je suis cela... cela... ça veut dire... Gothon; Plutôt que de gagner un immoral salaire. J'eusse aimé mieux gratter de mes ongles la terre, J'eusse plutôt vendu ma paillasse et mon lit, Enfin, j'eusse aimé mieux voir deux fois HernaniX
Si nous feuilletons maintenant la parodie de MM. Ouvert et Dupeuty, Marionnette^ nous y rencontrerons des critiques et des plaisanteries assez pareilles à celles de Gothon. Les auteurs remarquent que, jadis, on ne se serait pas permis de mettre sur la scène du Théâtre-Français une femme comme Marion, et Guirverni (au lieu de Saverny) constate ironiquement :
C'est un état, ma reine, Que nos anciens auteurs n'avaient pas mis en scène. Je vois avec plaisir les immenses progrès Que, depuis l'an dernier, l'art dramatique a faits.
La langue de Hugo, ses licences poétiques, ses métaphores, ses images, tout les choque. Didier (Idiot dans Marionnette) raconte sa vie à Marion :
Je me disais, avant que d'achever ce pas...
Marionnette l'interrompt Vous acheviez un pas? Vous dansiez sur la porte?
Plus loin :
Idiot.
Puis je vous conterai l'histoire de ma vie. Voulez-vous?
Marionnette.
Seyez-vous.
Idiot, naïvement.
Oui, quelquefois du nez.
Marionnette.
Je vous dis de vous seoir. Seyez-vous.
Idiot.
Pardonnez !
J'entendais, saignez- vous?
Marionnette.
Oui, le mot est gothique; Mais vous n'entendez rien au style dramatique. Eh bien I asseyez-vous. Aimez-vous mieux cela?
Idiot parle de la femme dévouée qui l'éleva et lui laissa 35 francs de rente.
Je ne possède rien que cela, dont fexiste.
De nouveau, Marionnette est en joie :
Ce garçon a vraiment des mots qui sont à lui. Dont fexistel
Le Didier de Hugo se lamentait en ces termes :
Me voici, jeune encore, et pourtant Vieux, et du monde las comme on l'est en sortant; Ne me heurtant à rien où je ne me déchire.
L'Idiot de MM. Ouvert et Dupeaty nous confie :
Je ne me heurte à rien où je ne me déchire; Regardez mon habit dans quel état il est, Mon pauvre pantalon, et même mon gilet.
Marionnette, alarmée, se demande :
Ça, je crois, qu'il me fait du pathos romantique. Du docteur Esquirol serait-ce une pratique? Serait-ce un échappé de Gharenton?
Idiot, afin d'éloigner les gens qui assaillent Guirverni, se borne à tirer de sa poche une brochure de Marion de Lorme qu'il commence à lire tout haut. Ils se sauvent immédiatement et Guirverni, plein de gratitude, interroge :
Dites-moi votre nom, que je vous remercie. — Idiot.
— Des idiots?... mais on en voit partout. Idiot !... idiot de quoi?
— Idiot de rien du tout.
Les auteurs de Marionnette estiment, eux aussi, que la discussion des officiers du second acte est du pur bavardage. En autorisant de telles licences, tout sera permis un jour:
On appelle cela faire de la couleur :
C'est pour remplir le vide une adroite manœuvre.
On introduit chez nous la mode des hors-d'œuvre, Et je vous le prédis, vous verrez aux Français Que quelque jour en scène on fera des baignets. — De cet usage-là je craindrais fort les suites, Car, le public pourrait fournir des pommes cuites.
MM. Ouvert et Dupeuty se moquent de l'édit de Richelieu défendant le duel :
Voici pour le présent, le tarif des amendes : Un œil crevé, trois francs, six francs pour les deux yeux; S'ils ne sont que pochés, quatre francs pour les deux; Un bras démis, sept francs, cassé, sept francs cinquante; Pour une dent, un franc, deux dents, un franc soixante.
Ils reprochent à Hugo les changements de lieu trop fréquents de Marion de Lorme, Idiot se plaint :
Oui, de Pontoise à Blois, et de Blois à Nangis, C'est en trop peu de temps trop changer de logis. Destin, cesseras-tu de me faire la guerre?
Mais que dire du poète lorsque Didier entre dans une troupe de comédiens afin de se soustraire aux conséquences de son duel avec Saverny? Le moyen est bien vieux, et MM. Duvert et Dupeuty nous avertissent dédaigneusement qu'il « n'est point assez neuf pour une parodie». Leur mépris ne se dément pas lorsqu'ils constatent le peu de fertilité d'invention de Hugo. Trahi par sa maîtresse, Idiot veut se faire arrêter. On lui demande :
Vous n'avez donc jamais vu jouer Hernani? Malheureux ignorant !
— Attendez donc; mais si !...
Eh bien? ne dit-il pas : je veux que l'on m'arrête ! Il criait à tue-tête, et je crie à tue-tête.
Les auteurs de Marionnette se sont pas non plus très indulgents pour l'immoralité (!) de Marion de Lorme. Ils se montrent révoltés du procédé de LafFemas demandant ses faveurs à Marion contre la liberté de Didier. Laffemas, dans Marionnette, devient Lavernas, commissaire de police, sans aucune retenue avec le sexe, selon l'expression de MM. Duvert et Dupeuty. Lavernas presse Marionnette qui n'est pas trop farouche puisqu'elle réplique :
Venez donc, j'y consens, que tout soit pour le mieux!
