‹ Les pamphlets contre Victor HugoChapitre 5 sur 15 · Et qui font désirer une toiture neuve · texte numérisé non relu

Et qui font désirer une toiture neuve

Et les fautes de grammaire ! Et la répétition des « dit-elle » dans le récit ! Et la platitude des termes ! Ah ! Victor Hugo donne beaucoup de travail à ce pauvre Courtat qui ne cesse de signaler les erreurs

de son mauvais élève en de petites notes haineuses où il prend à témoin ses lecteurs de sa bonne foi et leur demande : « Voyons, pouvais-je laisser cela?» Non, Gourtat ne pouvait laisser cela, et il corrige, il corrige, cet homme terrible et infatigable...

Victor Hugo ne se rappelle même pas ce qu'il écrit, d'un passage à l'autre. Il dit :

L'eau tombait du plafond, comme des trous d'un crible.

Vingt-sept vers plus loin, il déclare :

Une goutte parfois tombe sur ce front mort.

D'où une discordance absolue et Gourtat se voit obligé de supprimer ce vers. Du reste, les six premiers vers de la sixième partie des Paui^res gens sont tellement fâcheux que Gourtat a dû les modifier complètement.

Texte de Victor Hugo :

Elle entra, sa lanterne éclaira le dedans

Du noir logis muet au bord des flots grondants.

L'eau tombait du plafond, comme des trous d'un crible.

Au fond était couchée une forme terrible.

Une femme immobile et renversée, ayant

Les pieds nus, le regard obscur, l'air effrayant,

Un cadavre...

Texte de Gourtat :

Au fond du noir logis la clarté pénétra. Muet et presque çide, à Jeannie il montra La mort se prélassant dans sa fureur tranquille. Sur un lit s'allongeait une forme immobile,

Une femme arrivée à l'heure de sa fin, Un cadavre récent qui semblait avoir faim, Un cadavre...

Oui, cela est peut-être incroyable, mais cela est. Le grand Goartat, correcteur du petit Victor Hugo, a écrit ces vers :

La mort se prélassant dans sa fureur tranquille... Un cadavre récent qui semblait avoir faim...

Il y a lieu de se demander si Courtat n'était pas un humoriste de première force. Non, hélas, il était sérieux, et Hugo, un peu plus loin, encourt son blâme parce qu'il écrit, en parlant de Jeannie :

Elle laissait parmi la paille du grabat, '

Son bras livide et froid et sa main déjà verte, Pendre...

Courtat nous déclare : « Erreur da poète. La femme vient de mourir. La main, en décembre surtout, n'eût pas été çerte, avant plusieurs jours.» La remarque est assez juste, mais il y a en d'autres absolument stupides. Celle, par exemple, qui s'applique au vers :

Ils ne sentissent pas la tiédeur qui décroît.

« Singulière idée, assure Courtat, de faire entrer la tiédeur en vers et surtout la tiédeur qui décroît parce qu'on a besoin d'une rime en oit. »

Le critique est presque aussi ridicule lorsqu'il écrit ; « Le clairon substitué à la trompette quand il

s'agit du dernier jugement'^ Véritable crime littéraire ! Autant vaudrait recourir au cornet à piston. » Cette réflexion spirituelle s'applique aux deux vers de Victor Hugo :

Que rien n'éveillerait ces orphelins dormant, Pas même le clairon du dernier jugement.

Il faudra écrire de préférence :

Pas même la trompette au jour du jugement.

Gourtat est encore d'une sévérité excessive à propos du vers :

Et la pluie au dehors gronde comme un déluge.

Il estime que la pluie peut tomber comme celle d'un déluge, mais non pas gronder et il donne une version des plus médiocres:

Et la pluie au dehors recommence un déluge.

De même à propos de ce vers si fort et si impressionnant :

La morte écoute l'ombre avec stupidité...

Il ergote de nouveau et nous affirme : « Une morte n'écoute pas, même Vomhre qu'on ne peut écouter qu'en littérature romantique. Une morte peut sembler écouter.» D'où ce changement nécessaire :

On dirait que la morte, en sa stupidité, Veut écouter...

Enfin, il n'est pas content de ces vers :

Hélas 1 aimez, vivez, cueillez les primevères, Dansez, riez, brûlez vos cœurs, videz vos verres. Comme au sombre océan arrive tout ruisseau, Le sort donne pour but au festin, au berceau. Aux mères adorant l'enfance épanouie, Aux baisers de la chair, dont l'âme est éblouie. Aux chansons, au sourire, à l'amour frais et beau, Le refroidissement lugubre du tombeau.

De l'avis de Gourtat, ces vers sont à supprimer « conime renfermant une banalité dont on est excédé. Si on les conserve, il faut les corriger par amour pour la chronologie. En effet : [on iCaime pas avant de vivre : on ne va pas au festin avant d'avoir passé par le berceau. De plus, par un simple intervertissement de mots, on obtient un repos d'hémistiche dans le vers :

Dansez, riez, brûlez vos cœurs, videz vos verres

et par un remaniement des vers:

Aux chansons, au sourire, à l'amour frais et beau Le refroidissement lugubre du tombeau

on fait disparaître un amour frais et beau introduit pour rimer richement à tombeau, et l'on se procure un bon repos d'hémistiche. » Conformément à ces principes, Courtat remanie les vers de la façon suivante :

Hélas 1 naissez, vivez, cueillez les primevères. Brûlez vos cœurs, riez, dansez, videz vos verres.

Comme au sombre océan arrive tout ruisseau, Le destin a gardé pour seul but au berceau, Aux mères adorant l'enfance épanouie, Aux baisers de la chair dont l'âme est éblouie. Aux festins, à la gloire, à tout mortel bonheur, L'anéantissement dans sa lugubre horreur.

Gourtat est plus embarrassé dans les passages suivants. Il découvre à grand peine de quoi confondre son adversaire. Tout au plus parvient-il à modifier quelques mots, à signaler encore des enjambements défectueux et de mauvais repos d'hémistiche, à retrancher trois ou quatre expressions. De-ci, de-là, il rencontre néanmoins des motifs de se réjouir, surtout lorsque Victor Hugo nous fait assister à la rentrée du pêcheur :

« C'est toi », cria Jeannie, et contre sa poitrine Elle prit son mari comme on prend un amant, Et lui baisa la veste avec emportement.

Le critique est amusé. « Baiser une veste! comme marque d'amour, me semble tourner à la bouffonnerie transcendante.»

Hugo poursuit :

Tandis que le marin disait : « Me voici, femme ! »

Et montrait sur son front, qu'éclairait l'âtre en flamme

Son cœur bon et content.

Gourtat proteste : « ...trait sur son front qu'éclairait Faire enflamme est tellement pénible que j'ai dû modifier les vers... J'ai substitué œil à front et

pur à hon.)) Il modifie, en effet, tout le commencement de la dixième partie:

« C'est toi », cria Jeannie, et contre sa poitrine, Le serrant dans ses bras avec emportement, Elle prit son mari, comme on prend un amant, Tandis que le pêcheur, prisonnier de sa femme, Montrait dans son doux œil, que le foyer en flamme Éclairait, son cœur pur...

On peut pardonner beaucoup de sottises à Gourtat, mais avec ce « doux œil » il passe vraiment les bornes.

Il est moins niais quand il s'étonne que Jeannie demande à son mari :

— Quel temps a-t-il fait?...

La femme du pêcheur est sortie. Elle a vu la tempête, elle l'a entendue et ne peut donc l'ignorer.

Courtat a également raison de trouver défectueux ce vers :

J'ai couru. J'écoutai la mer comme un tonnerre.

« Cela veut-il dire, interroge le critique, écouter comme Jeannie écoutait, ou écouter comme un tonnerre écoutait.^ On ne peut pas dire : un tonnerre, même quand on a besoin d'élider un e muet. On doit dire le tonnerre.»

Courtat est surpris que Jeannie se mette tout à coup à dire ç^ous à son mari :

Dans la soirée après que vous fûtes partis.

La rime nécessitait ce changement de Victor Hugo, changement inexcusable.

Gourtat s'étonne enfin des réflexions philosophiques du pêcheur et^du langage peu vraisemblable que lui prête le poète :

C'est l'affaire...

Du bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds. Pourquoi ne laisser point leur mère à ces chiffons 1 C'est gros comme le poing...

Le zélé critique conclut avec la satisfaction d'avoir utilement travaillé :

Dans les Pauvres gens corrigés, il reste une faute do fond que je n'ai pas essayé de corriger.

Jeanuie se décide instantanément à transporter les orphelins dans sa chaumière; elle est ainsi dans la vérité de la femme.

Le pêcheur se décide aussi rapidement à les adopter ; il est ainsi dans le faux de Thomme.

Le poète a manqué roccasion d'une scène entre le mari et la femme, qu'il eût pu rendre ravissante.

Le mari devait refuser d'abord, puis hésiter, et enfin consentir, après un débat et des prières où la femme aurait déployé toutes les habiletés de son sexe.

Un classique n'eût eu garde d'y manquer.

Je n'ai pas voulu me substituer au poète, sous ce rapport: c'eût été dépasser mon droit de critique.

Pour se dédommager de ne pas récrire la dernière partie des Pauvres gens, Gourtat composa un nouveau pamphlet contre son ennemi»

Il donne à entendre qu'un M. Nemo (1) (Ignotus) a été élu par l'Académie française en remplacement de Victor Hugo. M. Nemo vient prendre séance et prononce à sa manière l'éloge de son prédécesseur.

Et d'abord, pourquoi avoir choisi M. Nemo, être obscur, nul et imbécile? C'est qu' « un Nemo a été jugé le seul successeur possible a'un Victor Hugo^ d'un homme en qui le sabhme était arrivé à l'état concret ! Le plus obscur des septuagénaires va rem* placer un septuagénaire qui a illuminé le monde de flammes étincelantes, d'éclairs éblouissants ». M. Nemo se propose d'étudier chez Victor Hugo l'homme privé, l'homme littéraire et l'homme politique.

