Quand on va le pêcher en septembre ou novembre
Je m'arrête, la rime est épuisée»
Ces variantes sont presque toutes également ridicules. Mais il n'y en a pas une seule tombant en plein absurde, comme les vers qu'elles remplaceraient. En réalité, malgré mes corrections, il faudrait pour Thonneur du poète, supprimer les huit vers.
Faute de pouvoir les supprimer, Gourtat les rectifie :
Il affronte l'abîme, il affronte la nuit.
Audacieux labeur ! Le danger le poursuit.
Aux profondeurs des eaux, sous la vague en démence,
Au milieu des brisants, dans un fracas immense,
L'endroit bon à la pêche où le poisson se plaît,
Sans prévoir Vhameçon, sans prévoir le filet,
Est d'une si douteuse et si faible étendue,
Qu'à la nuit, aisément, la route en est perdue.
Pour ne la manquer point sur le désert mouvant,
Comme il faut calculer la marée et le vent !
Il y a encore un vers qui déplaît à Gourtat, dans la deuxième partie des Pauvres gens. C'est celui-ci :
Lui, songe à sa Jeannie au sein des mers glacées.
Fi donc ! Gourtat met en note : « Songe à sa Jea..., cacophonie)).
On pourrait répondre à ce trop rigoureux critique par une anecdote que Jean Moréas conte fort agréablement dans ses Esquisses et Souvenirs. Je laisse la parole à l'auteur des Stances :
Un jour, des Yveteaux, celui qui se promenait dans son jardin, faubourg Saint-Germain, vêtu en berger de d'Urfé, dit à Malherbe:
--- C'est une chose désagréable à l'oreille que ces
trois syllabes : ma la pla, qui se trouvent dans votre vers :
Enfin cette beauté m'a la place rendue.
— Et vous, répond Malherbe, vous avez bien mis pa ra Ma la fia !
— Moi ! fait des Yveteaux tout étonné.
— N'avez-vous pas écrit, reprend Malherbe :
Comparable à la flamme...
Il nous faut poursuivre. Certes, il est impossible d'indiquer toutes les corrections de Gourtat. Ce dernier retouche son poète presque à chaque vers.^ Supprimer un car, retrancher un sombre^ lui sont de suffisants prétextes pour affirmer sa supériorité de rimeur et pour écraser ce détestable ouvrier qu'était Victor Hugo. Je passerai aussi beaucoup de remarques plus ou moins judicieuses, spirituelles et profondes. Indiquer quelques changements ne suffit-il pas, avec ce que nous avons déjà vu, à donner une idée suffisante de cette critique? Vous vous rappelez les deux vers :
La froide horloge bat, jetant dans le mystère Goutte à goutte, le temps, saisons, printemps, hiver.
Aimez-vous mieux :
La froide horloge bat, rejetant au mystère Le temps sous son aiguille en parcelles réduit.
Courtat explique sa version de cette manière : a Je mets le poète au défi de diviser le temps en gouttes, même pendant une averse de pluie. Ayant
parlé des saisons, il pouvait les énoncer toutes les quatre comme mauvaise redondance, mais il lui était interdit d'en nommer deux seulement, car il en résulterait que le temps se diviserait de deux manières, l'une, dans l'hiver et le printemps, l'autre, dans l'été et l'automne.»
Il n'admet pas non plus la comparaison'qui se trouve ailleurs :
O Dieu ! Le vent rugit comme un soufflet de forge, La côte fait le bruit d'une enclume...
Une tempête dont le bruit n'est pas supérieur à celui d'un soufflet de forge est une pauvre tempête, constate Gourtat. Il ajoute : « Le bruit d'une enclume ne se produit qu'à l'aide d'un marteaa. Il est resté dans l'écrin du poète. »
On écrira donc de préférence :
Comme les mille bruits d'une infernale forge Le cent sur les rochers retentit.
De même, Victor Hugo prouve sa faiblesse en disant :
Horreur I l'homme dont l'onde éteint le hurlement Sent fondre et s'enfoncer le bâtiment qui plonge...