Lavernas est tout de même surpris de la facilité de sa conquête, et il fait cette réflexion :
Les mœurs font des progrès qui sont prodigieux !
Hugo est inconvenant. M"^® Dorval, son interprète, l'est plus encore. MM. Duvert et Dupeuty, raillent le jeu emporté de l'actrice se précipitant sur Didier. Marionnette étreint Idiot, au cinquième acte, et lui crie :
Ton âme est toute à moi, me l'as-tu pas promise?
Idiot, consterné, se révolte :
Ce n'est pas un motif pour me mettre en chemise !
Du reste, est-on curieux de savoir l'opinion bien
franche des auteurs de Marionnette sur le jeu de Mme Dorval? La voici :
Tout ce que je puis dire, C'est que l'on croirait voir une femme en délire, Qui tombe après six mois d'eau claire et de pain sec, Sur les mains de Didier comme sur un beefsteack.
A la fin de la pièce, un personnage nous donne son avis sur Marion de Lorme :
L'auteur, dans cette circonstance.
Semble avoir un peu trop compté sur l'ignorance De ce pauvre public. A chaque scène il ment. Quand avec de l'histoire on veut faire un roman, Il faut tâcher au moins que chaque personnage, Ait un peu de lui-même, et parle son langage. Mais Marion Delorme en femme à sentiment, Suivant un va-nus-pieds qu'elle a pris pour amant ! Mais du fils de Henri faire un royal jocrisse ! Compter pour être absous sur les pleurs d'une, actrice! C'est trop fort. SufFit-il de se dire : Je vais Mettre quinze bons vers dans deux mille mauvais, Et l'on m'applaudira? Non, cette règle est fausse. C'est trop peu de poisson pour une telle sauce. Et bien que les bravos aillent en crescendo^ La recette toujours va degrinoolando.
Nous n'en finirions pas à vouloir énumérer les critiques plus ou moins justes et plus ou moins spirituelles qui remplissent les parodies de Marion de Lorme. Il est temps de passer à celles de Lucrèce Borgia.
Gomme nous l'avons indiqué plus haut, il y en a trois. Une seule est supportable, bien qu'elle
finisse en grosse farce vulgaire; c'est Tigresse-Mortaux-Rats^ ou Poison et Contre-Poison de MM. Dupin et Jules. Ils se réjouissent de la longue scène d'exposition :
Il n'y fait pas bien clair; C'est le cas de crier nos secrets en plein air. Le bon air trouvera cette idée un peu folle, Mais le bon sens n'est pas de la nouvelle école.
C'était un soir, un soir qu'il faisait nuit;
Au milieu de la mare, on entendit un bruit —
Un bruit — le bruit d'un corps qui tombe dans la boue,
Au sein de ces ruisseaux où le canard se joue.
On y trouve un ivrogne, on le retire en vain;
Il avait pour jamais mis de l'eau dans son vin.
Ce vieux soulard était Jean-Mort-aux-Rats, le frère
De Tigresse, la femme à cet apothicaire.
Célèbre à Bagnolet par ses médicaments,
Gomme sa femme l'est par ses nombreux amants.
Quand Don Alphonse veut empoisonner Gennaro et qu'il donne des instructions à Rustighello, l'auteur de Lucrèce Borgia use d'un grand luxe de minutieux détails et abuse du mystère. Pour MM. Dupin et Jules, ceci est d'un comique intense. Leduc, apothicaire, indique à Morphine ce qu'il attend de lui. Morphine est le valet de Leduc :
Dans la deuxième chambre, à l'étage second Du troisième escalier du bâtiment du fond, Tu trouveras d'abord une porte — petite — Qui ne s'ouvre jamais. Tu presseras bien vite Un bouton invisible; un buffet paraîtra. Sur la première planche — écoute bien cela —
Tu ne trouveras rien, et rien sur la deuxième, Sur la troisième rien, rien sur la quatrième, Mais, tout en haut, derrière une peau de lapin, J'ai caché certain cofîre... apporte-le soudain. Apprends que ce coffret vraiment extraordinaire Renferme trois objets : deux flacons, un mystère. Dedans le flacon blanc, c'est du kirch, ma foi, qui N'est pas chien. Le second, c'est du jalap, et si Tu veux perdre tes yeux, ton nez ou ton oreille. Tu peux, homme bouché, déboucher la bouteille !
Le sujet de la pièce est blâmé :
Cet heureux chaos d'incestes, d'adultères, Forme un piquant gâchis où le fils est le père, Où le père est le fils, où, grâce à ses exploits, La mère est fille et sœur, fille et tante à la fois I
Tigresse-Mort-aux-Rats se termine de manière burlesque. Gascaro ne veut pas tuer Tigresse d'un coup de poignard. Il préfère l'empoisonner, le premier moyen étant trop vieux, et il s'écrie :
Même avec tes enfants, tu ferais des bêtises, Si les monstres avaient des enfants...