Le grand poète a laissé un livre très utile, Victor Hugo raconté par un témoin de sa pte, « un livre composé sous ses yeux, presque sous sa dictée, par sa digne épouse, un vrai livre de ménage ». D sera facilç, d'y puiser des renseignements. Or, que lisons-nous dans le premier volume? Ceci :

Le premier Hugo qui ait laissé trace est un Pierre- Antoine Hugo, né en 1532, conseiller privé du grandduc de Lorraine. Parmi les descendants de Pierre- Antoine, je remarque, au xvi® siècle, Anne-Marie, chanoinesse de Remiremont; au xvii^, Charles-Louis, abbé d'Étival, évêque de Ptolémaïde... au xviii^, Joseph- Antoine, officier près du maréchal de Montesquiou,

(1) Les Pauvres gens traduits de baragouin en français. Discours de Nemo. Réponse de M. 0YTI2. Henri Delaroque, libraire, 1877.

tué à la bataille de Denain; Michel-Pierre, lieutenantcolonel au service de Toscane, et Louis-Antoine... Le père de M. Victor Hugo s'engagea comme cadet... Sept frères qu'il avait, sans compter les sœurs, partirent en même temps que lui. Cinq furent tués dès le commencement de la guerre aux lignes de Weissembourg.

La vérité est absolument différente. Joseph Hugo, menuisier, et Jean-Philippe Hugo, aïeul et bisaïeul de Victor Hugo, n'avaient aucune parenté connue avec la famille noble de ce nom. Le général Hugo, sorti de l'atelier de la rue des Maréchaux, était entré au service le 16 septembre 1788, comme simple soldat. Nommé sous-ofRcier, il eut ensuite le titre de maréchal de camp en Espagne, et de lieutenant-général honoraire en France. Le 27 septembre 1810, le roi Joseph lui offrit le titre de comte de Gifuentes ou de Siguenza, à son choix, mais les lettres patentes ne lui en furent pas délivrées. Le ministre de la guerre le désigna cependant sous le titre de comte. H y avait droit à la rigueur et M. Borel d'Auterive en donne la raison dans son Annuaire de Id noblesse de France pour 1873 : « Le général Hugo ayant, à cause de son grade., pris le titre de comte, put le rendre héréditaire en constituant un majorât; mais il n'a pas rempli cette condition, et d'ailleurs, l'aurait-il fait, son fils aîné, Abel Hugo, eût seul recueilli ce titre, et les cadets n'auraient eu droit à aucune qualification nobiliaire...». Victor Hugo connaissait

l'origine toute plébéienne de sa famille et elle lui inspirait ces quatre vers :

Peut-être tu me crois de ces vieux cacochymes^ Nobles, et grands prêcheurs des anciennes maximes. Ourry, détrompe-toi : j'ai seize ans et mes jours Dans une humble roture ont commencé leur cours.

Alors, pourquoi donc Victor Hugo s'est-il arrogé le titre de vicomte, et l'a-t-il porté officiellement jusqu'au jour de son exil de France? Pourquoi, contrairement aux principes qui régissent cette matière, l'a-t-il donné, en 1837, à son frère Eugène, comme si chaque mâle naissait vicomte dans la famille des Hugo?

, Ici, messieurs, se présente un premier exemple de la sagacité indispensable à tout littérateur qui essayera d'écrire la vie de cet homme phénoménal; un exemple des dangers où se perdi'ont inévitablement les audacieux qui prétendront le juger suivant les règles vulgaires du bon sens, et qui n'auront pas la probité de transformer ses défaillances apparentes en perfections évidentes. Des malveillants ont osé dire qu'en reniant un aïeul et un bisaïeul menuisiers, il avait voulu imiter J.-B. Rousseau, son prédécesseur lyrique, qui renia un père cordonnier. Monstrueuse sottise ! En réalité, il succomba à la plus extraordinaire humilité qui ait jamais glorifié un chrétien. Il n'eut point assez de confiance dans ses gigantesques mérites... Il n'eut point cet orgueil, devenu si commun parmi les parvenus, l'orgueil de mettre leurs humbles débuts en opposition avec leur noble arrivée aux splendeurs sociales. Né pourtant dans une condition déjà élevée, il crut avoir

besoin d'emprunter par une modeste fourberie, une partie de son illustration littéraire aux anciennes familles patriciennes, qui, jadis, usaient avec tant de sobriété de la lecture et de récriture. Il osa affronter un ridicule où, seul, un homme placé entre ciel et terre pouvait se hasarder, sans y être anéanti à jamais. Il osa s'exposer à une accusation de faux en écriture privée !

Maintenant, que faut-il penser des aptitudes financières de Victor Hugo et de son désintéressement? Gomme le dit Gourtat, le poète passa d'une aisance médiocre à l'extrême richesse par « une de ses meilleures antithèses ». Il fut très habile. « Entre toutes les facultés dominatrices de cet homme merveilleux, celle de négociant-spéculateur brillait d'une incomparable splendeur. Durant sa longue vie, il disputa aux humbles de l'esprit la palme commerciale. )) G 'est ainsi qu'ayant reçu de Ft^diteur Urbain Ganel (1) une grosse somme pour sa collaboration à une œuvre projetée, il oublia de livrer le manuscrit, la faillite d'Urbain Ganel en ayant rendu la publication impossible. Le travail

(1) Courtat parle ici du voyage que Charles Nodier et Victor Hugo firent en Suisse, au mois d'août 1825. Urbain Canel avait, en effet, avancé 1.750 francs à chacun d'eux, contre la promesse d'un livre écrit en collaboration par les deux amis. Seul, Victor Hugo remplit sa tâche, Nodier ayant attendu pour commencer la sienne que les dessins de l'ouvrage furent prêts. Là-dessus Urbain Canel dut se retirer, à la suite de mauvaises opérations. Les notes de Victor Hugo parurent dans la Revue de Paris et la Revue des Deux-Mondes de 1831, puis furent insérées dans Victor Hugo raconté.

servit tout de même et alla grossir de vingt-neuf pages le deuxième volume de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. La délicatesse du procédé est douteuse, mais n'accusons pas l'auteur de Ruy Bios. N'a-t-il pas montré un dédain magnifique de l'argent, quand il épousa, en 1822, « par une singulière prédestination réciproque, et peut-être fatidique», une jeune fille sans fortune (1) de qui l'aïeul était menuisier à Nantes? N'a-t-il pas prouvé encore son mépris des richesses lorsqu'il refusa, en 1829, la pension de quatre mille francs que lui offrait Charles X pour l'indemniser des dommages que l'interdiction (2) de Marion de Lorme allait lui causer. Ce noble refus, il l'expliquait naïvement, déclarant qu'a il comprenait d'ailleurs que l'interdiction de Marion de Lorme profiterait à son prochain drame )>. Le prochain drame fut Hernani, On le lui acheta six mille francs et on le lui paya le jour de la représentation. A dater de cette époque, l'or afflua dans sa caisse. Les Misérables furent vendus quatre cent mille francs. Gosselin lui régla d'avance

(1) Courtat a raison de parler du désintéressement du poète en cette circonstance. M"^ Foucher n'avait aucune fortune; Victor Hugo non plus. Les parents refusèrent donc leur consentement jusqu'au jour où Louis XVIII accorda une pension de 1.000 francs à l'auteur à.' Hernani, pour ses Odes' et Poésies diverses, au mois de septembre 1822.

(2) C'est à la suite de cette interdiction que plusieurs académiciens adressèrent à Charles X une pétition où ils demandaient que le Théâtre-Français ne jouât plus les pièces des romantiques dont les succès leur faisaient grand tort. « Messieurs, répondit spirituellement le roi, quand il s'agit de théâtre, je n'ai, comme tout bourgeois de Paris, que ma place au parterre. »

le prix du manuscrit de Notre-Dame de Paris et ne réussit à l'obtenir que vingt et un mois après l'époque convenue. Non content de ces gros bénéfices, Victor Hugo réclamait l'une des pensions que l'Académie accorde par droit d'ancienneté, aux académiciens les moins favorisés de la fortune. Où passait tant d'argent? Consacrait-il ses capitaux à des œuvres politiques ? Non pas, et il craignait de compromettre ses coreligionnaires au point qu'il leur adressa cette circulaire : « Qu'aucune demande d'argent ne me soit envoyée par la poste. La police impériale décacheté toute ma correspondance, et il ne faut pas qu'elle puisse dire que les républicains sont des mendiants ! » Ceci ne signifie pas que Victor Hugo mérite d'être accusé d'avarice. Il prodigua l'or pour satisfaire ses moindres fantaisies et ne se refusa aucune des plus coûteuses jouissances. Et puis, malgré tout, il pratiqua la charité :

Vous vous souvenez des naïves agapes de Guernesey, où huit enfants, puis quinze, puis vingt-deux, puis qurante-deux, recevaient, tous les jours, un repas de suprême efficace, puisque en six ans, deux seulement des convives disparurent de ce monde.

Le poète à qui nous devons ces détails, consignés dans six articles de son volume Pendant l'exil, a négligé de nous faire connaître le montant du sacrifice^ qu'il s'était ainsi imposé.

Permettez-moi de le remplacer ;

Il a donné, pendant la période des quarante-deux enfants, mille quatre-vingt-douze repas chaque année,

qui, à un franc par convive, représentent un capital de mille quatre-vingt-douze francs, sans parler^ de la dépense faite à la Noël pour les jouets et les^Sandwiches de ses petits protégés. Peu de millionnaires oseraient risquer de pareils excès financiers. Il le sentait si bien, qu'il s'en est excusé, en nous donnant co})ie de sa longue et touchante lettre adressée à un éditeur, pour lui faire payer le prix de quelques dessins échappés à sa plume, afin d'en appliquer le montant à son œuvre des dîners. Toujours en proie à ses frénésies d'humilité chrétienne, il voulait qu'on le crût capable d'exploiter à son profit sa propre charité.