Fondre, s^enfoncer et plonger ont la même valeur, et l'homme peut encore échapper au péril. Sombrer seul signifie que le bâtiment est perdu. Il fallait em.ployer le mot :
Horreur ! l'homme dont l'onde éteint le hurlement Sent tout à coup s'ouvi'ir le bâtiment qui sombre!^
Laissons Gourtat supprimer les mauvais enjambements et les faibles repos d'hémistiche qu'il rencontre. Ces erreurs seraient de peu d'importance si Victor Hugo ne se permettait pas d'écrire les vers suivants :
Oh ! songer que l'eau joue avec toutes ces têtes,
Depuis le mousse enfant jusqu'au mari patron,
Et que le vent hagard soufflant dans son clairon
Dénoue au-dessus d'eux sa longue et folle tresse,
Et que peut-être ils sont à cette heure en détresse,
Et qu'on ne sait jamais au juste ce qu'ils font.
Et que pour tenir tête à cette mer sans fond,
A tous ces goufïres d'ombre où ne luit nulle étoile,
Ils n'ont qu'un bout de planche avec un bout de toile !
Le « vent hagard »... passe encore, mais la « tresse » du vent est une expression ridicule. Enfin le vers :
Et qu'on ne sait jamais au juste ce qu'ils font
est d'un prosaïsme vulgaire.
>»■ Hâtons-nous par conséquent de raturer et de
changer :
Oh I songer que l'eau joue avec toutes ces têtes,
Depuis le mousse enfant jusqu'au mari patron;
Que le vent déchaîné soufflant dans son clairon.
Précipite sur eux la fureur de Vorage,
Et peut-être a lancé leurs barques au naufrage;
Qu'ils affrontent toujours 'des périls inconnus;
Que tant d'autres pêcheurs n'en sont pas revenus!
Que pour sortir du gouffre où ne luit nulle étoile,
Ils n'ont qu'un bout de planche avec un bout de toile.
Décidément Gourtat n'est pas heureux lorsqu'il
joue son rôle de pédant. Avec lui toute éloquence, toute émotion disparaît; nous tombons dans la banalité, et, en corrigeant les Pauvres gens, il en supprime presque toutes les beautés. A cet égard, rien n'est plus significatif que ces vers de Victor Hugo défigurés par lui et que nous allons citer. L'auteur des Misérables écrit :
Jeannie est bien plus triste encor. Son homme est seul, Seul dans cette âpre nuit ! seul sous un noir linceul ! Pas d'aide. Ses enfants sont trop petits. — O mère ! Tu dis : « S'ils étaient grands ! leur père est seul. » Chimère I Plus tard quand ils seront près du père et partis, Tu diras, en pleurant : Oh ! s'ils étaient petits !
Gourtat trouve la répétition du mot seul désagréable et il propose ce texte nouveau :
Jeannie est au supplice. Hélas I son homme est seul,
Seul dans cette âpre nuit avide d'un linceul !
Pas d'aide. Ses enfants sont trop petits. — O mère !
« S'ils étaient grands », dis-tu. —« Leur père est seul. » Chimère I
Plus tard quand avec lui tu les verras partis,
Tu diras trop souvent : « Oh ! s'ils étaient petits ! »
Que penser de cette nuit « avide» d'un linceul? Encore que Gourtat l'ait inventée, l'expression est beaucoup plus ridicule que le vers de Victor Hugo, dont le critique relève le prosaïsme :
Il pleut. Rien n'est plus noir que la pluie au matin.
Gourtat n'a pas fmi de s'égayer. Victor Hugo nous montre Jeannie sortant de chez elle et arrivant
auprès de la masure où reposent les deux orphelins qu'elle adoptera. Il décrit cette masure :
Sur les murs vermoulus branle un toit hasardeux; La brise sur ce toit tord des chaumes hideux, Jaunes, sales, pareils aux grosses eaux d'un fleuve.
Ce dernier vers, Gourtat le qualifie de « plus que bizarre» et il poursuit :
Des chaumes comparés aux grosses eaux d'un fleuve ! C'est prodigieux. Si Victor Hugo avait tenu absolument à son fleuve, il eût pu dire au vers suivant :
Jaunes, sales, pareils aux joncs pourris d'un fleuve.
C'eût été beaucoup moins mauvais.
Ce vers, du reste, m'a causé un tel étonnement que je l'ai refait sur toutes les rimes en euve sans me rendre compte de la difficulté qu'il avait présentée à Victor Hugo. Je ne crois pas me tromper en disant que le plus grotesque des miens est supérieur à celui du grand lyrique.