Un coup de sifflet retentit, lancé par M. Gigomard, bourgeois de Paris, qui se trouve dans la salle et déclare la scène ignoble. On parle d'assommer ce protestataire. M. Gigomard répond qu'il ne suffît pas d'assommer quelqu'un pour modifier son opinion. Ce Gigomard a une femme. La querelle l'émeut. Elle défaille. On la transporte sur la scène dans le fauteuil que Tigresse occupait avant la
bruyante intervention de Gigomard. A peine la brave femme est-elle assise que Gascaro revient. Il apporte du poison, et confondant M°^^, Gigomard avec Tigresse, qu'il a laissée là, tout à l'heure, il lui dit de boire. M^^ Gigomard s'imagine prendre quelque réconfortant et accepte l'offre, mais à peine a-t-elle avalé le liquide qu'elle reconnaît Gascaro. Elle tremble de tous ses membres. Le misérable l'a certainement empoisonnée. Non, elle a pris simplement de la limonade. « Les drogues de messieurs les auteurs ne tuent que d'ennui. »
Tigresse- M ort-aux- Rats n'offre pas grand agrément. Les parodies de Marie Tudor sont encore moins spirituelles. La plus agréable est Marie tu dors encore. Gitons, sans nous y arrêter, ce petit couplet qui résume la pensée des parodistes :
Pas jolie, Pas polie, Avec sa voix de stentor, Pas bégueule, Forte en gueule, Via comme est Marie Tudor.
Les Bur graines, au contraire, ont inspiré d'heureuse façon les vaudevillistes du temps. Avant de parler de leurs élucubrations, je veux m'arrêter aux Réflexions d'un anti-trilogiste sur les Burgraves (1), par le capitaine Pierre Ledru. Pierre Ledru est, en réalité L. Devère, l'auteur des Bonds, Ruades
(1) Garnier frères, Palais-Royal, Paris, 1843.
et Chute du Chenal- Prodige. La brochure de L. Devère porte cette épigraphe :
Que dites- vous, mon cher, de l' Hugo trilogie? — Qu'on devrait l'appeler l'Ostrogo trilogie.
Les Burgraçes sont tombés, le capitaine Ledru le constate non sans une secrète satisfaction. A quoi tient l'insuccès? Est-ce, comme on l'a dit, à la cabale montée contre Hugo? Pas du tout. Le poète doit s'en prendre d'abord au zèle intempestif de ses amis qui violentaient les spectateurs manquant d'enthousiasme, pour obtenir leurs applaudissements. Il doit s'en prendre ensuite aux vers ridicules et dignes d'être siffles qui abondent dans son œuvre. Devère cite plusieurs exemples. Je n'en retiendrai qu'un seul :
Les amis de M. Hugo, dit-il, ont coutume d'applaudir à tout rompre les vers suivants :
Le brave mort dormait dans sa tombe humble et pure, Couché dans son serment comme dans son armure, Et le temps, qui des morts ronge le vêtem- nt, Parfois brisait l'armure et jamais le serment.
Eh bien ! moi, — je Tavoue à ma honte, — je les trouve détestables. Qu'on dise d'un guerrier qu'il est mort dans son serment, comme dans son armure, c'est déjà fort honnête, d'autant plus, — nous en savons quelque chose, — que les exemples contraires sont assez fréquents; mais faire survivre le serment de l'homme à l'homme lui-même et l'embaumer en quelque sorte par le procédé Gannal, voilà une idée qui ne pouvait naître que dans le cerveau du ci-devant enfant sublime
On a attaqué Les Burgraves avec une particulière violence. C'est qu'il fallait répondre aux éloges exagérés des critiques enrégimentés dans la camaraderie littéraire. Pierre Ledru ne nomme pas ces critiques, mais ses allusions sont transparentes. Il affirme avoir rencontré un « gros garçon à la face ronde et réjouie» causant sous le péristyle du Théâtre- Français et disant à son interlocuteur : « Ah ! que vous êtes heureux, mon cher, d'être indépendant; cette pièce est détestable, eh bien ! B..., veut absolument que j'en dise du bien, il le veut et cela sera ; quel chien de métier ! » Le lendemain, douze colonnes des Débats glorifiaient Les Burgrai^es, et nous avons tous reconnu Jules Janin (1) dans le gros garçon que croisa Pierre Ledru. Celui-ci nous signale un autre critique animé des meilleures intentions envers Les Burgrai^es et leur auteur :
Amateur efîréné de bric-à-brac moyen-âge et du génie de M. Victor Hugo un double sentiment de sym-
(1) Jules Janin a vaillamment défendu la cause du romantisme. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire son Histoire de la littérature dramatique. Les feuilletons des Débats qu'il a réunis sous ce titre défendent Hugo accusé d'immoralité, attaquent l'Académie s'efïorçant d'empêcher l'auteur de Lucrèce Borgia de rentrer au Théâtre- Français. Lorsque l'Académie, convoquée à l'inauguration de la statue de Corneille, à Rouen, le 19 octobre 1834, insulta les romantiques par la voix de Lebrun, Janin se fit leur champion. Dupaty ayant été préféré à Hugo pour occuper un fauteuil sous la coupole, Jules Janin rompit de nouveau des lances en l'honneur de son ami. Enfin, il se montra toujours le « camarade » le plus serviable et le plus dévoué à l'égard des romantiques et de leur chef
pathie Tentraînait vers Les Burgraves. Aussi a-t-il déployé en leur faveur toutes les ressources de son éloquence, flanquées d'images singulièrement appropriées à la chose. Écoutez-le : « Ces personnages de granit résument d'une manière admirable le donjon féodal avec ses sarbacanes et ses mâchicoulis. — Ce monologue présente un merveilleux enchevêtrement de piliers, d'arcs-boutants et de contre-forts. — Voilà une tirade comparable aux voûtes sombres et surbaissées de l'époque romane. — Voici des vers de style ogival s'épanouissant en rosaces et en gracieux rinceaux; — plus loin un hémistiche profondément ciselé, — une épithète accrochée à son substantif comme la guérite en poudrière aux flancs de la tour vertigineuse, etc. » Le jeune critique épuise enfin, en formules laudatives, toute la nomenclature des termes de l'architectonique du xii^ siècle; il n'en a oublié qu'un seul, dont pourtant la fréquente application eût été assez motivée : les gargouilles.