Au point de vue politique, que vaut Victor Hugo ? D'abord légitimiste, il alluma le même encens sur les autels successifs de la Royauté légitime, du premier Empire, de la Pseudo-Royauté légitime, de la République, du second Empire et du Socialisme. Lui, l'aristocrate, l'homme de toutes les distinctions, de toutes les recherches artistiques, de toutes les élégances du luxe, « il se précipita, du haut de la couche sociale la plus élevée, jusqu'au fond de la couche qui commence dans la rue pour se terminer au bagne, en passant par Pégout)). (Quel style, M. Courtat !) A cela, rien d'étonnant. « Conséquent, en secret, dans son inconséquence apparente, il adorait le Pouvoir invariable dans ses variables incarnations (1)».

(1) Un autre pamphlétaire, Paul Lafargue, dans La légende de Victor Hugo (librairie G. Jacques et C^^^ Paris) juge très sévèrement l'attitude politique du poète. «Les personnes qui s'arrêtent aux apparences, dit-il, l'accuseront d'avoir varié parce que tou

On objectera que Victor Hugo a engagé et soutenu une guerre effrénée contre Napoléon III, dix-huit années durant, et Napoléon III était le détenteur indiscuté du pouvoir en France. L'explication de ce fait est très simple. Tant qu'il espéra les faveurs de Napoléon III, Victor Hugo se montra courtisan empressé. Il le soutint même dans le journal UËçénement. Hélas ! ses efforts restèrent inutiles. « Napoléon, le plus orgueilleux rêveur des temps modernes, frémit à la pensée d'approcher de son gouvernement le poète le plus positif de son siècle. Il le repoussa dédaigneusement». Hugo comprit alors que son devoir était de précipiter la chute d'un état politique où il n'avait pas sa place marquée au premier rang, et il déserta ses doctrines conservatrices pour travailler, par des doctrines contraires, au renversement du potentat qui avait pu le méconnaître. Selon un principe identique, il

à tour il fut bonapartiste, légitimiste, orléaniste, républicain; mais une étude un peu attentive montre, au contraire, que sous tous ces régimes, il n'a jamais modifié sa conduite, que toujours, sans se laisser détourner parles événements et les renversements de gouvernement, il poursuivit un seul objet, son intérêt personnel, que toujours il resta hugoïste, ce qui est pire qu'égoïste, disait cet impitoyable railleur de Heine... Est-ce la faute à ce pauvre homme, si pour faire fortune, le but sérieux de la vie bourgeoise, il dut mettre à son chapeau toutes ces cocardes?... Il se contenta d'être un homme raisonnable, ne s'inquiétant ni de l'effigie de ses pièces de cent sous, ni de la forme du gouvernement qui maintient l'ordre dans la rue... Dans la préface des Voix intérieures de 1837, il avait pris pour devise : Être de tous les partis parleurs côtés généreux (c'est-à-dire qui rapportent); n'être d'aucun par leurs mauvais côtés (c'est-à-diro qui occasionnent des pertes). .

combattit plus tard au renversement de la République rose, et à son remplacement par la République rouge. Il avait une telle suite dans les idées que ses détracteurs ont supposé, dans son écusson pseudo-nobiliaire, une table tournante surmontée d'un moulin à vent que couronne une girouette. Du reste, à quoi bon lui faire grief de ses inconséquences? L'erreur est humaine, et il le savait bien, lui qui admirait passionnément ce vers :

L'Homme absurde est celui qui ne change jamais.

Il composa là-dessus un sonnet qui n'est pas imprimé dans ses œuvres, mais qu'un bienveillant anonyme a communiqué à Gourtat :

L'homme d'intelhgence, et qu'un vaste esprit orne,

Sans jamais se lasser, poursuit la vérité;

De ses principes voilant la sévérité,

A ses nobles efforts, il ne met pas de borne;

Même il flagorne du vrai tout détenteur morne 1

Aliénant l'inahénabihté

Pour en pénétrer l'impénétrabilité,

Il voudrait posséder la corne de licorne.

Si l'on le trompa, s'acharnera-t-il? Non ! mais L'effroi d'erreur lui faisant tourment-cataplasme De dards dardants, lui donnant spasme de sarcasme,

Au variable il va, s'y fixe désormais,

Et du blanc au noir passe avec enthousiasme.

« L'homme absurde est celui qui ne change jamais».

Homme politique, Victor Hugo fut un des cham-

pions de la mansuétude pénale. Ne savait-il pas que plusieurs écrivains modernes se sont élevés à une position sociale par leur seul acharnement contre la peine de mort? Toujours pratique, il écrivit un li\re entier, Le dernier jour d'un condamné^ afin de montrer « aux nations stupéfaites combien le jour du supplice est désagréable aux condamnés à mort». Sa brochure, Claude Gueux, appelle l'intérêt sur les repris de justice qui tuent à coups de hache les gardiens en chef des prisons. Robespierre, l'ancêtre socialiste de Victor Hugo, avait été l'apôtre convaincu de l'abolition de la peine de mort. Dès son arrivée au pouvoir, il se convertit à la doctrine contraire. « Nul doute que Victor Hugo n'eût marché sur les traces de cet apôtre de la guillotine, si la France, après l'avoir vu passer du royahsme ardent au socialisme exalté, eût été assez heureuse pour le compter au nombre de ces despotes de la liberté qui ont rendu si pittoresques les années de la Révolution. » Afin de se convaincre, il suffît de lire Açant l'Exil. Hugo dit expressément : « Le jour où Tibère et Jésus font leur jonction dans un homme et s'amalgament dans un Être formidable ensanglantant la terre et sauvant le monde, l'historien romain lui-même aurait un frisson, et Robespierre déconcerterait Tacite. Par moment on craint de finir par être forcé d'admettre une sorte de loi morale mixte qui semble se dégager de tout cet inconnu. » Lisez aussi Quatrevingt-treize. Victor Hugo a mis en scène Danton, Robespierre, Marat, sans trouver une parole de

réprobation contre eux. Lisez encore la terrible pièce, Le Bord de la mer. L'assassinat politique y est autorisé :

Tu peux tuer cet homme avec tranquillité.

Après cela, le moyen de s'étonner que Victor Hugo ait appelé Garibaldi le vaste Garibaldi. « Ces deux hommes étaient faits pour se comprendre. »

Quand il publia ses œuvres politiques, l'illustre poète comprit « qu'un apôtre du socialisme avait pour devoir suprême de se présenter immaculé à ses catéchumènes et à ses coreligionnaires politiques : que tout devoir pâlissait devant celui-ci; que le dévoûment à la cause du socialisme prescrivait le martyre de l'honnêteté privée, pour arriver (par un chemin détourné) à l'honnêteté publique». En conséquence, Victor Hugo remania ses discours politiques (1) avant de les réimprimer. Tout ce qui pouvait l'amoindrir fut supprimé; tout ce qui pouvait le grandir fut ajouté. Il serait facile, affirme Gourtat, de donner plusieurs centaines d'exemples de ces modifications. Il se borne à quelques-uns:

Le 9 juillet 1850, M. Léon de Maleville lui adressa cette phrase :

(1) Il est question de Actes et Paroles : Avant Vexil, paru en 1875, où Victor Hugo a réuni les discours politiques que, de 1846 à 1851, il prononça à la tribune de la Chambre des pairs, de l'Assemblée constituante et de l'Assemblée législative. Les accusations de Gourtat sont exactes. Il est facile de le contrôler avec le Moniteur.

« Et Tartufe ? Il est démagogue aujourd'hui. Quand la religion est à la mode. Tartufe est dévot; mais dans ce moment-ci il est démagogue. »

Victor Hugo la supprima complètement.

Le 15 janvier de la même année, il avait dit :

« ...C'est Tarchevêque de Paris affrontant avec un sourire sublime le faubourg Saint- Antoine récolté, levant son crucifix au-dessus de la guerre civile, et s'inquiétant peu de recevoir la mort, pourvu qu'il apporte la paix. Voilà le véritable enseignement religieux ». '( {Voix à droite"^ : Mais c'est précisément le fruit de l'enseignement religieux! »

Victor Hugo supprima tous les mots en italique en substituant aux mots : « le faubourg Saint-Antoine révolté », ceux-ci : 'f le formidable faubourg Saint- Antoine ». n ajouta un {Bravo) après le mot « paix » et il substitua {Longs applaudissements) à un officiel {Très bien, très bien). Vous me demanderez certainement, Messieurs, quel méfait avait commis dans sa tombe le saint martyr Affre, pour mériter qu'après Quinze années on retranchât le mot suhlime d'une phrase écrite à sa juste gloire. Je suis obligé de vous laisser dans une incertitude aussi absolue que la mienne.

Je continue :

Le 5 janvier 1850, Victor Hugo prétend avoir dit: « Et comment vous dirai-je cela? Ma foi, ils nous disent un gros mot, la plus grosse injure qu'ils puissent trouver : ils nous appellent poète ! » et plus loin : « Je ne suis qu'un poète, je le vois bien. »

Et le 17 juillet 1851 : « Pour qu'on puisse mettre un aigle sur des "drapeaux, il faut d'abord avoir un aigle aux Tuileries. »

On cherche vainement ces phrases dans le Moniteur officiel.

Le même jour, 17 juillet 1851, il rapporte ce dialogue :

Victor Hugo : « Comment vous appelez-vous ? »

L'interrupteur : « Bourbousson ».

Victor Hugo : « C'est plus que je n*espérais {Longs éclats de rire sur tous les" bancs. L'interrupteur regagne sa place). »

Victor Hugo : « Donc, M. Bourbousson dit qu'il faudrait m'appliquer la censure. »

Le Moniteur remplace ce colloque d'une si piquante légèreté par celui-ci d'une bien lourde vérité :

« Un honorable membre que je n'ai pas l'honneur de connaître... »

M. Bourbousson : « C'est moi, M. Bourbousson. »

Victor Hugo : « ...dit qu'il faudrait m'infliger la censure. »

Moi, je dirai :

Et voilà justement comme on écrit l'histoire.

Après avoir analysé de pareilles variations exécutées sur des thèmes officiels, on m'accordera, je l'espère, que, dans les moralités spéciales, « la fm justifie les moyens », si elle ne les justifie pas dans la moralité générale. Elle les justifie tellement qu'elle permet de s'exposer même à l'accusation de faux en écriture publique.