Les phrases que cite Ledru sont empruntées au feuilleton de Théophile Gautier. Il n'est pas plus difficile de reconnaître Granier de Gassagnac auquel l'ennemi des Burgraçes fait ensuite allusion. Gassagnac avait défendu Hugo dans Le Globe et l'avait comparé à Racine et à Corneille. Une telle irrévérence révolte Ledru. Que peut-il y avoir de commun, se demande-t-il, entre les chefs-d'œuvre du xvii^ siècle et « un drame bâtard dont les personnages et les accessoires (morts ressuscites, — enfant perdu et retrouvé, — caveau discret, — taches de sang ineffaçables comme celles de la Barbe-Bleue, — •
barreaux de fer impossibles, — bière de sapin, — remède secret et acide prussique) ont été empruntés aux théâtres des boulevards? » Après avoir dénoncé les critiques coupables de n'avoir pas combattu Les Burgraves (1), Ledru fait méthodiquement son procès à Hugo. Ce dernier veut imiter Eschyle, Shakespeare ou Schiller. C'est son droit, mais une imitation de ce genre ne doit pas être directe et, s'il désirait faire revivre Frédéric Barberousse, le poète avait pour premier devoir de ne pas imaginer des incidents dont la choquante invraisemblance serait à peine tolérée dans le plus mauvais mélodrame. On n'a pas le droit de donner un mélodrame au Théâtre-Français, déclare Ledru. Quand nous franchissons la porte de ce sanctuaire nous souhaitons applaudir une « œuvre tragique, grande et régulière, dans laquelle les plus nobles facultés de l'âme trouvent un aliment digne d'elles.» Les Burgraçes ne remplissent pas ces conditions. Tout au plus mériteraient-ils d'être joués à l'Ambigu- Gomique. Et le féroce Ledru nous dit avoir payé 5 francs la trilogie qui vient de paraître. Il désirait la relire afin d'affermir son jugement. Que ces Burgraves sont donc une chose pitoyable ! Que cette préface, où Hugo a étalé une érudition de cinquième et accumulé les épithètes boursouflées, est donc ridicule ! Avec cela, le poète affiche la prétention d'être un grand philosophe. Il nous dit que
(1) Les Burgraves eurent d'autres défenseurs : Balzac, Frédéric Soulié, Emile de Girardin, Alphonse Karr, Edouard Thierry, etc»
la postérité saisira V ensemble, pénétrera la pensée, comprendra la cohésion de son ouvrage, qu'il marche dans une route inconnue à ses prédécesseurs et qu'il compose ses réalités avec des abstractions. Selon lui, sa trilogie est bien plus qu'un drame, c'est un mythe. Job l'aïeul, Magnus le père, Hatto le fils, et Gorlois le bâtard représentent la grande échelle morale de la dégradation des races; de plus, les trois premiers sont l'incarnation de Cam, de Nemrod et de Sardanapale, lesquels se résument dans Gorlois; Guanhumara personnifie à la fois la servitude et la Fatalité, et Frédéric Barberousse tient la place de la Providence. Or, la Providence brisera la fatalité ; Job, le maudit, restera auguste ;Maiga\is continuera à être grand, et leurs fils dégénérés iront un jour « grossir la phalange des lions du boulevard Italien. » Tout ceci ennuie infiniment Ledru et l'oblige à sourire. Ah ! parlez-lui des préfaces de Corneille et de Racine. Ceux-ci ne s'embarrassaient pas de descendre dans les profondeurs de la métaphysique, et on les comprend mieux. Du reste Hugo est emphatique jusque dans le choix de ses titres. Pourquoi appelle-t-il Les Burgr a ves une trilogie? Une trilogie n'est pas, comme il le prétend, un poème en trois chants ou un drame en trois actes, c'est un ensemble de trois tragédies que présentaient les poètes dramatiques, chez les Grecs, lorsqu'ils concouraient pour obtenir la couronne, et qui formaient les parties les plus importantes de la Tétralogie. Hugo consultera avec profit l'Encyclopédie méthodique, le Dictionnaire d'Alexandre
et le dictionnaire de l'Académie. La définition est partout la même. Mais M. Hugo ne reconnaîtra pas son erreur. Il « vise constamment à l'originalité » et n'a choisi ce mot que pour étonner les gens et amener la vente d'une pièce détestable. A la fm de son pamphlet, Ledru est moins sévère. Il admet que Hugo n'est pas un trop mauvais poète lyrique. Hélas ! écrire un beau drame demande d'autres qualités et Ledru nous raconte en manière de conclusion :
Un excellent jeune homme me disait, il y a quelques jours, très sérieusement et dans toute la pureté de son cœur : « Mais quelle différence trouvez-vous donc entre Fauteur &' Andromaque et celui des Bargraçes? — La différence, lui répondis-je, la voici : Racine était une AME, M. Victor Hugo n'est qu'un cerveau. Dieu veuille le garantir des rhumes ! »
La dernière plaisanterie est un peu lourde, mais convenez que le capitaine Ledru, dans toute la pureté de son cœur, n'est pas moins divertissant que l'excellent jeune homme qui l'interrogeait si à propos.
Parmi les parodies des Bargraçes^ mentionnons d'abord les Buses graines de MM. Dupeuty et Lenglé. Leurs critiques ne manquent pas d'ingéniosité. Dans la pièce de Hugo, Magnus, le fils du Burgrave, retourne contre le mur les portraits des ancêtres et il nous exphque sa conduite :
Je les ai retournés tous contre la muraille
Pour qu'ils ne puissent voir la honte de leurs fils !
Le héros de MM. Dupeuty et Lenglé, le vieux Lagobe, paraît vêtu comme un enfant en bas âge. Il porte bavette, tient une crécelle et un hochet. Un bourrelet le coiffe. Lui aussi retourne les portraits de ses enfants. On le critique. Cet effet des portraits, n'a-t-il pas été déjà employé dans Hernani? Le vieux Lagobe le reconnaît, mais il se défend :
J'ai pensé, vu de dos, que l'on s'y méprendrait.
Hugo ne sait pas renouveler ses moyens dramatiques. De plus, il a la manie des longues dissertations et des hors-d'œuvre. Une grande partie du monologue de Frédéric Barberousse au début des Burgraç'es est inutile. MM. Dupeuty et Lenglé nous disent :
D'avance on aurait pu couper ces fariboles. Mais, manquant d'action, il fallait des paroles.
Et le lyrisme, la violence, l'emportement de Hugo dans Les Bur grâces^ que deviennent-ils dans Les Buses graines? Hugo nous dit de Barberousse :
Sa barbe, d'or jadis, de neige maintenant, Faisait trois fois le tour de la table de pierre.
MM. Dupeuty et Lenglé travestissent :
Sa barbe, longue autant que les branches d'un arbre, Faisait trois fois le tour d'un guéridon sans marbre.
Guanhumara s'écrie :
J'ai vécu soixante ans de ce qui fait mourir.
Galimafra parodie
Mangeant de la filasse, avalant des serpents, Dévorant ma douleur et des lames de sabre...
Enfin, voici la façon dont on se moque de la dernière scène des Burgra^^es lorsque le vieux Lagobe, poursuivi de la haine de Galimafra, va mourir. Lagobe remplace Job et Galimafra n'est autre que Guanhumara. La scène a lieu dans une cave, aux Buttes-Ghaumont :
Lagobe, seul, assis.
J'ai peur de tout, j'ai peur de ce lumignon terne. Qui, comme un champignon, brille dans ma lanterne. Murs noirs, que cachez-vous sous vos sombres arceaux?
Galimafra, passant sa tête à Vœil-de-bœuf. Sot!
Lagobe.
J'ai cru qu'on répondait... Est-ce que je m'abuse?
Galimafra.
Buse!
Lagobe.
Est-ce l'oiseau de nuit aux voûtes suspendu?
Galimafra.
Pendu !
Lagobe.
Est-ce la voix d'en haut qui, dans un temps profane?...
Galimafra.
Ane !
Lagobe. Vient effrayer César, Brutus et Tamerlan !
Galimafra.
Merlan 1
Lagobe.
Es- tu l'écho du Ciel? Es- tu l'écho des Halles? Au lieu de m'agonir en phrases triviales, Dis-moi comme aux Français le romantisme va 1
Galimafra.
GahinI cahin! cahin ! cahin 1 cahin I cahal
MM. Dupeuty et Lenglé, malgré leurs railleries, I sont pas féroces. Ce couplet final permet de le
nc+Q+or •
ne constater :
Nos vers sont un peu sans façon,
Mais cette critique indiscrète
N'enlève pas un seul fleuron
A la couronne du poète.
Faites en juges bienveillants
La part de notre parodie.
On travestit les grands talents,
Mais la France, dans tous les temps.
Sait faire la part du génie.
Il existe, sous le titre des Barbus graines, une autre parodie des Burgraçes^ très différente de ton et d'intentions. Nous l'avons mentionnée plus haut. L'auteur Paul Zéro est Paul-Aimé Garnier. Les préfaces pompeuses, les grandiloquents manifestes de Hugo amusaient Paul Zéro et il se moque du
poète dans les pages qui précèdent sa joyeuse fantaisie :
Il y a pour le moment, dit-il, trois générations littéraires vivant de front : 1° les vieux qui ont écrit autrefois, chacun selon son génie et à propos de qui leurs imitateurs ont commencé la lutte; 2^ les imitateurs encore vaillants, mais déjà moins sincères, car ils n'ont pas eu tout à créer; 3° les écoliers qui n'ont eu qu'à récolter et qui sont pour cela sans foi et sans force. Puis enfin, — car il y a toujours une aurore en train partout, — la nouvelle génération qui se fraye et que la lutte avec les jeunes aujourd'hui fixés obligera à se faire originale et à recommencer le cercle.
... Tout est dans tout, — la nation dans la famille, le tout dans la partie, le monde dans l'œuf. Et dans un autre sens moins anaxagorique, tout est dans tout, — la chair humaine dans le blé, le feu dans la bûche, le beau dans le laid, et, ma foi, pourquoi mon sujet ne serait-il pas dans Les Burgraves?