Pourtant Victor Hugo n'aimait pas changer le texte de ses œuvres. La Comédie-Française n'avait pas voulu de ce vers d^Hernani:

Par derrière, aux maris volent l'honneur des femmes.

Le poète l'avait remplacé par :

Dérobent aux maris la chasteté des femmes.

Il rétablit le vers primitif en publiant son drame. De même, dans l'ode sur le rétablissement de la statue de Henri IV, il avait écrit :

« Je me disais : la Seine arrose encore Ivry,

Et les flots sont passés où du temps de nos pères

Se peignaient les traits de Henri.»

En donnant l'édition définitive de ses odes, il fit remarquer la faute de géographie qu'il avait commise, en plaçant à li^ry (Seine) la bataille à' Ivry (Eure); mais il ne modifia point la strophe. Il dédaigna même de faire disparaître la faute de français contenue dans l'hémistiche : « Et les flots sont passés», quand il aurait été bien mieux d'y substituer : « Les flots sont écoulés ».

Ceci nous amène à juger Victor Hugo comme écrivain.

Nul, plus que lui, ne fut favorisé lors de ses débuts. Ses premiers poèmes écrits, il rencontra des admirateurs et des courtisans. On le qualifia à' enfant sublime {i). Lemercier, Chateaubriand et

(1) D'après Sainte-Beuve," Chateaubriand aurait appelé Victor Hugo enfant sublime, dans une note du Conservateur. La note n'existe pas. D'après le Victor Hugo raconté, l'auteur des Martyrs aurait ainsi qualifié le poète, en causant avec M. Azill et celui-ci aurait rapporté le propos dans un article du Drapeau blanc. L'article n'existe pas non plus. Il est donc probable que Chateaubriand n'a jamais dit cela.

Lamartine méritaient de devenir chefs d'école. Cette gloire était réservée à Victor Hugo. « Il fut proclamé souverain de l'empire des lettres; il fonda l'école romantique; il fanatisa la jeunesse; il régna en despote, malgré les protestations d'une minorité impuissante...»

Quels étaient ses titres? Hugo prosateur, que vaut -il?

Gourtat va nous le dire. L'auteur des Contemplations, l'homme -prodige auquel Dieu avait accordé tous ses dons, manquait néanmoins de naturel et de simplicité. Han d'Islande est écrit d'un style d'écolier; Biig-Jargal ne vaut pas mieux. Les ouvrages suivants sont pires. Hugo aurait pu arriver à la postérité « comme un prosateur sans conséquence, comme un médiocre grammairien », s'il n'avait pas eu la fâcheuse idée de modifier sa manière d'écrire. « Malheureusement, en \oulant parer sa prose de teintes plus éclatantes, il l'empira tellement qu'elle descendit bien au-dessous des plus détestables proses françaises. » Nous trouvons, à chacune de ses phrases, des antithèses prétentieuses, des effets heurtés, des chocs de pensées, des métaphores de carnaval « où le bon sens crie vengeance, où la noble langue française est avilie et caricaturée sérieusement». La préface de Cromwell^ en 1827, celle de Marie Tudor^ en 1833, sont les exemples d'un effroyable galimatias. Victor Hugo est empoisonné d'antithèses. En avançant, il en prit des doses de plus en plus extravagantes et il y ajouta « des énumérations^ des chquetis de mots,

des tapages de syllabes, où l'on retrouve les amphigouri bouffons du dix-huitième siècle, employés sérieusement». Son William Shakespeare^ en 1864, est inférieur aux deux préfaces citées plus haut. Il erre à tel point en écrivant ce livre qu'on voudrait voir le Préfet de police « assez puissant pour empêcher les prosateurs de divaguer à un degré aussi alarmant ». Que ne prenait-il comme modèles Chateaubriand ou Lemercier?... Gourtat signale un autre défaut de Victor Hugo prosateur : « Cet homme inouï, ce partisan de l'instruction gratuite et obligatoire^ n'a pas reconnu l'un des grands dangers de l'instruction payée et facultative. Doué d'une mémoire exceptionnelle, il l'avait nourrie d'immenses lectures, trop peu digérées, que, pour le désespoir de ses contemporains, il a dégorgées sans pudeur dans toutes ses œuvres, en tourbillonnant à travers tous les mots de tous les dictionnaires français et étrangers. » Exemple : le passage où il donne la liste des trente-deux pièces de Shakespeare. Gourtat le reproduit, et il ajoute :

Que dire, Messieurs, après de telles orgies de savoir ! Suivant moi : rien.

Suivant Boileau :

Fuyez de ces auteurs l'abondance stérile Et ne vous chargez pas d'un détail inutile.

Suivant les libraires et les imprimeurs : Quel roi de la copiei

Suivant un lecteur à bout de force :

Que d'affectation et de forfanterie I

Suivant un mauvais plaisant :

Tel autrefois César en styles différents, A divers scribes, seul, dictait en même temps, Tel de nos jours Hugo se fit par d'autres scribes Dicter de son savoir les innombrables bribes.

Hélas ! c'est peut-être la seule manière d'expliquer son apparent savoir de Bénédictin, dont je ne suis pas en état d'apprécier la valeur, sauf pourtant au point jde vue des supplices qu'il inflige au lecteur.

Et c'est avec de pareils éléments qu'il a composé et lancé à ses contemporains trente-cinq volumes de prose... dénués de toute cohésion intérieure, presque tous composés de chapitres juxtaposés, dont on peut augmenter, ou plutôt diminuer le nombre, sans que le lecteur en ait le moindre soupçon. On y voit prodigués des événements impossibles, des coups de théâtre de mauvais mélodrames, des hasards fantastiques, des personnages fatidiques. On y trouve des déclamations interminables dans toutes les occasions où deux phrases suffisaient à l'action. On y admire des titres et des arguments de chapitres merveilleusement bien calculés pour stimuler le zèle des acheteurs : je crois enfin qu'on peut, sans se compromettre, accepter une part de responsabilité dans le jugement porté sur Noire- Dame de Paris pdiT M^- Gosselin, personne agréable et lettrée, à la condition de l'étendre à tous les romans de Victor Hugo. Elle trouva l'ouvrage d'un ennui mortel.

Avant d'examiner Victor Hugo auteur dramatique et poète, Gourtat étudie ses réformes prosodiques.

Boileau avait dit :

Que toujours dans vos vers le sens coupant les mots Suspende l'hémistiche, en marque le repos.

Tous les poètes s'étaient soumis à cette règle. Le repos médial, du reste, n'excluait pas l'emploi de césures supplémentaires dans l'intérieur des deux hémistiches, même quand elles étaient beaucoup plus accentuées que la césure de rigueur. On trouve des césures intermédiaires placées successivement à chacune des syllabes où elles ont droit de figurer, dans ces deux vers :

Dieux I — que ne suis-je assise à Nombre des forêts. Soleil ! — je viens te voir pour la dernière fois.

Victor Hugo écrit dans Mélancholia des Contemplations :

Qui grince des dents?— L'homme. Et qui pleure? — La mère.

Qui sanglote? — La Vierge aux yeux hagards et doux.

Qui dit : « J'ai froid »?— L'aïeule. Et qui dit : « J'ai faim? »— Tous.

Ainsi cette coupe de vers qui jette une variété des plus, désirables dans les alexandrins, sous la condition rigoureuse de ne pas en abuser, heurte ' l'oreille dans ses poèmes et devient plus fatigante que le balancement monotone d'une suite d'alexandrins divisés par distiques, avec le seul repos de

rhémistiche. Cette obligation du repos entre les hémistiches, Victor Hugo la supprima complètement. De plus, il développa l'enjambement dans des proportions incroyables. L'enjambement est une forme excellente quand on le prolonge dans la plus grande partie du vers, ou, bien mieux, jusqu'à la fm du vers où il se produit, en faisant rimer ce vers avec celui qui le précède. Racine en donne de très bons exemples :

— Je répondrai, Madame, avec la liberté D'un soldat qui sait mal farder la vérité.

— Belle sans ornement, dans le simple appareil D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.

Sans prévoir les témérités romantiques, il écrivait même ces deux distiques grotesques, dont la nouvelle école s'est fait naïvement autorité :

— Mais j'aperçois venir Madame la comtesse De Pimbêche. Elle vient pour affaire qui presse.

— Et concluez. Puis donc qu'on nous permet de prendre Haleine, et que l'on nous défend de nous étendre.

Victor Hugo, lui, raccourcit ses enjambements, et les prodigue avec une audace sérieuse (1), dont

(1) Victor Hugo n'usa pas toujours de l'enjambement avec la liberté que blâme Courtat. Il y eut même une époque où il le réprouvait. Il est assez amusant de rapprocher des attaques des Cfitiques ce que le poète écrivait, en 1820, dans Le Conservateur littéraire k propos d'un poème sur La mort du duc d'Enghien, par E. Michelet. « La manière de l'auteur, dit Victor Hugo, n'appartient à aucune école, ces vers ne sont pas d'un versificateur; un versificateur aurait évité ces fréquents enjambements qui détruisent souvent toute l'harmonie d'une période, d'ailleurs poétique».

ses devanciers s'étaient fait un moyen bouffon d'amuser leurs lecteurs. Dans Hernani et Le Roi s'amuse^ nous lisons :

Je suis Jean d'Aragon, grand maître d'Avis. Né Dans l'exil, fils proscrit d'un père assassiné...

— Parce qu'on est jaloux des autres, et honteux De soi. Dérision... Que cet amour boiteux...

— Serait-ce déjà lui? C'est bien à l'escalier Dérobé. Vite ouvrons. Bonjour, beau cavalier.

— Qu'il cherche sa maîtresse, oui, c'est fort bien, mais si Les portiers, cette nuit, nous ont vu l'introduire?