Laissons cet effroyable galimatias et lisons la liste des personnages de la pièce. Qui est Job? Hugo lui-même. Et Magnus? Alexandre Dumas. Ponsard figure un jeune homme. Les rôles de Hatto, Gorlois, Gerhard de Thuringe, Gélissa, Platon, etc. sont tenus par P. Foucher, Vacquerie, Théophile Gautier, George Sand, Sainte-Beuve, Jules Janin, Méry, Thomas Corneille, Flourens et Luc. Regina est Virginie, tragédie en cinq actes. M^^® Maxime représente Guanhumara.
Quand le rideau s'ouvre, le décor représente le n^ 6 de la place Royale. Les « vieux», Hugo et
Dumas, sont occupés à festoyer. On entend chanter :
Dans les guerres classiques Nous seuls avons des dents.
— Nargue à tous les lexiques, Nargue à tous les pédants !
Nous régnons sur la scène.
Hugo vint, tout se tut.
— Nargue à Népomucène, Et nargue à l'Institut.
Les « imberbes » affirment que Racine va ressusciter. Un jeune poète, Luc, parle tendrement à Virginie, tragédie en cinq actes, et M^i® Maxime, cette actrice qui fit à Hugo un procès parce que le rôle de Guanhumara qu'on lui avait d'abord donné, lui fut ensuite retiré, M^^^ Maxime intervient et affîrfirme à Virginie qu'elle vivra. Les jeunes barbus, ou les romantiques, apparaissent. Méry chante :
Racine est froid, ma barbe est forte.
Tous les lecteurs sont des goujons !
Ça, qu'on apporte
Du veau, mangeons!
Bientôt, Alexandre Dumas et Victor Hugo, qui ont apaisé leur faim, se montrent à leur tour. Et dans quel équipage !
Depuis quelques instants la porte du sanctuaire s*est ouverte et a laissé voir, sur les degrés d'un escalier sombre, deux vieillards, Tun âgé d'un peu plus de 36 ans, cheveux crépus, face de mulâtre, vêtu d'un
paletot de peau d'ours et appuyé sur un énorme bâton de pèlerin; Tautre, beaucoup plus vieux, presque tout à fait chauve, en habit à la française brodé de vert. On porte sur des coussins leurs plumes, qui sont grandes comme des plumes de paon ou d'autruche. Derrière le plus vieux se tient une statue de Triboulet, qui élève au-dessus de la tête du vieillard une bannière dont la devise est, UArt dans tout, le Beau dans le Laid.
Les deux vieillards adressent des reproches aux jeunes barbus, mais tout à coup arrive un jeune homme. On refuse de le laisser entrer, puis Hugo ayant ordonné à Vacquerie de l'introduire, il est amené près du poète. Hugo se révèle au nouveau venu :
... Affrontant Boileau, bravant l' Académie, Depuis qu'il s'est levé dans un drame, jamais Ni la règle aux pavots confisquant leurs sommets, Ni Planche furieux car impuissant, ni Rolle, Ni Maxime enrouée à demander un rôle; Rien n'a vaincu, rien n'a ployé, rien n'a dompté Ce vieux Titan de l'art, Hugo le révolté.
... Vous êtes chez cet homme Soyez le bien-venu, maître. C'est moi qu'on nomme Victor Hugo.
{Montrant Dumas.)
Voici mon fils à mes genoux.
[Montrant Foucher, Vacquerie et les autres.) Et les fils de mon fils, — tous plus bêtes que nous : Donc c'est leur nuit qui fait que notre astre s'allume. Or, de mon épicier je tiens ma bonne plume, De ma plume mon nom qui rayonne — et du chef De mes écus, je tiens cet appartement. — Bref,
Nom, plume, appartement, tout est à vous, mon hôte. Maintenant parlez-nous à cœur libre, à voix haute.
Le jeune homme se garde bien de révéler qui il est. Nous l'apprendrons au deuxième acte. C'est de Ponsard qu'il s'agit, et Ponsard déclare :
Le moment est venu de frapper un grand coup. Oui, je veux dans leur style implanter jusqu'au cou Ma tragédie, — ainsi qu'en leurs murs ma personne. Viens bondir en plein drame, ô classique amazone; Assez et trop longtemps le Victor nous traqua : Il a même à Racine osé dire : Raca ! C'est un péché mortel. Il a, chose effroyable, Chanté Quasimodo, comme il ferait le diable ! Oh ! chute affreuse et sombre ! abaissement profond ! Plus à' Unité. Les dieux et les règles s'en vent.
Ponsard se fait passer pour Racine auprès des jeunes barbus et les invective, non sans provoquer leur colère :
Je suis votre régent, je ne suis plus votre hôte.
Hugo les calme. L'heure a sonné, il le comprend, où les classiques doivent revenir, et il engage les jeunes barbus à dormir, ce qu''ils font. Ponsard, alors, avoue son nom. Au troisième et dernier acte, l'auteur à^ Agnès de Méranie et celui de Marie Tudor se réconcilient.
Paul Zéro manquait de gaieté. La parodie est rarement drôle. Parfois, néanmoins, il raille avec assez de bonheur. Qu'on lise l'aventure de Joseph Delorme ou Sainte-Beuve dans l'Académie
française. Elle est imitée du célèbre récit qui ouvre les Burgraves :
Un lieu lugubre, amis, un lieu de morts peuplés, Un essaim de Barbus, tragique, échevelé. Tourne éternellement autour du vieux Parnasse. Leurs bâillements affreux, quand l'ennui les menace, Font fuir jusqu'au zénith l'air tremblant d'être bu I De l'eau claire, du bec d'un lion non barbu Qui devant ce palais éternellement pose, Tombait comme un discours d'académique prose. Un dôme à nos dormeurs servait de couvre-chef. C'est là que, sans frémir, s'aventura Joseph Delorme. Il marchait donc, parmi ces morts célèbres, Tandis qu'un jour funèbre éclairait les ténèbres. Soudain sur une estrade, au fond de ce dortoir, Il vit dans l'ombre assis dans un grand fauteuil noir Laissant traîner — perdu dans des rêves honnêtes, — Son Montyon à droite, à gauche ses lunettes, Un vieillard imposant, d'habit vert accoutré, Ceint du glaive, vêtu de perruque et poudré. Sur un bureau que lave et creuse sa roupie, Ce vieux s'accoudait...
Ce vieux est l'académicien de Jouy.
Il portait gravement la main à sa perruque. Le rêve qui troublait cette boule caduque, Dieu le sait.
Un Imberbe.
Est-ce tout?
Un Imberbe.
Non, écoutez encor.
Aux pas du pieux Joseph dans ce séjour de mort, Le vieux s'est réveillé; sa bouche blanche et hâve S'est dressée, et fixant sur Delorme son œil cave,
Il a dit, en toussant à coups réitérés : — Écolier, les Barbus se sont-ils retirés? Le pieux Joseph Delorme a répondu : « Non, maître.» A ce mot, le vieillard a, sans autre hexamètre, . Repenché son front, et, Joseph, grattant le sien, A vu se rendormir l'Académicien,
Nous arrêterons l'étude des pamphlets contre Victor Hugo sur cette citation. C'est qu'elle comporte un enseignement. Chacune des générations littéraires qui se succèdent considère celle qui l'a précédée avec le regard méprisant que Victor Hugo et ses disciples accordaient au vieil académicien Jouy. Le temps seul décide de la valeur des combattants et enregistre les véritables résultats de la lutte, mais peu de querelles eurent une telle âpreté, et nous ne voulions pas prouver autre chose.
Nous donnons, ici, la liste des pamphlets et des parodies qui n'ont pas été étudiés ou mentionnés dans l'ouvrage :
Bug-Jargal.
Bull- Jaguar ou le fidèle Domingue et le traître Habit-Bas. Romanti-comique par O'Vernett. Haïti, 1826, in-12.
Le Dernier Jour d'un Condamné.
Le Dernier jour d'un condamné, épisode de la vie d'un romantique en un tableau, avec un prologue en vers; par MM. Dartois, Masson et Barthélémy; représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre des Variétés, le 15 mai 1829. Paris, chez Barba, libraire, au Magasin des pièces de théâtre, Palais- Royal, galerie de Chartres, derrière le Théâtre- Français, 1829.
La Légende des Siècles.
Les Frères d'armes, I. L'obligeance du bâtard de Monflanquin. IL La Revanche du marquis Friedrich. Paris^ Jouaust, 1865.
Les Misérables.
Les Misérables de Victor Hugo, sur l'air de Fualdès, par Joseph Lavergne. Paris, C. Vanier, éditeur, rue Lamartine, 19, et chez V auteur, rue Saint-Honoré, 28; 1863.
Parodie des Misérables de Victor Hugo, par Baric. Prix : un franc. Paris, Arnauld de Vresse, éditeur, rue de Rivoli^ 55.
Parodie... Deuxième partie et fin. Prix . Un franc. Paris, Arnauld de Vresse, éditeur, 55, rue de Rivoli.
Les Chansons des Rues et des Bois.
Victor Hugo revu et corrigé à la plume et au crayon par Gill. Les Chansons des grues et des boas. Paris, chez tous les libraires, 1865.
L'Homme qui rit.
L'Homme qui pleure, par Sainte-Paresse. Prix : 20 centimes. Paris, agence des journaux, F. Roy et compagnie, 13, rue du Croissant, 1869.
Touchatout. — L'Homme qui rit, nouveau roman de Victor Hugo. Édition tintamarresque. Prix : 1 franc. Chez tous les libraires, dépôt central chez Saillant, 19, rue du Croissant, 1869.
L'Homme qui ri... gole, parodie de l'Homme qui rit, par Aris et Léguillon, Rruxelles, 1869.
Almanach illustré de l'Homme qui rit, parodie en vers comiques de A. Vémar. Paris, A. Panis, libraire-éditeur, 52, rue Lalayette et chez tout les libraires de France et de Vétranger.
Quatre-vingt-treize.
Parodie de 93 de Victor Hugo, par Baric. Première partie. Prix : un franc. Paris, Association des lettres et des arts, 12, avenue Parmentier.
A Victor Hugo, un de ses grands admirateurs d'autrefois. Réponse à la pièce des Voix Intérieures, intitulée « Sunt lacrymse rerum». Paris, Rossignol et C'^, librairie Perrotin, 1857,
Sylvius Adam. — Les Burgraves devant arbitres ou lee
suites d'une trilogie. Imprimerie de A.-E. Breton, rue Montmartre, 131; 1843.