De la suppression du repos entre les deux hémistiches et de la liberté illimitée de l'enjambement, naquirent les vers nommés çers brisés (1), c'est-àdire des vers « qui rendent légitime le mépris de certains prosateurs pour la poésie», c'est-à-dire des vers qui rendent « la mauvaise poésie aussi facile à écrire que la mauvaise prose». Pourquoi l'auteur des Feuilles d'automne les créa4-il? Ne nous y trompons pas, il y a là « un déploiement extraordinaire de la mansuétude du colossal Hugo» Il voulait rendre aux petits poètes leur tâche plus

(1) Donnons-nous encore le malin plaisir de recopier, ici, un passage de la préface des Nouvelles Odes parues en 1824. « S'il est utile et parfois nécessaire, écrivait Victor Hugo, de rajeunir quelques tournures usées, de renouveler quelques vieilles expressions, et peut-être d'essayer encore d'embellir notre versification par la plénitude du mètre et la pureté de la rime, on ne saurait trop répéter que là doit s'arrêter l'esprit de perfectionnement. Toute innovation contraire à la nature de notre prosodie et au génie de notre langue doit être signalée comme un attentat aux premiers principes du goût. •

facile. Il se résignait à compromettre sa gloire de poète suprême pour les autoriser, par son exemple, à rimer à la vapeur. C'est ainsi qu'il multiplia les pages à énumérations dévergondées, où les plus loyales recherches échouent si souvent à rencontrer une pensée. » Il employa d'abord avec ménagement ses pervertissements littéraires ; il les augmenta graduellement; il finit par les employer seuls. Tel passage de Mélancholia parait écrit par un lycéen pressé d'achever un pensum littéraire et non par un grand lyrique. Ces réformes étaientelles nécessaires ou seulement utiles? Nullement. Tout peut s'exprimer poétiquement en vers classiques. La paresse ou l'impuissance seule se résigne et s'abaisse aux vers brisés. Il est facile de le démontrer. Les romantiques admirent beaucoup dix vers de Marion deLorme qu'ils jugent un modèle de concision et de simplicité. Trente vers de tragédie, prétendent-ils, ne diraient pas autant. Prenons ces dix vers :

J'ai pour tout nom Didier. Je n'ai jamais connu Mon père ni ma mère. On me déposa nu Tout enfant, sur le seuil d'une église. Une femme Vieille et du peuple, ayant quelque pitié dans l'âme, Me prit, fut ma nourrice et ma mère, en chrétien M'éleva, puis mourut... me laissant tout son bien, Neuf cents livres de rente, à peu près, dont j'existe. Seul, à vingt ans, la vie était amère et triste. Je voyageai. Je vis les hommes, et j'en pris En haine quelques-uns, et le reste en mépris.

Supprimons la vieille nourrice, comme par trop

romantique, reconnaissons que neuf cents livres de rentes ne sont pas la fortune et noas écrirons en vers corrects :

Ignoré de mon père, à ma mère inconnu,

Sur le seuil d'une église, enfant déposé nu,

J'ai pour tout nom Didier. Une humble vieille femme,

Toujours prête à répondre aux appels de son âme,

Me prit, devint ma mère, et m'éleva chrétien;

Puis mourut sous les ans, me laissant pour seul bien

Neuf cents livres de rente, à peu près l'indigence.

Seul, à vingt ans pour moi se flétrit l'existence.

Je voyageai. Le monde en peu de temps compris,

Parfois lassa ma haine et jamais mon mépris.

Un dernier malheur à déplorer dans les magnificences de Victor Hugo, c'est son dédain pour le précepte do Boileau (1) :

Fuyez des mauvais sons le concours odieux.

Hugo ne s'est jamais donné la peine de refaire un passage, même quand il s'agissait « d'éviter de cruelles souffrances aux oreilles maladives ». H ne fut pas doué de l'oreille musicale des fils de Japhat. Dieu ne lui accorda que l'oreille des fils de Gham,

(1) C'est toujours au nom de Boileau que les détracteurs de Victor Hugo condamnent leur adversaire. Or, Victor Hugo écrivait dans la préface des Nouvelles Odes, en parlant de l'auteur de VArt Poétique : « Nul ne pousse plus loin que l'auteur de ce livre l'estime pour cet excellent esprit. Boileau partage avec notre Racine le mérite unique d'avoir fixé la langue française, ce qui suffirait pour prouver que lui aussi avait un génie créateur. »

sensible seulement au tapage rythmé. Et Courtat parodie l'âpreté de certains poèmes :

Alors qu'un cri-cri crie en l'âtre, opiniâtre;

Qu'un corbeau coassant, un crapaud croassant,

L'un au haut des airs, l'autre en bourbe ouvrant théâtre

D'ordure dure au nez, fait peur en dix, en cent

Fois, nombre de décombres sombres sombre, obombre,

Au néant, géant béant, créant, guéant l'ombre.

Et la grenouille grouille, en sabbat au hibou.

Qui s'abat et la happe, hululant hou ! hou ! hou !

Satisfait de sa bouffonnerie, Courtat entame le procès de Victor Hugo poète dramatique. Il a prétendu régénérer le dranie moderne. Y est-il arrivé? Il a exposé ses intentions dans huit préfaces différentes « avec des formules de modestie, dont la touchante humilité ne saurait être suspecte ». Ses intentions, les a-t-il réalisées? Il écrivait :

L'auteur sent que si son talent n'est rien, il faut que sa probité soit tout; il s'interroge avec sévérité et recueillement sur la portée philosophique de son œuvre, car il se sent responsable, et il ne veut pas que cette foule puisse lui demander compte un jour de ce qu'il aura enseigné. Le poète aussi a charge d'âmes. Il ne faut pas que la multitude sorte du théâtre sans emporter avec elle quelque moralité austère et profonde.

Fort de ces convictions, Hugo écrivit ses drames. Les belles théories qu'il vient d'exposer y sont bizarrement appliquées :

Il a sanctifié Lucrèce Borgia, en lui attribuant un ardent amour maternel... de son invention;

ir a sanctifié Marion de Lorme, Marie Tudor et une courtisane, Tisbé, en leur attribuant des amours quintescenciés, éthérés... de son invention.

Il a sanctifié :

« Une pure et lumineuse créature, une femme, une reine », Maiie de Neubourg, éprise d'un laquais... de son invention ;

Une Dona Sol... de son invention, assez éprise d'un bandit pour s'enfuii^ avec lui, sauf à Tépouser dans ses moments perdus;

Une Catharina Bragadini... de son invention, femme mariée, éperdument éprise d'un beau cavalier;

Une Blanche... de son invention, un peu violée, beaucoup séduite, mais encore plus sublime,... chasteté déduite ;

Une jeune Talbot... de son invention, également séduite, mais vertueuse... moins sa virginité.

En résum.é : Dans Tun de ses drames, Victor Hugo a sanctifié le crime... ou du moins a essayé de diminuer rhorreur qu'un monstre de scélératesse doit toujours inspirer, et, dans six autres, il a sanctifié huit fois la prostitution commencée ou accomplie.

En même temps, victime lui-même de sa passion d'antithèse, il a calomnié une reine d'Espagne, Marie de Neubourg, en lui attribuant un amour idéalisé pour un laquais, amour qu'elle conserve intact, quand elle est éclairée sur la véritable condition de son amant. -

Dans les Contemplations^ Hugo s'est glorifié en ces termes :

J'ai réhabiUté le bouffon, l'histrion,

Tous les damnés humains, Triboulet, Mai'ion...

Il2 LES PAMPHLETS CONTÎIÉ VICTOR HUGO

Gomment a-t-il réhabilité le boufTon Triboulet? Il lui donne le caractère d'un chenapan de la pire espèce, en lui faisant jeter l'insulte au comte de Saint-Vallier, en lui faisant conseiller à François I^^ d'enlever une femme mariée (M"^^ de Gossé), en lui faisant accepter un rôle dans cet enlèvement qui a pour victime sa propre fille, livrée ainsi, avec son concours, à François I^^

On \oit la leçon morale et salutaire que le peuple retirera des drames de Victor Hugo.

Il n'a pas été fidèle non plus à la règle de peindre les personnages historiques avec leur vrai caractère et au milieu des événements auxquels ils ont assisté. Il a violé cette règle dans Le Roi s^ amuse: a N'est-il pas désolant de n'avoir trouvé dans François P^ rien de plus important à mettre en scène que ses mauvaises mœurs, surtout en l'envoyant, lui. Roi de France, passer la nuit, absolument seul, dans an bouge infâme, chez une courtisane du plus bas étage, sœur d'un assassin de profession?)) Il Ta violée pour Gharles-Quint dans Hernani, pour Barberousse dans Les Burgraçes, pour Marie Tudor.

Il déifia le grotesque et en prescrivit l'alliance avec le sublime, dans la préface de Cromwcll. Il écrivait :

Voilà donc une nouvelle religion... Le Ghristianisme amène la poésie à la vérité...

C'est alors que... la poésie... se mettra à... mêler dans ses créations, sans pouvoir pourtant les confondre, l'ombre à la lumière, le grotesque au sublime, en d'au-

très termes, le corps à Tâmo, la bête à l'esprit, car le point de départ de la religion est toujours le point de départ de la poésie... Tout se tient. Ainsi, voilà un principe étranger à l'antiquité, un type nouveau introduit dans la poésie... Ce type, c'est le grotesque. Cette forme, c'est la comédie... Le grotesque antique est timide, et cherche toujours à se cacher... Près des colosses homériques, Eschyle, Sophocle, Euripide, que sont Aristophane et Plante?... Les anciens ont-ils jamais mis en œuvre le laid et le grotesque? Ont-ils jamais mêlé la comédie à la tragédie?... Essayons de faire voir que c'est de la féconde union du type grotesque au type sublime que naît le génie moderne... Ce n'est pas qu'il fût vrai de dire que la comédie et le grotesque étaient absolument inconnus des anciens... Déjà on sent ici que cette partie de l'art est encore dans l'enfance... Dans la pensée des modernes, au contraire, le grotesque a un rôle immense. Il y est partout. D'une part, il crée le difforme et l'horrible; de l'autre, le comique et le bouffon... Le beau n'a qu'un type, le laid en a mille... L'antiquité n'aurait pas fait La Belle et la Bêle.

La poésie née du Christianisme... est donc le drame; le cai^actère du drame est le réel; le réel résulte de la combinaison toute naturelle de deux types, le sublime et le grotesque ; — Pourceaugnac et Tartufe sont d'admirables jets de l'art. C'est donc une des suprêmes beautés du drame que le grotesque quelquefois empreint de terreur : ainsi Richard III, Tartufe, Méphistophélès; quelquefois même voilé de grâce et d'élégance, comme FigarOj Osrick, Mercutio, Don Juan...

Voilà ce qu'a su faire entre tous, d'une manière qui lui est propre, et qu'il serait aussi inutile qu'impossible d'imiter,^ Shakespeare, ce dieu du théâtre, et qui semblait réunir comme dans une trinité, les trois grands

génies caractéristiques de notre scène : Corneille, Molière, Beaumarchais (1).

Les erreurs les plus grossières, les plus fausses affirmations sont contenues ici. En vérité, dit Gourtat, ne fallait-il pas être « le dieu du grotesque » pour faire remonter au Christianisme le drame mi-partie de sublime et de grotesque; pour no point trouver le grotesque complet dans le paganisme, sous la main d'Aristophane; pour choisir, dans l'œuvre de Molière, l'amusant Pourceaugnac comme un admirable jet d'art; pour trouver des grotesques dans Tartufe, Figaro, Méphistophélès. Don Juan; pour n'être point certain que le sublime peut être ignoré de certaines races, mais que le grotesque appartient à toutes; pour avoir supposé, malgré les preuves évidentes du contraire, que la race grecque, la plus spirituelle de toutes celles qui ont traversé la terre, n'ait pas largement employé cette forme où s'encadrent «les libertinages de l'esprit dans leur saillie la plus aiguë », c'est-à-dire dans celle qui renverse une sottise en l'exagérant jusqu'à l'absurde; pour n'avoir pas su distinguer le grotesque qui caricature le vrai, du burlesque qui jongle avec le faux, et qui n'est que la force plus ou moins divertissante; pour n'avoir point remarqué que nos mélodrames sont dès longtemps construits

(1) Hugo n'a pas toujoui-s eu cet enthousiasme pour Shakespeare. Il écrivait dans le Conservateur littéraire (1819-1821) : a Les pièces de Shakespeare et de Schiller ne différent des pièces de Corneille et de Racine qu'en ce qu'elles sont plus défectueuses. »

sur le patron inventé dans l'année 1827 par Victor Hugo et que Shakespeare se bornait, sous ce rapport, à imiter ses devanciers.

Après avoir donné les préceptes du grotesque dans sa préface, Victor Hugo en fournit le modèle dans Cromwell^ et il a tort, car ses plus légères plaisanteries sont doublées de plomb.

La construction et les incidents de ses drames attestent une égale infériorité. L'armoire où se cache Charles-Quint, le cor d'Hernani, la cheminée par où tombe Don César de Bazan, les carcans de fer que les Burgraves se laissent mettre au cou, sont de pauvres inventions. Les personnages débitent des monologues de cent soixante et un, de cent dix-huit vers, bien que Victor Hugo ait dit qu'il fallait fuir la tirade. Ces personnages sont des fantoches, n'ayant d'historique que le nom. On les croirait déments. D semble que le poète, ennemi de l'unité de lieu, ait pourtant développé l'action de ses neuf drames en un seul endroit : Gharenton. Nous pouvons appliquer à Victor Hugo le mot que lançait l'acteur Potier, dans une parodie : « Je ne cherche mes inspirations que dans la nature ou l'Allemagne. Je commence parla nature, et, quand je n'y trouve rien, je m'adresse à l'Allemagne.»

Courtat étudie à présent l'œuvre de Victor Hugo poète lyrique.

Ses recueils successifs sont classés et datés « avec un ordre admirable où l'on retrouve un précieux emploi da ses facultés commerciales ».

Que sont les Odes et J5aZ/a<ie5?Desbadinages, des

enfantillages de rimes et de rythmes, sans aucune importance poétique, et excellents à proposer en modèles d'étude, aux jeunes versificateurs.

Les Orientales valent mieux, mais il ne faut pas souhaiter qu'elles provoquent la verve des imitateurs. « Rien de plus dangereux que ce genre de poésie, où le procédé remplace si aisément l'irspiration. »

Dans les Feuilles d'automne^ Hugo perd son lyrisme et son enthousiasme. Il y « pose» pour le grand homme méconnu, pour le bienfaiteur, l'apôtre de l'humanité, pour le vengeur des iniquités sociales. Dans le poème : Ce siècle aidait deux ans^ il rapproche modestement la naissance du siècle et la sienne. Dès ce recueil s'annoncent « les longues descriptions, les terribles énumérations, si prodiguées plus tard par Victor Hugo, et si propices aux poètes économes qui aiment à noircir du papier sans aucune déperdition intellectuelle. »

Les Chants du Crépuscule ont ceci de remarquable que Victor Hugo y montre sa grande aisance à traiter tous les sujets poétiques. M"^^ Hugo lui inspire de délicieux poèmes. « Par une singularité dont la cause m'échappe, dit perfidement Courtat, seize pièces amoureuses de ce recueil sont datées de 18...; celles évidemment adressées à Madame Victor Hugo figurent dans ce nombre; d'autres semblent adressées à des amantes en peinture. Je croyais y trouver une pièce délicieuse sur une mère de famille organisant la conspiration du silence

dans tous les journaux de Paris, pour cacher l'un des adultères de son mari.» Signalons encore la fameuse Prière pour tous adressée par Victor Hugo à sa fille presque au sortir du berceau. « Il y a succombé à une telle attaque d'énumération, que la malheureuse enfant eût succombé à une attaque d'implacable sommeil, victime des cent vingt et un vers de son père, s'il eût eu la cruauté de les lui débiter. »

Les Voix intérieures contiennent Ohjmpio qui a fait dire de l'auteur : « Beaucoup de péchés lui seront remis, parce qu'il a beaucoup aimé... soimême. » Jamais l'adoration réflexe ne s'était élevée è de pareils sommets.

Dans Les Rayons et les Ombres, on trouve une pièce légitimiste sur Charles X, et, comme antithèse, une pièce napoléonienne sur le retour des cendres de l'empereur.

Les Contemplations sont formées de pièces écrites entre 1820 et 1840. Ce détail prouve que Victor Hugo, ne voulant rien perdre, fit une revue de tous ses dédaignés Siniérieurs. L'auteur annonce dans sa préface que « cela commence par un sourire, continue par un sanglot et finit par un bruit de clairon dans l'abîme». Au lecteur de comprendre. Deux poèmes forment antithèse, l'un A propos d'Horace, pour frapper sur les pédagogues en qualité de professeurs; l'autre, fort touchante. Le Maître d'étude, pour les plaindre en qualité de maîtres d'études. Un poème encore porte le titre : Ce que dit la bouche d'ombre. Peu importe ce qu'elle

dit. Il est certain que Victor Hugo s'y est englouti. Il se livra à de tels dévergondages intellectuels et littéraires, dans Les Contemplations^ qu'il fit songer aux (( buveurs d'absinthe arrivés à boire de l'alcool presque pur».

La Légende des Siècles est un cours complet de bouffonneries. « Tout y est jeté dans un moule énorme, tout y prend des dimensions colossales, fantastiques, surnaturelles. » Il faudrait refaire ou changer un nombre incalculable de vers pour convertir ces poèmes en vrai français. Un étranger, même avancé dans l'étude de notre langue, n'y comprendrait rien.

Henri Murger n'aurait pas voulu û^n^r Les Chansons des Rues et des Bois. Qu'un vieillard ait osé publier ces petites poésies amoureuses, rien n'est plus triste.

h' Année terrible mérite des éloges. Sa haine contre l'Empire tombé a bien servi Victor Hugo. Naturellement, il ne s'agit pas du style. « A soixante-dix ans, un écrivain, hélas ! ne peut le modifier qu'en l'empirant. »

En résumé, Victor Hugo n'a montré du talent que dans ses odes. Après les odes, il a commencé son déclin, et il est tombé « par des amoindrissements successifs, dans une infirmité littéraire qui restera sa plus désolante antithèse. Les chutes tragiques de Corneille et de Voltaire cessent presque d'exister, dès qu'on les compare à la chute de Victor Hugo. »

Ces bienveillantes appréciations terminées, le

pamphlétaire jette un coup d'œil général sur la personne et l'œuvre du poète.

Les adulations l'enivrèrent et le perdirent. Il conçut de sa mission une opinion presque risible et composa des centaines de vers afin de démontrer au monde-la sublimité de ses pairs et le rôle dominateur qu'ils devraient y remplir. C'est qu'il confondait la qualité de grand poète avec celle de grand penseur, et Hugo ne fut pas un novateur dans la domaine de la pensée.

Il eut le courage, l'intrépidité, les suprêmes audaces du ridicule. Inutile de lui en savoir gré. Il n'en avait pas conscience.

Hargneux comme un parvenu de basse catégorie, il attaqua les abus séculaires de la société. « En supposant qu'on pouvait les annuler par la propagation des alphabets; qu'on ne retrouverait pas éternellement un suhstratum social échappant à toute amélioration, et payant un large tribut au crime et à la perversité, il fut loin de se montrer un grand esprit. »

Apôtre du réalisme, il ne comprit pas que le réalisme est « la négation de l'art au profit des organisations les plus abaissées». Le sentiment de la naïveté lui manqua. Il était indigent de tact, de sensibilité, d'esprit, d'invention et de goût. Il n'avait pas de tact puisque, dans la Prière pour tous dédiée à sa petite-fille, il écrivait :

Prie...

Pour les femmes échevelées

Qui vendent le doux nom d'amour.

Il n'avait pas de sensibilité puisque, s'apitoyant sur la mort d'une jeune fille, il ne trouvait que ces deux vers naïfs :

Hélas ! que j'en ai vu mourir de jeunes filles ! Elle aimait trop le bal, c'est ce qui l'a tuée.