Aristophane, citoyen de Paris (Scipion Marin). — Le Sacerdoce littéraire ou le gouvernement des hommes de lettres. Centilogie en trois actes. Paris, Vimont, 1832.
Barbey d'Aurevilly. — Les Misérables de M. V. Hugo. Paris, chez tous les libraires, 1862.
L. Bascoul. — Lectures d'un ignorant... Le Dieu Hugo et son Dieu. Saint- Amand [Cher] et Paris, Vie et Amat, 1892.
Léon Bienvenu. — Le Trombinoscope, par Touchatout. Dépôt général de vente, 16, rue du Croissant, Paris (1872- 1876).
Emilio Gastelar. — Préface pour servir à l'histoire d'un crime de Victor Hugo, par Emilio Gastelar, ancien président de la République espagnole, traduction de Camille Farcy. Paris, Der veaux éditeur, 1878.
Cannes. — Essai sur le classique et le romantique. Issoire, Perron, 1834.
Élisa Chevalier. — La Vérité sur M. Victor Hugo. Nevers, impr. de P. Bégat, 1850.
H. Crosse. — Un mollusque bien maltraité ou comment M. Victor Hugo comprend l'organisation du poulpe. Paris, F. Savy, 1866.
Danton et Victor Hugo. Aux 100.000 lecteurs de « Quatrevingt-treize » par un vieux Cordeher. Paris, chez tous les libraires, 1877.
Épître à Victor Hugo. Avec des notes romantiques et un commentaire raisonnable. Paris, Bréauté, 1831.
Épître. Géronte cadet à Monsieur Victor Hugo. Paris, impr. Le Normant et fils.
Fortunatus (Fortunat Mesuré). — Le Rivarol de 1842, dictionnaire satirique des célébrités contemporaines. Paris, au bureau du Feuilleton mensuel, 1842.
Géronte Cadet à M= Viennet, rue les Écoles. Paris, imprimerie Éverat.
Les Gloires du romantisme appréciées par leurs contemporains et recueillies par un autre Bénédictin. Paris, bentu {et Élie Gauguet), 1859-1862.
Guide du lecteur de l'Année terrible, petit vocabulaire Hugo-français, indispensable pour l'intelligence des textes, 20 centimes. Paris, publication du journal Le Grelot, 1872.
Charles Joffrin. — Victor Hugo à l'école de droit. Le cas de Jean Valjean, au point de vue historique, légal et philosophique. Paris, E. Dentu, 1862.
Pierre Larousse. — Le Mot de Cambronne. Paris, Larousse et Boyer, 1862. A propos des Misérables.
Jules Lefîondrey. — Victor Hugo le petit. Paris, Léon Vanter, 1883.
Edward Lérignac. — Regrets à Victor Hugo sur sa dernière épreuve. Paris, chez tous les libraires, 1874,
Eugène Lérisse. — Attaque contr-e Victor Hugo par la raison dont ce brave homme n'usait pas. Paris, impr. Ad. Laisné et J. Havard, 1863.
René Marcil. — La Féodahté littéraire. A Victor Hugo. Paris, imprimerie nouvelle [Association nouvelle), 1881.
Claude Michu. — L'Apothéose du Titan. Mémento du l^f juin 1885. Rouen, impr. J. Lecerf, 1885.
Féhx Nogaret. — Étincelle d'un feu qui s'éteint. — L'œuf frais ou Erato gallina puerpera, diction nouvelle de Félix Nogaret contre le coryphée des Ostrogoths ennemis de la langue et du bon sens. Paris, chez Leclerc, boulevard des Filles-du-Calvaire, iV» 17, 1830.
Nouveau dictionnaire des girouettes, ou nos grands hommes peints par eux-mêmes... Par une girouette inamovible. Paris, Lerosey, 1831.
Petite couronne poétique, offerte à l'auteur deHernani, de Cromwell, de Han d'Islande, etc. Par un classique. Paris, Lefebvre, Delaunay, et les principaux libraires, 1830.
E. Ponvoisin. — Oraison funèbre de Victor Hugo. Paris, Ghio, 1886.
Prédictions extraordinaires du grand Abracadabra découvertes dans les Odes et Ballades par Victor Hugo. Rozier et chez tous les libraires, 1842.
Charles Rey. — Boutade satirique sur le livre de M. Victor Hugo intitulé Contemplations, lue à l'Académie du Gard
(séance du 21 juin 1856). Nîmes, impr. Baldy et Roger, 1856j
La Romantiade, poème burlesque. Dédié à MM. les gens de lettres. Signé : Satyricon, membre correspondant du défunt Hélicon. Es presses pantagruéliques de feu Alcof ribas à Micromégalopolis, capitale du royaume de la lune [Typ. de Firmin Didot frères), 1829.
Stebano. — Les Misérables. Réponse à M. Victor Hugo. Paris, bureau du Turf, 1862.
Martial Tenco. — Ecce Hugo ! Paris, Léon Vanier, 1885.
Une Pichenette, ou les Fantômes, orientale de M. Victor Hugo, avec un commentaire en faveur des Français qui n'entendent que leur langue maternelle, par un bachelier ès-lettres. Paris, chez les marchands de nouveautés, 1829.
Une représentation des Burgraves racontée par un spectateur non privilégié. Paris, imprimerie Paul Dupont, 1866.
Alexandre Weill. — La Méprise d'Hernani ou un peuple d'histrions. Chez Dentu, 1867.