Il n'avait pas d'esprit. Qu'on en juge par cette plaisanterie, entre mille : « C'est qu'il faut que la queue du diable lui soit soudée, chevillée et vissée à l'échiné, d'une façon bien triomphante, pour qu'elle résiste à l'innombrable multitude de gens qui la tirent perpétuellement.»

Il n'avait pas d'invention puisqu'il ne trouva que le vers brisé et se borna à développer l'antithèse dans le style, les pensées et les personnages. Il a réalisé l'humihante antithèse de la forme romantique et de la forme classique. Il a ignoré toutes les teintes intermédiaires. « Il eut été capable de réduire aux sept couleurs primitives les vingtcinq mille nuances employées à la manufacture des Gobelins. »

Il n'avait pas de goût. La Légende des Siècles nous fournit des exemples :

Lire était un fossé; croire était un abîme; Les rois étaient des tours, les dieux étaient des murs. — Et le porc murmura : « Grâce ! il m'a secouru. » Le pourceau misérable et Dieu se regardèrent.

Dens Les Chansons des Rues et des Bois :

— Je songe au mal, énigme étrange, Faute d'orthographe de Dieu.

— On entendrait Dieu, dès l'aurore, Dire : « As-tu déjeuné, Jacob? >'

Dans Les Contemplations. Il s'agit du Christ en croix :

Dieu pensif dit : je suis bien aise.

— Et leur foule, dans sa démence, Railla cette chouette immense

De la lumière et de l'amour...

Victor Hugo ignorait l'art de faire un livre. Il manquait de sobriété. Il voulait faire grand, faire gigantesque; il arriva à faire gros, monstrueux et diiïorme. Le sentiment du juste lui manquait. « S'il lui eût pris fantaisie d'établir un tir au pistolet de poche dans son appartement, il eût été capable d'y faire monter un canon Krupp. » Sa facilité admirable lui permettait d'écrire Hernani ou Marion de Lorme^ en moins d'un mois, chacun. Hélas ! il ne corrigeait pas ses œuvres et n'appréciait pas suffisamment le dialogue de Voltaire et de d'Alembert, à l'occasion à'Olympie : « Voltaire : C'est l'ouvrage de six jours. — D'Alembert : L'auteur n'aurait pas dû se reposer le sixième. — Voltaire : Aussi s'est-il repenti le septième. » Ses appréciations littéraires sont souvent absurdes. Il écrit à propos de l'auteur de Mérope : « Voltaire, en effet, qui ne se livrait à la poésie qu'avec antipathie, et seulement pour justifier sa prétention à l'universahté». Voltaire ne se livrant à la poésie qu'avec antipathie? L'idée est ridicule. Il reconnaît son

impuissance de critique, en déclarant à propos de Shakespeare : « Quant à moi qui parle ici, j'admire tout comme une brute.» Il ne professait cette admiration que par impuissance à égaler ou imiter Racine et parce qu'il « trouvait dans les. côtés abrupts de Shakespeare des angles facilement saisissables, d'où, sous prétexte de romantisme, il pouvait s'élancer sur ses victimes classiques». Du reste, il n'imita que les défauts de son idole. Détestable dans le comique, il n'avait pas le sens dramatique dans le sérieux. Il a donné du drame moderne régénéré une poétique qu'il a fait maudire dans neuf drames. On lui a appliqué le mot créé par Guizot : « Il ne pratique pas ses maximes : il maxime ses pratiques. » Ses personnages ne vivent pas de leur vie propre. Hugo se retrouve derrière eux et mérite qu'on dise de lui ce qu'il écrivait d'une tragédie de Voltaire : « Cette tragédie-là n'est point de la tragédie, ce ne sont pas des hommes qui vivent : ce sont des sentences qui parlent. »

Gourtat va conclure son discours. Auparavant il parlera des Châtiments. Ce livre est le chef-d'œuvre de l'insulte et le chef-d'œuvre de Victor Hugo. « Ce n'est pas l'indignation qui inspire le poète, c'est la haine furieuse, féroce, la haine arrivant à des virulences délétères; la haine élevée au sublime, en peignant avec un pinceau d'enfer des tableaux toujours nouveaux; la haine artiste calculant le moindre effet littéraire, et le burinant avec une incroyable sûreté de main.» Nulle part, dans son œuvre, Victor Hugo ne s'est élevé à une pareille

hauteur, et il s'y est soutenu sans apparence de lassitude pendant un volume entier. Bien mieux, son inépuisable haine lui a suffi pour écrire Napoléon le Petite une partie de son Année terrible et une partie de Aç'cint et Pendant Vexil. Les Châtiments sont le seul ouvrage de Victor Hugo où vibre la passion, le seul recueil lyrique, dans son œuvre immense, qui mérite d'être admiré. Pourquoi? Parce qu'il fut enfanté dans son cœur, et non dans son cerveau comme le reste de ses livres.

Cette dernière perfidie est excellente. Courtat veut pourtant montrer quelque indulgence et il nous prévient que Victor Hugo passera à la postérité avec un volume de chefs-d'œuvre lyriques, un volume de chefs-d'œuvre sataniques (?) et un volume de vers extraits de son théâtre et de ses divers recueils poétiques.

Trois volumes seulement lui vaudront la gloire.

Le remarquable discours de Nemo ne pouvait pas rester sans réponse.

Le directeur de l'Académie remercie Nemo de son étude sur le poète :

Il était impossible de mettre plus splendidement en lumière ses mérites presque héroïques d'homme privé et d'homme politique. Vos ingénieuses, franches et naïves interprétations Font glorieusement vengé des abominables calomnies dont il a été poursuivi durant sa longue vie. QuipomTait, après vous avoii^ entendu, Taccuser encore d'un sordide amour de l'argent, d'une vacillation désordonnée, en apparence, mais, en réalité, savamment calculée, dans ses opinions politiques,

d'une absence absolue de conscience, d'une vanité de parvenu s'attribuant une fausse généalogie nobiliaire, d'un culte de soi-même élevé à des hauteurs inconnues avant lui, d'un jovial dédain pour ses adorateurs fanatiques à qui tout était bon, pourvu qu'il l'eût laissé tomber de sa puissante main; d'un mépris sans borne pour le public considéré par lui comme une simple Jiiachine à argent? Honneur à vous, Monsieur; tous ceux qui vous ont entendu, tous ceux qui seront appelés à vous lii^e s'associeront à vos justes enthousiasmes.

Si complète qu'elle soit, l'étude de Nemo ofîre cependant des lacunes. Il n'a pas suffisamment insisté sur la bonté du poète. Elle se traduisait de multiples façons dont la plus ingénieuse consistait à adresser aux poètes ses admirateurs des lettres presque exactement calquées les unes sur les autres, où il élevait l'éloge à la hauteur d'un dith}Tambe. Il était heureux de donner sans frais du bonheur à de pauvres déshérités. Dans une occasion solennelle, il fut victime de cette surabondance de générosité. Lors de sa réception à l'Académie, il adressa à l'un de ses thuriféraires un billet d'entrée, avec une lettre ainsi libellée: « Je vous offre une banquette, en attendant que je puisse vous offrir un fauteuil ». Sa vaste imagination étant restée impuissante à Idi dicter d'autres formules aimables, il se servit de la même, en faveur de deux autres membres de son bataillon sacré. Leur vanité les entraîna à se communiquer ce qu'il croyaient une distinction toute personnelle. On comprend leur chagrin quant ils eurent découverts que le «dieu

lyrique» leur avait envoyé une simple circulaire. Victor Hugo donna une autre preuve de sa bonté immense dans une circonstance spéciale. Paul Foucher, son beau-frère, avait fait jouer à rOdéon un drame historique en cinq actes, intitulé Amy Rohsart et tiré du Château de Kenilworth de Walter Scott. Ce drame fut honteusement sifflé et Victor Hugo, très généreux, écrivit au Journal des Débats pour réclamer sa part de collaboration dans cette œuvre : « Puisque, mandait-il, la réussite à^Amij Rohsart^ début d'un très jeune homme, dont les succès m'intéressent plus que les miens, a éprouvé une si vive opposition, je m'empresse de déclarer que je ne suis pas absolument étranger à cet ouvrage. H y a dans ce drame quelques mots, quelques fragments de scènes qui sont de moi, et je dois dire que se sont les passages qui ont peutêtre été les plus sifïlés. » Le geste était beau. Voici la simple vérité. Dans Victor Hugo raconté nous apprenons que Victor Hugo fut le seul auteur à^Amy Rohsart. De plus, le témoignage de Victor Foucher nous confirme dans cette opinion :

Les ennemis de Victor Hugo ont osé prétendre, écrit-il, que, dans le cas d'un succès, le nom de cet Olympien eût été seul proclamé. On ne peut nier que, s'il se crut le droit d'attribuer, injustement, l'œuvre tombée à son beau-frère, il n'eût eu le droit de la réclamer, justement, en cas de succès. Mais il avait évidemment voulu rendre un immense service à Paul Foucher presque enfant en lui ouvrant le théâtre'^au prix d'une chute, et il se borna à la rendre moins lourde, en avouant

une collaboration imaginaire à une pièce tellement détestable que le manuscrit même semble en avoir été détruit (1).

Tous les auteurs n'ont pas eu la réserve de Nemo. Philarète Cliasles, par exemple, a blasphémé contre Victor Hugo, dans ses Mémoires encore inédits:

Ce Dryden de la France forge admii-ablement les vers. Il n'a ni délicatesse, ni modestie, ni grâce, ni atticisme, ni moralité intellectuelle. Il est charlatan et cyclope. Il a une bosse et fait de sa difformité un mérite. Son œuvre manque de toutes les vertus qu'il n'a pas. Elle dépasse, exagère, excède, est grossière, sans mesure, effrontée, affectée. Toutes les qualités grecques lui font défaut ; mais il a les forces castillanes et romaines ; il restera comme un monument. Il indique, non pas un bon effort et un pas heureux en avant dans la voie de Tavenir, qui aura besoin d'analyse, qui réclame l'observation juste, l'élévation honnête et veut l'exacte science des faits, et des choses, mais un puissant renouvellement de l'antique impulsion classique, emphatique et violente, due à l'Espagne romaine et au génie des Goths latinisés. Il tient à Stace, Lucain, Galderon, Gongora. Il les résume. Il est plus grand qu'eux. Il est le Napoléon méridional de l'empire poétique français.

Le directeur de l'Académie félicite Nemo d'avoir vanté, chez Hugo, les mérites du satirique. Il aurait dû, néanmoins, indiquer une réserve. J.-J. Rous-

(1) Nous avons également le témoignage de Paul Foucher luimême qui écrit dans les Coulisses du passé: « Amy Rohsart fut

seau a dit : « Le fanatisme, quoique sanguinaire et cruel, est pourtant une passion grande et forte, qui élève le cœur de l'homme, qui lui fait mépriser la mort, qui lui donne un ressort prodigieux, et qu'il ne faut que diriger pour en tirer les plus sublimes vertus. » Rien n'est plus vrai, et nous ne pouvons pas en vouloir au comte de Maistre des pages injustes qu'il écrivit contre Voltaire, parce qu'il s'y montrait le vengeur de ce qu'il croyait la vérité. Il n'en va pas de même pour Victor Hugo qui, dans ses pamphlets, s'est borné à plaider sa propre cause. Dès lors, ses violences effrayantes sont inexcusables.

Plusieurs fois Nemo a rapproché Voltaire et Victor Hugo. Lo directeur de l'Académie en profitera pour établir un parallèle entre ces deux grands hommes. Tous deux sont enfants du tiersétat; tous deux conquirent l'illustration, mais Voltaire ne s'est pas donné le ridicule de se chercher les ancêtres qu'il n'avait pas. Gomme on se préoccupait de lui découvrir une illustre ascendance, il répondit railleusement : « Les villages de Loudun et de Saint-Loup, à l'exemple des sept villes qui combattirent autrefois pour la naissance d'Homère, voudraient-ils combattre pour être le lieu de la naissance de mes ancêtres? Je n'ai aucun moyen de conciliation à leur proposer. Si cette découverte les intéresse, ils ne manqueront pas de

accueillie par des tempêtes dans son unique représentation à rOdéon. On sait que le véritable auteur me fit l'honneur de m'attribuer ce drame... Je ne fis que le signer. »

moyens pour la faire». Hugo n'eut pas, à beaucoup près, cette modestie.

Voltaire garda inflexibles ses passions et ses opinions. Son incrédulité religieuse et ses convictions politiques restèrent inébranlables. Incarcéré à la Bastille, exilé en Angleterre, persécuté plusieurs fois, ayant enduré les avanies du Grand Frédéric, obligé de passer les vingt-cinq dernières années de sa vie en Allemagne, en Suisse ou sur les frontières de la France, il resta quand même le défenseur et l'ami de l'Autorité dans sa forme monarchique. Hugo, inflexible dans ses passions, varia perpétuellement dans ses opinions. D passa du catholicisme à l'incrédulité, de la légitimité au socialisme. H mérita d'être appelé le « Phare des convictions à feux tournants».

Les haines de Victor Hugo et celles de Voltaire furent exceptionnelles. « Voltaire a été superbe en déployant les siennes contre les iniquités sociales; insensé en les déployant contre la religion; misérable en les déployant contre d'infimes ennemis littéraires; il n'a point connu les haines politiques. » Victor Hugo n'a réellement éprouvé que ces dernières, mais avec une telle virulence qu'on a pu dire : « Voltaire rendait le fiel par gorgées; Victor Hugo le rend par vomissements. »

Voltaire et Victor Hugo arrivèrent tous les deux à la fortune. Le premier s'enrichit par d'heureux placements de capitaux; pendant la moitié, de sa vie il fit don de ses manuscrits à des amis ou à des libraires. Il refusa dix-huit mille francs^^que lui

offrait l'éditeur Panckouke pour six cents pages de texte et les lui abandonna à titre gracieux. Le libraire éditeur de Ganève, Cramer, gagna quatre cent mille francs de la même façon. Voltaire écrivit son Commentaire sur Corneille afin de doter la petite-nièce de ce grand homme. Il dépensa de grosses sommes au profit de Calas, de Sirven et d'autres infortunés. Il créa Ferney et courut risque de s'y ruiner. Il donna une caution à la duchesse de Saxe-Gotha pour lui rendre possible, en Suisse, un emprunt de cinquante mille florins d'Empire. Le deuxième tira un magnifique parti de ses manuscrits. Un seul lui valut la somme que Voltaire fit gagner à Cramer. Il eut également la faculté du lyrisme et celle du négoce. « 11 n'a pas été plus sublime dans l'ode qu'il ne l'eût été dans l'épicerie, s'il eût été condamné au labeur de cet humble commerce». Les générosités de Voltaire n'ont été connues que par la publication posthume de sa correspondance. Hugo a pris soin de nous révéler lui-même les fastueuses agapes qu'il organisa à Guernesey.

Voltaire a été un grand prosateur; Victor Hugo a été un prosateur nul. Voltaire déploya ses mérites dans des œuvres de longue haleine; Victor Hugo n'a réussi que dans les poèmes de courtes dimensions. Voltaire a été le dieu de la poésie légère et de la plaisanterie, le Satan de l'ironie et du sarcasme ; Victor Hugo a été le pygmée du burlesque, sans avoir jamais pu s'élever au grotesque. Voltaire, grand tragédien, est resté

130 LES PAMPHLETS CONTRE VrCTOR HUGO

inférieur au seul Racine; Victor Hugo, poète mélodramatique, est resté inférieur à vingt mélodramaturges en prose. Voltaire a été nul dans l'ode, faible dans la satire; Victor Hugo a été sublime dans l'une et dans l'autre. Voltaire a laissé cinquante-neuf volumes dont cinquante parviendront à la postérité; Victor Hugo a laissé quarante-sept volumes dont quarante-deux au moins n'ont plus d'existence dès aujourd'hui.

Ici, je laisse la parole au directeur de l'Académie :

Mais si Voltaire a été le bienfaiteur des éditeurs, Victor Hugo a été le bienfaiteur de la papeterie française. Grâce aux prix glorieux qu'il exigeait de ses manuscrits, avant Pépoque où on lui en refusa Tachât, ses éditeurs durent les publier en minces volumes à vastes marges, à lignes peu nombreuses, à développement extraordinaire de papier blanc. Ainsi les 3.518 pages des dix volumes de la première édition des Misérables présentent une surface de 124 mètres 095 de papier, par exemplaire, et les 804 pages de Tunique volume de Tédition dernière, déduction faite des gravures, ne présentent qu'une surface de 43 mètres 292. En d'autres termes, la première édition contient, par exemplaire, 80 mètres 803 de surface de papier absolument inutile. Un assez gi^and nombre d'ouvrages du grand lyrique ayant été imprimés à cinquante mille exemplaires et plus, je crains de rester au-dessous de la vérité en évaluant à cent milliers de rames le papier blanc que ses éditeurs ont substitué au papier imprimé dans ses œuvres trop nombreuses. Mais je ne suis que juste en répétant que Tauteur a été, sous cette forme, le bienfaiteur de la papeterie française.

Ravi de son calcul, l'orateur termine son parallèle, et, en même temps, son discours.

Voltaire restera un des plus beaux types du naturel, dans les arts; Victor Hugo restera un des plus étranges types du contraire. Voltaire a bouleversé le monde intellectuel pendant plus d'un demi-siècle et son influence s'y conserve; Victor Hugo a bouleversé la littérature pendant un quart de siècle. La dernière trace du désordre qu'il y avait jeté est déjà effacée.

Enfin :

Voltaire et Victor Hugo ont été les titans du ridicule.

Voltaire s'en empara sous sa forme objective.

Victor Hugo sous sa forme subjectiç>e.

Les corrections des Pauvres gens, le formidable réquisitoire que constituent le discours de Nemo et la réponse adressée à celui-ci n'ayant point apaisé la haine du farouche Courtat, il attaqua encore Victor Hugo dans un poème, Le Bord de la Mer, imité du Bord du Crime de La Légende des Siècles. Le vent parle :

...je passe, Du vieux roi romantique emportant dans l'espace Les cris désespérés, les pouvoirs expirants. Charmeur de la jeunesse, odieux aux parents, Socialiste vain, sophiste de la Grèce, Tais-toi !

Une voix dans l'air murmure :

Viens, Racine, arme une main vengeresse.

La conscience déclare :

Tu peux huer cet homme avec tranquiUité.

Enfin Gourtat a composé l'épitaphe (1) de Victor Hugo sur cinq rimes riches « épuisées chacune dans sa série». La voici :

Ci-gît Victor Hugo, le fils d'Adonaï,

Qui de l'Olympe antique a fait un Sinaï.

Poétique spahi,

Il l'a, seul, envahi.

De ses rivaux haï,

Même par eux trahi,

Il a laissé l'Univers ébahi,

Et comme en proie aux ivresses d'aï,

— Cet homme qui joua les classiques sous jambe,

Qui leur donna cent crocs-en-jambe.

Qui leur montra comme en vers on enjambe.

Qui put vieillir de corps, l'esprit restant ingambe.

Qui gagna presque un quine, et gagna certe un ambe

Dans deux genres divers où la passion flambe;

Ce roi du dithyrambe.

Ce satan de l'ïambe,

Où jamais un tableau ne doit sembler embu,

A moins que n'y succombe un poète fourbu,

D'un fol orgueil imbu;

Ce demi-dieu, dès ce monde ayant bu

Le nectar, dans le ciel un peu plus tard rebu,

Sur terre domina la lyrique tribu,

Commue un bison barbu,

Ou comme un puissant bœuf zébu

Domine ses pareils dans son domaine herbu.

(1) Le Bord de la Mer. Épitaphe de V. Hugo. Henri Delaro jue, libraire, 1877.

LES PAMPHLETS CONtRE ViCTOR itUGO 133

Il se montra toujours prodigue d'encre :

Ce fut pour lui la mer où le pilote s'ancre,

Et plus tard se désancre.

INIais ayant au métal jeté sa meilleure ancre,

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